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Nous avons établi, en aliénation mentale, une nomenclature quia suscité beaucoup de défiance. Mais elle a été plutôt condamnée que réfutée. On ne s'est point donné la peine de la soumettre à une analyse comparative. Chacun a préféré instituer la sienne; ceux-ci, comme Morel, en la basant sur les causes; ceux-là, comme M. Baillarger, la déduisant d'un double phénomène pathologique, excitation, dépression) d'autres, s'en tenant à la division, plus ou moins modifiée, d'Esquirol ; tel Renaudin, notamment, qui, qualifiant d'imprudentes les critiques dont cette division avait été l'objet de notre part, trouvait qu'elle avait puisé, dans ces attaques mêmes, un nouveau caractère de certitude.
1 Lu à l'Académie de médecine en 1875, ce mémoire, destiné à une autre publication, est resté inédit par des circonstances toutes particulières, indépendantes de la volonté de l'auteur. D.
Cependant les années s'écoulent. L'occasion s'est offerte à nous bien des fois de vérifier et notre classification et la théorie sur laquelle elle repose. Or, nous osons le déclarer, les faits et la controverse, loin de les infirmer, ont, de plus en plus, manifesté à nos yeux l'évidence de l'une et de l'autre. En ce moment, pour un travail, délaissé depuis trente ans, et que nous nous nous proposons de reprendre, nous sommes en quête de documents bibliographiques. Dans ce parcours, le hasard nous a permis de relire une observation des plus curieuses, et qui, dans ses détails, implique la justification la plus complète de nos distinctions.
Peut-être nous saura-t-on gré de la produire et de l'apprécier. Quelques mots, préalablement, en vue de faciliter cette tâche. Pinel, on le sait, admettait quatre genres principaux : manie ou délire général, mélancolie ou délire partiel, démence ou dégradation des facultés, idiotisme congénial ou acquis, ce dernier répondant soit à la stupidité de Georget, de Ferrus et d'Etoc Demazy, soit à l'imbécillité et à l'idiotie proprement dite. Il a mentionné, en outre, une folie raisonnante et une manie sans délire, dont la délimitation est restée indécise.
Au fond, la classification d'Esquirol diffère peu de celle de Pinel, si ce n'est qu'il forme deux catégories du délire partiel, la monomanie etlalypémanie. L'idiotisme acquis devient pour lui la démence aiguë, à laquelle il n'a consacré que deux pages seulement. Non sans hésitation, il groupe, sous le nom très inapproprié de monomanie raisonnante, les exemples disparates que son prédécesseur comprenait parmi les manies sans délire, et Prichard, parmi ses folies morales.
Il étudie séparément, il est vrai, les illusions et les hallucinations, l'hypochondrie, le délire épileptique, la déinonoinanie, etc.; mais, ce que nous allons faire ressortir, ces manifestations, d'origine et de physionomie variables, n'intéressent que secondairement le classement psychologique.
M. Baillarger a débuté par transformer la stupidité en mélancolie avec stuptxir, sous ce prétexte contestable que l'activité oppressive de l'imagination y jouait le rôle prédominant. Plus tard, il a décrit une folie à double forme, étudiée déjà et dénommée par Falret père folie circulaire. Alternant dans des phases successives, cette affection, typique en effet, semble avoir suggéré à notre éminent collègue l'idée de ranger toutes les vésanies en un double cadre, selon qu'elles relèveraient de Y excitation ou de la dépression, lesquelles dominent, tour à tour, dans la folie à double forme.
Morel a cédé à une illusion sensible dans l'établissement de sa classification étiologique. Il s'en réfère à l'hérédité, au délire épileptique, hystérique, ëbrieux, saturnin, etc. Mais ces causes sont connues; chacun en tient compte. En revanche, combien d'aliénations, pures névroses, n'offrent d'accessible à l'analyse que l'ensemble et la marche des manifestations phénoménales? Dans les dernières années, notre regretté collègue de Saint-Yon, sous le nom de délire émotif qui n'en indique exactement ni la source ni la nature constantes, a cru révéler une vérité nouvelle. Elle figure, dès 1859, dans notre mémoire sur la pseudomonomanie et, si nous ne nous trompons, le sous-titre scientifique de délire partiel diffus qui l'exprime, lui serait beaucoup mieux approprié.
Quant à Renaudin, tout en approuvant fort la dichotomie de M. Baillarger, qu'il utilise en ce qui concerne le jeu de la pensée, des idées et des sentiments, il adhère presque exclusivement à la division d'Esquirol, pour lui irréprochable.
Pour peu que la méditation s'attache aux aspects que reflète l'aperçu qui précède, on est frappé de l'absence d'une loi qui en précise le cachet, les rapports et la subordination. On a vu des types, on les a peints, sans rechercher mentalement la raison de leurs similitudes et de leurs différences. M. Baillarger qui, plus particulièrement, a visé un critérium doctrinal, s'est arrêté lui-même au fait matériel. En quoi consistent l'excitation et la dépression ? Où sont leurs limites respectives? Est-il sans exemple qu'une agitation plus ou moins intense coïncide avec une atonie cérébrale? Et, réciproquement, une prostration apparente ne peutelle dissimuler une activité psychique véritable? Doiton confondre, enfin, l'oppression avec la faiblesse?
Evidemment, il y a là un point sérieux d'interrogation . De bonne heure, flairant recueil, nous avons compris la nécessité de ne pas nous en laisser imposer par les impressions immédiates. Scrutant lesfaitsdans leur intimité, nous nous sommes appliquée remontera l'idéal.
Cette investigation, poursuivie sur un grand nombre d'insensés, nous a conduit à constater d'abord des analogies ou des diversités là où un examen brut eût suggéré des termes inverses. La classification, naturellement, devait s'en imprégner. Mais ce résultat ne fut pas le seul. Pour élucider les phénomènes, en dévoiler la formation, en fixer la valeur, il nous a fallu pénétrer dans les mystères du fonctionnement mental.
En même temps que les conditions d'un classement plus rationnel des folies, nous avons entrevu une systématisation psychologique, susceptible de répandre un jour tout nouveau sur l'horizon de notre science.
Issue de l'observation, elle en contient virtuellement toutes les données, que, depuis, nous n'avons cessé de rectifier et de compléter. En quelques mots, de quoi se compose-t-elle? Ce qui saillit immédiatement chez l'homme, c'est la faculté de penser, de raisonner, de vouloir et d'agir. Si quelque chose se dérange dans ce mécanisme, la lésion, évidemment, à cause de l'incessance du travail mental, aura pour signe la généralité et la permanence. L'irrégularité ou l'insuffisance se trahiront, à dès degrés divers, sur tous les sujets. De là un groupe d'aliénations générales, dans lequel sont venus se ranger quatre genres principaux : l'excitation maniaque, la manie, la démence, avec ou sans paralysie progressive, et les innombrables variétés d'obtusions psychiques, depuis la stupidité la plus profonde jusqu'aux teintes affaiblies du simple embarras intellectuel.
Mais le pouvoir , que nous avons appelé syl logistique ne se crée pas de toutes pièces. Les idées qu'il conçoit, les émotions qui l'impressionnent, les sentiments qu'il éprouve, deviennent les matériaux et les mobiles de ses opérations. Ces éléments lui sont extrinsèques, et, bien que s'engendrant, se correspondant et s'influençant dans des combinaisons infinies, ils ont néanmoins en soi une indépendance respective. Le grain est distinct du moulin qui le broie. Si l'engrenage pèche, la mouture s'en ressentira. Quelque substance qu'on emploie, elle sera inégale, grossière. Dans les cas opposés, le produit dépendra du grain lui-même : irréprochable
ou défectueux, selon que celui-ci sera sain ou avarié.
Par comparaison, ne serait-il pas présumable que certains ordres d'aliénations mentales eussent ainsi leur point de départ dans des impressions maladives, des conceptions vicieuses, des sentiments altérés? Elles •auraient, en conséquence, une évolution et des caractères spéciaux. La logique, subsistante, fléchirait sous l'ascendant des incitations pathologiques pour reprendre, non parfois sans une résistance efficace, son empire en dehors de leurs actions. C'est ce qui a lieu, en effet.
Les délires particuliers ont, sous ce rapport, un cachet si saillant qu'on n'a pu échapper à leur constatation. Mais le principe en a été méconnu, ce qu'atteste l'idée comprise dans cette définition : lésion partielle de l'intelligence. D'une séparation de fond, on n'a fait qu'une distinction de degré. Les nuages, non éclaircis, ont nui à la découverte d'une classification légitime.
Cette incertitude, dont la plupart n'ont qu'une conscience imparfaite, se reflète, tangible, dans les auteurs. Quoi de plus yague et de plus incomplet que la mélancolie de Pinel? A quels signes précis reconnaître sa manie sans délire et sa folie raisonnante? Les genres d'Esquirol ne sont guère mieux délimités. Sa monomanie n'a cessé d'être l'objet de vives controverses. Pour les trois quarts, ses lypémanies appartiennent aux délires généraux. Dans ses faits disparates de monomanie raisonnante, il n'y a rien de systématisé qui justifie la qualification. Ses autres descriptions, si bien faites, portent sur des symptômes ou des formes secondaires que l'on serait fondé à multiplier à semblable titre, sans compter la diversité des cadres dans lesquels devraient entrer les observations. Morel, nous l'avons
vu, de fait supprime les catégorisations psychologiques. Dans un immense chapitre, consacré à la monomanie, Renaudin a rassemblé et commenté, avec un luxe de considérations ingénieuses, une foule d'exemples, sur l'interprétation desquels il y aurait beaucoup à dire.
L'idée qui s'impose généralement, à travers ces divergences, c'est que, dans le délire partiel, les malades, dominés par des impulsions automatiques et des conceptions imaginaires, peuvent, en dehors de la sphère aberrative, raisonner et agir correctement. Des cas attribués à cette forme, un grand nombre sont à retrancher. D'autre part, le cercle dans lequel on se Test figurée ne renferme pas, tant s'en faut, tous les types qu'elle comprend. Nous en avions eu d'abord l'intuition. Peu importe, répondions-nous aux objections, la quantité des erreurs, si le raisonnement subsiste. L'analyse nous en fournit bientôt une explication plus claire, qu'il nous eût été facile d'induire de la théorie.
La première observation d'où, pour nous, naquit la lumière, fut celle du séminariste Raimbaud, condamné à Aix, pour tentative de meurtre sur un de ses camarades. D'accord sur l'irresponsabilité, les experts hésitaient dans l'attribution du cas, ou au délire général, ou à la monomanie. Raimbaud n'avait ni idée fixe ni impulsions déterminées. Son affection se .composait dune série de paroxysmes comparables à la rêverie de la veille, et où surgissaient, montant comme un flot et se croisant dans son esprit, des sensations étranges, des conceptions bizarres, des raisonnements fortuits. Les sentiments erraient au gré des pensées. Sortant de ces crises, il se voyait avec effroi, étonné, sur la pente du crime ou de la folie.
Ce n'était point de la monomanie, mais une fascination oppressive, vague et incertaine. Les traits de la folie générale ne s'y rencontraient pas d'avantage, puisque, soustrait à son inertie, l'esprit recouvrait aussitôt sa lucidité, même avait conscience des phénomènes. Dans le délire partiel, auquel ce cas appartenait évidemment, il y avait donc autre chose que de la fixité et de la constance. Pourquoi certains spasmes ne susciteraient-il pas des aberrations et des entraînements, mobiles et variables comme eux? L'énigme était dévoilée. Ce genre venait, dans notre nomenclature, remplir une place vide. Il éveillait notre attention sur des situations mentales analogues, que nous avions observées. Nous y entrevîmes même la raison probable de la plupart de ces cas nuageux, diversement qualifiés: manie sans délire, manie ou folie raisonnante, folie morale, monomanie raisonnante, délires impulsifs, monomanie homicide, suicide, etc. Pour ces dernières propensions, en particulier, on juge uniquement l'acte, qui souventn'est, comme on l'a vérifiédepuis, qu'une circonstance saillante d'un appareil symptomatique complexe.
Dans une première communication à la Société médico-psychologique, en 1859, nous traçâmes une esquisse du nouveau genre. Les traits qui le distinguent de la monomanie sont nombreux, et présentent un contraste si frappant que, tout d'abord, la pensée nous vint de lui donner, par antithèse, le nom de pseudomonomanie, souligné, à dessein, par cet autre titre, plus scientifique, ou délire partiel diffus. Partiel, n'étant point général, diffus, c'est-à-dire opposé, par la fortuite de ses symptômes erratiques, à la systématisation monomaniaque. De plus en plus, la vérité et
la portée de cette démarcation ont fini par apparaître.
Le fait qui a motivé les explications précédentes n'est point, du reste, une pseudomonomanie. Notre nomenclature l'éclairé; il l'éclairait à son tour et en rendait l'exposition doublement nécessaire. Déjà, d'après une observation recueillie par M. Baume, alors interne à Maréville, Morel l'avait cité dans le deuxième volume de ses Etudes cliniques. Renaudin, qui a suivi la maladie après eux, le range parmi ses monomanies religieuses. Nous verrons en quoi il en diffère. Chose singulière! Cette différence qui, ici, lui échappe, l'éminent aliéniste, comme on va le voir, s'en appuie pour rejeter la démonomanie, à l'instar de Macario. « En effet, dit-il, nous rencontrons l'idée du démon aussi bien dans la monomanie que dans la lypémanie. »
Justine Z. . . , âgée de vingt-quatre ans, a la figure pâle et les pupilles très dilatées. Son regard, immobile, est constamment fixé vers le sol. Peau froide, pouls d'une lenteur extrême, lèvres agitées de légers mouvements choréiques. L'aspect donne l'idée de la chlorose et d'une souffrance générale. Menstruation irrégulière.
Dès ses tendres années, Justine manifeste un penchant décidé pour l'isolement et la lecture des livres religieux. Entrée à quatorze ans aux Orphelines, elle s'y distingue par sa piété et ses succès dans l'étude. A dix-sept ans, on l'envoie à Nancy faire son noviciat à la doctrine chrétienne. Elle en sort à vingt ans, pour aller à Strasbourg en qualité de sœur institutrice des petites filles. Persévérant dans ses habitudes, elle n'avait point cessé de s'absorber dans une vie contemplative. Elle était donc prédisposée.
Un sermon sur la damnation éternelle, prêché par
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ua prédicateur fameux, jette immédiatement le trouble dans son âme. De l'agitation, des terreurs, suggérées par des hallucinations de la vue, la font renvoyer dans sa famille, où le docteur Ancelon reconnaît ^phénomènes de l extase et de la catalepsie.
Le frère aîné caractérise ainsi la marche de l'affection. Des méditations et des abstinences persistantes s'opposent d'abord à toute médication suivie. Elle tombe ensuite dans une léthargie voisine de la mort. Insensibilité, mutisme invincible, qui cèdent peu à peu, après un long temps, à des lavements antispasmodiques. Toutefois, elle mange à peine et n'articule que de rares paroles. A cetamendement très précaire, succède bientôt une recrudescence moins intense, mais dans laquelle la malade rend par la bouche un sang fétide.
Un soulagement plus marqué s'annonce. Justine mange et s'occupe, n'ouvrant la bouche que pour proférer quelques mots, et sans s'intéresser à ce qui l'entoure. Puis les vomissements se renouvellent avec violence, signal d'une divagation évidente.
A l'asile, où elle dut être placée, on ne tarde pas à remarquer, dans la manifestation des symptômes, des alternativesd'excitation légère etdedépressionextrêmc, cette dernière phase formant pour ainsi dire l'état permanent. Excitée, ell$ gesticule, fait des grimaces, sautille dans un cercle, pousse des cris, pleure et rit sans motif, et parfois se livre à des démonstrations obscènes. L'accablement reprend vite le dessus. Accroupie sur sa chaise, la tête inclinée sur le thorax, les paupières à demi-baissées, Justine accumule sa salive, qu'elle laisse échapper par jets sur son menton et surses habits. Debout, l'immobilité persiste. A table, il faut
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l'exciter sans cesse pour qu'elle avale ou la soupe ou la viande, qu'elle tient dans sa cuiller ou sur sa fourchette.
Nécessairement, les fonctions générales se ressentent de cette inertie. Règles suspendues depuis dix mois ; digestions pénibles, ventre raétéorisé, vomissements, gencives fuligineuses, etc.
Justine peut répondre, même dans ses plus mauvais moments, mais elle le fait avec une laconicité extrême. Souvenirs intacts et conservés. M. Baume observe qu'on serait porté à croire, d'après ses faibles explications, que la prostration tiendrait plus de l'extase et de la catalepsie que de la stupidité, dont elle emprunte toutefois les formes extérieures. Les hallucinations, qu'elle ressent encore, ont trait à des faits et paroles de l'Écriture sainte. Le Paradis s'entr'ouvre à ses yeux ; elle voit l'échelle de Jacob, échelonnée de créatures divines. D'autres fois, les psaumes de David résonnent à ses oreilles, avec tous les charmes d'une mélodie céleste. Par contre aussi, les spectres de l'enfer l'épouvantent et la torturent. Dans une rêverie, elle s'est crue transformée en un garçon appelé Théodore. Elle en était aise, pour avoir le plaisir de faire ses études chez les Frères.
Renaudin a observé également les deux phases indiquées par MM. Morel et Baume. Celle qui débute, et qu'il nomme initiale, lui semble correspondre à l'état d'anéantissement et de mort apparente. Quand arrive la seconde, le pouls se relève, la face se colore, la physionomie ôe ranime. C'est l'extase, où de nouveaux rapports s'établissent entre la malade et le monde fantastique de ses hallucinations. Pour lui, l'extase 'pathologique est arrivée à ses dernières limites.
Morel, aussi peu précis, voit, dans l'espèce, un délire religieux, compliqué d'anéantissement cataleptique.
En quoi consistent l'extase et la catalepsie? Quelle idée, d'autre part, implique le délire monomaniaque? Cela ne ressort guère de l'observation, si on l'analyse. En soi, l'extase est une sorte d'éréthisme nerveux, qui se modifie suivant les causes, les degrés et les complications. Daus son vrai type, assimilable aux accès convulsifs, elle surgit spontanément, ou en vertu d'une disposition morale. Il s'opère, à l'intérieur, un mouvement fortuit de pensées, au préjudice de l'action volontaire sur lé dehors. Socrate s'arrêtait, immobile, pour écouter les paroles de son démon familier. Cet état, qui durait chez lui une demi-heure, cesse avec le spasme. Chez le contemplatif, où tantôt l'habitude le ramène àl'improviste, où d'autres fois il continue la méditation, il persiste souvent très longtemps. Le sujet alors ne s'appartient plus. Il assiste, plus ou moins passif, aux scènes fantastiques qui se jouent dans son imagination. Ni régularité, ni cohésion logique. La tension est-elle forte, s'accompagne-t-elle d'un afflux sanguin vers l'encéphale, les sensations, les idées, les sentiments, les aspirations prennent des proportions iusolites. On monte au septième ciel, comme saint Paul, on est en proie à une céleste folie, comme sainte Thérèse.
Certaines monomanies peuvent conduire à l'extase ou en naître, sans qu'on soit autorisé à les confondre avec elle. A plus juste titre, doit-on en distraire les phases extatiques que l'on rencontre quelquefois dans les diverses maladies mentales, notamment dans la manie, l'obtusion hallucinatoire, les folies épileptique, hystérique, etc. A Bicêtre, un de nos maniaques, sous-
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officier de marine, tombait souvent dans une immobilité de plusieurs heures. Le corps incliné, les yeux fixés vers le ciel, on eût peint en lui un inspiré. Rien ne le tirait de cette situation : ni secousses, ni paroles. Chez deux de nos jeunes garçons, l'attitude était surtout remarquable. L'un se tenait tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre, les bras étendus ou élevés dans des directions variées, et regardant constamment le haut des fenêtres. Par moments, attendri jusqu'aux larmes, il était pris, d'heure en heure, d'un rire involontaire ou laissait échapper quelques mots incohérents. Le second, moins la suspension des jambes, affectait une pose analogue. Il semblait agité de craintes religieuses; car, à demi sorti de la crise, il réclamait un confesseur. A eu juger d'après les réponses, l'essor psychique, dans ces trois cas, était restreint, confus et sans relation avec une disposition mentale antérieure.
Quant à la catalepsie, où l'intensité du spasme nerveux enraye toute manifestation intellectuelle et tétanise les organes externes, l'idée d'en faire une dépendance du délire monomaniaque est au moins singulière. Entre ce degré extrême de la rigidité cérébrale et celui de la simple extase, il y a des intermédiaires nombreux. Ces états mixtes, que j'ai décrits sous le nom d'extatocataleptiques, marquent bien les diversités proportionnelles de l'oppression. A mesure que la catalepsie l'emporte, le champ de la pensée se rétrécit, son jeu devient moins facile. De plus en plus, le disparate des conceptions et l'obtusion hallucinatoire s'accusent, pour s'effacer et disparaître. Ce caractère, nous l'avons pu constater parfaitement chez un aliéné, à Bicêtre. A des intervalles d'un à deux mois. X. . . subit tout à
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coup la transformation suivante. Tous ses muscles se raidissent. On est obligé de le coucher. Point de mouvements que ceux qu'on lui imprime, avec plus ou moins de résistance. Seulement, les membres et le tronc, incomplètement contractures, reprennent d'eux-mêmes l'attitude du décubitus dorsal. Peau chaude, humide; face vultueuse, yeux fixes, ouverts, animés. Par intervalles, sa physionomie, pétrifiée, s'empourpre ou se rembrunit, sous l'influence apparente d'un travail de concentration intérieure, qui, parfois aussi, se trahit par un sourire sardonique. On le pince, on le pique, on le secoue, sans éveiller une ombre de sensibilité. Nous le faisons soulever, le dos appuyé sur le bras de deux aides. Des jets rapides et réitérés d'eau très froide dans cette pose ont seuls le don de rompre transitoirement le charme. On obtient de lui quelques réponses monosyllabiques, puis, en moins d'une minute, il retombe dans sa demi-catalepsie.
Cet état a duré de vingt-quatre à quarante-huit heures. Nous l'avons vu persister quatre jours et davantage. La détente s'opérait assez vite. Il ne lui restait qu'un vague souvenir de bruits et de tableaux confus. X,. .était comptable. En dehors des crises, on l'utilisait dans les bureaux. Il conservait une manie bizarre, une sorte de tic. Un contrôleur chimérique collaborait mentalement avec lui. Il leur arrivait fréquemment de ne pas se trouver d'accord sur le résultat d'un calcul. L'un, par exemple, disait cinquante, l'autre quarantehuit. On vérifiait, et si les chiffres différaient encore, X..., posant le sien au crayon, passait outre, en attendant, ce qui avait lieu toujours, que le mystique conseiller reconnût son erreur.
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Dans l'observation de Renaudin, les traits ne sont point identiques. Justine Z . . . , d'une piété exemplaire, avait un goût prononcé pour la méditation religieuse. C'était, sans contredit, un sol propice. Un sermon terrifiant jette le désordre dans ses facultés. Mais quel est le caractère des premiers troubles ? S'agit-il d'une monomanie ? Justine a des hallucinations de la vue; cela présage plutôt un délire général qu'un délire particulier. Elle rentre dans sa famille, et le docteur Ancelou, appelé immédiatement à la visiter, reconnaît l'extase et la catalepsie, c'est-à-dire, comme nous venons de le démontrer, le contraire d'une systématisation franche.
Le frère déclare que, dans les commencements, elle s'absorbait dans la méditation et refusait la nourriture. Appartenant à des folies d'ordres divers, ces symptômes n'ont ici qu'une valeur relative. On inclinerait de préférence, eu égard à la longue léthargie qui leur succède, à les rattacher au délire général. Il y eut des remittences, mais qu'elles furent précaires ! Justine mangeait un peu et articulait quelques paroles .
A Maréville, la situation, peu modifiée, oscilla entre une dépression habituelle, profonde, et de courtes phases d'excitation et de lueurs raisonnables. L'observation dit bien que, même dans ses plus mauvais moments, Justine est capable de comprendre; mais les signes qu'on en donne se bornent à quelques réponses d'une laconicité extrême et au plaisir que paraît lui procurer la vue d'une parente. L'agitation, vraie incohérence maniaque, est un mélange de gestes bizarres, d'actes grotesques ou puérils, de démonstrations erotiques et d'hallucinations religieuses ou autres, sans lien, sans suite. Dans les rémissions, de l'inertie,
aucune initiative. « Justine, dit Renaudin, ne vient point à vous, il faut aller à elle. »
Se représenter l'idéal d'un genre d'après ces données serait difficile. Où le fait pourrait-il se ranger dans notre cadre ? Tout d'abord, nous désintéresserons le délire partiel. Nul indice de la conservation du fonctionnement syl logistique. Le pseudomonomane, soumis aux entraînements morbides, qu'il subit ou auxquels il résiste, jouit de la vie commune, a conscience de son trouble et souvent l'apprécie. Les convictions du monomane, quelle que soit leur origine, conceptive ou hallucinatoire, sont particulièrement motivées. Elles ont une logique fausse, grossière, qui, dans sa sphère, suscite un langage et des déterminations conséquentes. L'erreur commande le raisonnement et, sur les sujets qui y sont étrangers, à moins qu'exclusivement dominatrice, elle n'absorbe l'attention tout entière, le malade cause et agit comme tout le monde.
Ce n'est certes point le cas de Justine. Son affection rentre nécessairement dans la catégorie des délires généraux. Serait-ce une excitation maniaque ou une manie? Elle n'en a, sauf les agitations fugitives qui s'expliqueront tout à l'heure, ni l'exaltation ni la mobilité incohérentes. Sa ressemblance n'est pas plus exacte, soit avec la démence où se trahissent la débilité de la mémoire, la stérilité de la pensée et l'impuissance morale, soit avec la paralysie générale, si curieusement représentée par une confiance béate, des prétentions bouffonnes et une activité remuante.
Elle se case, au contraire, ostensiblement parmi ces obtusions psycho-cérébrales, d'origine si diverse, mais dont les degrés forment la base d'une sous-division
symptomatique commune. Cette division comprend, pour nous, les stupidités profondes, moyennes et légères. Les types ont cela de remarquable qu'ils répondent à des modalités phénoménales analogues. Au point culminant, la réaction est nulle ou réduite à de vagues perceptions internes. Dans l'échelle descendante, il y a deux courants, dont chacun a son effet; car la pensée ici est surtout obscurcie; le lien n'en est pas absolument brisé, comme dans le délire maniaque. Par suite d'une association syl logistique pénible, embarrassée, l'esprit, incapable de remonter à la source du vrai et du faux, subit le mouvement fortuit et des impressions, des sensations, des conceptions, des sentiments, des impulsions qui l'obsèdent, et des raisonnements boiteux, informes, caducs, qu'ils lui suggèrent.
Ce rêve morbide s'empreint dans la physionomie, l'attitude et le langage. Sombre le plus ordinairement, il change parfois de caractère. Une de nos malades, taciturne, était agitée par de vains scrupules et des craintes imaginaires. Un matin , nous la trouvons la figure épanouie. « Je suis contente, moi, je suis guérie. » Elle n'en dit pas davantage. Ce fut son refrain, pendant deux ou trois jours. Les plus étranges conceptions se mêlent ou se succèdent. On est ruiné; les parents sont morts, on est mort soi-même. Des abîmes s'ouvrent sous vos pas. L'enfer, la prison vous réclament ; on est jugé, condamné; la police, la gendarmerie sontàvos trousses; on a commis toutes les horreurs, le poison vous menace, etc.
La douche est un excellent moyen derévélation. Sous son impression, un aliéné de Bicêtre, qui refusait de manger, s'écrie qu'il est indigne de la bonne nourriture qu'on lui offre. Ce monstre a assassiné douze personnes.
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Son ventre contient sept enfants, qu'il doit à un commerce honteux avec son frère. Il a dans la tête une anguille enroulée entre le cerveau et le crâne. Cédant, il avale quelques cuillerées de soupe, se le reproche et s'arrête.
A ces insanités, les idées normales font concurrence, surtout dans les formes moins accentuées. La raison, la sensibilité, les sentiments naturels semblent renaître avec des sensations positives et des souvenirs exacts. On en est d'autant plus porté à supposer une fixité monomaniaque. Le trouble délirant est susceptible d'enrayer l'essor des facultés. Mais, s'il contribue ici à cet échec, il n'en est pas la cause principale. Il l'aggrave seulement. Diminue-t-il d'intensité, cesset-il momentanément de sévir, l'obtusion, primitive, et dont lui-même est le produit, persiste; la clairvoyance ne revient point complète; circonstance patente dans les stupidités très légères.
Tanquerel (des Planches), à propos de la folie saturnine, M. Moreau (de Tours), dans son analyse des symptômes étranges occasionnés par le haschisch, ont pressenti ce mécanisme. L'un et l'autre, sans se l'expliquer, ont constaté la coexistence d'une lucidité apparente avec un désordre mental, quelquefois très intense. Le sujet, selon notre collègue, se dédoublerait en quelque sorte, appartenant par un côté au monde réel, par l'autre au monde fantastique.
Cette dualité, dont notre nomenclature révèle le caractère, mérite, dans l'appréciation pathogénique du cas de Justine, une considération particulière. Elle en fournit la solution. Prenons-le au début. L'effroi peut amener la monomanie. Mais l'effet n'est point immédiat. A l'émotion apaisée, survit une impression qui se répète, une idée qui s'impose, une croyance qui, peu
à peu, s'organise. Plus communément, la confusion due à l'ébranlement continue, si même elle ne suit une marche ascensionnelle. Chez Justine, on ne voit aucune trace du premier état. Les hallucinations signalées par le D r Ancelon marquent plutôt la phase initiale d'une stupidité assez prononcée. Les exemples en abondent. Après juin 1848, nous recevons à Bicêtre un homme d'une cinquantaine d'années. C'était le concierge d'une maison envahie par des soldats, à la recherche d'insurgés, qu'on croyait y avoir trouvé un refuge. A peine on pouvait en arracher quelques paroles. Il ne sortait de sa torpeur que pour se précipiteren avantvers des fantômes ou, se tournant de côté et d'autre, répondre à des voix imaginaires. Ce délire s'affaiblit et disparut, en moins de quinze jours. Mais l'obscurité mentale ne fut complètement dissipée qu'au bout de six semaines.
L'absorption dans la méditation, l'opiniâtreté dans l'abstinence ont, comme la plupart des symptômes psychiques, une signification double, relative par conséquent aux conditions dans lesquelles on les observe. Se rattachaient-elles à des idées fixes, à une passion consciente, à quelque chose d'enchaîné et de logique? Le silence à cet égard ne permet point de les attribuer à la monomanie. Loin de là. Une pareille concentration intérieure se rencontre fréquemment dans les stupidités, produit d'un pur désordre automatique. La folie consécutive à l'épilepsie nous en offre quotidiennement des spécimens.
Une autre preuve en ce sens résulte de la longue léthargie subie dans la famille. Nul indice d'activité mentale. Le D r Ancelon soupçonne l'extase ou la catalepsie. Justine n'a ni de la première la pensée errant
ÛÙ PATHOLOGIE MENTALE.
dans les régions féeriques, ni de la seconde les fortes et permanentes contractions musculaires. Sa torpeur est exclusivement de l'inertie ou de l'oppression cérébrale. A Maréville, ces phases presque constantes d'accablement ont persévéré, passivement accidentées, selon la nature des émotions internes, par des manifestations disparates, d'agitation maniaque, de crainte, de désespoir, d'érotisme, etc.
Renaudin reconnaît lui-même que, dans ce qu'on pourrait appeler des intervalles lucides, l'essor intellectuel, très borné, n'aboutissait jamais à une détermination spontanée et voulue. La modification des aspects se conçoit du reste. Elle dépend des repos et des proportions de gène de l'encéphale. L'absence d'impressions maladives et de pseudo-perceptions laisse à l'intuition tout son pouvoir. D'autre part, de la stupidité à la manie (également comprises dans les aliénations générales) il n'y a souvent de différence qu'un peu de compression en moins et d'irritation en plus; ce qui explique la transition facile de l'une à l'autre. Le pronostic et le traitement doivent eux-mêmes à l'idiosyncrasie de l'affection des chances relatives. Dans des cas où le cerveau semble entravé dans ses fonctions par les éléments étrangers plus qu'altéré dans sa substance, les guérisons ne sont pas rares. On a vu, sous le coup de secousses morales violentes, après des années, s'opérer des résurrections inattendues. Les agents physiques, unis aux agents moraux, contribuent ici efficacement à la cure.
La monomanie, sans contredit, affecte une allure différente. Dans son chapitre consacré à l'espèce religieuse, Renaudin relate quelques observations qui en
présentent les traits incontestés. Il nous suffira d'en résumer uue pour faire saillir le contraste.
M me K..., après une vie éprouvée, perd son mari, officier supérieur distingué, qui la laisse avec une modique fortune. Elle avait toujours eu des sentiments pieux. Abandonnée par un fils iugrat, elle cède, sans réserve, à ses inclinations religieuses. Elle ne néglige aucune pratique de dévotion, fait des livres saints son étude favorite, se dévoue à des œuvres de charité. Secondée dans cette tâche par un ecclésiastique peu digne de sa confiance, elle épuise ses ressources, empruntent, finalement, tombe dans le dernier dénuement.
Dans la voie de déceptions où elle est entraînée, sa raison elle-même fait naufrage. Elle se livre à des extravagances qui motivent son placement à l'asile de Fains. Son délire a l'empreinte religieuse. Sa conversation sur tout autre point ne trahit aucune aberration. Entre-t-elle dans le cercle morbide, tout devient étrange, conceptions et actes. Comme personue ne marche à son unisson, M me K... se persuade bientôt qu'elle seule possède la vraie doctrine, et que la religion n'est bien entendue, ni par ceux qui l'enseignent, ni par ceux qui la pratiquent. De là son dédain : « Ce sont des fous ou des folles». Le prêtre n'a pas le droit de consacrer ; les sœurs communient en blanc ; toutes les cérémonies dont elle est témoin dans la chapelle sont ridicules et impies. Dans ses prières ardentes, elle arrive à une douce extase, qui alimente et corrobore ses tendances. Dieu communique avec elle, il la soutient, elle le conserve dans son cœur et il lui accorde le don de protéger en son nom. Aussi se rend-elle dispensatrice de l'assistance divine, quitte à la retirer et à traiter de
folles les personnes qui, par leur dérogation à ses conseils, ne justifient pas un tel bienfait. La vue d'un ecclésiastique l'indispose. Elle s'en détourne, Je bras incliné en arrière, comme pour conjurer un maléfice. Son zèle de conversion est parfois intolérable. Les offices divins ont dû lui être interdits. Elle interrompait le célébrant, à qui elle reprochait de profaner les saints mystères. Montait-il en chaire, elle voulait se substituer à lui et prêcher à sa place. Cet état, d'origine ancienne, n'avait point varié.
Quels traits le rapprochent de celui de Justine? Aucun assurément : ni manie, ni démence, ni stupidité. Le pouvoir syllogistique subsiste. Point de pseudo-mononanie non plus. Rien de diffus, de mobile, ni de suspect à la malade. Son délire se renferme exclusivement dans le cercle circonscrit et invariable de ses fausses convictions. M me K..., en un mot, subit l'atteinte d'une monomanie ou, plus correctement, d'une folie systématisée; car il n'est guère d'exemples de monomanies limitées à une erreur unique.
Le champ, au contraire, en est quelquefois assez étendu. Une idée appelle une preuve. Tout sentiment se justifie. La défiance, la crainte, conduisent à des suppositions de plus d'un genre qui se transforment en réalités, et, chemin faisant, ces déviations en engendrent d'autres, très distantes souvent du mobile initial. Pour être complexes, ces cas n'en gardeut pas moins leur caractère, qui est le logisme, s'exerçant simultanément au profit des manifestations normales et délirantes. Remarquons encore que les convictions morbides ne sont pas toujours tellement assises que la perplexité du doute n'ajoute au tourment qu'elles occasionnent.
d'une prétendue monomanie religieuse. 23
Je fus consulté l'an passé, à plusieurs reprises, par une vieille demoiselle de soixante-sept ans qui, sous ce rapport, présente des particularités curieuses. Employée dans une administration publique, elle venait d'être mise à la retraite, moins en raison de son âge que de certaines excentricités dans Pexercice de ses fonctions. C'est une personne d'un esprit distingué, d'une instruction solide et d'une trempe antique. Très pieuse, elle voyait les prêtres et les religieuses. En butte depuis trois ans à des persécutions imaginaires, elle ne vit plus que d'une existence empoisonnée.
Les accidents débutèrent ainsi : elle avait pour confesseur un ecclésiastique, âgé d'environ quarante-cinq ans. Fascinée par son regard, elle se figure être, de sa part, l'objet d'une attention peu séante. Là-dessus, mille réflexions alarmantes. Elle l'évite; mais dans le milieu qu'elle fréquente, elle retrouve partout son influence. Celle-ci se propage au dehors. Dès lors s'ourdit, contre son repos, une trame abominable. Les sœurs se concertent avec le curé pour la faire tomber dans le piège. Ces gens-là sont captateurs de fortunes. Ils visent à s'emparer du peu qu'elle possède. Elle ne veut plus les voir. Sur son passage, elle entend des voix moqueuses. Elle lit sur les visages l'insulte ou la pitié ironique, on devine ses pensées; on la suit dans tous ses actes. Elle songe souvent à avertir l'autorité. Mais où ses ennemis n'ont-ils pas des intelligences? Formet-elle un projet, ils en sont instruits et en empêchent à point l'exécution. Ce qui les rend redoutables, c'est qu'ils ont des secrets inconnus pour faire souffrir et arriver à leur but. L'électricité, le magnétisme, d'autres agents occultes, sont en leurs mains. Ils en jouent à
distance ; on lui souffle des odeurs qui lui donnent la fièvre. Son oreille est assourdie de bruits infernaux, qui lui déchirent le tympan. Elle reçoit dans la tête des chocs mortels. Des fusées traversent ses membres, se répandent dans son corps et lui occasionnent, sur différents points, des ébranlements pénibles. Les organes sexuels ne sont pas eux-mêmes respectés. On exerce des frottements sur la matrice; on y fait passer des courants de feu, on y insinue des morceaux de caoutchouc. On ne sait, en un mot, quelle forme prendre pour perpétuer et renouveler son supplice.
Ses interprétations, toutefois, ne s'imposent pas sans soulever des scrupules. La ménopause a eu ses orages. Malgré l'apparence, la santé n'a jamais été parfaite. M lle *** était sujette à la migraine. Dès le principe, elle s'est demandé si, jouet de son imagination, elle ne prendrait pas pour indice de malfaisance l'effet d'une maladie nerveuse. D'autre part, ayant ouï que la folie se caractérisait quelquefois par des phénomènes analogues aux siens, elle lit avec avidité plusieurs traités de médecine mentale, scrute et commente particulièrement les observations qu'ils renferment. Elle est naturellement frappée de certaines comparaisons. Elle en délibère, longtemps indécise. Malheureusement, elle finit toujours par conclure qu'elle est une exception à la règle.
Une circonstance récente, sur laquelle elle me consulte dans sa dernière lettre, peint admirablement ce levain d'opposition aux croyances. Au temps des tables tournantes, M Ue ***, comme tout le monde, avait entendu prononcer le nom de spiritisme. Sa mémoire n'en avait conservé qu'un souvenir confus. Elle tombe d'aventure sur deux journaux, où sont exaltées les
merveilles de cette science mystique. Là gît, inévitablement, la solution du problème qu'elle poursuit avec tant de sollicitude. En causant, elle apprend d'une dame amie que l'abbé, son persécuteur, érudit profond, avait une connaissance parfaite du spiritisme. Il était décédé depuis peu. La démonstration est donc complète. L'électricité, le magnétisme, etc., etc., sont relégués au second plan. Elle est victime de cette science infernale, qu'elle suppose d'ailleurs originaire de l'Indoustan, et avoir été importée, par des missionnaires, en Europe et en France.
Ce fait, sans contredit, est un des types les plus accusés du délire partiel systématisé. Chez la malade, pas le moindre accablement ni la moindre incorrection de langage, ni aucune de ces transitions de phénomènes qui puissent faire soupçonner la stupidité, à un degré quelconque. Sa raison, dans l'ordre physiologique, se manifeste tout entière. Elle converse, elleécrit avec sa distinction accoutumée. Quant aux erreurs, on les a vues naître, se multiplier, s'enchaîner, s'enraciner par un procédé logique. Leur domination même n'a pas été immédiate, et, en dépit du temps, n'est pas absolue encore. Un recul est peu vraisemblable. Mais la santé corporelle, non gravement détériorée, présage une longévité commune. Dans dix ans, si M 1U *** offre les attributs d'une verte vieillesse, ses aberrations auront chance de se retrouver, au fond, les mêmes que nous les voyons aujourd'hui *. Cette similitude
1 L'an passé, nous avons pu constater la réalité de ce pronostic. M Ue *** vit avec une gouvernante ; celle-ci, pour des intérêts de famille, ayant été obligée de se rendre a Paris, sa maîtresse l'accompagne et s'empresse de me rendre visite pour me remercier de mes bons conseils. Elle s'est résignée et elle se croit guérie. Sa conversation me prouve
importante a été vaguement constatée. On n'en a point tenu compte, faute d'une conception doctrinale. Nous veuons d'en montrer le principe. Elle ressort, trait distinctif, des données de notre nomenclature.
Par le D' A. PITRES,
Professeur à la Faculté de médecine de Boni eaux.
Les troubles fonctionnels, qui se produisent dans les membres, consécutivement à une lésion cérébrale, sont beaucoup plus complexes qu'on ne le suppose généralement. Us ne sont pas, ainsi qu'on serait tenté de le croire d'après les descriptions classiques de l'hémiplégie, exclusivement limités à un côté du corps. Ils portent en réalité sur les quatre membres, mais d'une façon inégale et différente. Un général, les membres du côté correspondant à la lésion sont simplement affaiblis. Ceux du côté opposé présentent en outre une indifférence absolue, ou tout au moins une résistance anormale aux incitations volontaires. Les premiers sont faibles, les seconds seuls sont frappés de
qu'au fond, si les souffrances sont tolérables, les conceptions morbides subsistent. Même, je serais étonné si la crainte d'une solitude de quelques jours ne Ta pas décidée à accompagner sa protectrice. Physiquement, la santé est parfaite. Il en est ainsi de beaucoup de monomanies ; on s'y résigne. Elles passent en habitude, mais guérissent très rarement.
ÉTAT DBS FORCES CHEZ LES HEMIPLEGIQUES. 27
paralysie. Or, un membre affaibli n'est pas, par cela même, un membre paralysé. Nous voyons tous les jours des hystériques dont les membres du côté anesthésié donnent une pression inférieure de 10 ou 15 kilogrammes à celle des membres du côté opposé. Cependant ces malades se servent de tous leurs membres sans la moindre maladresse ; elles marchent saus hésitation; elles cousent ou brodent avec habileté et ca serait forcer les analogies que de les considérer comme des hémiplégiques, malgré l'affaiblissement très réel et relativement considérable des muscles d'un côtédu corps. Dans une communication récente à la Société de biologie (séance du 21 janvier 1882), M. Brown-Séquard a attiré l'attention sur la distribution des troubles paralytiques chez les malades atteints d'hémiplégie d'origine cérébrale. Il résulte des observations du professeur du Collège de France, qu'une lésion cérébrale unilatérale ne produit pas exclusivement et invariablement une paralysie des membres du côté opposé. En général, eu outre de la paralysie typique croisée, il existerait une paralysie directe légère. Quelquefois aussi, la lésion pourrait déterminer une paralysie limitée à trois membres (les deux membres inférieurs et le membre supérieur du côté opposé) ou aux deux membres inférieurs seulement. Les conclusions développées par M. Brovfrn- Séquard reposent la plupart sur des observations dynamométriques exactes. Mais, exprimées sous la forme que leur a donnée leur auteur, elles suggèrent une idée inexacte sur l'état de la motilitéchez les hémiplégiques, etcela, précisément, parcequeM. Brown-Séquard n'a pas tenu compte de la différence essentielle qui existe entre l'affaiblissement musculaire et la véritable paralysie.
J'ai fait depuis quelques années de nombreuses recherches comparatives sur l'état des forces et de la motilité volontaire chez les malades atteints d'hémiplégie cérébrale. Je me proposais en les commençant d'étudier les signes cliniques des altérations bilatérales de la moelle, qui, d'après desobservations antérieures, se produises fréquemment à la suite des lésions unilatérales du cerveau 1 . Bien que ces recherches soient encore fort incomplètes à certains points de vue, elles m'ont cependant fourni quelques résultats précis que j'indiquerai très brièvement.
Pour apprécier la force des membres, je me suis toujours servi du dynamomètre de pression ordinaire. Pour le membre supérieur, l'instrument était serré dans la main; pour le membre inférieur, il était placé dans le jarret pendant que le sujet fléchissait de toutes ses forces la jambe sur la cuisse. Il est certain que ce mode d'exploration est imparfait, car il ne fournit d'indication que sur l'état des forces de certains groupes musculaires, mais il donne au moins des indications très précises et comparables sur la force du groupe exploré.
A l'état normal, chez l'homme adulte, la force de pression développée dans les conditions que je viens d'indiquer égale :
Pour le membre supérieur droit. . i9 kil. 2
— — gauche. 44 kil. 6
— inférieur droit. . 32 kil. 5
— — gauche. 33 kil. 2
1 Voyez à ce sujet : Note sur un cas de sclérose bilatérale de la moelle épinière consécutive à une lésion unilatérale du cerveau, (Bull. Soc. d'anat. et de physiol. de Bordeaux, mai 1880.) — Des scléroses bilatérales de la moelle épinière consécutives à des lésions unilatérales du cerveau. (Gaz. hebd. de méd. et de chir., 4881, p. 429.) — Nouveaux cas de scléroses bilatérales de la moelle épinière consécutives à des lésions unilatérales du cerveau. (Soc. anat., nov. 1881.)
Chez la femme, les chiffres sont notablement moins élevés ; la moyenne est :
Pour le membre supérieur droit. . 29 kil. 4
— — gauche. 26 kil. 4
— inférieur droit. . 49 kil. 4
— — gauche. 20 kil.
Ces chiffres correspondent à des moyennes établies d'après l'étude des forces chez 40 sujets adultes (20 hommes et 20 femmes). Il résulte de leur comparaison que le membre supérieur droit est sensiblement plus fort que le gauche, tandis que le membre inférieur gauche serait un peu plus fort que le droit. Il convient ici de signaler une particularité assez curieuse. Chez tous les sujets, excepté chez les gauchers, la main droite exerce une pression plus forte que la main gauche. Mais pour les membres inférieurs, il existe des variétés que ne peut exprimer le chiffre moyen. Chez la moitié des sujets environ, le membre inférieur droit est plus fort que le gauche, tandis que chez l'autre moitié le rapport est inverse, c'est-à-dire que la force est plus grande dans le membre inférieur gauche que dans le droit ; de sorte que la moitié des sujets sont à la fois droitiers des membres supérieurs et gauchers des membres inférieurs.
Toutes mes observations sur les hémiplégiques ont été faites dans les mêmes conditions et avec le même dynamomètre que celles qui ont donné les résultats indiqués sur les sujets sains. Les tableaux suivants reproduisent les chiffres fournis par l'exploration dynamométrique dans quarante cas d'hémiplégie récente ou ancienne, complète ou incomplète.
Hémiplégies droites.