DÉLIRE DE PERSECUTIONS
Délire des grandeurs.
Refus des aliments partiel, par crainte du poison. Les malades choisissent parmi leurs aliments et mangent avec voracité ceux qu'ils ne croient pas empoisonnés.
Marche de la maladie, rémittente ou continue avec paroxysmes.
Délire de négation et d'anéantissement. Les malades nient tout, ils n'ont ni parents, ni famille ; tout est détruit, rien n'existe plus, ils ne sont plus lien, ils n'ont pas d'âme, Dieu n'existe plus.
Folie d'opposition.
Refus des aliments total. Les négateurs refusent parce qu'ils sont indignes, parce qu'ils ne peuvent payer, parce qu'ils n'out pas d'estomac, etc.
Marche, d'abord franchement intermittente, puis continue.
INVERSION DU SENS GÉNITAL ( Contrâre Seamalempfindung. Westphal).— Perverted sexual Instincts. Julius Krueg). — Inversione dell' instinto sessuale. Tomassia Ariggio) ET AUTRES PER- VERSIONS SEXUELLES;
Par MM. GHARGOT et MAGNAN (Suite) K
Si, dans l'observation qui précède, ne tenant compte que des faits relatifs à l'inversion du sens génital, nous négligeons les autres phénomènes neuro-psychopathiques, nous nous trouvons en face de ce que certains auteurs appellent une monomanie instinctive; mais ce n'est point là une entité morbide, ce n'est qu'un
*Voir Archives de Neurologie, n<> 7, janvier-février 1882.
épisode d'une maladie plus profonde. C'est un syndrome, une des nombreuses manifestations qu'offrent les sujets désignés par Morel du nom de dégénérés. Les dégénérés, dès l'enfance, portent la marque d'une tare cérébrale qui, chez quelques-uns, peut simplement se traduire par un défaut d'équilibration intellectuelle compatible d'ailleurs, comme chez notre malade, avec l'existence de facultés brillantes.
En résumant l'observation nous trouvons, dès le premier âge, la voluptueuse curiosité pour les nudités masculines, la recherche des occupations féminines, le désir de ressembler à la femme, de plaire à l'homme, l'idée obsédante de l'homme nu s'imposant plus tard à l'esprit au milieu des études les plus sérieuses; l'onanisme et l'exaltation de l'imagination amenant à la fois un tel état de faiblesse et d'éréthisme génital que l'érection et l'éjaculation se produisent à la vue des organes virils de l'homme, à la vue d'une statue, à la seule idée du pénis de l'homme. Par contre, indifférence absolue pour la femme dont les attouchements, les provocations de toute nature ne peuvent venir à bout d'une invincible frigidité. Tout cela avec une entière conscience de l'état maladif. Telle est cette anomalie sexuelle bien singulière, sans doute, mais dont la bizarrerie peut encore être dépassée dans certains cas, puisque l'instinct sexuel prend pour objectif tantôt le tablier blanc, devenu ainsi pour le patient une amante adorée, tantôt les clous de la semelle d'un soulier de femme, tantôt le bonnet de nuit coiffant un homme ou la tête ridée d'une vieille femme; le bonnet de nuit, nous le verrons, acquiert des droits tellement souverains que toute approche conjugale est interdite
au malheureux mari, s'il n'évoque dans sou esprit cette grotesque image. Toutes ces obsessions, dontlaclinique fournit des exemples si variés, ne sont après tout que des modalités symptomatiques d'un même fonds pathologique," et nous devons le répéter, ce serait une étrange erreur d'en faire des états morbides distincts. Du reste, chez quelques maniaques, on peut parfois observer passagèrement des phénomènes analogues, et nous avons, en ce moment, sous les yeux une femme âgée de trente-trois ans, qui, à plusieurs reprises et pendant des journées entières, voulait faire, disaitelle, comme l'homme; cherchait à retrousser la robe des surveillantes, les suppliant de cohabiter avec elle ; se montrant, d'autre part, indifférente à l'égard des hommes venus à côté d'elle. Westphal et KrafFt-Ebing ont déjà cité des cas de manie et de mélancolie où cette perversion de l'instinct sexuel survenait passagèrement. Si les antécédents héréditaires ne révèlent pas de folie proprement dite chez les ascendants, il n'en reste pas moins des conditions fâcheuses ; l'âge disproportionné du père et de la mère, les bizarreries et les extravagances du grand-père maternel, l'émotivité et les goûts singuliers de la mère, se traduisant de bonne heure, chez le patient, par des impulsions au vol, et plus tard, sans compter l'inversion de l'instinct sexuel, par certaines dispositions d'esprit maladives, par le désir de compter et de recompter plusieurs fois de suite les fleurs, les lignes, les clous, les carrés, les petits détails, en un mot, d une tapisserie, d'un écran, d'un plafond, d'une décoration quelconque. En outre, dès l'âge de quinze ans, les tendances névropathiques s'affirment par des crises convulsives qui semblent tenir de l'hys-
térie, quoique très favorablement amendées par le bromure de potassium. On le voit, la perversion instinctive qui nous occupe n'est qu'une manifestation saillante d'un état psychopathique beaucoup plus profond.
Pour compléter les renseignements sur cette intéressante observation, nous ajouterons que, depuis un an, une amélioration très sensible s'est produite ; les attaques, dont le retour se faisait rarement attendre un mois, ont laissé entre elles un long espace de six mois, du 22 janvier au 22 juillet 1882, et depuis celte dernière date il n'y a pas eu de nouvelle crise*
Une amélioration non moins remarquable a été obtenue pour les symptômes intellectuels. Après de nombreux efforts, M. X... est parvenu, non seulement à substituer, par moments, l'image de la femme à celle de l'homme, mais ses nuits ont été traversées par des rêves voluptueux, ayant la femme pour objet, et, à plusieurs reprises, il a pu tenter avec succès des approches sexuelles. L'obsession, elle-même, est devenue plus rare, et M. X... en est arrivé aujourd'hui à former des projets de mariage. Le traitement hydrothérapique a été continué et, à la médication polybromurée , nous avons depuis six mois ajouté le lactate de zinc.
Dans les écrits de Casper, nous voyons signalée cette anomalie de l'instinct sexuel, sans que l'auteur lui attribue l'importance qu'elle mérite; toutefois, il fait remarquer que cette disposition est innée \ Ce fait, sur lequel Griesinger 2 avait aussi attiré l'attention, est
1 Casper. — Ueber Nothzucht und paederastie. (Casper's Vierteljahrschr, 1, 1852).
•Griesinger. — Ueber einen wenig bekannten psychopathischen zu$~ tund. (Avch. fur. psych., I, p. 651. Berlin, 1808;.
capital, car une disposition native qui enchaîne la volonté, poussant l'individu à des actes qu'il est impuissant à réprimer, doit nécessairement entraîner l'irresponsabilité. Cette donnée est d'autant plus importante à vulgariser, que lçs magistrats, les médecins légistes qui ont eu à s'occuper d'attentats aux mœurs, et sous les yeux desquels ont passé des individus essentiellement vicieux, ont paru jusqu'ici peu disposés à attribuer à la maladie la part qui lui en revient. Ainsi, Tardieu, consacrant plus de cent pages aux affaires de pédérastie et de sodomie, effleure à peine la question de folie, et, à la fin de son travail, après avoir montré le peu de valeur des excuses émanant des pédérastes : « Il y aurait, dit-il, une attention plus sérieuse à donner à l'état mental de certains individus convaincus de . pédérastie, et chez lesquels la perversion morale pourrait atteindre jusqu'à la folie. J'ai dit que l'affaiblissement des fonctions intellectuelles et des facultés affectives pouvait être le dernier terme des habitudes honteuses des pédérastes. Mais il ne faut pas confondre cet état, en quelque sorte secondaire, avec les excès de la débauche et les entraînements de la dépravation. Quoique incompréhensibles, quelque contraires à la nature et à la raison que puissent paraître les actes de pédérastie, ils ne sauraient échapper ni à la responsa- ; bilité de la conscience, ni à la juste sévérité des lois, ni surtout au mépris des honnêtes gens 1 . »
On le voit, pour Tardieu la pédérastie tient du vice ; c'est avec une certaine hésitation que cet auteur distingué laisse une porte entre-bâillée à la folie. Et
* Tardieu. — Etude médico-légale sur les attentats aux mœurs, p. 259. Paris 1873.
cependant, sans sortir de la question qui nous occupe, nos dégénérés avec inversion de l'instinct sexuel, en dehors des attouchements et de l'onanisme réciproque, en arrivent parfois à la pédérastie.
L'étude de ces faits ne saurait donc être négligée, puisque en dehors de l'intérêt clinique il s'agit d'éclairer la justice et de défendre des irresponsables. Aussi, est-ce avec la plus grande attention que devrait être examiné l'état mental des inculpés, dès qu'apparaîtrait quelque chose d'insolite dans les procès de ce genre. Cet examen doit être fait avec d'autant plus de soin que les aliénés, poussés à de tels actes, sont habituellement des fous lucides, des individus mal équilibrés chez lesquels les appétits et les instincts, dominant la volonté, poussent irrésistiblement à la satisfaction des besoins maladifs.
Casper 1 , dans le procès du comte Cayus, n'avait pas, ainsi que le fait remarquer Westphal, apprécié exactement l'état mental du héros de cette affaire qui, d'après l'observation même et les détails du procès, était un faible d'esprit, un dégénéré. Mais il n'est pas toujours facile de se rendre compte de l'état mental, à en juger par le fameux Karl Heinrich Ulrichs, qui avait écrit tout d'abord sous le pseudonyme de Numa Numantius; on sait, en effet, qu'il a été longtemps substitut, qu'il était très érudit, qu'il n'offrait aucune apparence de désordre intellectuel. En dehors, en effet, de sa perversion instinctive, qui, pour lui, était physiologique et non maladive, l'âme d'une femme se trouvant, disait-il, enveloppée dans le corps d'un homme,
* Casper. — Handbuch de?' gerichtl. medic, Berlin, 1858. Biolog. Theil, p. 182..
rien dans ses relations ordinaires ne trahissait son trouble mental l .
Pour notre malade également, dont on ne saurait contester l'état névro-psychopathique, est-ce qu'il ne passe pas aux yeux de tous pour un homme parfaitement sain d'esprit? L'on serait certainement mal venu T de dire à ses auditeurs que le professeur distingué dont ils admirent chaque jour l'éloquence, la logique, le jugement, n'est autre qu'un malade dont le cerveau est torturé par les idées les plus étranges; qui, d'un instant à l'autre, malgré lui, malgré tous ses efforts, peut être poussé à la plus honteuse promiscuité. Aujourd'hui, il est amélioré, il est plus maître de lui* mais ne peut-il pas encore survenir une aggravation, sans que rien au dehors vienne trahir ce trouble intérieur ?
Westphal, dans son excellent Mémoire sur cette perversion instinctive, qu'il désigne du nom de sens sexuel contraire ou contre nature [contrûre sexualempfindum), met en relief les principaux caractères de cette disposition maladive*. Profitant des documents fournis par Casper, Tardieu et Ulrichs, il rapproche les récits, les écrits et les actes des hommes affectés d'inversion de l'instinct sexuel, des observations qu'il a faites auprès d'une fille de trente-cinq ans, dont il donne l'histoire détaillée. Dans les deux sexes, les phé-
* Karl Heinrich Ulrichs a publié une série de brochures, la première en i864, Inclusa, sous le pseudonyme de Numa Numantius ; Formatrix- Vindicte, et Ara spei, 1865; Gladius furens et Memmon, i868 ; [ncubus,
* Westphal. — Die contrûre sexualempfindung. (Arch, f. psych., II, p. 73 à 108. 1870.) — Zur contrâren sexualempfindwtg. Arch. f. psych; Bd VI. p. 620 à 621, 1876.) — Observation d'un jeune homme de vingtquatre ans dont la perversion sexuelle s'est montrée à huit ans.
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nomènes sont identiques et se déroulent de la même manière.
Des cas assez nombreux ont déjà été publiés chez l'homme 1 , les observations relatives à la femme sont rares peut-être à cause de la facilité plus grande avec laquelle celles-ci parviennent à cacher ce trouble instinctif. Toutefois, nous avons deux observations, celle de Westphal et un cas de Gock chez une jeune fille de vingt-huit ans, qui suffisent à donner une idée de cette perversion sexuelle chez la femme*.
Dans les deux cas, nous voyons se développer de très bonne heure l'inclination pour les filles : à huit ans chez la malade de Westphal, à douze ans chez l'autre. M. X..., rappelons-le, avait eu, à six ans déjà, une voluptueuse satisfaction à contempler l'homme nu. Pour la plupart des malades, c'est une sorte de révélation dès l'enfance; ils se surprennent à avoir des sen-
1 Schminke. — Ein Fall von contrarer sexualcmpfindung. {Arch. f. psych.; Bel. III, p. 225 à 226, 1872.)
Scholtz. — Bekentnisse eines an perverser geschlechtsrichtung leidenden. (Vierteljsch. f. genned., Bd XIX, p. 321 à 328, 1873.)
Servaes. — Zur kenntniss von der contrarer sexualcmpfiadung ; (Arch. f. psych., Bd. VI, p. 484 à 495, 1876.) — Observation d'un homme de trente-cinq ans et l'observation peu concluante d'une fille de seize ans qui, ayant eu trois accès maniaques suivis de stupeur, ne conservait aucun souvenir de la période d'excitation,
Vidal et Legrand du Saulle. — (Ann. médico-psychol*; V« série, t. XV, p. 446, 4876.) Jeune homme de vingt ans, surpris un jour dans un urinoir avec un vieillard, exhibant toutes leurs parties génitales.
Stark. — Ueber contrare sexualempfiadung. (Allg. ztsch. f. psych.) Bd. XXXIII, p. 209 à 206, 1877.)
Tomassia Ariggio. — Sidï inversions deli instinto sessualc. (liiv. Speim. p. 97 à 557, 1878.)
Julius Krung. — Perverted sexual instincts. (Brain, p. 368 à 376, octobre 1881. — Deux observations, l'une d'un homme avec des détails intéressants, l'autre très incomplète d'une femme de chambre de vingtcinq ans.
* Gock.— Beitrag zur Kenntniss der contrarer sexualcmpfindung. (Arch. f. psych., Bd. V, p. 56* à 574, 1875.) *
timents qu'ils ne comprennent pas : l'homme est porté vers l'homme, la femme vers la femme, avant même qu'ils aient pu subir l'influence d'une éducation vicieuse. C'est là, comme dit Ulrichs, l'énigme de l'amour de Thomme pour l'homme ; ce sont des sentiments pervers innés. Les deux filles aimaient également, dès leurs premières années, les jeux des garçons; elles désiraient s'habiller en garçon, elles auraient voulu être homme. Les regards de certaines filles les impressionnaient vivement; elles leur faisaient la cour, rougissaient auprès d'elles, éprouvaient une vive passion, et aussi un sentiment de jalousie, si l'amie choisie prêtait attention à une autre personne. Les caresses provoquaient chez elles une grande excitation qui s'accompagnait de spasmes, de sécrétion des parties génitales. Toutes deux avaient des rêves voluptueux rappelant les jeunes filles aimées.
Quand les désirs ne pouvaient pas être satisfaits, quand il survenait des résistances ou des obstacles, elles entraient dans de véritables accès de fureur, et toutes deux étaient portées au suicide. Les hommes n'avaient aucun attrait pour elles; l'une d'elles a refusé plusieurs mariages; l'hymen existait chez l'une d'elles, et probablement les deux n'avaient jamais eu de relations sexuelles. Dans les deux cas, le souvenir de la jeune fille aimée poussait à l'onanisme. Le niveau intellectuel était peu élevé chez les deux; elles apprenaient difficilement à l'école, et plus tard elles étaient chargées d'emplois subalternes. L'une d'elles avait un bec-de-lièvre. Chez l'une, existaient des périodes d'excitation et de dépression ; chez l'autre, des accès mélancoliques. Ici encore, l'inversion de l'instinct
sexuel est un syndrome enté sur un état psychopathique plus étendu,
Krafft-Ebing, dans une étude fort intéressante sur certaines perversions de l'instinct sexuel et sur les actes dont elles s'accompagnent, passe en revue une série de faits impulsifs qui, pour se présenter sous des aspects différents, n'en ont pas moins les mêmes caractères fondamentaux 1 .
L'auteur arrive ensuite au sens sexuel contraire, dont il fournit quelques observations et qu'il regarde comme un symptôme lié à un degré plus ou moins élevé de dégénérescence. Ayant, du reste, fait un relevé des faits observé^ jusqu'à lui, il note que, treize fois sur dix-sept cas, se montraient des troubles névro ou psychopathiques ; c'est, on le voit, l'idée générale qui ressort de toutes ces recherches.
A notre tour, pour compléter cette étude clinique et pour bien montrer que la forme des obsessions ou des impulsions ne modifie pas le fond même de la maladie, nous allons présenter quelques observations de perversions sexuelles différentes de l'inversion du sens génital. Ces faits mettront en saillie des phénomènes tellement tranchés, qu'on pourrait croire à des formes particulières de maladies mentales, tandis qu'ils constituent simplement quelques-unes des variétés séméiologiques sous lesquelles peuvent se présenter les dégénérés.
< Krafit-Ebing. — Ueàer gestisse Anomalien .des geschlechtsiriebs und die Klinisch-forensische Verwerthung dersetben als eines wahrscheinlick functionellen degenerationszeichens des centralen nervensy stems. —(Ardh; f. psych ; VII, 1877 : Contrdre sexualempfindung, p. 305.)
Archives, t. IV. 20
Observation IL — Mère hystérique ; migraine chez le frère. Habitudes d onanisme. A dix ans impulsions à laisser tomber les objets des mains ; plus tard, il est poussé à regarder les fesses des femmes , des petites filles et aussi F anus d 'un garçon habillé , le garçon nu le laisse indiffèrent. Les tableaux représentant des femmes nues et des statues F excitent. — Tendances mélancoliques. — Idées de suicide.
M. X..., médecin, âgé de trente-trois ans, en proie à une profonde tristesse, vient, au mois d'octobre 1881 , demander conseil à l'un de nous pour les phénomènes étranges qu'il éprouve. Sa mère, atteinte d'hystérie, présente des attaques et despériodes de vive excitation intellectuelle ; son père, mort à soixante-quatorze ans, était asthmatique; un de ses frères est migraineux ; quant à lui, dès l'âge de dix ans, il a été l'objet d'obsessions auxquelles il avait beaucoup de peine à résister ; c'est ainsi que tenant un objet à la main, une assiette par exemple, il se sentait poussé à la laisser tomber à terre. Pendant deux ans, il a dû résister à cette disposition maladive qui, d'ailleurs, a fini par disparaître. Il s'est de tout temps adonné à l'onanisme ; il a fait des études médicales avec beaucoup de peine, non point qu'il fût dénué d'intelligence, mais parce que le travail le fatiguait promptement. Depuis huit ans surtout, il avait beaucoup de difficulté à suivre un* idée, à appliquer son esprit à l'étude ; il lui semblait qu'il comprenait plus difficilement et que ses conceptions étaient plus lentes. Vers cette époque, il a commencé à éprouver des phénomènes étranges : quand il voyait une femme, sa pensée se portait vers la région fessière et il ne pouvait s'empêcher de regarder les fesses. Cette obsession devenait plus pressante dès qu'il s'agissait de petites filles. Dans les foules il se frottait contre les fesses des femmes; mais dès que l'érection survenait, il s'empressait de s'éloigner et d'éviter les groupes. Il fuyait et évitait les tableaux et les statues représentant les femmes nues, parce qu'ils réveillaient en lui les idées obscènes qui lui sont désagréables.
Pendant toute l'année 1880, il ne pouvait voir uq petit garçon sans que ses yeux se portassent sur la partie inférieure du dos et que l'idée de l'anus vint s'implanter dans son esprit. Il en était très malheureux, car il n'a jamais eu de tendance à la pédérastie, et ses rapports sexuels ont toujours été normaux. Il est bon dénoter que l'enfant à l'état de nudité
le laisse indifférent et qu'à l'amphithéâtre et dans les salles de dissection, il n'avait aucune idée bizarre. Depuis un an, il offre des alternatives d'excitation et de dépression, et parfois surviennent des idées de suicide ; il voudrait, dit-il, se brûler la cervelle.
Le fait saillant est assurément l'obsession singulière qui dirige le regard du patient vers la région fessière des femmes, et qui le pousse à la recherche de l'anus d'un petit garçon habillé, le garçon nu ne l'impressionnant pas. Ici encore ce syndrome n'est qu'un épisode d'un élat maladif qui prend sa source dans l'hérédité, et qui offre d'autres impulsions, une émotivité extrême, des tendances mélancoliques et des idées de suicide, disposition dépressive qui persiste en dehors des idées obsédantes. C'est donc toujours le même état psychopathique avec des couleurs différentes dans les manifestations.
Nous devons l'observation suivante à l'obligeance de notre excellent confrère M. Blanche, qui a bien voulu la détacher de sa riche collection pour nous permettre de la joindre à notre étude.
Observation III. — Hérédité névropathique. — Convulsions dans r enfance ; à six ans obsession pour la recherche des clous des souliers des femmes ; exaltation ; création d'histoires fantastiques ayant pour objet des clous ; spasmes, érection et éjaculation au souvenir de ces histoires et aussi au contact des clous. — Accidents hystériques; idées hypochondriaques; hallucinations. Phimosis et conformation vicieuse de la verge.
M. X..., âgé de trente-quatre ans, marié, est né d'un père et d'une mère qui avaient tous deux un tempérament excessivement nerveux; sa mère principalement, qui vit encore, et qui est âgée de soixante-douze ans, a toujours été et est encore,
aujourd'hui, dans un état presque permanent de surexcitation nerveuse et mentale.
Dans sa première enfance, M. X... a eu des convulsions très violentes auxquelles il a failli succomber. D'une intelligence extrêmement précoce, il savait lire à trois ans ; mais d'un autre côté, il ne marchait pas encore, et ses forces physiques étaient bien en retard sur ses facultés intellectuelles.
Il avait aussi déjà une grande exaltation cérébrale, et c'est à cette époque que remonte le début de la névrose dont il est atteint, et dont il n'a jamais cessé, depuis, d'être tourmenté.
Vers l'âge de six ou sept ans, M. X... était déjà poussé par un instinct irrésistible à regarder les pieds des femmes pour voir s'il n'y avait pas de clous à leurs souliers ; lorsqu'il y en avait, la vue de ces clous lui produisait dans tout son être un bonheur indéfinissable. Deux jeunes filles, ses parentes, logeaient dans sa famille ; il se rendait dans l'endroit où leurs souliers étaient déposés ; il s'en emparait d'une main fiévreuse et frissonnante; il touchait les clous, il les comptait, il ne pouvait pas en détacher ses regards, et le soir, dans son lit, il reportait sa pensée, alternativement, sur l'une ou l'autre de ces jeunes filles, et il lui faisait jouer un rôle fantastique qu'il imaginait ; il voyait sa mère la conduire chez le cordonnier, il l'entendait commander de garnir de clous les souliers de sa fille, il voyait le cordonnier poser les clous et remettre les souliers à la jeune fille; puis, il cherchait à se rendre compte des sensations que celle-ci éprouvait en marchant avec ses souliers à clous; enfin, il infligeait à la jeune fille les tortures les plus cruelles, il lui clouait des fers sous les pieds, comme l'on fait aux chevaux, ou bien il lui coupait les pieds, et en même temps il se masturbait ; mais ce n'était pas seulement pour se procurer la jouissance matérielle qu'on y trouve; c'était plutôt pour servir d'accompagnement à l'histoire fantastique qui charmait son imagination.
Ces faits se reproduisaient assez fréquemment. M. X... ne tentait aucun effort pour les empêcher ou les éloigner; il savourait, sans remords, le plaisir sensuel qu'il en retirait; il était encore un enfant, et il ne comprenait pas la portée des actes auxquels il se livrait.
On le mit de bonne heure en pension ; ne voyant que très peu de femmes, il y fut moins surexcité; il réfléchit, il s'exa
mina, et il pensa, par intuition, qu'il pouvait y avoir là un mal moral et une habitude dangereuse.
Il résolut alors énergiquement d'y mettre un terme; la lutte fut opiniâtre, mais elle n'aboutit qu'à rendre les crises plus rares ; il avait à soutenir des assauts terribles : la tête en feu, les membres raidis, les dents serrées, les poings fermés, il cherchait tous les moyens de calmer ses sens ; puis, à cet état violent succédait, tout à coup, une prostration complète, il était comme anéanti, et il n'avait plus ni volonté, ni résistance.
Survint une nouvelle aggravation. Les accidents, qui ne se manifestaient que la nuit et dans le lit, se produisirent pendant le jour; alors qu'il était le plus appliqué au travail, et qu'il espérait y trouver une diversion salutaire, il se sentait envahi par une force supérieure à sa volonté ; une de ces histoires fantastiques dont il a été déjà question, lui revenait à l'esprit, malgré lui, phrase par phrase; et en même temps, arrivait une érection, qui aboutissait bientôt à une éjaculation, sans qu'il portât la main à la verge pour y aider, car, au contraire, il aurait voulu que l'éjaculation n'eût pas lieu, parce qu'elle l'empêchait de continuer et de finir son histoire, et qu'il préférait de beaucoup le plaisir qu'il ressentait de l'histoire, à celui que l'éjaculation lui procurait.
Cet état ne subit pas de variations notables pendant que M. X... fut en pension.
Pendant les vacances, le mal augmentait, parce que M. X... se retrouvait nécessairement en compagnie de femmes, et il augmenta plus encore pendant un séjour de quinze mois quo M. X... fit à la campagne, chez une de ses parentes, après avoir terminé ses études : il voyait souvent deux jeunes filles, ses cousines, qui habitaient dans le voisinage, et il passa ces quinze mois dans un état incessant de surexcitation : lorsqu'il était seul dans le jardin, assis sur un banc, il se racontait à lui-même une de ces histoires fantastiques, dont les deux jeunes filles étaient naturellement devenues les héroïnes du moment ; en même temps qu'il se racontait une histoire, il pressait sur sa verge à travers son pantalon, et il éjaculait, si l'histoire durait assez de temps pour que le but de la masturbation fût atteint ; mais si son histoire était finie avant que l'éjaculation ait eu lieu, il s'en tenait là, et cessait de se masturber; le lendemain et les jours suivants, il recommençait,
310 PATHOLOGIE MBNTALE.
en ayant soin de s'arrêter dès qu'il sentait que l'écoulement du sperme allait arriver. D'un autre côté, quand il était avec les jeunes filles, il cherchait à voir les clous de leurs souliers. Une d'elles s'en étant aperçue, et sans que M. X... lui eût rien dit, ne manquait jamais, surtout lorsqu'elle avait des souliers neufs, de passer son pied sur le sien, en appuyant légèrement, de manière* à lui faire sentir les clous. Ce contact amenait immédiatement une éjaculation occasionnée non pas par l'impression de la femme, mais par celle des clous. Plusieurs fois même, il lui est arrivé de prendre les souliers des jeunes filles dans l'endroit où ils étaient déposés, et il lui suffisait de poser l'extrémité de sa verge sur les clous, pour que, sans aucune pression de la main, l'éjaculation eût lieu aussitôt.
A l'âge de dix-huit ans, M. X... vint à Paris pour y étudier le droit ; il vivait chez ses parents. Pendant son séjour à la campagne, il n'avait pas fait d'efforts pour résister à ses entraînements, mais dès son arrivée à Paris, il avait pris la résolution de recommencer la lutte qu'il avait déjà entreprise vainement, à l'époque où il avait été mis en pension. Il ne réussit qu'à éloigner les accès; il s'estimait heureux quand il y échappait pendant deux semaines ; mais la résistance n'était jamais plus longue, et quand elle s'affaiblissait, il se retournait instinctivement dans la rue pour écouter marcher les femmes; il avait acquis sur ce point une telle finesse d'ouïe, qu'il se trompait rarement sur celles qui avaient des clous à leurs souliers ; alors, tout son corps était agité par un frémissement voluptueux, de même que lorsqu'en passant devant des boutiques de cordonniers, il voyait mettre des clous à des chaussures de femmes, ou même qu'il voyait exposées des chaussures de femmes, garnies de clous. .
M. X... n'eut de trêve que deux fois : à l'époque où il était amoureux de jeunes filles qu'il voulait épouser. Quoique éperdument amoureux, et prenant même certaines privautés qui n'étaient pas repoussées, il était maître de lui, et ne satisfaisait pas ses désirs ; mais l'amour ayant disparu en même temps que les projets de mariage qui n'avaient pas eu de suite, il retomba sous l'empire de ses idées ; il se remit à se raconter ses histoires, dans lesquelles les deux jeunes filles avaient le principal rôle, et il se livra, de nouveau avec fureur, à ses pratiques de masturbation.
Plusieurs années se passèrent ainsi. Cependant et peut-être
avec quelque espoir de soulagement à ses souffrances, M. X... se maria, et durant les premiers mois qui suivirent son mariage, il y eut pour la troisième fois une trêve dans les accidents, mais elle fut de courte durée.
Vers 1868, des modifications notables se produisirent dans son état et, depuis, cet état est resté à peu près le même.
A la vue des objets qui les provoquaient autrefois, les érections n'existent presque plus ; et, par contre, les spasmes nerveux qui lui donnent, sans l'aide de la masturbation, le plaisir qu'il recherche, ont accru d'intensité. M. X... éprouve, en tout temps, une douleur vague au sommet de la tête ; il lui semble que cette partie du crâne est moins épaisse que le reste, et qu'elle n'a que la consistance d'un cartilage ; cependant, c'est précisément cette portion de la paroi crânienne qui lui paraît exercer une compression sur son cerveau, et il lui arrive souvent de saisir ses cheveux et de les tirer de toutes ses forces à cet endroit pour soulever cette région du crâne, et faire cesser la compression ; la douleur y est, par moments, très violente. C'est là que commence le spasme, lorsque M. X... est en présence des objets qui le produisent : son cerveau semble entrer en ébullition et vouloir soulever le crâne ; de là, la sensation descend par la nuque, suit la colonne vertébrale, et se répand dans les bras et dans les jambes, semblable à une secousse électrique; en même temps, sa gorge se serre, sa poitrine se contracte et d'après ce qu'on lui a dit, son visage s'anime, ses regards s'allument d'un feu étrange, et sa physionomie prend une expression de stupidité sensuelle. Il éprouve un frémissement intérieur dans la verge, mais il n'y a pas d'érection, et s'il appuie sa main sur son bas-ventre, il arrive, par une légère pression, à augmenter l'intensité du spasme, et à en prolonger la durée. Cette intensité n'est d'ailleurs pas toujours la même, elle varie suivant les circonstances : elle est moindre, par exemple, si M. X..., causant avec un cordonnier, celui-ci lui parle, d'une manière générale, des clous que l'on met aux chaussures de femmes ; elle est plus forte s'il est question de femmes qu'il connaît, ou, si au lieu de dire : mettre des clous à des bottines de femmes, le cordonnier dit : ferrer des bottines de femmes, et mieux encore ferrer des femmes) l'intensité augmente aussi graduellement si M. X..., après avoir vu les chaussures dans la boutique du cordonnier, les voit aux pieds d'une femme, s'il y a beaucoup de clous, et si les clous sont
gros, s'ils sont posés à des souliers, plutôt qu'à des bottines, et si la femme qui les porte est jeune, jolie et élégante. L'impression est parfois telle, qu'il est sur le point de s'évanouir, ou bien il est pris d'un rire nerveux et incoercible, qui dure plusieurs minutes.
M. X... se procure encore ses spasmes en se faisant mettre à ses propres chaussures des clous qu'il garde pendant quelques heures, et qu'il enlève ensuite pour les poser sur des morceaux de carton qu'il découpe, en leur donnant la forme de la semelle d'une bottine de femme, et surtout d'une femme qu'il a remarquée; il lui est arrivé aussi d'acheter des souliers de femmes, d'y faire mettre des clous devant lui, et de les emporter; puis, quand il était seul, il touchait ces clous, il écoutait le bruit qu'ils faisaient, en les posant par terre; enfin, il les approchait de l'extrémité de sa verge, ce qui déterminait presque toujours une éjaculation.
En dehors de ces crises spasmodiques, M. X... est sujet à d'autres accidents, qui se rapprochent de ceux déjà connus ; c'est surtout quand il est plongé dans un travail absorbant, la tête dans les mains, méditant profondément sur une affaire : tout à coup, ses idées se présentent à son imagination ; il tâche de les chasser; elles le harcellent comme des furies; alors, il sent comme un voile s'étendre sur son intelligence et y faire la nuit ; ses yeux s'appesantissent, il se raconte à demi-voix une de ces histoires fantastiques, et en même temps, il se livre à la masturbation, soit directement avec la main, soit en serrant sa verge entre ses cuisses, ou en la renversant sur sa chaise, et en la comprimant de tout le poids de son corps.
La santé générale de M. X... a longtemps résisté, mais depuis un an, elle s'est affaiblie et altérée. Après chaque crise, M. X... est le plus souvent envahi par un sommeil irrésistible; et d'un autre côté, il dort mal la nuit ; il a de fréquentes et longues insomnies ; il est sujet à des douleurs très violentes à la nuque, surtout à la suite d'un spasme avec ou sans masturbation ; il sent comme des marteaux frappant à coups redoublés pour repousser le crâne, de dedans et de dehors ; ces douleurs durent quelques heures; rien n'a encore pu les calmer; sa tête est entraînée en arrière, et il a besoin de l'appuyer pour la soutenir. Depuis quelque temps, il a des engourdissements et des fourmillements dans les membres inférieurs; les jambes lui. semblent lourdes ; il est encore bon marcheur, mais il a de la
peine à monter; il est souvent tourmenté par la soif, il doit boire de grandes quantités d'eau ; il souffre aussi de granulations pharyngiennes. Les accidents qu'éprouve M. X... sont plus ou moins intenses, suivant les saisons : les mois de juin, juillet et août lui sont habituellement funestes ; il est plus calme pendant les saisons tempérées, et aussi pendant l'hiver, sauf les jours où les clous de chaussures de femmes laissent leur empreinte sur la neige, ou sur la terre détrempée par de grandes pluies.
Pour compléter ce tableau, il reste à faire connaître M. X... au point de vue psychologique : M. X... est non seulement un homme intelligent, mais de plus il est très instruit en toute sorte de matières ; il a la passion de l'étude ; dans l'administration à laquelle il est attaché, il est considéré comme un employé très capable, très assidu, et il est chargé de rapports très importants et très délicats dont il s'acquitte d'une façon remarquable ; aussi ses services sont-ils très appréciés. En même temps qu'il a une grande puissance de travail, il a une imagination très exaltée ; il ressent très vivement les peines et les contrariétés, comme aussi les joies et les plaisirs. La surexcitation cérébrale va même parfois jusqu'à produire des illusions des sens, et presque des hallucinations. C'est surtout dans les moments oiiillutte contre ses pensées, etcontreles entraînements qui les accompagnent ; il lui semble alors qu'un second être lui est juxtaposé et lui fait entendre, par des paroles qui lui retentissent dans le cerveau, que la résistance est inutile. Quand il a succombé, et que, désespéré, il prend la résolution énergique de ne plus céder, il croit entendre, toujours dans son cerveau, comme une voix qui lui fixe le jour où il cédera de nouveau. Cette voix, qui lui semble être celle d'un être qui lui est étranger, et non l'écho de sa pensée à lui-même, il l'a entendue aussi pendant les intervalles les plus longs de calme qu'il ait eus, lorsqu'il était amoureux et avait le projet de se marier ; et plus tard, pendant les trois premiers mois de son mariage, et c'était aussi pour lui indiquer le jour où il succomberait. Lorsque ce jour approche, M. X... redouble de précaution pour éviter tout ce qui pourrait aider à sa chute; il y met de l'amour-propre ; c'est comme un duel entre l'être étranger et lui ; mais le jour arrivé, une sensation de langueur s'empare de toute sa personne, son intelligence s'obscurcit, et la crise ne peut être évitée.
M. X... est affecté de phimosis ; chez lui, le prépuce dépasse de plusieurs centimètres le gland, qui n'est jamais, même partiellement découvert ; la verge est courte et très renflée vers sa racine, ce qui est encore un autre défaut de conformation. La turgescence de la verge n'a pas lieu sous la forme habituelle de l'érection ; la verge ne s'allonge pas et se renfle seulement du côté de la racine ; d'où il résulte que le coït est impossible à pratiquer dans les conditions normales.
Cet individu, fasciné par les clous d'une semelle de soulier de femme, s'était masturbé à la porte d'un cordonnier, et avait été mis en prison sous l'inculpation d'outrage public à la pudeur. Le rapport de M. Blanche a été suivi d'une ordonnance de non-lieu.
L'étrange perversion sexuelle qui a débuté à six ans, est le phénomène saillant de cette observation; mais ce n'est là qu'un épisode d'un état maladif, que démontrent les antécédents héréditaires, les accidents hystériques, les idées hypochondriaques, les hallucinations et les signes physiques de dégénérescence.
Observation IV. — Famille d'excentriques : père halluciné, s' essuyé le visage avec une peau de lapin; sœur refusant longtemps le mariage, veut un jour épouser un comédien vieux et laid ; frère mal équilibré. — L. . . , à cinq ans, érection devant un bonnet de nuit, une coiffe. Plus tard éjaculation au contact du bonnet de nuit. — Frigidité à la première nuit des noces; devoirs conjugaux remplis à révocation de l'image d'une tête de vieille femme ridée couverte d'un bonnet de nuit. — Emotivité; crainte des lieux élevés, idées mélancoliques, tendance au suicide.
M. L..., âgé de trente-sept ans, d'une bonne constitution, est issu d'une famille d'excentriques. Le père, fort original, très extravagant, très irrégulier dans ses habitudes, mange à toute heure du jour, fait jusqu'à cinq repas, passe souvent ses nuits à lire des romans ou des journaux ; parle avec vivacité, crie dans ses discussions, et se fait souvent remarquer par des sin-
gularités, c'est ainsi qu'il s'essuye la figure avec une peau de lapin. A plusieurs reprises et à des époques différentes, il a eu des hallucinations pénibles la nuit, sans que Ton ait pu les attribuer à l'alcoolisme. La sœur du malade, âgée de trentehuit ans, demeure avec le père, elle n'a jamais eu de disposition pour le mariage, elle a refusé deux partis fort convenables, et un jour étant allée au théâtre, elle a témoigné le désir d'épouser un acteur vieux et très laid qu'elle avait vu jouer, mais qu'elle ne connaissait pas autrement. Un frère, âgé de trente-deux ans, d'une santé physique excellente, est resté rebelle à toute discipline, a fait des études très incomplètes, après avoir essayé vainement de plusieurs métiers, a fini par se faire cocher et a épousé la cuisinière. M. L... était studieux, mais il apprenait avec difficulté. N'ayant pas acquis l'instruction suffisante pour embrasser une profession libérale, il se fit d'abord tapissier, puis imprimeur, plus tard coiffeur, pour devenir enfin clerc d'huissier, clerc de notaire et commis dans une maison de commerce. De tout temps, il a eu la fantaisie d'acheter des bibelots, des objets d'art, et pour satisfaire ses goûts, il se privait des choses les plus indispensables et faisait des économies sur la nourriture et sur les vêtements. Il est d'une timidité extrême, il se trouble et balbutie devant les clients, il est incapable d'écrire devant ses parents ; dès qu'on l'observe, il ne peut plus former les lettres et trace des caractères illisibles. A l'âge de cinq ans, ayant couché pendant cinq mois dans le même lit qu'un parent âgé d'une trentaine d'années, il éprouva pour la première fois un phénomène singulier, c'était une excitation génitale et l'érection, dès qu'il apercevait son compagnon de lit se coiffer d'un bonnet de nuit. Vers cette même époque, il avait l'occasion de voir se déshabiller une vieille servante, et dès que celle-ci mettait sur sa tête une coiffe de nuit, il se sentait très excité et l'érection se produisait immédiatement. Plus tard l'idée seule d'une tête de vieille femme ridée et laide, mais coiffée d'un bonnet de nuit, provoquait l'orgasme génital. La vue du bonnet de nuit seul n'exerce que peu d'influence, mais le contact d'un bonnet de nuit provoque l'érection et parfois l'éjaculation. Par contre, il se souvient qu'à sept ans il était resté absolument réfractaire aux tentatives de masturbation faites sur lui par un de ses camarades d'école. Il n'a jamais recherché les rapports anormaux ; il affirme que la vue d'un homme ou d'une femme nus
le laisse absolument froid. Jusqu'à trente-deux ans, époque de son mariage, il n'aurait pas eu de relations sexuelles; il épouse une demoiselle de vingt-quatre ans, jolie et pour laquelle il éprouvait une vive affection. La première nuit des noces, il reste impuissant à côté de sa jeune femme; le lendemain la situation était la même lorsque, désespéré, il évoque l'image de la vieille femme ridée, couverte du bonnet de nuit; le résultat ne se fait pas attendre, il peut immédiatement remplir ses devoirs conjugaux. Depuis cinq ans qu'il est marié, il en est réduit au même expédient, il reste impuissant jusqu'au moment où le souvenir rappelle l'image favorite. Il déplore cette singulière situation qui le force, dit-il, à la profanation de sa femme. Quelquefois, mais à de très rares intervalles, il a des hallucinations la nuit, celles-ci ont déjà fait leur apparition à l'âge de dix ans et il en a eu encore l'année dernière : il voit plus habituellement une bête noire qui veut le saisir au cou. Dès son enfance, il a eu égalementdes accès passagers de profonde tristesse avec des idées de suicide, plus particulièrement de submersion et de pendaison ; il a songé aussi quelquefois à s'empoisonner; mais il n'a pas le courage, dit-il, de le faire; il hésite aussi à cause de l'affection qu'il éprouve pour sa femme. Il éprouve également des craintes vives quand il monte sur l'impériale d'un omnibus ; il est pris de vertiges et de nausées, il se voit très élevé, il s'imagine n'avoir rien pour se soutenir et il lui semble qu'il va tomber. Il ne peut, sans de grandes appréhensions, regarder par la fenêtre d'un troisième ou d'un quatrième étage. ;En passant à côté d'une maison élevée, il craint qu'elle ne s'écroule sur lui.
Chez ce malade, véritable héréditaire, les troubles psychopathiques sont nombreux. Dès l'âge de cinq ans, sans nulle préparation, passivement en quelque sorte, L... est envahi par l'idée maladive et devient l'esclave de l'obsession la plus étrange; le bonnet de nuit à partir de ce jour, va peser sur toute son existence. Qui peut se douter d'une situation aussi profondément triste, en dehors du malade et du médecin, à qui il fait ses confidences ? Et cependant que de symptômes révèlent chez cet homme la prédisposition
morbide qu'il tient de ses parents : hallucinations, obsessions de toute nature, impulsions, craintes imaginaires, émotivité extrême, tendances mélancoliques, idées de suicide ; rien n y manque. A un examen superficiel, cet homme ressemble à tous les autres, il vit de la vie commune, tandis qu'au contraire tout est chez lui lutte, artifice et contrainte; chaque minute voit naître un motif nouveau d'angoisse et de perplexité. Voilà l'état maladif. Comment pourrait-on le soupçonner si, partant de l'étude des facultés de l'âme, on s'en tenait aux simples spéculations psychologiques?
Observation Y. — Hérédité morbide convergente. — Intelligence mal équilibrée; conformation vicieuse du crâne; à quinze ans obsession impulsive le poussant à voler des tabliers blancs pour se masturber ; rêves de tabliers blancs ; quelquefois couche avec le tablier blanc ; trois condamnations pour vol de tabliers blancs ; ordonnance de non-lieu pour le dernier vol. — Dépression mélancolique; tendances au suicide.
G... (Auguste), journalier, âgéde trente sept-ans, entrepour la seconde fois à Sainte- Anne le 24 novembre 1881. Il offre une double hérédité morbide, son père alcoolique est mort d'une cirrhose hépatique ; son oncle paternel est mort aliéné à l'asile de Pontorson. La mère et la sœur nerveuses, irritables, sont toutes deux portées à la mélancolie. Un frère faible d'esprit a eu à vingt ans un accès maniaque. Lui-même, dont le niveau intellectuel est peu élevé et les facultés mal équilibrées, présente des signes physiques de dégénérescence; son crâne est mal conformé; la bosse frontale droite et la bosse temporale gauche sont plus saillantes, le front est fuyant, et l'ensemble présente un notable degré de plagiocéphalie. A treize ans et demi, il aurait eu une fièvre typhoïde ; il est allé à l'école, il a appris à lire et à écrire, mais il a été peu appliqué et toujours irrégulier dans son travail et sa conduite. A quinze ans, il aperçoit flottant au soleil, un tablier qui séchait, éblouissant de blancheur, il approche, s'en empare, serre les cordons autour de sa taille et s'éloigne pour aller se masturber au contact du tablier derrière une haie.
318 PATHOLOGIE MENTALK.
Depuis ce jour, les tabliers l'attirent, il ne peut s'empêcher de les prendre, s'en sert pour pratiquer l'onanisme, puis le replace dans le lieu où il l'a pris, ou bien il le jette ou le laisse chez lui dans un coin. Quand il aperçoit un homme ou une femme avec un tablier blanc, il les suit, ne tenant aucun compte du sexe, le tablier seul offrant tout l'attrait.
En 1861, les parents voulant mettre un terme aux vols de tabliers, le font engager dans la marine ; il avait alors seize ans. A bord du navire, ne voyant plus de tabliers, il se calme et son esprit reste en repos : « Je n'y pensais pas, dit-il, je n'en voyais pas. » Rentré en France en 1864, il passe deux mois de congé à Pontorson ; la vue des tabliers le pousse de nouveau à s'en emparer et à se livrer à l'onanisme. Souvent il ferme les yeux et éprouve une très vive satisfaction à se représenter le tablier blanc, flottant, tel qu'il lui était apparu la première fois. La nuit il rêve aux tabliers blancs. Il est poussé à prendre les tabliers et non autre chose ; il y aurait eu, dit-il, centfrancs, mille francs, à côté du tablier qu'il se serait uniquement emparé de celui-ci et non de l'argent.
En 1865, pendant un congé de quinze jours, il est arrêté par la police pour vol d'un tablier blanc. Devant le tribunal, il raconte ses obsessions, ses impulsions, mais on rit, il n'est pas écouté et se voit condamner à huit jours de prison. Quelques années après, à Cherbourg, étant sur le cuirassé l'Atalante, pendant une permission de vingt-quatre heures, il vole un tablier qui sèche au soleil; surpris en flagrant délit, il s'enfuit, se cache, ne rentre à bord qu'au bout de neuf jours. Il raconte ce qui lui est arrivé, il insiste en affirmant que c'est la vérité, le conseil de guerre se montre, dit-il, indulgent, laisse de côté la désertion et ne le condamne qu'à un mois de prison. A Rochefort, étant sur la canonière la Comète, en 1870, il obtient une permission de vingt-quatre heures. Il flânait dans les rues, lorsque passant devant la porte d'un pâtissier, il aperçoit dans une armoire une pile de tabliers blancs, très propres et bien plies. La boutique étant surveillée, il n'ose pas y entrer. Il guette dans la rue, sombre, triste, attentif à ce qui se passe, ne perdant pas l'armoire de vue et poursuivi par l'ardent désir de s'emparer de ces tabliers. Les heures s'écoulent, la nuit arrive, il ne quitte point son poste ; enfin la boutique se ferme ; lorsque les lumières sont éteintes, que tout bruit a cessé, il escalade un mur, descend dans une cour, pénètre dans la bou-
tique, met la main sur les tabliers et au moment où il se retire il renverse un meuj)le, dont le bruit attire l'attention; on accourt, on l'arrête tenant son tablier.
Devant le conseil de guerre, l'avocat réclame une enquête médico-légale, on refuse, il est condamné à un an de prison. Après avoir subi sa peine, il veut fuir les tabliers et s'engage sur un transatlantique, où il passe près de deux ans. Au retour il est triste, découragé, se sent impuissant à résister aux obsessions et pour échapper à de nouveaux malheurs, il forme le projet d'entrer au couvent de la Trappe. On l'admet après de pressantes démarches. Très fervent au début, il embrasse avec joie la vie monastique : il se lève à deux heures du matin; s'inflige la discipline, se frotte le corps avec des orties, s'enfonce des épines sous la peau, et malgré ce dur régime, jouit d'un repos relatif, n'étant plus obligé de lutter contre ses obsessions. Cependant au bout de trois ans, son zèle religieux commençant à fléchir, il quitte le couvent et pendant quatre ans, de 1876 à 1880, il se place dans des pensions ou des collèges, comme garçon de table ou de dortoir, et peu à peu reprend ses anciennes habitudes, dérobant tantôt un tablier blanc, d'autres fois en achetant et reprenant avec eux ses pratiques d'onanisme ; il couchait même quelquefois avec un tablier blanc. En avril 1880, il quitte sa place, passe sa journée au cabaret, et le soir il est arrêté à Bercy escaladant un mur pour s'introduire dans une maison. Une perquisition faite chez lui amène la découverte d'une collection de tabliers blancs maculés de sperme. Cette fois une enquête médicolégale est suivie d'une ordonnance de non-lieu et il entre à Sainte- Anne le 23 mai 1880.
Au bout d'un an de séjour, il est rendu à la liberté ; mais il est triste, sombre, découragé, devient irritable, et forme parfois des projets de suicide. En six mois, il fait cinq places, et après une période de dépression avec idées mélancoliques il est ramené à l'asile. Il raconte qu'il n'a plus dérobé de tabliers, mais qu'ayant eu des relations avec une femme, il avait eu recours au souvenir du tablier blanc et qu'il l'avait évoqué aussi en se livrant à l'onanisme.
L'obsession chez ce malade atteint un tel degré d'intensité que non seulement il se soumet volontairement à une faction des plus prolongées, mais ne craint pas
de s'exposer à de grands dangers pour aboutir à quoi? à la conquête d'un tablier blanc. Il subit plusieurs condamnations, mais impuissant à dominer ses désirs, il essaye des moyens héroïques : voyages en mer, puis refuge dans un couvent. Mais à peine touche-t-il à terre, qu'il recommence ; à peine est-il sorti du cloître qu'il s'empresse d'acheter ou de voler des tabliers blancs. C'est là une fatalité poursuivant ce malheureux et pesant de toute sa force sur son existence. Ici, ce n'est encore qu'un phénomène morbide saillant, s'associant à des périodes mélancoliques sur un sujet entaché de dégénérescence.
Ces quatre cas de perversion de l'instinct génital sont suffisants pour démontrer que ces délires multiples ne sont que des épisodes variés de la même maladie ; chez tous ces malades l'hérédité fait sentir son influence \
1 Nous rappelons encore les deux observations suivantes de perversion de l'instinct génital. Dans le premier cas, il s'agit d'une fille de vingtneuf* ans dont la mère est hystéro-épileptique, et dont le père mélancolique, est mort à la suite d'accidents cérébraux aigus. Laissant de côté les autres désordres psychopathiques, arrêtons-nous aux troubles sexuels.
v Depuis huit ans, elle est sous le coup d'impulsions nymphomaniaques d'une nature particulière : elle éprouve un besoin irrésistible de cohabitation avec un de ses jeunes neveux. Elle a cinq neveux dont l'aîné est âgé de treize ans. C'est lui qui a été l'objet de ses premiers désirs, sa vue la mettait dans un état d'excitation extrême, elle éprouvait des sensations voluptueuses qu'elle était impuissante à réprimer, qui s'accompagnaient de soupirs, d'inclinaisons de tête, de déviations des yeux, de rougeur de la face, quelquefois de spasme et de sécrétions vaginales ; elle se sentait poussée à le suivre et à l'approcher d'elle. Plus tard, quand il a grandi et à la naissance du second frère, c'est ce dernier qui est devenu l'objet de ses convoitises maladives, puis enfin le troisième, le quatrième et actuellement c'est le dernier venu âgé de trois ans dont son esprit est préoccupé. Elle se sent poussée à l'attirer près d'elle. Parfois elle le voit nu debout, elle croit même l'entendre ; parfois elle croit même que l'acte s'accomplit ; à table, en public, elle se voit découverte, l'enfant étendu sur elle ; dans cette hallucination, elle n'aperçoit pas l'image entière de l'enfant, le tronc seul est visible avec les organes
De très bonne heure, avant même qu'une éducation vicieuse, comme nous l'avons déjà dit, ait eu je temps de modifier l'individu, l'impulsion se montre pressante, impérieuse, avec tous les caractères d'irresponsabilité qui lafont distinguer. Mais qu'à la place desclousde souliers, de bonnets de nuit, ou de tablier blanc on considère que l'obsession ait l'homme pour objet, les phénomènes se dérouleront de la même manière ; et, il faut bien le
génitaux appliqués sur les siens. Très émue, elle adresse de pressantes questions à ses voisins, leur demandant s'ils ne voient rien, et n'ont rien vu.
« Cette malade est très lucide, elle est désolée et honteuse de ces singuliers désirs, elle est tranquille, travaille et s'occupe toute la journée; elle sort de temps à autre, et va dans sa famille pour essayer en quelque sorte ses forces ; mais encore la vue de son neveu l'impressionne vivement ; à table, dans sa famille, elle se place loin de lui, mais pendant toute la durée du repas, elle éprouve des spasmes, du malaise à l'estomac, une constriction à la gorge, et la lutte lui devient des plus pénibles. Elle n'a jamais cédé à cette perversion instinctive et elle a toujours évité le contact des petits garçons.»
Dans la seconde observation il est question d'un peintre en bâtiments âgé de quarante-quatre ans.
« Il avait depuis longtemps contracté des habitudes d'onanisme qui ont presque entièrement cessé depuis un an ; il faisait souvent des dessins obscènes qu'il distribuait à ses camarades.il s'est habillé aussi deux fois en femme étant seul dans sa chambre. Depuis deux ans, il n'a plus d'érection, ne peut plus avoir de rapports sexuels, mais il a parfois des pertes séminales. Depuis cette époque, dit-il, il se sent poussé à des actes contre nature. A la tombée de la nuit, il se dirige vers les rassemblements, aux stations d'omnibus, auprès des bateleurs, il s'approche et se place derrière une femme, cherchant de préférence la plus grosse ; puis il retire sa verge qui reste flasque et se frotte contre les fesses de sa voisine. C'est pendant qu'il se livre à cet exercice, à la station d'omnibus de la place Clichy, qu'il est arrêté par un agent des mœurs. Il a été, dit-il, pour le frottage, condamné à quatre mois de prison, ce qui est exact.
« Sa femme est crémière, et c'est lui qui ouvrait la boutique tous les matins, plaçait le lait sur le feu et servait les premiers clients. A plusieurs reprises, il n'a pu s'empêcher, dit-il, de tremper ses organes génitaux dans la botte au lait, il s'essuyait tout aussitôt ; le contact du lait lui donnait une sensation de velours. Il n'hésitait pas à distribuer ce lait aux clients et il puisait sans répugance à cette même botte pour son déjeuner. » (Magnan.— Etude clinique sur les impulsions et les actes des aliénés. Leçon faite à l'asile Sainte-Anne, le 23 janvier 1881, Tribune médicale, mars 1881.)
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reconnaître, l'histoire de tous ces malades offre beaucoup de parenté. Ils sont, pour ainsi dire, coulés dans le même moule, ils ne diffèrent les uns des autres que par le degré plus ou moins accusé de dégénérescence intellectuelle.
Si, quittant le domaine de la sphère génitale, nous observons ce qui se passe dans les autres états impul • sifs, dans la dipsomanie par exemple, où l'irrésistible besoin de boire s'empare du sujet, nous voyons dans les deux cas, les mêmes luttes, les mêmes résistances, les mêmes angoisses, et habituellement, coûte quecoûte, la satisfaction finale du besoin maladif. Chez quelquesuns de nos impulsifs même, comme dans la dipsomanie, on observe une certaine intermittence, et c'est par accès que se présentent les excitations impulsives: c'est là un caractère de plus de la folie héréditaire.
D'après ce qui précède, nous n'avons pas besoin d'insister sur la haute portée séméiologique de ces différents phénomènes. Ces obsessions, ces impulsions qui, par le seul fait que le malade en a conscience, affectent certaines allures de bénignité, sont, au contraire, les manifestations d'un état toujours grave. Il faut des terrains de choix (prédisposition héréditaire, dégénérescence) pour que pareille floraison puisse se produire ; aussi, vient-on à fouiller dans la vie pathologique de ces individus, on ne manque pas, à moins de réticences de la part du malade ou de la famille, de découvrir un état névro ou psychopathique des plus profonds.
Sarcome de la moelle êpiniére, a marche latente, siégeant au point d'émergence du plexus brachial l ; par le professeur Albert Adamkiewiez, de Kracovie (Autriche).
Le 29 septembre 1880 entra, dans le service médical de l'hôpital Saint-Lazare, un jeune homme âgé de seize ans, du nom de André Heak. On nous donna comme renseignement que le malade était très inquiet et peureux depuis quelques jours, qu'il ne dormait pas et ne pouvait plus prendre aucune nourriture, ni boisson, à cause des crampes du pharynx qui se manifestaient au moment de la déglutition.
Le malade, robuste, de taille moyenne, était si farouche et sauvage, que nous ne parvînmes à l'examiner qu'avec beaucoup de difficulté. ,
Cet examen nous démontra que les organes internes étaient intacts et que les organes des sens fonctionnaient normalement* Les mouvements actifs et passifs des extrémités, ainsi que le fonctionnement des muscles par groupe et isolés ne présentaient pas le moindre désordre.
Par contre, l'état psychique du malade était sensiblement altéré; il était surexcité, ne pouvait rester en place, tourmentait les autres malades et l'infirmier, à tel point qu'on dut le transporter dans la division des aliénés. A ce moment apparut un vrai délire furieux. Le patient courait à travers les corridors, criant et hurlant, frappait et mordait les infirmiers, sans qu'on parvînt à le calmer, même après l'administration de fortes doses de chloral hydraté. Des hallucinations apparurent aussi; le malade voyait sa mère, criait qu'on voulait la battre et la murer, et priait qu'on l'épargnât. A ces. accès maniaques violents succédait un état de repos, pendant lequel le patient répondait avec calme aux questions qu'on lui posait et insistait beaucoup sur les douleurs qu'il éprouvait dans la région du cou. Lorsqu'en pareille occasion on le touchait dans cette région, il était pris, dans tout le corps, de crampes toniques et portait en même temps, en faisant une horrible grimace, la main à son ceu>
1 Communiqué dans la séance du 20 juin 1882 à l'Académie des sciences de Cracovie, section des sciences mathématiques et naturelles.
comme si on voulait l'étrangler. Ces accès se renouvelaient fréquemment et tout attouchement volontaire ou involontaire les provoquait. Il éprouvait une impression pénible quand on lui présentait une tasse de café par exemple, ou du pain. Le regard anxieux, la bouche ouverte, il prenait la tasse, puis la laissait retomber, en proie aux crampes du pharynx provoquées par la vue de ces aliments. Les bains chauds apportaient quelque soulagement, mais lorsqu'il fallait le sortir du bain, les crampes le reprenaient de nouveau. $
A tous ces symptômes s'ajoutèrent de la salivation et de la faiblesse des membres inférieurs. Le malade toussait souvent, se mouchait beaucoup et crachait autour de lui. S'il essayait de se lever de son lit pour s'enfuir, il avait de la peine à se tenir debout, fléchissait et finalement retombait sur son matelas. Le troisième jour après son admission à l'hôpital, les symptômes prirent un caractère menaçant. La faiblesse des membres inférieurs se transforma en une paraplégie complète, qui débuta parla jambe gauche, puis prit la jambe droite. L'irritation réflexe était tellement accrue, que le plus léger souffle suffisait à provoquer les crampes. Le malade délirait constamment, il voyait sa mère murée, qu'on voulait brûler dans un four, des cheveux et des vers qui l'accablaient partout et qu'il retirait continuellement de son café. Ces manifestations n'étaient accompagnées ni d'un accroissement de la température, ni d'une plus grande fréquence du pouls.
Vers le milieu du troisième jour la scène changea tout à coup ; la peau du malade devint rouge et moîte, couverte de sueur, le pouls atteignit 120, le délire continua sans ordre, les pupilles se dilatèrent d'abord et se contractèrent ensuite ; suivit une légère blépharoptose de l'œil droit. Finalement la respiration devint irrégulière, l'œdème du poumon survint et le malade mourut.
D'après la marche de la maladie, il n'était pas douteux que le malade avait été atteint de la rage et y avait succombé.
Ses antécédents avaient d'ailleurs contribué à la certitude du diagnostic. Peu de temps avant sa mort, ce garçon jouissait d'une santé parfaite, il était employé chez un boucher qui l'avait chargé de transporter la viande aux clients dans une voiture attelée d'un chien ; le contact continuel avait familiarisé les chiens avec le défunt qui passait tous ses loisirs à s'amuser avec eux.
Or, il paraît que deux mois auparavant, on avait tué le chien d'un voisin, atteint de rage, qui en avait déjà mordu d'autres, et c'était précisément ce chien qu'on disait avoir vu le plus souvent dans la société du jeune homme. De l'aveu du malade ainsi que des renseignements obtenus, il résultait que celui-ci n'avait pas été mordu, d'ailleurs on n'a pu trouver sur le cadavre aucune cicatrice provenant de morsure.
A I'autopsib les altérations pathologiques étaient les suivantes :
SARCOME DE LA MOELLE ÈPINIÈRE. 325
Œdème du poumon, hyperhémie très prononcée de la pie-mère et une apparition tout à fait inattendue et intéressante du côté de Ja moelle épinière.
La partie inférieure de la moelle cervicale et particulièrement le segment inférieur du renflement brachial était le siège d'un gonflement de la nature d'une tumeur. A la formation de cette tumeur prenait part surtout la face antérieure et latérale de la moelle (Pl. V,/îgr. \, 2, 4 et 5). La proéminence avait la forme d'une ellipse, elle comprenait toute la moitié gauche de la moelle et pénétrait dans la moitié droite de telle manière que la scissure longitudinale antérieure décrivait un arc de cercle autour d'elle. La tumeur s'étendait du cinquième jusqu'au septième nerf cervical et avait une étendue d'à peu près trois centimètres, son axe longitudinal se confondait avec celui de la moelle. Juste au milieu, c'est-à-dire sur le point culminant de la tumeur, reposait la racine antérieure du sixième nerf cervical.
Je veux immédiatement faire observer que cette racine, ainsi que les racines antérieures et postérieures des cinquième et septième nerfs étaient absolument normales au point de vue de leur rapport avec la substance médullaire et du nombre de leurs fibrilles.
La tumeur était lisse à sa surface, elle se présentait à l'œil comme une projection en fuseau de la moelle ; la couche superficielle était composée de substance médullaire qui se confondait et se continuait sans interruption avec la moelle environnante.
Sur une coupe transversale pratiquée au milieu de la tumeur, on voyait une substance néoplasique, blanche, dure, circulaire, qui se distinguait par un contour très accentué du reste de la substance médullaire normale. C'était donc cette néoplasie qui, par sa présence dans l'intérieur de la moelle épinière, avait occasionné cette difformité. L'idée que les symptômes observés chez notre malade pouvaient avoir quelques rapports de causalité avec cette néoplasie, pouvait être réfutée d'avance. Les symptômes et particulièrement ceux qui auraient indiqué une lésion de la moelle à la naissance du plexus brachial n'ayant pas été constatés, il faut conclure que cette néoplasie a pu prendre ces dimensions relativement considérables et se développer avec une force extraordinaire aux dépens de la moelle, sans provoquer aucun trouble de ce côté.
Le fait était trop important et intéressant pour qu'on n'essayât pas d'en déterminer l'origine. Je fis durcir, à cet effet, la moelle malade dans du sulfate de picrine, solution préférable à l'acide chromique et à ses sels dont on se sert habituellement pour durcir le tissu nerveux, et je divisai la tumeur et le tissu ambiant en une série de coupes transversales.
La première particularité qui attirait l'attention, en regardant la tumeur par en haut, c'était l'asymétrie de plus en plus marquée des colonnes grises des deux moitiés de la moelle épinière.
Pendant que la substance grise de la partie saine, c'est-à-dire de la moitié droite de la moelle, conservait sa configuration naturelle, la corne antérieure de celle du côté gauche grossissait rapidement (PL. V, fig. i).
La eorne antérieure gauche épaissie n'offrait tout d'abord rien de particulier (Fig. 1), on pouvait admettre que cet accroissement de volume était dû à une simple hyperplasie de la substance grise. Ce n'est que plus bas (Fig. 2) que cette masse néoplasique prenait un caractère différent.
On voyait au milieu de la corne épaissie une tache foncée (Fig. 2) qui se distinguait du reste de la moelle par une plus grande épaisseur de son tissu et une moindre transparence. En descendant plus bas encore, cette tache s'accentuait de plus en plus par un contour très net, et finalement la tumeur apparaissait, séparée du reste de la moelle, par une capsule très fine de tissu conjonctif (Pl. \,fig. 3).
Sur la coupe transversale cette tumeur avait la forme d'une ellipse couchée en travers (Fig. 3). Son bord antérieur était tranchant, lisse, arrondi et étroitement lié, par l'intermédiaire de la capsule, au tissu de la moelle ; son bord postérieur était, au contraire, festonné, sinueux et ne formait pas avec le reste du tissu médullaire une couche continue.
Des deux pôles de cette ellipse, l'interne s'enfonçait profondément dans la masse de la colonne grise, l'externe avait comprimé la substance blanche à tel point qu'il n'en restait plus qu'une mince couche.
Plus bas la tumeur prenait une forme circulaire (Fig. 4) et continuait à empiéter de plus en plus en dedans sur la substance grise, en dehors, vers le bord de la moelle. Enfin ne trouvant plus assez de place entre ces deux substances, elle les refoulait complètement hors de leurs limites naturelles. A partir de ce point, la tumeur diminuait et se terminait par une forme arrondie un peu au-dessous de la septième racine cervicale, tranchant toujours nettement sur le reste de la moelle et séparée d'elle par la capsule de tissu conjonctif. Dans son ensemble, cette néoplasie avait la forme d'une baie. En haut son pédicule sortait de la substance grise, en bas, elle . pénétrait dans la substance médullaire en comprimant ses éléments de la manière déjà décrite plus haut.
Au point de vue de la structure histologique, la tumeur, vue à un faible grossissement, offrait l'aspect d'un ensemble de pelotes entremêlées les unes dans les autres (Pl. V, fig. 4).
Pour mieux reconnaître les éléments histologiques qui formaient ces pelotes, je colorai quelques coupes de la moelle. Je me sers de préférence pour colorer les coupes de la moelle épinière du brun de Bismarck et du violet de gentiane. L'aniline qui y est contenue donne aux noyaux une couleur plus frappante et plus élégante que le carmin; déplus, le violet de gentiane a l'avantage tout particu-