ÉCOLE DE MÉDECINE TROPICALE DE LIVERPOOL
Pendant que l'Ecole de Londres s'organisait, Liverpool suivait cet exemple et instituait aussi l'enseignement de la médecine tropicale.
Dans une lettre en date du 9 novembre 1898, publiée dans les journaux de Londres, M. Chamberlain faisait ressortir a les facilités exceptionnelles pour l'étude des maladies tropicales » que présente l'Ecole de Médecine de Liverpool^ eu égard aux relations commer* ciales de cette ville avec les contrées de l'Afrique occidentale et avec les autres régions tropicales. Ce fut un trait de lumière pour M. Alfred L. Jones, notable citoyen de Liverpool, qui prit l'engagement de verser pendant trois années une somme de 350 livres (8750 fr.), pour aider à la fondation d'une Ecole internationale des maladies tropicales. Sur sa proposition, une Commission de 14 membres, comprenant des armateurs, des marchands, des représentants du Royal Southern Hospital et de TUniversity Collège, fut constituée à l'effet de réaliser les projets du généreux donateur.
La Commission n'a pas perdu son temps en vains discours, car la Liverpool School of tropical diseases and aninuU parasitology est déjà en plein fonctionnement : elle a été inaugurée le 22 avril 1899,
I> UN INSTITUT DE MËDËCiNE COLONIALE
SOUS la présidence de lord Lisler. A cette date, elle avait déjà encaissé 1600 livres (40 000 Ir.) et, depuis lors, dans quelle proportion n'a-t-elle pas vu ses ressources s'accroitre, grâce à la générosité des amis de la science! En octobre 1899, elle possédait 3000 livres (75 000 fr.) et d'autres souscriptions étaient encore annoncées. En 1900, elle a reçu 1994 livres (50 000 fr.), non compris dos souscriptions spéciales pour la fondation d'un hôpital. Comme l'Ecole de Londres, elle tire ses ressources uniquement de la générosité publique, par voie de souscription; elle fait fond sur des rentrées annuelles d'égale importance et ne capitalise pas. En Angleterre, on donne si largement pour la fondation et l'entretien des œuvres d'intérêt général, telles que l'Ecole de médecine tropicale, que celle-ci est assurée de recevoir chaque année les sommes qui lui sont nécessaires.
Il est intéressant de relever les noms de quelques-uns des souscripteurs, à la générosité desquels l'Ecole de Liverpool doit son rapide succès. Nous ne citerons pas les particuliers, dont quelquesuns pourtant ont versé des sommes considérables, mais voici des chiffres qui feront comprendre dans quelle large mesure ont souscrit les Compagnies anglaises financières ou commerciales :
The British and Africaa steam navigation Co
The African steam ship €<*
The African direct tolegraph G*
The African Association
Tbe Royal Niger C«
The White SUp G»
The Bank of British West Africa . . .
Tbe Sierra Leone Goaling G*
The Wassau (Gold coast) Mining G» . . . Tbe Gold coast amalgamated mines . .
The Liberian Rubler Syndicale ...
The Tamsoo (Wassau) mining G" . . . . The West India Associa Uon ...
The Taquah and Alioseo Gold mining G".
The Lagos Stores
The ou Hivers trading and exploraUon G*. The Gold Fields of Eastern Akim ....
The Lancet
Bn 1899
liv. bbell.
(ranca
tO 10
2fô
tt
liv. shell.
franc»
Ifô »
Archivée de l^araaiUjiogie^ IV, n«3, lUOl.
CHEATiON A PAHIS
Bornons- no US à celle brève énuméraliou, en ce qui concerne ios Sociétés ou Compagnies anglaises. Les étrangers ont aussi contribué pour une large part au succès de l'entreprise, comme le prouve cette lisle :
(>'" française de rAfrlque occidenlHle . C* Wocrmann de navigation, à Haintiourg MM. Witt et Busch, à Hamljourg ...
MM. P.-A. van Es et C'% à Hambourg. . MM E.P. Walfopd et C'« à Anvers . . . Deutscli - westafrikanische Handol^geselischaft ........
MM A. Sachse, de Bohème.
En 1899
liv. iihell.
fr.in«-s
En 1900
liv. sbell.
1) u n If
franr>
Nous citons ces quelques noms pour montrer le caractère international qu'on a su très habilement donner à l'Ecole de Liver()ool et de quelle heureuse manière on a compris à l'étranger l'importance d'une semblable institution. On remarquera qu'un bon nombre de Sociétés financières ou commerciales, tant anglaises qu'étrangères, ont réitéré leur souscription et l'ont inscrite au chapitre des dépenses de leur budget annuel.
L'Ecole de Liverpool n'a pas, jusqu'à présent, de bâtiment spécial : elle est associée à l'University Collège et au Royal Southern Hospital, auxquels elle paie une rétribution locative annuelle. Elle reçoit les médecins diplômés de tous pays et les étudiants de cinquième année. Le programme des cours est à peu près semblable à celui de l'Ecole de Londres ; toutefois, on y insiste davantage sur la parasilologie proprement dite. L'examen de sortie, qui est d'ailleurs facultatif, a pour résultat l'obtention d'un certificat relatif soit à la médecine tropicale, soit à la parasilologie animale. Un enseignement spécial est également organisé pour les missionnaires, planteurs, voyageurs, garde-malades. Les cours durent deux mois et se font en trois séries par an : octobre-décembre janvier-mars, avril-juin.
Une rétribution d'une guinée (26 fr. 23) par semaine est due par les personnes qui viennent à TEcole pour y poursuivre des recherches privées. On paie 3 guinées (78 fr. 73) pour suivre le cours réservé aux njissiounaires et aux planteurs, 2 guinées (52 ir. 30) pour le cours réservé aux nurses (garde-malades) et 10
d'un institut de médecine coloniale 431
guinées (262 fr. 50) pour le cours générai, avec ou sans examen et certificat.
Les étudiants logent en ville. Ils ont été peu nombreux jusqu'à présent, en moyenne six à chaque session, mais la guerre sudafricaine a empêché un recrutement plus actif. Néanmoins, l'Ecole a reçu plus de 20 élèves en 1900, venant pour la plupart des diverses colonies anglaises (Canada, Côte d'Or, Lagos, Nigeria, Chypre, Ouganda). Plusieurs étrangers ont aussi suivi les cours : le Dr Ribbing, professeur de thérapeutique à l'Université de Lund (Suède); M. Neveu-Lemaire, préparateur de M. le professeur R. Blanchard, à la Faculté de médecine de Paris; le D^ S. Van Neck, délégué par le ministère belge de l'Instruction publique. D'autres élèves sont venus, en 1900, du Japon, de Colombie, des Etats- Unis et de Norvège. Plusieurs femmes docteurs ont également passé par l'Ecole^ ainsi que des missionnaires désignés pour se rendre en Afrique centrale et des nurses sur le point de se rendre dans les régions tropicales. Ces nurses étaient envoyées à Liverpool par la Colonial Nursing Association ; un enseignement spécial leur a été donné dans l'une des salles du Royal Southern Hospital.
On peut donc affirmer que, malgré les fâcheuses conditions politiques, le succès de l'Ecole de Liverpool a été complet. Eu pouvait-il être autrement, puisque cette Ecole s'est attaché comme professeur de maladies tropicales le major Ronald Ross, naguère médecin de Tarmée des Indes et bien connu par son éclatante découverte des transformations que subit le parasite du paludisme dans l'estomac du Moustique? A côté du D' Ross, la pathologie est enseignée par M. R. Boyce, la zoologie par M. VV.-A. Herdman, l'hygiène par M. E.-W. Hope, la pathologie tropicale par M. H.-E. Annett. L'Ecole comprend donc cinq chaires, sans parler du nombreux personnel du Royal Southern Hospital, qui prend également une part active à renseignement. En outre, les D" R. Fielding Ould, Balfour Stewart et Albert S. Grûnbaum ont été nommés professeurs-adjoints (assiscant lecùurers) dans le couraut de l'année 1900.
L'enseignement théorique et pratique est donné à TlJuiversité, dans les nouveaux laboratoires de pathologie et de physiologie Thompson- Yates. Ces laboratoires, construits grâce à la libéralité de la personne dont ils portent le nom, sont parfaitement aménagés;
ils peuvent recevoir 40 élèves. On y trouve un musée pathologique, une bibliothèque, des installations pour la bactériologie, la chimie pathologique la photographie, etc.
Le Royal Southern Hospital est situé tout près du port; il est à 15 ou 20 minutes de l'Université. Une salle de 14 lits est réservée à l'Ecole de médecine tropicale» ainsi qu'un petit laboratoire pouvant servir à l'examen immédiat du sang, des urines et autres déjections. C'est sur cette salle que sont dirigés tous les malades atteints de maladies exotiques. En 1899, on y a admis 176 patients de cette catégorie, appartenant à des nationalités diverses; en 1900, on y a traité 131 malades :
PaladUme
Névrite paladique
Fièvre bUieuse bémogloblnuriqne.
Dysenterie
Dysenterie des pays cbandi (sprue)
Diarrhée
Fièvre entérique
Fièvre de IMalte
Bronchite
Catarrhe ....
Béribéri
Graw-craw
Abcès dn foie. .
HépaUte . .'
Congestion du foie
Scorbut
Péritonite
Bilbaniose
« Ver rond »
Gastrite
Maladies non classées
BN
EN
162 cas
102 cas
Cette statistique est très semblable à celle du Branch Hospital, de Londres. Remarquons dès maintenant qu*il s'agit là de cas qu'il n'est point rare d'observer à Paris, ou qu'il est aisé d'y amener.
Le Gouvernement anglais reconnaît ofllciellement le diplôme délivré par l'Ecole et oblige les médecins coloniaux, à destination de l'Afrique centrale et occidentale, à y faire un stage avant de rejoindre leur poste : il paie alors leurs frais d'études.
Résultats scientifiques obtenus jusqu'à ce jour. — Ces résultats sont
d'un institut de médecine coloniale 433
considérables. L'école a déjà pu envoyer au loin plusieurs expéditions scientifiques, qui ont conduit à la constatation de faits très importants.
1<* A la fin de juin 1899, partait pour Sierra Leone un navire qui emportait le D' Ross, clief de l'expédition, le D' H.-Ë. Annett, M. E.'E. Austen, assistant d'entomologie au Musée britannique, et le D' S. Van Neck, délégué du gouvernement belge. L'expédition débarqua en août sur la côte africaine et revint à Liverpool en octobre, après avoir étudié les conditions suivant lesquelles le paludisme, qui sévit avec violence à Sierra Leone, se propage dans cette colonie : ces conditions purent être élucidées de la façon la plus précise ; le Moustique qui transmet la maladie fut découvert, ses mœurs et son genre de vie furent observés. L'ensemble de ces études importantes a fait ultérieurement l'objet d'une très belle publication, ornée de dessins, cartes et plans.
Comme bien on pense, une semblable expédition occasionna une grosse dépense : l'Association médicale britannique donna 100 livres (2500 fr.) ; le reste, c'est-à-dire une trentaine de mille francs, fut fourni par des particuliers et presque en totalité par M. A.-L. Jones, qui prit à sa charge, notamment, les frais de passage de tous les voyageurs.
2^ Une seconde expédition fut effectuée par le D' R. Fielding Ould. Il vint retrouver à Sierra Leone les membres de l'expédition précédente, puis, après le retour de ceux-ci en Europe, s'en alla poursuivre ses recherches à Accra et à Lagos.
3** Une troisième expédition a été dirigée en mars 1900 vers le Vieux Calabar et le sud du Niger : les D" H.-E. Annett-, Elliott (de Toronto) et J.-E. Dulton se sont embarqués le 21 mars, à bord de VOknda. Au moment du départ, ils ont reçu de M. Chamberlain, ministre des colonies, l'avis que celui-ci allait requérir tous les agents des possessions anglaises de l'Afrique occidentale d'avoir à leur prêter assistance. Le gouvernement a borné à cette manifestation platonique sa participation à la nouvelle expédition qui, comme la précédente, a été entièrement due à l'initiative privée. Elle a coûté 600 livres (15 000 fr.), rien que pour les appointements des membres de l'expédition. Ceux-ci ont passé six mois dans la région du Niger. Les importants résultats qu'ils ont obtenus seront prochainement publiés; disons dès maintenant que la transmis-
sion de l'éléphantiasis par ]es Moustiques du fçenre Anophèles a été observée.
4° Une qualrième expédition, composée des D"** H.-E. Duriiam et W. Myers, se rendît au Brésil, en vue d'étudier la lièvre jaune: trois grandes maisons d'armateurs se sont entendues pour donner à ces courageux savants toutes les facilités de transport. Tous deux furent atteints par le fléau et Tun d'eux a payé de sa vie, en janvier 1901, sa participation à cette entreprise. Le 1)"^ Walter Myers a succombé, en effet, à l'âge de 28 ans ; il a été tué par la fièvre jaune, comme naguère Louis Thuillier par le choléra en Egypte et plus récemment Luiz de Camara Pestana par la peste d'Oporto. Saluons avec respect ces héros qui, avec une admirable abnégation, sacrifient leur propre existence au bien de l'humanité et de la science.
L'Ecole de Liverpool a déjà publié plusieurs travaux importants :
1" Le rapport de l'expédition à Sierra Leone, in-4* de 58 pages avec 7 planches ;
2» Des instructions pour se préserver du paludisme, à l'usage des personnes habitant des régions insalubres ;
3<> Des instructions pour se préserver du paludisme, à l'usage du corps médical.
Ces publications ont été tirées à un grand nombre d'exemplaires et ont occasionné une dépense de 300 livres (7600 fr.). Les deux instructions, notamment, ont été distribuées gratuitement, à des milliers d'exemplaires, dans les colonies anglaises.
Les deux expéditions du Niger et du Brésil vont aussi donner prétexte à. des travaux d'une haute valeur, qui viendront jeter un nouvel éclat sur la jeune Ecole. Celle-ci insère ses publications dans le Thompaon-Yates Laboratories lieport, qui parait depuis 1899 dans le format in 4" et qui en est déjà au troisième volume. Ce beau périodique est aussi l'organe des laboratoires tle pathologie et de physiologie de l'University Collège.
Avenir de l'École de Liverpool. — Cet avenir s'annonce sous les plus heureux présages. Tout comme à Londres, les installations actuelles ne peuvent plus suffire ; elles vont éfre remplacées prochainement par des constructions nouvelles. En effet, deux souscriptions sont ouvertes, l'une pour construire une Ecole indépen-
d'un institut de médecine coloniale 435
dante de TUniversity Collège, l'autre pour la construction d'un hôpital.
A un banquet qui eut lieu à Liverpool le 25 juin 1900, sous la présidence de M. A.-L. Jones, celui-ci proposa de fonder un hôpital pour les maladies des pays chauds : cette proposition fut acceptée avec enthousiasme; on recueillit séance tenante une somme de 2300 livres (57 500 francs). M. Jones, qui a déjà témoif^né avec tant de générosité du haut intérêt qu'il prend au développement de l'Ecole de Liverpool, s'inscrivit pour une somme de 1000 livres (25 000 fr.) ; M. John Holt souscrivit 500 livres (12 500 francs) ; l'Hon. R.-B. Blaizé, de Lagos, versa pareille somme. Depuis lors, lès souscriptions n'ont cessé d'afHuer.
L'Ecole de Liverpool possède donc maintenant un hôpital, ou du moins le possédera quand la construction en sera achevée. Cette fondation nouvelle portera le nom 6e Mary Kingsley Mémorial llospital. Elle est créée en l'honneur de miss Kingsley, dont les écrits et les études sur les mœurs et institutions des indigènes ont tant contribué à faire connaître les populations autochtones de l'Afrique occidentale. Cette vaillante femme s'intéressait elle-même très vivement k tout ce qui pouvait tendre à l'amélioration des conditions de la vie dans cette partie du monde, tant pour les européens que pour les indigènes.
Le ii février dernier, M. A.-L. Jones présidait encore une grande réunion publique convoquée pour entendre le rapport sur les travaux effectués par l'Ecole de médecine tropicale. Après avoir rendu le dernier hommage au D' Walter Myers, mort au Para de la fièvre jaune, au cours d'une expédition envoyée par l'Ecole ellemême, il annonça, au milieu des applaudissements de l'assemblée, que quelques armateurs de la ville s'étaient cotisés afin de créer à TEcole une chaire nouvelle, destinée à étudier spécialement les maladies tropicales et qui prendrait le nom de Walter Myers Chair. Le professeur R. Boyce proposa alors de fonder également un fellowship, c'est-à-dire une bourse d'étude et de voyage, en l'honneur de Walter Myers. L'accueil enthousiaste que rencontra cette proposion nous permet de considérer le fellowship comme fondé, car il n'est point douteux que les fonds nécessaires à sa création ne soient promptement réunis.
Voilà ce que, en moins de deux années, à Londres et à Liverpool, les Anglais ont bu taire dans œ domaine bouiwiu de la médecine tropicale. Voyons maintenant ce qui s'est fait en Allemagne et en d'autres pays.