AGENTS DE LA « SANTÉ » DANS LES PORTS
Dans tous les ports fonctionne un bureau sanitaire, qui a pour attributions de viser les patentes des navires, à l'arrivée et au départ, d'accorder la libre pratique, c'est-à-dire l'autorisation de débarquer, ou de la refuser, si le navire vient d'un pays où règne une épidémie. Un tel service a donc la plus haute importance, puisque c'est de lui que dépend la sécurité du pays tout entier, en tant que celui-ci est menacé par voie de mer. On ne saurait donc exiger trop de garanties scientifiques des agents qui en sont chargés. Or, qu*arrive-t-il dans la pratique ?
Dans les grands ports, la Santé est dirigée par des médecins sanitaires maritimes, nommés après un examen que tout à l'heure nous jugions trop sommaire. Nous reconnaissons néanmoins que ces agents, qui sont des docteurs en médecine, tendent les plus grands services et s'acquittent de leurs délicates fonctions avec un zèle digne de tous éloges.
Dans les ports de moindre importance, il est fréquent que l'agent qui dirige le bureau sanitaire n'appartienne pas à la profession médicale ; c'est la règle, peut-on dire, dans les petits ports. L'agent en question est alors un employé quelconque, qui cumule plusieurs fonctions subalternes ; ses connaissances médicales sont a peu près nulles et n'ont été consacrées par aucun examen ou diplôme. Il est placé sous les ordres et le contrôle d'un médecin civil ou colonial, suivant qu'il s'agit de la France ou des colonies ; mais habituellement celui-ci réside dans une localité plus ou moins éloignée, en sorte que sa surveillance est illusoire. Une telle orga-
nisation est évidemment très défectueuse et appelle d'urgentes réformes.
L'enseignement des maladies tropicales est pourtant réalisé en France et en Algérie, mais dans des conditions qui, jusqu'à ces derniers temps, étaient restées bien défectueuses.
i^ La plupart de ces maladies sont de cause parasitaire ; elles relèvent donc, pour une large part, de l'histoire naturelle. Aussi les professeurs ou agrégés d'histoire naturelle, dans nos Facultés et Ecoles de médecine, ont-ils pris maintenant l'heureuse habitude de consacrer leur enseignement presque exclusivement à l'étude des helminthes et des autres parasites.
Il est juste de reconnaitre que l'initiateur de ce mouvement a été M. R. Blanchard qui, pendant les années 1883 à 1892, a fait à la Faculté de médecine de Paris, en qualité d'agrégé, un cours de zoologie médicale portant sur les maladies parasitaires et attribuant une importance toute spéciale aux questions de pathologie exotique. Cet enseignement, alors nouveau, a eu le plus grand succès. L'exemple a été suivi dans d'autres Facultés ou Ecoles et le résultat n'a pas été moins satisfaisant. Depuis 1897, M. R. Blanchard est titulaire de la chaire d'histoire naturelle médicale ; il a résolument engagé l'enseignement oral et les travaux pratiques dans la voie de la parasitologie ; il a fondé un très important recueil trimestriel, les Archivée de Parasitologie^ qui en est à sa quatrième année et dans lequel il publie non seulement les travaux issus de son laboratoire, mais aussi ceux d'un bim nombre de parasitologues français ou étrangers.
Il existe donc maintenant à la Faculté de médecine de Paris un enseignement très actif, bien que très mal doté, des maladies parasitaires, lesquelles ont avec les maladies tropicales une connexité particulièrement étroiïe. Cet enseignement s'adresse aux étudiants de troisième année : il est fait par le professeur d'histoire naturelle médicale, puisque tel est encore le titre officiel de la chaire, mais reste purement théorique, faute d'un service hospitalier.
2^ Un décret du 12 juillet 1889 a créé à l'Ecole de médecine d'Alger une chaire des maladies des pays chauds. Le premier titu-
la ire a été M. le D' Alcide Treille, actuellement sénateur. Depuis le 3 juin 1897, cette chaire est occupée avec beaucoup d'éclat par M. le D' J. BrauU, qui s'est fait connaître et apprécier par d'importants travaux.
A la suite de pressantes démarches, M. Brault put se faire concéder, à l'hôpital civil de Mustapha, un baraquement avec quelques lits : l'installation était déplorable, mais enûn il avait pourtant la possibilité de rassembler des malades atteints de filariose, de bilharziose, demycétome, de formes graves du paludisme et de tant d'autres maladies parasitaires dont l'étude clinique et expérimentale est encore entourée d'obscurité. Les brillants résultats obtenus en quelques mois par le jeune professeur, la notoriété de bon aloi qu'il était en train d'acquérir, tout faisait espérer que la ville d'Alger tiendrait à honneur de favoriser son enseignement, en mettant a sa disposition les laboratoires indispensables, en améliorant et en accroissant son service hospitalier. L'opinion publique se prononçait dans ce sens : le 20« Congrès national de géographie, réuni à Alger en 1899, adopta un vœu demandant aux Ministres des Colonies et de l'Instruction publique que la chaire des maladies des pays chauds reçût une plus grande extension et qu'une clinique y fût annexée. Cependant des difficultés locales retardèrent la réalisation de ce vœu ; mais aujourd'hui, la cause est gagnée : par un arrêté en date du 8 décembre 1900, la clinique a été créée et M. Brault en a été chargé.
La nouvelle clinique d'Alger est la première fondation de ce genre qui ait été faite par le Ministère de l'Instruction publique : elle a déjà une sœur cadette, à Marseille, ainsi que nous Talions voir.
3* Sur l'initiative éclairée de M. le D' Heckel, professeur à la Faculté des sciences et à l'Ecole de médecine, directeur du Musée colonial de Marseille, le Conseil municipal de cette ville a créé, en 1899, cinq chaires nouvelles portant sur la pathologie et l'histoire naturelle des pays chauds. Ce sont :
(a) Une chaire de bactériologie et de pathologie exotiques, confiée à M. le D' Gauthier, chargé de cours;
(p) Une chaire d'hygiène, climatologie et épidémiologie coloniales, confiée à M. le D' Raynaud, chargé de cours;
d'un institut de médecine coloniale 45.3
(y) Une chaire d'histoire naturelle coloniale, confiée à M. le D' Jacob de Cordemoy, chargé de cours ;
(8) Une chaire de clinique exotique, dont le titulaire est M. le D' Boinet, ancien agrégé de la Faculté de médecine de Montpellier, qui occupait jusqu'alors à l'Ecole de Marseille la chaire de pathologie interne ;
(e) Une chaire de matière médicale et bromatologique coloniale, dont le titulaire n*est pas encore désigné.
En raison de sa situation exceptionnelle à la tête des lignes de paquebots à destination des pays d'Orient et de la côte orientale d'Afrique, la ville de Marseille semblait en eflet tout indiquée pour devenir le siège d'une Ecole de médecine tropicale : les maladies des pays chauds sont représentées dans ses hôpitaux par des cas nombreux et intéressants ; épars jusqu'alors dans les diRérents services, les malades revenant des colonies sont centralisés désormais dans celui du Prof. Boinet qui, vu son expérience personnelle de la médecine exotique, est en mesure de donner un enseignement substantiel et profitable. Mais il faut croire que les auditeurs sont jusqu'à ce jour demeurés peu nombreux et que les chaires citées plus haut n'ont encore groupé autour d'elles qu'un nombre trop restreint d'élèves. En effet, le correspondant marseillais du Progrès médical (i) reconnaît que « pour que cet enseignement arrive à avoir l'importance et l'utilité nécessaires, il ne suffit pas de nommer des professeurs et de créer des cours, il faut assurer aux professeurs un auditoire, et il faut que les auditeurs aient une sanction à leurs études. ))
De tout ce qui précède, il ressort que, nulle part en France, l'enseignement des maladies tropicales n'est donné avec l'ampleur qu'il mérite : une telle situation ne saurait durer plus longtemps sans danger ; la France ne peut, sans déchoir, hésiter davantage à suivre l'exemple des autres pays, ses rivaux en colonisation, qu'elle aurait dû précéder dans cette voie scientifique.
Il) Progrès médical, p. 378, 10 novembre 1900.
En réalité, on se préoccupe depuis longtemps, dans divers milieux, de la mise en pratique de ce projet, ainsi que nous allons le montrer.
Initiative de rUnlon Coloniale. — L'Union Coloniale française a suivi avec le plus vif intérêt les progrès réalisés en Angleterre, et à plusieurs reprises la Quinzaine ColonicUe les a signalés à ses lecteurs, en insistant sur la nécessité prochaine de créer à Paris une institution semblable. Cette idée ne tardait pas à prendre corps et notre Secrétaire général, M. J. Chailley-Bert, écrivait, à la date du 29 avril 1899, à M. le Professeur Rrouardel. Doven de la Faculté de médecine, la lettre suivante:
« Vous savez certainement déjà qu'il existe actuellement en Angleterre deux chaires d'enseignement médical pour les maladies des pays chauds (i^^fMoLi of tropical disea^es) : l'une à Londres, dont la fondation remonte à un an ou dix-huit mois ; l'autre à Liverpool, qui vient d'être Inaugurée par lord Lister il y a quelques jours seulement.
» Je désire cependant appeler votre attention sur le fait que cette création d'un enseignement médical colonial en Angleterre est due surtout à l'initiative privée. Ce sont des négociants, des commerçants, faisant des affaires en Afrique ou en Asie, qui ont fait les démarches nécessaires et réuni les capitaux indispensables. Des souscriptions importantes leur sont même venues d'Allemagne, de Belgique, de Hollande et d'ailleurs. Ils sont ainsi arrivés à pouvoir affecter exclusivement une partie de l'hôpital de Liverpool au traitement des maladies des pays chauds, et à fonder en même temps, comme un complément nécessaire, une chaire d'enseignement médical colonial.
)) Il me semble, cher Monsieur le Doyen, et vous serez sans doute de mon avis, que le temps est venu où il importe que, nous aussi en France, nous nous préoccupions d'organiser un enseignement médical colonial qui donnerait à nos colonies d'Afrique et d'Asie les praticiens dont elles manquent le plus souvent, faute de cet enseignement spécial.
» Je suis convaincu que nos négociants, nos sociétés commerciales ou industrielles, nos banques, dont un grand nombre ont de gros intérêts aux colonies, seraient tout aussi disposés qu'on peut l'être en Angleterre, à soutenir une fondation de ce genre. Nous avons bien déjà à l'Ecole de médecine de Marseille des cours coloniaux d'ordre médical, tout récemment institués par un vote du Conseil municipal de cette ville. Mais à mon sens, c'est surtout à l'Ecole de médecine de Paris, centre d'études important, où viennent aboutir et se cuDcentrer les recherches et les observations scientifiques, qu'il importerait de créer un cours d'enseigne* ment médical colonial complet.
» Si ridée que je vous soumets aujourd'hui vous parait mériter d'être
DUN INSTITUT DE MEDEaNE COLONIALE 455
étudiée, je me mets bien voiontierB à votre disposition et je serais heureux d'avoir l'occasion de m'en entretenir plus longuement avec vous. »
A la suite de cette communication, des pourparlers s'engagèrent entre M. le Professeur Brouardel et M. J. Chailley-Bert. Par suite de circonstances diverses, ces pourparlers furent successivement interrompus et repris, sans que les difficultés matérielles d'organisation eussent pu être tranchées jusqu'à ce jour d'une façon satisfaisante.
InitiatiTe de M. le Professenr R. Blanchard. — Sans rien connaître de cet échange de vues, M. le Professeur R. Blanchard soulevait la même question, de la façon la plus pressante et la mieux documentée, dans deux articles du Progrès médical auxquels nous avons fait plus haut de très larges emprunts (1).
Rapport de M. le Doyen Brouardel. — A la date du 8 mai 1900, M. le Doyen Brouardel adressait i\ M. le Ministre de ^Instruction publique un remarquable rapport, dans lequel il démontrait luimême, avec la grande autorité qui s'attache à son nom, à quel point est préjudiciable aux vrais intérêts de notre pays l'absence de cours portant sur les maladies des régions tropicales. Nous avons eu communication de cet important document; nous en donnons quelques extraits :
(( La France, écrit M. Brouardel, a depuis vingt ans conquis un domaine colonial d'une étendue considérable, (^s territoires, placés sous les climats les plus divers, ont leur pathologie propre; les maladies, qui sévissent sur les habitants de ces différents pays, parfois n'existent pas en Europe; dans presque tous les cas. leurs formes sont modifiées. I^s médecins appelés à les traiter sans avoir été initiés par une éducation spéciale sont surpris par les problèmes d'hygiène et de pathologie qui se présentent devant eux.
» La Faculté de médecine de Paris n'a pas d'enseignement organisé pour l'étude des maladies tropicales. Cette lacune est regrettable.
» La responsabilité de la France est moralement engagée vis-à-vis des populations placées sous son autorité. Elle a le devoir de leur fournir des médecins capahles de leur donner les soins médicaux qui leur sont propres.
(i) R. Blanchard, L'enseignement de la médecine tropicale. Progrèi médical^ (3), XX, D" 28, p. 3S-42, 15 juillet 1S99. - La médecine des pays chauds. Son enseignement, ses applications à la colonisation. Ibidem, n" 44, p. 289-293, 4 novembre i88B.
» Les naturels des colonies ne sont pas seuls intéressés à ce que l'instruction médicale soit orientée dans ce sens. La colonisation ne se développera que si la santé des personnes qui quitteront la métropole pour habiter d'autres climats ne court pas de trop graves dangers. Il faut qu'elles trouvent dans la colonie des médecins instruits, connaissant les maladies qui les menacent, capables de formuler les règles d'hygiène qui permettront aux individus et aux collectivités de les éviter. Il ne s'agit pas seulement de donner au futur colon une sécurité sur sa préservation personnelle; mais lorsqu'un industriel, un commerçant a l'intention de fonder un établissement dans une colonie, il engage sa responsabilité morale vis-àvis des employés, des ouvriers qu*il associe à son œuvre. Ses intérf^ts matériels sont eux-mêmes en question, et si les lieux dans lesquels il s'installe sont insalubres, si les conditions de la vie dans ces climats, nouveaux pour ses collaborateurs, ne sont pas bien réglées, le succès de l'entreprise est bientôt compromis; souvent elle aboutit à un désastre. Ces insuccès sont bientôt connus, ils découragent ceux qui se disposaient à suivre les premiers colonisateurs, l'avenir de la colonie est menacé.
» Enfln, la France elle-même est directement intéressée à ce que l'enseignement de la médecine tropicale soit sérieusement organisé. En même temps que se multiplient les échanges commerciaux avec les colonies, les maladies des zones tropicales envahissent l'Europe. Il ne s'agit pas seulement des grandes épidémies d'origine exotique, mais d'un certain nombre de maladies microbiennes et parasitaires doni les noms figuraient à peine, il y a quelques années, dans los traités de médecine.
)> Les intérêts de la mère-patrie et ceux de ses C4)lonies sont donc absolument solidaires. »
De ces prémisses, M. Qrouardel tire \n conclusion qu'un enseignement spécial doit être organisé. « Je pense, dit-il, que le moment est venu de le créer à la Faculté de médecine de Paris, qui possède des ressources actuellement inutilisées et qui, par le nombre de ses élèves, par la valeur de ses maîtres, peut donner à cet enseignement le développement nécessaire. »
Dans la suite de son rapport, M. Brouardel indique quels devraient être, d'après ses vues personnelles, le plan et le proprogramme des études, ainsi que le budget de l'institution. Nous reviendrons plus loin sur chacun de ces points spéciaux.
Vœux émis par les CongrèB internationaux de médecine et d'hygiène. — Le Congrès international de médecine, réuni à Paris du 3 au 9 août 1900, a adopté par acclamation un vœu très important, proposé par M. R. Blanchard et dont voici le texte (1) :
11) Archives de Parasilologie, III. p. 545, i9lX). — Comptes -rendus du Xïll^ Congrès international de médecine, section de bactériologie et parasitologie, p. 610, 1901 .
« Les membres du 13* Congrès interDalional de médecine (section de Bactériologie et de Parasitologie),
)> Considérant les découvertes capitales qui ont été faites récemment dans le domaine de la pathologie des pays chauds, particulièrement en ce qui concerne Tétiologie et la prophylaxie du paludisme et de la tilariose ;
» Considérant que ces découvertes ouvrent une voie nouvelle, dans laquelle la bactériologie, la paras! tologie et Thistoire naturelle médicale doivent résolument s'engager pour le plus grand prolit de la science et le plus grand bien de la colonisation ;
» Que, jusqu'à ces temps derniers, la médecine des pays chauds et les importantes questions d'hygiène et de parasitologie qui s'y rattachent n'ont été dans aucune Université Tobjetd^un enseignement ofliciel, malgré la grande extension qu'ont acquise les entreprises coloniales ;
)> Considérant, d'autre part, que l'Angleterre a fondé, à Londres et à Lîverpool, deux Ecoles de médecine tropicale qui se sont signalées déjà par des travaux d'une haute valeur et par des expéditions médico-scientifiques dont les résultats ont été très importants ;
» Que d'autres pays et notamment la France, en instituant des cours de médecine tropicale à TEcole de médecine de Marseille; ont suivi cet exemple, qui mérite de trouver partout des imitateurs ;
» Emettent le vœu :
» Que la pathologie, Thygiène et la parasitologie tropicales soient désormais l'objet de cours et de travaux pratiques spéciaux dans les Universités des pays situés dans la zone tropicale;
» Que ce même enseignement soit aussi donné dans les Universités d'Europe ou que du moins il figure au programme des Universités des pays possédant des colonies sous les tropiques (Allemagne, Belgique, France, Pays-Bas) ;
» En particuler, que cet enseignement soit créé à la Faculté de médecine dq l'Université de Paris. »
De son côté, le 10^ Congrès international d'hygiène et de démographie, réuni à Paris du 10 au 17 août 1900, a adopté à l'unanimité, dans sa séance de clôture, le vœu suivant :
a Le Congrès exprime le vœu que l'enseignement de l'hygiène coloniale soit répandu dans les milieux intéressés el que des médecins experts et autorisés soient appelés de droit, dans les Conseils et les états-majors, à participer à la préparation et à la direction des expéditions coloniales ;
» Qu'il soit créé en France, vu l'importance de notre domaine colonial» des Ecoles pour l'enseignement des maladies tropicales, de la pathologie exotique et de l'hygiène coloniale, sur le plan de celles qui existent à Londres el à Liverpool, ou (|ui sont en voie de création dans les autres pays de l'Europe qui possèdent des colonies ;
» Que les gouvernements des nations colonisatrices procèdentdans toutes
les colonies à rétablissement de sanatoria situés et construits d'après les lois de rbygiène, et que les garnisons européennes soient maintenues en permanence dans des camps de préservation. »
Conférence de Novembre 1900 ; Décltion de la Faculté de médecine. — Les deux vœux qui précèdent ' ont eu pour conséquence de rendre encore plus urgente la question de renseignement de la médecine des pays chauds. Dans les premiers jours de novembre 1900, M. Liard, membre de l'Institut, directeur de TEnseignement supérieur au Ministère de l'Instruction publique ; M. le professeur Brouardel, membre de l'Institut, Doyen de la Faculté de médecine; M. le D' R. Blanchard, membre de l'Académie de médecine, professeur à la Faculté de médecine ; M. le D^ R. Wûrtz» médecin des hôpitaux, agrégé à la Faculté de médecine ; M. P. Bourde, rédacteur au Temps; M. M. Landry, rédacteur au Figaro, et M. Payen, rédacteur au Journal des Débats^ se réunissaient à notre Président, M. E. Mercet, et à notre Secrétaire général, M. J. ChailleyBert, à i'etlet d'étudier d'un commun accord les voies et moyens d'une prompte réalisation du projet qui nous occupe. On s'entendit aiséjient. Convaincue de la grande importance qu'aurait une telle institution et des services éminents qu'elle rendrait à la colonisation et au commerce dans les pays chauds, la presse offrit son concours le plus dévoué. De son côté, l'Union Coloniale française, fidèle à çon rôle d'initiatrice en cette importante question et à ses traditions de patriotisme, résolut d'ouvrir une souscription à l'effet de recueillir les fonds sans lesquels rien ne pourrait être fait. Au i^om du Ministère et de la Faculté de médecine, MM. Liard et Brouardel acceptèrent cette combinaison.
Quelques jours plus tard, le 22 novembre, le Conseil de la Faculté de médecine, mis au courant de la situation par M. le Doyen, adoptait à l'uns^nimité et sans débat les résolutions suivantes :
(( 1^ Le Conseil est d'avis qu'il y a lieu de créer à la Faculté de médecine un enseignement portant sur les maladies et l'hygiène des pays chauds :
» 2o M. le poyen est autorisé à accepter toute somme souscrite ou à souscrira en vue de la création de cet enseignement ;
)) 3<> Celui-q est rattaché aux chaires d'hygiène et d'histoire naturelle médicale (parasitologie). »
Banquet de l'Union Coloniale ; discours de MM. R. Blanchard et E. £tienne. — Le jeudi 6 décembre 1900, les membres de l'Union Coloniale française se réunissaient à l'hôtel Terminus, en un banquet présidé par M. Mercel. Le président * avait à sa droite M. le D' R. Blanchard, membre de l'Académie de médecine; à sa gauche, M. Eugène Etienne, député^ président du Groupe colonial de la Chambre. Assistaient encore au banquet MM. d'Agoult et de Moustier, députés; MM. Maxime Cornu, professeur au Muséum, P. Piolet, Nouffard, Ballande, Milhe-Poutingon, Depincé, d'Arros, de Bonnand, Malglaive, de Moor^ directeur des établissements de la Société cotonnière deSaint-Etienne-du-Rouvray, Maurel, Nouvion, MadroUe, Catoire, Charles Michel, Testut, Uardel, Vacherie, Trouillet, ainsi qu'un grand nombre d'autres personnes.
A l'heure des toasts, M. R. Blanchard prononça un long et important discours; il démontra d'une façon magistrale combien il est nécessaire et urgent d'organiser à Paris l'enseignement de l'hygiène et de la médecine des pays chauds et de créer, dans ce but, un Institut de médecine coloniale. C'est là, dit-il, une œuvre capitale pour l'avenir de nos colonies.
Les applaudissements unanimes qui saluèrent l'orateur prouvent à quel point il se trouvait en communion d'idées avec l'assemblée (1). Celle-ci ne manifesta pas son sentiment avec moins d'énergie, quand M. Etienne se leva à son tour et fit connaître son intention formelle de saisir la Chambre de cette importante question et de déposer prochainement un projet de loi tendant à la création de l'Institut de médecine coloniale. Voici d'ailleurs le texte même du discours de l'éminent député :
a Je suis, Messieurs, sous le charme de la parole si convaincue, si éloquente que nous venons d'entendre, et laissez-moi dire combien je me félicite, à cette heure, d*ètre entré en rapports, il y a quelque temps déjà, avec l'éminent professeur Raphaël Blanchard, et combien je me réjouis de m*ôtre décidé, de suite, à le suivre dans la voie patriotique et humanitaire où il est entré avec une ardeur qu'il traduisait, il y a un instant, avec des accents si entraînants. Je suis bien certain qu'après avoir entendu M. Blanchard, la conviction qui ranime est entrée dans l'esprit des hommes éclairés que je vois autour de moi. Aucun concours ne fera défaut aux promoteurs d'une œuvre si utile, si indispensable,
(i) Voir la Dépêche coloniale du 8 décembre 1900, le Journal des Débats du 9 décembre et le Figaro du 13 décembre.
dirai-je aux coloniaux, puisqu'elle est appelée à la fois à leur fourDir les secours médicaux nécessaires, à former des générations de médecins réellement compétents, et à placer en tin notre pays à la tète de la science médicale coloniale comme il est actuellement, on peut le dire, à la tète du mouvement colonial.
» Je ne doute pas, pour ma part, que les souscriptions publiques, que les participations privées n'arrivent bientôt nombreuses, pour la mise en œuvre des idées préconisées par le D' Blanchard; mais je pense aussi qu'en présence du caractère de nécessité patriotique qui se dégage du projet dont il vient de nous entretenir, 1 Etat lul-m('me ne saurait s'en désintéresser et doit donner l'exemple. Avec le concours de mes amis du groupe colonial, donc, je demanderai au gouvernement, et au moment opportun, à la (ibambre, de nous prêter leur appui effectif, certain que je suis de trouver chez les collègues que je vois ici, MM. d'Agoult, de Moustier, l'appui que je réclame d'eux pour remplir l'engagement que je prends avec joie, puisque je sais pouvoir ainsi être utile à la cause coloniale.
» D'ailleurs, Messieurs, l'œuvre qui fait, dans cette réunion, l'objet de nos préoccupations, a été également la pensée dominante d'un homme à qui il convient d'en rendre hommage, d'un homme qui vogue à cette heure vers les hautes mers, hanté par le souci de rendre de nouveaux services à son pays, de M. Chailley-Hert. Secrétaire général de F Union Coloniale. M. Chailley-Rert, avec son sens pratique, son esprit toujours en éveil, a compris l'utilité de cette œuvre, et il lui a donné l'appui précieux de son autorité incontestée auprès du monde colonial, et y a consacré toute sa patriotique activité. Les résultats ont immédiatement couronné ses efforts. A la veille de son départ, après s'être mis en rapport avec les hommes qui ont pris la direction de ce mouvement, il a bien voulu me laisser sa succession dans cet ordre d'idées. Je l'accepte avec la plus complète satisfaction, puisqu'il s'agit du bien du pays; et puisque M. Chailley>Bert est parti là-bas, au loin, dans les Indes, pour recueillir de nouveaux éléments devant servir à développer et à consolider la prospérité de la France coloniale, je p rôti te de cette occasion où tous ses amis de l'Union Coloniale sont réunis, pour lui adresser un salut cordial et atTectueux.
j) Maintenant, Messieurs, tous à l'œuvre pour satisfaire aux besoins de la création nouvelle dont vous aurez le grand mérite, sinon la gloire, d'avoir eu l'heureuse initiative ! »
La presse politique accueillit de la façon la plus chaleureuse les projets qui venaient d'être exposés avec une telle puissance d'argumentation. La presse médicale se montra tout aussi enthousiaste. « Il faut espérer, écrivait la Gazette des hàpitatix H)y que l'initiative privée, si généreuse en tant de circonstances, péril) Numéro du 11 décembre 1900
D*UN INSTITUT DE MÉDECINE COLONIALE 4àl
mettra la réalisation complète d'un projet qui intéresse si vivement tous ceux qui ont le souci du bon renom scientifique et humanitaire de notre pays. ))
La question de la création d'un Institut de médecine coloniale à Paris est donc posée devant l'opinion publique; on peut même dire qu'elle est résolue en principe. Le moment de l'action est venu : assez de paroles; il faut maintenant aboutir. L'Union Coloniale française a pris l'initiative de cette création; elle ouvre maintenant une souscription publique et ne doute pas que tous les amis de la colonisation et du progrès scientifique ne la secondent dans cette œuvre essentiellement patriotique.
Comme le disait M. le Doyen Brouardel, dans le remarquable rapport cité plus haut, (( la Faculté de médecine de Paris possède des ressources fictuellement inutilisées et, par le nombre de ses élèves, par la valeur de ses maîtres, peut donner à cet enseignement le développement nécessaire. » Le temps presse ; il s'agit d'aller yite, car l'étranger nous a singulièrement devancés. Les fonds que nous comptons recueillir vont nous permettre d'inaugurer à bref délai l'enseignement de la médecine et de l'hygiène coloniales. Les locaux sont suffisants, le personnel est tout prêt; l'argent ne fera pas défaut.
Il serait prématuré d'établir ici le budget de l'Institut de médecine coloniale, puisqu'il est encore impossible de prévoir quels seront les résultais de la souscription publique ; d'ailleurs, il ne s'agit pas de créer dès le début une œuvre définitive, mais bien d'aller progressivement et de donner à l'Institut les nombreux développements et perfectionnements qu'il comporte, à mesure que ses ressources augmenteront.
Toutefois, on peut ouvrir très prochainement, dans les laboratoires d'hygiène et de parasltologie de la Faculté de médecine de Paris, des cours théoriques et pratiques portant sur les multiples questions de la pathologie des pays chauds. Il est possible également de faire un enseignement de l'hygiène dans ces mêmes contrées. Le programme détaillé de ces enseignements divers n'a rien à voir ici : les professeurs ou agrégés de la Faculté de médecine qui en seront chargés sont des hommes rompus à l'enseigne-
Archivês de ParoHtotogie^ IV, n" 3, 19(H. 30
m2 CHÉATION À l*AUlS
iiienl, d'une noloriétt^ scientifique considérable et dont le concours est le plus sûr garant du succès. Ils sont, nous le répétons, tout ])réts à commencer leur enseignement dans le plus bref délai.
II va sans dire que cet enseignement nouveau ne saurait sous aucun prétexte être confondu avec les cours habituels de la Faculté de médecine. Les locaux pourront être communs, tout au moins pour un temps plus ou moins long; les professeurs ou démonstrateurs pourront appartenir déjà à la Faculté, mais les budgets seront distincts. La Faculté est, pour ainsi dire, une école professionnelle, qui rnbue ses élèves jusqu'au grade de docteur en médecine. Au contraire, l'Institut de médecine coloniale sera fermé aux étudiants, à moins que ceux-ci n'interrompent le cours régulier de leurs études; il ne doit accepter en principe que des docteurs en médecine, pour lesquels ce sera une sorte d'école d'application. Annexé à la Faculté de médecine de Paris, il lui suffira d'une simple décision du Conseil de l'Université pour avoir le droit légal de délivrer un diplôme.
Nous considérons donc comme résolue la grave et capitale question de la création de l'Institut de médecine coloniale ; voyons maintenant dans quel milieu se recruteront les élèves.
On peut diviser ceux-ci en deux catégories : les uns appartiennent à la profession médicale, les autres lui sont étrangers.
1" Ce sont tout d'abord les médecins civils qui se destinent à exercer la médecine dans les colonies. 11 appartient au Gouvernement de la métropole et même, suivant les cas, aux Gouverneurs généraux des colonies, de prendre par voie d'arrêté la décision que les médecins civils ne seront admis à exercer dans les pays chauds qu'autant qu'ils seront titulaires du diplôme délivré par l'Institut.
2o Ce sont ensuite les médecins sanitaires maritimes qui, nous l'avons vu, sont pour la plupart dépourvus des connaissances spéciales que doit posséder tout médecin qui voyage sous les tropiques. Il appartient aux pouvoirs publics de rendre un décret rectifiant celui du 4 janvier 1896 et les obligeant à passer par notre Institut.
S^ Ce sont aussi les agents de la Santé dans les ports, auxquels les observations ci-dessus s'appliquent encore avec plus de force qu'aux médecins sanitaires maritimes.
4° Ce sont surtout les médecins coloniaux, pour lesquels, chose étrange, il n'existe point d'école d'application où leur soient enseignées, l'hygiène et la pathologie des pays chauds.
50 Ce sont également les médecins militaires désignés pour servir dans les colonies ou les pays de protectorat. En attendant que l'Ecole du Val-de-Grâce élargisse et refonde ses programmes, il y aurait, pensons-nous, un réel profit pour les médecins militaires à passer par notre Institut.
6^ Ce sont de nombreux médecins étrangers, ayant fait ou non leurs études en France et destinés à exercer la médecine sous les tropiques, dans des pays tels que l'Egypte, le Mexique, l'Amérique centrale, le Venezuela, la Colombie, Haïti, etc.
70 Ce sont enfin des médecins coloniaux indigènes, ayant pris dans les Ecoles de leur pays le diplôme de docteur. Nous faisons allusion ici aux Ecoles de Tananarive et de Saigon, et même à la Faculté de Beyrouth. Le gouvernement de Madagascar vient d'envoyer à Montpellier, en vue de l'obtention du diplôme français, quatre docteurs indigènes de l'Ecole de Tananarive. Que ces jeunes médecins, qui représentent Télite de leur promotion, fassent leurs études générales dans une Faculté de province, rien de mieux ; mais leur passage par l'Institut de médecine coloniale deviendra pour ainsi dire obligatoire.
A côté de l'enseignement médical proprement dit, il est nécessaire d'organiser un autre enseignement moins élevé, portant sur les questions principales de l'hygiène et sur les premiers soins à donner aux blessés ou aux malades. Cet enseignement spécial serait en quelque sorte analogue à celui que donnent chez nous les Sociétés de secours, telles que l'Association des Dames françaises et l'Union des femmes de France. Les Ecoles de Londres et de Liverpool ont d'ailleurs compris la nécessité d'un semblable enseignement et elles n'ont pas hésité à l'instituer.
Nous devons suivre leur exemple et ouvrir des cours à l'usage des missionnaires, des agents de plantations et de factoreries, qui résident le plus souvent dans des localités éloignées de tout médecin. Ces cours s'adresseront encore aux inj^énieurs, conducteurs de travaux et autres agents qui peuvent avoir sous leurs ordres des équipes souvent fort nombreuses d'ouvriers indigènes ou européens.
4l*>4 CKEATION A PARIS
Pour celte catégorie spéciale d'auditeurs ou d'élèves, les cours ne sauraient être de longue durée ; le nombre des leçons pourra d'ailleurs varier suivant les circonstances.
Quant aux médecins, ils seront astreints à une présence effective de quatre mois à l'Institut : étant donné l'étendue des programmes, la variété et Hmportance chaque jour croissantes des questions qui doivent leur être enseignées, il n'est pas possible de les retenir moins longtemps. Il est même probable que le temps actuellement prévu pour la durée des études sera bientôt insuffisant.
Le cours de parasitologie, de beaucoup le plus important, comprendra 40 leçons théoriques^ avec un nombre égal d'exercices pratiques. Le cours de bactériologie comprendra 25 leçons théoriques et 30 exercices pratiques. Le cours d'hygiène est inscrit au programme pour 15 leçons. Soit un total de 80 leçons théoriques, accompagnées de démonstrations et suivies chacune d'exercices pratiques durant tout l'après-midi. Il s'agit d'enseigner en un minimum de temps un très vaste programme, dont l'étendue ira chaque année en augmentant, grâce au progrès rapide de nos connaissances sur ces questions nouvelles.
Un enseignement médical, surtout lorsqu'il s'agit de former des praticiens, ne peut se donner uniquement au laboratoire. On doit donc songer aussi à faire un enseignement clinique. A ce point de vue, Paris est la ville de France qui offre les plus grandes ressources. On observe dans nos hôpitaux un grand nombre de maladies des pays chauds : disséminés actuellement dans les difiérents services, les patients peuvent être facilement centralisés dans un seul et l'on aura ainsi une Ecole clinique qui, nous pouvons l'affirmer, ne le cédera en rien aux hôpitaux de I^ndres et de Liverpool. Que l'on se reporte aux statistiques de ces derniers hôpitaux, telles que nous les avons données plus haut, et il n'est pas un médecin qui ne reconnaisse qu'effectivement on observe journellement chez nous des cas de même nature.
Une personne qui souhaite le succès de notre entreprise et qui nous en a déjà donné une preuve convaincante, en nous promettant une souscription de 5000 francs, nous a objecté que le séjour des élèves dans une grande ville comme Paris serait une cause de dissipation et d'irrégularité aux cours. Comme pareille remarque
d'un institut de MEDECINE COLONIALE 465
pourrait nous être faite encore, nous tenons à déclarer ici qu'un tel danger n'est pas à craindre, puisque l'assiduité sera de rigueur et que, sans elle, on sera exclu de Texaraen final. Les élèves, d'ailleurs, ne seront pas des jeunes gens, mais des hommes mûrs, souvent même des hommes âgés; ils seront soumis à un travail intensif, qui ne leur laissera que peu de loisirs : le matin, l'hôpital et' les études cliniques; d'une heure de l'après-midi jusqu'à la nuit, le cours théorique et les exercices pratiques. Il ne restera que la soirée pour étudier les auteurs, lire les mémoires originaux et repasser les notes de cours.
Cette explication ralliera sans doute à notre projet ceux qui pourraient être hostiles à la grande ville. Ajoutons que celle-ci possède des musées, des bibliothèques et des collections de toute nature dont on chercherait vainement ailleurs l'équivalent et que seule elle présente un corps de savants et de professeurs capable de donner à l'enseignement toute l'ampleur qu'il comporte. Paris est d'ailleurs le lieu de rendez-vous de tous les« coloniaux, qui ne font que traverser les villes maritimes, en sorte que le recrutement des malades est assuré de la façon la plus satisfaisante.