‹ Archives de parasitologie (volume 3)Chapitre 1 sur 127 · X. - FÉLIX DUJARDIN · texte numérisé non relu

X. - FÉLIX DUJARDIN

PAR '

IjOUIS joubin

Professeur à rUniversité de Rennes.

Par un enviable privilège la chaire de Zoologie de la Faculté des sciences de Rennes n'a eu, en soixante ans, que trois titulaires : de 1840 à 1860, Félix Dujardin; de 1860 h 1895, M. Sirodot. Occupant à mon tour cette chaire que Dujardin a illustrée, j'ai pensé que c'était pour moi un devoir de retracer la vie scientifique de mon premier prédécesseur et de chercher à remettre en lumière les découvertes importantes qui ont été faites par ce chercheur incomparable dans les diverses branches des sciences naturelles.

Cette courte notice est destinée avant tout à rendre une tardive justice à l'un des plus puissants observateurs de ce siècle et à réparer, autant qu'il est en mon pouvoir, l'injuste oubli qui pèse depuis trop d'années sur un nom qui mérite à tant de titres d'être connu de la postérité. La grande modestie de Dujardin est la principale cause de ce qui peut passer pour de l'ingratitude; nombre de faits qu'il a vus et notés ont été repris et publiés par divers auteurs qui ont eu le tort de ne le point citer. Sa gloire s'est en quelque sorte effritée, mais les débris n'en ont point été perdus pour tout le monde.

L'heure me semble venue de payer à Dujardin la dette que la science a contractée envers lui et de reconstituer un tableau d'ensemble de son œuvre. Il importe à la science française et à l'Université de Rennes en particulier, de ne point laisser périr le nom d'un des hommes qui leur font le plus d'honneur, et de montrer le labeur immense qui a rempli la vie de Dujardin. Il est juste de lui restituer la part qui lui revient dans la découverte de faits que l'on croirait volontiers aujourd'hui avoir été connus de tout temps, car on en parle couramment sans même songer à savoir le nom de celui qui les a révélés.

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Je me suis entouré pour écrire cette étude de tous les documents que j'ai pu recueillir dans les archives de la Faculté des sciences de Rennes, ou qui m'ont été obligeamment prêtés par la famille de Dujardin. Je prie M. Roy, contrôleur de l'armée, son petit-fils, et M^"^ A. Dujardin, sa belle-fille, de vouloir bien agréer mes respectueux remerciements pour leur extrême obligeance. Grâce à eux, j'ai pu lire plus de 500 lettres soit de Dujardin, soit des naturalistes qui étaient en relations avec lu! : H. Milne-Edwards, Doyère, de Quatrefages, I. Geoffroy Saint-Hilaire, Decaisne, von Siebold, Thénard, etc.

Beaucoup de ces lettres sont très intéressantes et suffiraient à reconstituer un chapitre des plus curieux sur le monde savant de 1830 à 1860. On y trouverait des pages bien inattendues et qui surprendraient fort aujourd'hui.

A la rentrée solennelle des Facultés de Rennes, le 19 novembre 1860, le Doyen Malaguti inséi^ dans son discours une notice sur les travaux de Dujardin. Cet éloge est presque absolument inconnu et il serait, je crois, difficile d'en trouver un autre exemplaire que celui de la Bibliothèque universitaire de Rennes. En 1864, Pierre Gratiolet l'a utilisé et même en bien des points reproduit, dans une séance de la Société des Amis des sciences. Là encore, il est à peu près oublié. J'ai emprunté à ces deux notices, plus particulièrement à celle de Malaguti, des passages qui concernent les premières années de la vie de Dujardin.

J'ai retrouvé dans les papiei*s de mon laboratoire, une assez grande quantité de manuscrits de Dujardin, malheureusement ils ont été mis en grand désordre dans les déménagements successifs de la Faculté; il écrivait sur de petits morceaux de papier, des dos de lettres, des prospectus, des fragments d'affiches; le tout d'ailleurs taillé sur le même format et renfermé avec le plus grand soin dans des chemises semblables. L'écriture était excessivement fine et serrée. Le temps en jaunissant le papier et en pâlissant l'encre a rendu presque impossible la lecture et le classement de ces innombrables feuillets. J'ai cependant reconstitué une bonne partie du manuscrit de son volume sur les Échinodermes. J'ai trouvé aussi un grand nombre de dessins d'Helminthes, admirables par le fini de leur exécution simple et précise. Malheureu-

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par

sèment les notes qui les accompagnaient ont disparu. Parmi ces papiers se trouvait encore une bibliograpliie de Dujardin, écrite par lui-même, jusqu'à 1850. J*ai recueilli aussi le dernier feuillet de sa thèse (son célèbre mémoire sur les Infusoires) avec le permis d'imprimer, signé du baron Thénard.

Je reproduis ici ce précieux document, ainsi que deux portraits de Dujardin. L'un d'eux, qui m'a été prêté par M™® A. Dujardin, est une très belle miniature exécutée en 1847 par M^^^® Louise Dujardin, fille du célèbre naturaliste. L'autre est un beau portrait à l'huile, peint par Roy en 1854 et obligeamment mis à ma disposition par son fils, M. le contrôleur Roy.

« Félix Dujardin (1) naquit à Tours le 5 avril 1801. Son grandpère et son père, horlogers venus de Lille, aimaient les collections et durent avoir par leurs exemples, une grande influence sur le développement des goûts de notre futur savant ; l'un aimait les fleurs et les tableaux, l'autre recueillait des médailles. Une mère d'une haute intelligence et d'une grande piété veillait sur lui, ainsi que sur ses deux frères, qui suivaient comme externes les classes du Collège de Tours. »

Le père de Dujardin, voulant lui donner le goût de son état, lui apprit à manier ses outils ; ainsi se déclara cette grande habileté manuelle, non seulement de l'anatomiste, mais aussi du mécanicien. On peut dire que les perfectionnements qu'il apporta aux microscopes tirent leur origine de son adresse à construire les appareils d'horlogerie.

Pendant le cours de ses' études, Dujardin était porté vers l'art du dessin. Il y devint d'une extrême habileté et les croquis que j'ai pu retrouver attestent une extraordinaire sûreté de main.

Le coloriste ne le cédait en rien au dessinateur; ses aquarelles, ses miniatures, sont encore d'une vigueur de tons incomparable. Plusieurs des planches, et non les moins belles, de ses mémoires, ont été gravées par lui-même. Ce talent semble d'ailleurs héréditaire dans sa famille où l'on compte plusieurs artistes de mérite.

(( Dujardin trouvait chez un chirurgien ami de sa famille des livres d'anatomie, la Chimie de Fourcroy et les parties d'histoire

(1) Les parties entre guiUetnets, dans cette page et la suivante, sont empruntées textuellement à la notice de Malaguti.

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naturelle de VEncyclopédie Méthodiqtte. Etudiant ces livres avec passion, il en faisait de volumineux extraits.

» Enfin, il posséda une chimie de Thénard et quelques produits chimiques ; les expériences et leurs accidents commencèrent dans la maison. Épris de cette science, il ne pensa plus qu'aux laboratoires de Gay-Lussac et de Thénard, où tant de merveilleuses expériences venaient de s'accomplir et il se demanda comment y pénétrer. Le seul moyen qu'il entrevit est celui de devenir élève de l'École polytechnique. Vite, Dujardin étudie les mathématiques, avec un succès rapide ; il décide son frère atné à suivre son exemple, le fait travailler, le prépare, et ils se présentent tous deux au concours de 1818. Par le plus étrange des hasards, l'élève seul fut admis, le maître échoua ; il n'avait alors que 17 ans ».

Dujardin, un peu dépité de cet insuccès, chercha dans la peinture une carrière conforme à ses goûts et à ses aptitudes. Il partit pour Paris et travailla pendant quelques mois de 1819, dans l'atelier du peintre Gérard, sans toutefois négliger les études scientifiques. Mais ces occupations ne lui permettaient guère de vivre et il dut accepter un emploi d'ingéu^r à Sedan pour diriger des travaux de constructions hydrauliques. C'e^flà qu'il se maria, en 1823. Renonçant alors à l'industrie, il revint à Tours où il se mit à la tète d'une librairie. Il donnait en même temps des leçons particulières de mathématiques et de littérature qui lui fournirent rapidement assez de profits pour qu'il pût renoncer à la librairie.

Cette période de la vie de Dujardin est en quelque sorte une préparation aux travaux d'histoire naturelle qu'il devait publier pendant les dix années suivantes. Il employait tout son temps de vacances et ses loisirs commerciaux à parcourir la Touraine en tons sens ; il en étudiait la flore et la faune, constituait un herbier, recueillait de nombreux fossiles, notait les localités précises de toutes ses trouvailles, et levait des plans géologiques. C'est lui qui a créé le Musée d'histoire naturelle de Tours. En 1825. il parcourut l'Anjou, la Vendée et les côtes de l'Océan, depuis l'embouchure de la Loire jusqu'à La Rochelle, et en 1829, la Sarthe, la Normandie, pour la comparaison des terrains jurassiques et crétacés de ces pays avec ceux de la Touraine.

C'est alors qu'à 26 ans, il fit paraître ses premiers travaux relatifs à la constitution géologique de la Touraine ; il décrivit les

fossiles à peu près inconnus, des faluns et de la craie, la composition de certains poudingues siliceux formés par des amas de spicules d'Épongés fossiles. Il publia des notes intéressantes sur les puits artésiens de Tours, sur les Polypiers fossiles du terrain crétacé, etc.. Toutes ces recherches sont insérées dans les recueils les plus importants de l'époque, les Annales des scien^ies naturelles, les AnTiales de physique et de chimie, les Mémoires de la Société géologique de France, les Comptes- Rendus de l'Académie des sciences^ etc.. Et ce n'était pas un honneur médiocre pour un jeune homme de province d'être admis à publier ses travaux à côté de ceux des plus grands savants de la capitale.

« Sous l'impulsion de M. Charles Dupin, les villes fondaient alors des cours de sciences appliquées. La ville de Tours charge Dujardin, alors âgé de 25 ans, de faire un cours de géométrie. Trois ans plus tard, un cours de chimie lui est également demandé et la Ville pourvoit libéralement à l'organisation du laboratoire. Dès ce moment il eut des ressources toutes nouvelles pour étudier la chimie ; il s'en occupa beaucoup et consacra un temps considérable à des recherches sur les acides omipiques, sur les actions lentes et sur la cristallographie. »

Entre temps, il publiait une FUrre complète d' Indre-et-Loire. * Comme on le voit, Dujardin possédait une puissance de travail et une somme de connaissances générales assez approfondies pour pouvoir mener de front des recherches dans les parties les plus diverses des sciences. Il sentit cependant bientôt qu'il était temps de se spécialiser pour entreprendre des travaux d'une plus grande portée. Il renonça aux enseignements qui lui avaient valu à Tours une estime générale et une réputation justifiée. Il partit pour Paris où il ne tarda pas à abandonner définitivement la géologie 'et la chimie, pour se consacrer, sur les conseils de Dutrochet, exclusivement aux recherches zoologiques.

A cette époque paraissaient, sur les êtres les plus inférieurs de l'échelle animale, de grands travaux qui passionnaient les natura listes; plus particulièrement les mémoires d'Ehrenberg sur les Infusoires. Dujardin entreprit de vérifier diverses affirmations du célèbre auteur allemand qui lui semblaient en désaccord avec les lois de la physique, notamment de la capillarité. C'était s'attaquer à une bien forte position, car les affirmations d'Ehrenberg faisaient

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loi et ne soulevaient encore que de timides objections. Dujardin se jeta sans hésiter en travers du courant d'idées venu d'outre-Rhin. S'appuyant exclusivement sur les faits qu'il constatait sans laisser place au doute, tout en rendant avec la plus exquise loyauté justice aux parties des travaux de son contradicteur qu'il considérait comme exactes, il démolit pièce à pièce l'édifice élevé par Ehrenberg. Cela ne se fit point sans des critiques fort vives à l'adresse de Dujardin, des avanies nombreuses et les marques du dédain des grands maîtres qui n'admettaient pas que ce jeune homme inconnu se permit d'attaquer les idées universellement acceptées et officiellement enseignées. On lui objecta qu'il n'avait que de mauvais microscopes, qu'il ne savait même pas s'en servir, et que s'il ne parvenait pas à voir ce qu'annonçait Ehrenberg, c'est qu'il n'en était pas capable.

Dujardin répondit victorieusement à ces sarcasmes en inventant un appareil qui doublait la puissance du microscope, en projetant au moyen de prismes et de lentilles dont il avait calculé toutes les courbures, le rayon lumineux sur l'objet en observation. Ce-sys tème, qui date de 1838, fut bientôt après appliqué à tous les microscopes, et pendant plus de trente ans il fut connu sous le nom d*éclair€ige de Dujardin. C'est cet appareil qui, perfectionné peu à peu, est devenu le condenseur des microscopes modernes. On en peut voir la représentation, dans son Manuel de t observateur au microscope. La figure 5 de la planche I a été dessinée par lui même.

On doit à ce petîl instrument une foule de découvertes du plus grand intérêt et la destruction d'une quantité d'idées fausses qui avaient cours à cette époque.

De là datent ses grandes découvertes sur la matière vivante élémentaire, le Sarcode, comme il la nomma ; ce mot, si expressif, qui méritait d'être conservé dans la science, au moins par les compatriotes de Dujardin, a été remplacé par le mot protoplasma qui est loin de le valoir à tous égards. Il n'en est pas moins vrai que cette découverte, qui suffirait à elle seule pour immortaliser sa mémoire, passa d'abord inaperçue ou fut combattue; puis plus tard, une fois définitivement admise dans la science, personne ne s'est plus souvenu du nom de Dujardin. Et cette découverte ne consistait pas seulement dans l'application d'un nom nouveau à un fait connu, comme il arrive souvent ; il s'agissait d'une série

NOTICES BIOGRAPHIQUES. — F. DDJARDIN 11

complète de faits nouveaux, reliés entre eux par une théorie qui les expliquait et les coordonnait. Dans le mémoire où elle est exposée on trouve énumérées à. peu près toutes les qualités physiques et chimiques du sarcode, telles que nous les enseignons aujourd'hui pour le proloplasma, et cela non pas vaguement ou en termes ambigus, mais avec une précision et une netteté de langage dignes de toute notre admiration.

Une fois lancé dans l'étude des êtres inférieurs, il comprit que c'était aux bords de la mer, alors inexplorés, qu'il lui fallait aller à la recherche du nouveau. Il partit donc pour Toulon où il passa l'automne de 1834 ; il y fit des remarques intéressantes sur la Comatule mais surtout il découvrit les Bhizopodes ; ce fait est de la plus haute importance, non seulement parce que les Rhizopodes étaient alors totalement inconnus, mais parce que ces êtres si simples, à organisation si rudimentaire, formés d'une gouttelette de sarcode, lui donnèrent la clef de l'organisation des autres Protozoaires. Il n'annonça pas sa découverte immédiatement, car il voulait la vérifier encore et surtout montrer à l'Académie des Rhizopodes vivants.

Ne pouvant les apporter de Toulon, à cause de la longueur du voyage qui durait alors plusieurs jours, il fit en 1838 un séjour en Normandie, où il retrouva ces animaux qu'il put faire voir vivants à Paris, en particulier à Humboldt, qui s'y trouvait de passage, et qui, tout acquis aux idées d'Ehrenberg, n'avait aucune confiance en celles de Dujardin. Il eut la joie de le convertir.

Plus tard, il constata la présence de ces- êtres dans l'eau douce ; il reconnut que les fameux Céphalopodes microscopiques ou Forami nifères n'étaient autre chose que des particules de Sarcode sécrétant une coquille calcaire, autrement dit des Rhizopodes à coquilles. C'était une grosse affaire que d'émettre une pareille opinion qui était en contradiction formelle avec les écrits de Cuvier et de d'Orbigny.

11 résolut, en 1836, de commencer la publication d'un travail pour lequel il avait depuis longtemps accumulé des matériaux ; c'étaient ses recherches sur les Polypiers fossiles de la craie. Pour se procurer des éléments de comparaison, il entreprit à ses frais un voyage en Belgique et dans la Prusse Rhénane, et peu de temps

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après il présenta à rAcadémie les six premières planches gravées d'un travail qui est resté inachevé.

Ces publications sur les Polypiers, sur les Infusoires, sa découverte des Rhizopodes, ses mémoires zoologiques lui avaient donné une certaine notoriété ; aussi la Société Philomathique de Paris l'élut-elle membre titulaire, en avril 1836. Il y siégea a à côté des membres les plus illustres de l'Académie des sciences. »

N'ayant ni place, ni fortune, mais une famille à entretenir et deux enfants à élever, il était forcé d'écrire dans les journaux scientifiques. Mais la grande activité de Dujardin ne pouvait s'accommoder des lenteurs et des délais que les grands périodiques faisaient alors subir aux naturalistes désireux de publier leurs travaux. Aussi chercha til à tourner la difficulté en créant en 1836 un journal de vulgarisation scientifique, VHermès, qu'il rédigea presque seul, où cependant collaborèrent Martins, Le Maout et Hœfer. Un an après, ce journal se fondit dans VÉcho du Monde savant.

C'est de cette époque (1838) que datent les Promenades d'un Naturaliste. Elles parurent par fragments dans le Magasin Pittoresque, puis furent réunies en un petit volume in-18, devenu aujour d'hui absolument introuvable. Ce petit livre est charmant ; écrit dans un style imagé, il fait penser aux admirables récits entomologiques de Fabre d'Avignon.

Cependant ces ouvrages n'étaient guère qu'un délassement ; il publiait en même temps des recherches sur la structure des dents, puis un mémoire d'une grande importance et dont on ne parle cependant jamais, sur la circulation du sang de la veine porte dans le foie, enfin des expériences sur les raies du spectre solaire.

Vers cette époque, H. Milne-Ed wards avait songé à organiser une petite « Société d'exploration des côtes de France » ; il désirait s'adjoindre quelques zoologistes pour étudier méthodiquement diverses localités. Il s'était ouvert de ce projet à son ami de Quatrefages, en le chargeant de transmettre son offre à Dujardin et à Doyère. Ce projet échoua. Il fut repris plus tard, mais sous une autre forme, et sans ces deux zoologistes, pour aboutir au célèbre «voyage en Sicile. ))

C'est à peu près la seule marque de confiance que.Milne- Edwards lui ait jamais donnée ; il le combattit ensuite plus ou

moins ouvertement, et l'empêcha d'arriver à Paris, et par conséquent à l'Institut. Dujardin ne s'est jamais expliqué cette hostilité. Voici, en effet, un passage que je trouve dans une de ses lettres (3 janvier 1849). « J'ai vu avec inquiétude, M. Milne-Edwards nommé doyen de la Faculté des sciences de Paris, en remplacement de M. Dumas. Ce titre le met de droit au Conseil de l'Université^ en même temps que, selon toute vraisemblance, M. Geoffroy va cesser d'en faire partie. Or, le mauvais vouloir de M. Edwards n'a fait que s'accroître depuis cinq ans, sans que j'en aie pu apprendre le motif de M. Doyère qui, en 1844, m'en parlait d'une manière effrayante et mystérieuse. La démarche que j'ai faite près de M. Edwards, à l'occasion de l'élection d'un correspondant, avait surtout pour but de m'éclairer définitivement sur ses dispositions, et le résultat a été bien fâcheux. . . ))

Puisque je viens de citer les noms de Doyère et de Quatrefages, je dois signaler un fait curieux. Ils avaient formé, avec Dujardin, une sorte de petit comité où ils discutaient leurs observations scientifiques et se communiquaient leurs projets de travaux et d'avenir. Ils avaient, en quelque sorte, un mot de passe, {(tiotÂS verrons », qui revient à chaque instant dans leurs lettres, en gros caractères. Ce n'est que dans une lettre de Quatrefages, en 1843, écrite pendant son voyage à l'île de Bréhat, que j'en ai trouvé l'explication. Cette association dura jusqu'en 1844 ou 1845. Mais Doyère se brouilla avec de Quatrefages, dont les relations avec Dujardin se refroidirent par suite de cet incident. Dans la suite Quatrefages leur devint fort hostile.

Quant à Doyère, il resta toute sa vie le fidèle ami de Dujardin, il fut toujours le premier à applaudir à ses trop rares succès, et dans les mauvais jours, il ne lui ménagea ni les affectueux conseils, ni les démarches réitérées près des grands maîtres, ni la plus cordiale hospitalité. Leurs relations scientifiques furent pour tous les deux d'un grand profit. Je ne veux rien dire ici de l'œuvre scientifique de Doyère ; son nom a déjà évoqué le souvenir de sa grande découverte des terminaisons des nerfs dans les muscles, ainsi que de ses belles études, restées classiques, sur les Tardigrades.

Cependant les modestes ressources de Dujardin s'épuisaient; la science réclame des sacrifices et ne les paie pas en argent. Le séjour

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à Paris, les voyages à la mer, les publications nombreuses, l'abandon des cours payés par la ville de Tours, Tavaient mis dans la nécessité de demander une fonction rétribuée. L'Université s'honora en offrant à ce savant une chaire de Faculté. Il fut d'abord question pour lui de celle que Duvernof, transféré au Collège de France, laissait vacante à Strasbourg. Mais ses beaux travaux sur la paléontologie et la stratigraphie de la Touraine, avaient attiré l'attention sur lui dans un autre ordre de sciences et le ministre lui confia la chaire de géologie et de minéralogie à la Faculté des sciences de Toulouse. Il l'occupa du !«' mai 1839, au 1«' novembre 1840.

Cest à cette époque que le création de la Faculté des sciences de Rennes, après de laborieuses négociations, fut décidée. Le gouvernement, désireux de donner à la Faculté nouvelle un personnel d'élite, fit choix d'une série de professeurs, qui tous étaient déjà, ou devinrent dans la suite, des hommes remarquables à des titres divers. Le premier nommé fut Du jardin, comme titulaire de la chaire de zoologie et de botanique et chargé des fonctions de Doyen. Les nominations des autres professeurs parurent quelques jours plus tard. Dujardin quitta Toulouse à la fin d'octobre 1840 ; il n'y laissait que des amis, et plus d'une fois il exprima dans ses lettres le regret d'avoir quitté cette ville.

A la rentrée solennelle des Facultés, le 12 novembre 1840, le nouveau Doyen présenta ses collègues et lut un discours qui résumait les intentions scientifiques de la Faculté des sciences de Rennes. Mais les cours ne purent commencer immédiatement : les locaux n'étaient pas prêts ; Dujardin perdit presque toute l'année 1840 à organiser le matériel, les collections et les installations de la Faculté, besogne ingrate, que ses collègues ne* lui facilitèrent pas beaucoup. Ce ne fut qu'en novembre 1841 que les cours purent commencer régulièrement. Notre naturaliste professait la zoologie pendant l'hiver et la botanique en été.

J'ai retrouvé dans les Archives de la Faculté l'annonce autographe de l'ouverture de son premier cours ; je crois intéressant de la reproduire ci-contre.

Les loisirs forcés de cette année permirent à Dujardin de mettre au point et de publier son Histoire des Infusoires; cet ouvrage marque le début d'une ère nouvelle dans la connaissance des inli-

es

niment petits. Le savant naturaliste élimine de ce groupe toutes les notions vagues, contradictoires, qui encombraient les ouvrages de ses prédécesseurs ; il ne garde que ce qui lui parait certain; il y ajoute les faits précis que ses recherches particulières lui avaient révélés ; il rebâtit on quelque sorte tout le groupe des Protozoaires que Ton a pu, depuis, compléter, subdiviser autrement, remanier dans les détails, mais sans ébranler les bases positives sur les quelles il Tavait établi.

Les innombrables observations auxquelles Dujardin se livrait depuis plus de dix ans sur les êtres microscopiques lui donnèrent ridée de résumer en un livre destiné au grand public les procédés qu'il employait dans ses délicates études. 11 écrivit dans cette intention son Manuel de robservateur au microscope, qui parut en 1843 dans la collection des Manuels -Roret, avec un atlas de 30 planches. Ce petit livre renferme la théorie, l'emploi et la technique du microscope ; il contient de plus un résumé remarquable de l'histologie animale et végétale, telle qu'on la concevait à cette époque où la cellule était inconnue. Ce modeste ouvrage est le prototype de tous les manuels de microscopie qui l'ont suivi. On peut dire que tous en ont calqué le plan ; là encore le grand savant fut un précurseur.

En 1841, à la suite de modifications dans le personnel du début de la Faculté de Rennes, Dujardin conçut le projet d'y faire venir de Quatrefages, qui venait de donner sa démission de professeur à Toulouse, et Doyère qui, lui aussi, à la suite de difficultés au Muséum, avait démissionné. Il voulait, écrivait-il, fonder « VEcole de Rennes ». C'était aussi la reconstitution du trio des « Nous verrons ». Mais ce beau projet, pour bien des raisons, n'aboutit pas. Ni de Quatrefages, ni Doyère ne vinrent à Rennes réconforter Dujardin qui, fort malheureusement, comme on va en juger, resta seul, livré sans appui à des tracas de toutes sortes. De Quatrefages, dans une amusante lettre, comparait l'association projetée à « un plat de macaroni avec feu dessus et feu dessous ».

Dujardin ne conserva que deux ans ses fonctions de Doyen ; je puis dire que ce furent pour lui les plus dures de sa carrière. Dès son arrivée à Rennes, il fut en butte à la jalousie de quelques collègues qui, se croyant supérieurs à ce naturaliste qui avait eu

Archives de Parasitologie, IV, n'I, 1901. 2

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le tort de se former tout seul, ne supportaient point son autorité, et ne manquaient pas une occasion de le lui faire voir.

Le ministre Viilemain et le baron Thénard voulaient que, dès l'ouverture de la Faculté, en novembre 1840, quelques cours au moins fussent inaugurés; ceux de mathématiques, qui n'exigeaient point de laboratoires, auraient parfaitement pu commencer; mais les professeurs, sous prétexte que leurs collègues des autres chaires ne faisaient point de cours, refusèrent de commencer les leurs ; ils partirent pour Paris, abandonnant la Faculté, malgré les réclamations de Dujardin qui s'en fit des ennemis.

Il eut aussi k subir de graves ennuis de la part de son préparateur ; celui-ci avait été candidat, soutenu par la mairie et diverses autorités de Rennes, à la chaire donnée à Dujardin, et il ne lui avait pas pardonné son élection. La Ville lui avait donné, comme une sorte de compensation, la garde des collections d'histoire naturelle de la Faculté qui auraient dû rester sous la direction exclusive du professeur compétent. C'était en effet lui enlever une partie de son autorité, empiéter sur ses attributionsi et le mettre en quelque sorte sous la dépendance de son préi^dbiteur. Cette situation anormale devait fatalement amener des diKcultés entre le préparateur mécontent et le professeur dépouillé. Malgré ses justes réclamations, la Ville ne voulut rien changer à cette organisation du service; les froissements se multiplièrent, et Dujardin finit par déclarer publiquement qu'il s'abstiendrait d'user pour son cours des objets de la collection, et qu'il se bornerait à faire des figures au tableau.

Une véritable cabale, une intrigue indigne, commença contre lui dès la rentrée de 1841, envenimée encore par les relations tendues des femmes de certains professeurs. Je ne veux pas insister sur cette lamentable histoire. J'ai eu en mains une volumineuse correspondance où j'ai pu suivre pas à pas la série et la marche des calomnies échafaudées contre le malheureux Doyen. Le Recteur qui, au début, était son ami, circonvenu, trompé même au moyen de fausses lettres — il le reconnut plus tard, trop tard — fut amené à transmettre à Paris les plus défavorables rapports. Le but poursuivi était d'obtenir la révocation de Dujardin, et de faire donner sa place de Doyen à un de ses ennemis, et sa chaire à son préparateur.

Sur ces entrefaites, l'appariteur de la Faculté se pendit ;, on s'empressa de répandre le bruit que c'était à la suite des mauvais traitements que lui avait fait subir le Doyen, et l'on ne manqua pas d'exploiter cet incident contre lui. Là encore, j'ai trouvé la preuve écrite que cet appariteur, qui était en même temps garçon des laboratoires de physique et de chimie, n'avait rien à reprocher à Dujardin, bien au contraire.

Il n'est pas jusqu'au préfet qui n'ait écrit au Ministère de l'Intérieur pour accuser le, Doyen de ta Faculté des sciences de s'être, avec son collègue et ami Varin, Doyen de la Faculté des lettres, (( liyué contre Vautorité administrative ». Dujardin ne faisait cependant pas de politique ; sur la grande quantité de lettres de lui que j'ai lues, je n'en ai pas trouvé une seule où il en fût question. C'est à peine s'il fait allusion à la révolution de 1848, et encore est-ce pour déplorer que son fils se soit trouvé englobé dans une bagarre.

On l'accusa aussi, dans certains journaux, d'avoir enseigné dans son cours la théorie de la génération spontanée — ce qui est faux — et sa croyance en « la mutabilité de Vespèce )), ce qui est vrai. On le menaçait (Jkf le siffler à sa prochaine leçon (lettre de Quatrefages, 1843).

Le ministre était sur le point de céder aux instances des persecuteurs de Dujardin, et sa révocation allait être signée, quand, « averti par quelques amis de ce qui se complotait à son insu, il partit pour Paris et vit le ministre Villemain qui le reçut fort mal, sans le laisser se disculper. Chose singulière, Dujardin ne se rendit pas compte tout d'abord de la gravité de son cas. Il crut que le ministre avait voulu « simplement lui administrer un bon savon ». Mais se^ amis lui ouvrirent les yeux ; quelques-uns se mirent en campagne pour le sauver ; il faut citer de Quatrefages, Doyère, et le baron Thénard, qui prévenu contre lui, fut tout d'abord hostile, mais qu'il finit par si bien convaincre de la bonté de sa cause, qu'il le soutint ensuite énergiquement. ' Ils obtinrent que le pauvre professeur serait, sous un prétexte quelconque, relevé de ses fonctions de Doyen, mais qu'il garderait sa chaire.

A la suite de cette mésaventure, Dujardin voulait à tout prix quitter Rennes ; il se trouvait. alors que les chaires de zoologie de Caen et de Toulouse n'étaient occupées que par des chargés de cours. On lui offrit de déplacer l'un d'eux à son choix; mais après

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s'être informé près des intéressés, et s'être assuré que cette permutation était contraire à leurs intérêts, il s'opposa généreusement à ce qu'on les déplaçât; il préféra souffrir à Rennes; ses lettres à ce sujet sont admirables.

A la reprise des cours, en novembre 1842, on ne lui ménagea ni les sarcasmes, ni les mauvais procédés. On lui fit sentir de toutes les façons, que l'on n'avait obtenu que demi satisfaction en ne lui enlevant que ses fonctions de Doyen; on chercha à le réduire à donner sa démission de Professeur. Bien des fois Dujardin fut sur le point de le faire; Doyère et le baron Thénard l'en empêchèrent; de Quatrefages, au contraire, l'y poussait.

Je n'ai voulu citer aucun nom, et je n'ai donné à dessein qu'un aperçu très vague de tout ce que soutint Dujardin. Il faut avoir lu les lettres qu'il écrivait à sa femme pendant qu'il était à Paris, à se débattre contre les calomnies, à tâcher de sauver du naufrage « son honneur et celui de ses enfants »; il faut avoir parcouru celles que chaque jour ses amis lui adressaient pour le mettre au courant de ce qu'ils découv^ient, pour se rendre compte de tout ce que cet homme a injustement souffert pendant les deux ans de son décanat. S'il eût voulu se venger cruellement, rien ne lui eût été plus facile; il avait en main non seulement de quoi se justifier, mais de quoi retourner complètement l'accusation contre ses accusateurs. Il ne le voulut jamais; sa seule vengeance fut d'accumuler ses travaux scientifiques dont chacun <( était un coup pour ses ennemis )). — « Allons, vaillant homme, lui écrivait Doyère, à la besogne, comme vous savez vous y mettre! Méprisez comme la boue tout ce qui aboyé autour de Vous ! vous serez vengé le jour où vous les repousserez du pied pour venir vous asseoir à l'Institut ».

A la suite de ces événements, les rapports de Dujardin avec ses collègues demeurèrent très tendus; aussi les maintint-il au minimum inévitable pendant plusieurs années. On profita de ce qu'il s'abstenait de prendre ^art à aucun acte, à aucune réunion, pour réduire m dérisoirement » à 100 francs la somme qui lui était allouée pour achats de livres de zoologie et de botanique. On alla même jusqu'à l'accuser, dans un journal, de vouloir s'emparer du traitement du préparateur ; l'article parut deux jours avant sa première leçon. Voici comment, de sa chaire, il y répondit : (c Privé de préparateur et de collections, vous avez vu, Messieurs, que j'ai pu

néanmoins pourvoir à tous les besoins de mon enseignement. C'est, à la vérité, en dépensant depuis le commencement de Tannée 1,357 francs pris sur mes appointements. C'est ainsi, Messieurs, que j'ai voulu répondre aux calomnies publiées dans un journal, comme si toute ma vie je n'avais pas montré que je sais préférer la science à l'argent! » (Notes de cours, mai 1843).

Dujardin faisait seulement ses leçons réglementaires, refusant de prendre part aux examens, qui à cette époque étaient payés aux professeurs, puis il rentrait chez lui où il travaillait sans relâche.

A partir de 1845, il prit des congés annuels qu'il employait à des recherches dans les laboratoires du Muséum. Il était alors suppléé à Rennes par son ennemi, le préparateur ; une année, ce fut Camille Dareste qui vint à Rennes faire le cours de zoologie.

C'est de cette époque (1844) que date l'élaboration de son Histoire naturelle des Helminthes, résumé d'une longue suite d'investigations laborieuses; il est incroyable que seul, sans laboratoire officiel, privé même de son préparateur qu'iL ne voulait plus voir, il ait pu mener à bien ce travail colossal, «ft y a plus de vingt ans, dit-il dans sa préface, que j'ai commencé à recueillir et à observer des Helminthes, mais je ne me suis mis sérieusement à leur étude qu'en 1835. Depuis lors j'ai disséqué ou visité plus ou moins complètement pour la recherche de ces Vers deux mille quatre cents animaux Vertébrés de deux cents espèces environ, et trois cents Invertébrés. J'ai recueilli et étudié vivants plus de deux cent cinquante espèces d'Helminthes. Cet ouvrage ne représente pas moins de sept à huit mille heures de travail assidu ; c'est cette portion de ma vie que je résume ainsi. Peut-être pensera-t-on que j'eusse pu scientifiquement en tirer un meilleur parti. Je le crois aussi ; je crois que j'eusse mieux fait encore si, au lieu de persécutions au milieu de mes travaux, j'eusse trouvé les secours dus à un professeur ; si je n'eusse été réduit à mes seules ressources et forcé de consacrer moi-même à des dissections, à des recherches pénibles, un temps dérobé cruellement à la science. »

J'ai tenu à citer ce passage ; les circonstances pénibles que je viens de résumer brièvement expliquent l'amertume de ces phrases qui sont comme un écho douloureux des plaintes que l'injustice arrachait au savant persécuté. Elles ne passèrent point

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inaperçues ; les uns se turent, les autres s'émurent ; je n'en veux pour preuve que ces quelques lignes extraites d'une lettre de Doyère : « Oh ! que M. I. Geoffroy Saint-Hilaire m'a paru touché de ces quelques paroles si éloquentes où vous peignez si bien l'état de votre âme dans votre triste exil, ainsi que quand vous me parlez de ce besoin de contact avec tout ce qui a le cœur chaud de science ! »

Je reviendrai plus loin sur son traité des Helminthes, mais il est nécessaire de mettre dès à présent en relief une découverte de premier ordre qui, si elle n'est pas officiellement, par la publi. cation de faits précis, à l'actif de Dujardin, n'en avait pas moins été vue par lui. Je veux parler des migrations des larves des Trématodes et des Cestodes. Il avait entrevu, comme le prouve le texte que je vais citer, le fait capital du passage des larves des Plathelinthes par un hôte intermédiaire; il le dit explicitement: « Ainsi donc voilà un entozoaire qui, entièrement dépourvu de cils vîbratiles extérieurs dans son entier développement, en présentCj^de bien visibles pendant sa vie embryonnaire. Serait-ce, par haiferd, que les Douves ou Distomes, que les Ténias, avant de se fixei: dans les organes où doit s'achever leur existence, ont des organes locomoteurs transitoires et que durant une première période de leur existence, ils sont susceptibles de nager librement dans les eaux. » (Ann. se. nat., 1837, p. 303).

Cette phrase n'est-elle pas en quelque sorte prophétique ? ne contient-elle pas l'indication de tout ce qui, dans cette voie, a été découvert depuis?

Ailleurs, dans son Histoire naturelle des Helminthes, il émet cette supposition que les Cysticerques sont des Ténias monstrueux ayant subi une sorte d'arrêt de développement, et il ajoute : On pourrait penser, dans certains cas, que ce sont des œufs de Ténias véritables, qui, portés par la circulation dans l'épaisseur même des tissus de Mammifères, n'ont pu suivre les phases ordinaires de leur existence. » Supprimez la dernière ligne de cette phrase, ne resle-t-il pas encore une part énorme de vérité, et de quelle portée.

J'emprunte ici un passage du discours de Gratiolet qui me parait bien mettre en relief l'importance des idées du savant helminthologiste et lui rendre la part de justice qu'elles méritent.

« Dujardin avait parfaitement compris que la production des

œufs est le caractère par excellence de l'état parfait des animaux. Sa pensée devançait ainsi Tune des plus glorieuses découvertes de la zoologie dans notre siècle; il vit l'un des premiers que les Cucurbitdins des anciens zoologistes n'étaient rien autre que les segments ou du moins tin produit de ces Ténias parasites de l'intestin si connus sous le nom peu justifié de Vers solitaires ; il avança que les Scolécines n'étaient autre chose que des larves de vers Cestoîdes dont on ne connaissait point le développement ultérieur. Le Scolex, disait-il, est un petit Ver filiforme, mou, très contractile, blanchâtre, taché de rouge près de la tète, qui ressemble à celle de certains Bothriocépale^, si on les supposait dépourvus de crochets. Or, les Scolex, ajoute-t-il, se trouvant plus particulièrement dans les Pleuronectes, dont les Squales et les Raies font une grande destruction, on peut supposer que c'est le premier âge de ces Bothriocéphales. Pouvait-on toucher de plus près à ce que des observations célèbres ont démontré depuis? Qu'il était près de ces grandes vérités qu'ont dévoilé les travaux des Siebold et des Van Beneden, et s'il n'eut pas l'honneur de pénétrer le premier dans la terré promise, peut-on lui refuser la gloire de l'avoir devinée et prophétiséede la manière la plus claire?» Mais voici un détail qui confirme ce que je viens d'avancer ; il a le mérite d'être inédit. J'ai été en relations, il y a peu de temps, avec un vieux prêtre, autrefois professeur à l'institution Saint- Vincent, de Rennes, et qui avait beaucoup connu Du jardin pendant les dix dernières années de sa vie. M. le chanoine Hodé s'occupait de botanique et, à cette époque, étant vicaire de la paroisse Saint- Hélier, que fréquentait Dujardin, il avait fait connaissance du savant professeur de la Faculté dont il recherchait la société. M. Hodé vint un jour à Paris et assista à une séance de l'Académie des sciences où, précisément, il fut donné lecture d'une note de Van Beneden sur ses expériences de contamination des Chiens par l'ingestion de Cysticerques de Ténias. Dès son retour à Rennes, il s'empressa de raconter à Dujardin ce qu'il venait d'entendre à l'Académie. Celui-ci, vivement ému, exprima tout son chagrin d'avoir été devancé dans la publication de cette découverte ; il se leva, alla prendre dans une armoire un carton, l'ouvrit et en tira un grand nombre de petits papiers couverts de notes où étaient relatées jour par jour ses observations sur des Chiens,

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