L. JOUBIN
des Chats et des Rats auxquels il avait fait avaler des Cystiques; (( je n'ai jamais eu de chance, répétait-il à M. Hodé ; j'ai vu tout cela depuis longtemps, mais je n'ai pas osé le publier, je voulais le revoir encore ». Il avait les larmes aux yeux en parlant, me disait M. l'abbé Hodé en me rapportant cette conversation qui l'avait, k cette époque, vivement frappé. J'espérais obtenir de M. Hodé, qui m'avait prié de revenir le voir, et s'intéressait à mes recherches sur son vieux maitre, d'autres détails particuliers; mais le respectable ami de notre premier Doyen est mort quelques jours après ma visite et j'ai eu le regret de perdre en lui l'un des derniers témoins de la vie de Dùjardin.
De 1843 à 1845 il publia des travaux remarquables sur les Hydraires et les Méduses ; il vit nettement les relations du Polype et de la Méduse. On ne peut cependant dire qu'il fut le premier à constater ces si curieux phénomènes d'alternance des Générations, car Sars, très peu de tempsavant lui, en avait publié un exemple. Mais la précision et la nouveauté des faits, la netteté des conclusions mettent Dùjardin au premier rang, de pair avec Sars, dans cette découverte aujourd'hui absolument entrée dans la science. Au sujet de ces animaux, il eut avec de Quatrefages qui, dans un travail sur le même sujet, n'avait pas suffisamment rappelé les droits de priorité de Dùjardin, une polémique assez pénible, qui amena un grand refroidissement dans leurs relations, et ne fut peut-être pas étrangère aux échecs académiques qu'il eut plus tard à subir.
Tous ces travaux, qui suffiraient à remplir la vie d'un savant, ont été élaborés dans le silence et l'obscurité d'un cabinet qui ne peut même pas s'appeler un laboratoire, tant les instruments de recherche y faisaient défaut, et l'on ne peut s'empêcher d'éprouver un sentiment d'admiration quand on pense que celui qui les accomplissait les menait de front avec ses devoirs professionnels qui, comme on l'a vu, lui avaient été rendus particulièrement difficiles.
Certes il lui été facile, grâce aux quelques vrais amis qu'il possédait à Paris, de faire du bruit dans les journaux sur ses découvertes ou sur ses tribulations. Mais il était trop ennemi de la réclame et du charlatanisme pour avoir recours à ces procédés. 11
lui répugnait de « s'armer de Tescopette de ces flibustiers qui .détroussent les ministres au coin d'un feuilleton ».
Cependant Dujardin avait à faire face à de multiples obligations qui le forcèrent à solliciter un nouveau congé. Ses travaux personnels, son désir de procurer à sa fille, déjà douée d'un talent remarquable dans Tart de la miniature, des professeurs éminents, enfin les ennuis qu'il venait de subir, l'engagèrent à quitter momentanément sa chaire de Rennes. Il vint à Paris où il séjourna de 184S à 18.48. Il avait été en 1844 candidat à la chaire de Geoffroy Saint-Hilaire au Muséum ; elle avait été donnée à Valenciennes . Dans une des nombreuses lettres où Doyère poussait Dujardin à poser sa candidature à cette chaire, j'ai trouvé une amusante fantaisie où il résume sous forme de généalogie ses pronostics électoraux pour un avenir plus ou moins lointain : 1» Milne Edwards genuit Valenciennes.
Valenciennes autemgenuit Quadriblagum etAnenteratos. Quadriblagus autem genuit Zorobabel et confusionem linguarum.
2« Isidorus genuit Duvernoy.
Duvernoy autem genuit Dujardinum et tremuerunt qui
oderunt lucem, et faciès eorum cecidit in terram. Dujardinus autem genuit Doyerum, et enfonçati sunt omnes Anenterati et Acardiati !
Le désir ardent qu'il avait d'entrer au Jardin des Plantes n'était pas étranger à sa résolution de quitter Rennes ; son ardeur au travail en fut encore accrue, aussi ces trois années furent-elles fécondes pour la science. C'est de cette époque que datent ses recherches sur les Acariens, sur les trachées et le système nerveux des Insectes, sur les yeux des Arthropodes, etc.. Il préparait aussi divers travaux plus étendus dont beaucoup restèrent inachevés.
Les circonstances, plus fortes que sa résolution, l'obligèrent à sortir de sa retraite. La Révolution de 1848 venait d'éclater ; Du jardin revint à Rennes reprendre possession de sa chaire ; il laissa sa femme et sa fille à Paris continuer leurs travaux artistiques ; il retournait auprès d'elles chaque année, à l'époque des vacances universitaires, et rentrait à Rennes pendant l'hiver et le printemps.