A. &HOURI
la congestion, en diminuant la résistance des tissus de la r^ion, en fasse un véritable loeus minoris re$i$tentiœ et favorise le développement des microbes pyogënes. Si l'incision du tympan n'est pas faite à temps, la perforation spontanée en est presque inévitable et fci^uérison plus traînante.
Accidents mécmU gués. -—Le principal consiste en une paralysie faciale périphérique, fille s'observe dans les conditions qui viennent d'être décrites, à saToir, quand les accidents congestifs du côté de l'oreille ont été très violents. Le mécanisme en est alors facile à saisir. La congestion de l'oreille, très-visible sur la membrane tympanique, envahit toutes les cavités de l'oreille et se transmet à travers le rocher aux nerfs acoustique, intermédiaire de Wrisberg et facial, qui, se trouvant dans une loge inextensible, subissent une compression excentrique dans l'aqueduc de Fallope, en proportion avec l'intensité de la congestion. Le mécanisme de production de cette paralysie faciale est presque le même que celui de la paralysie faciale a frigore.
11 est oiseux de décrire cette paralysie, que tout le monde connaît. Son évolution est sous la dépendance de la cause qui l'a produite. Mais le plus souvent, celle-ci disparue, la paralysie faciale persiste. Cependant, sa durée ne dépasse guère 8 à 10 jours et la guérison spontanée en est la règle.
Dorée du halsoun. — Elle oscille de quelques heures à plusieurs jours (10 au maximum). Elle est de quelques heures dans les formes bénignes, qui semblent plutôt une ébauche de Taccident que le halzoun vrai. Dans la forme mortelle, la durée est courte aussi, et la fin est aussi rapide que l'apparition des symptômes. Dans la forme légère, au contraire, le début est plus lent.*
Evolution. — Elle difiëre suivant les formes. En général, elle est régulière. Cette régularité est interrompue, quand on intervient par un vomitif ou qu*il se produit un vomissement spontané. Ce dernier n'est pas rare, car la région où siège le parasite est le point de départ le plus fréquent du réflexe nauséeux. L'expulsion d'un ou de plusieurs Distomes procure rapidement au malade un bien-être favorable, premier stade de la guérison définitive.
L'évolution régulière du halzoun, dans les formes bénignes ou moyennes, peut être interrompue par les accidents spasmoglottiques que j'ai signalés et qui sont l'apanage des sujets nerveux.
LE HALZOUN 91
Dans rintervalle de ces crises nerveuses, variables en nombre et en intensité, mais d'une durée tout-à-fait éphémère, la maladie reprend son cours normal.
Terminaison. — Dans l'immense majorité des cas, l'issue naturelle du halzoun est la guérison. La mort est un fait d'une rareté excessive. Quand elle se produit, son unique cause est l'asphyxie par l'obstruction des voies aériennes supérieures.
Diagnostic. — Il est très difficile, étant donnée l'étiologie du halzoun et les circonstances qui président à son apparition, à son début et à son évolution, de confondre ce syndrome avec une autre affection. Il est cependant des cas où l'on est tenté de prime abord, et quand on n'est pas prévenu, de confondre le halzoun avec certaines maladies ou intoxications qui présentent un tableau symptomatique plus ou moins analogue. Telles sont la diphtérie grave hypertoxique, l'œdème de la glotte, certaines dyspnées cardiaques ou pulmonaires et l'iodisme aigu.
Le diagnostic de la diphtérie maligne est des plus aisés : la différence de faciès est d'emblée manifeste. Dans la diphtérie infectieuse, le visage, au lieu d'être congestionné, est pâle et livide ; les yeux sont éteints, les lèvres ne sont point tuméfiées, l'angoisse respiratoire fait défaut, à moins de complication croupale et de tirage. La fièvre est vive dans la diphtérie ; elle fait totalement défaut dans le halzoun. I^ jetage et la salive présentent dans la diphtérie une fétidité qu'on n'observe presque jamais ici. L'adénopathie sousmaxillo-cervicale et l'œdème du cou simulent cependant ceux qu'on observe dans les diphtéries associées : mais l'examen de la gorge lève immédiatement tous les doutes. Dans le halzoun, il n'y a jamais trace de fausses membranes dans la gorge. Ajoutez à ce signe négatif l'élément étiologique, dont l'importance est capitale et qui est toujours le même dans tous les cas de halzoun, et le diagnostic n'admettra plus aucune discussion.
Vixdème de la glotte se produit dans des conditions déterminées. Lies commémoratifs relatifs à l'existence antérieure de lésions laryngées (cancer, tuberculose, syphilis), le mal de Bright, l'enfance, si prédisposée aux spasmes, aux convulsions et à l'œdème de la glotte, sont des éléments de nature à faciliter un diagnostic déjà très facile.
Les dyspnées cardiaques ou pulmonaires présentent des caractères
9S A. KAOURI
particuliers, une étiologie, des antécédents et une allure tels, qu'il est vraiment difficile de les confondre avec les dyspnées mécaniques du halzoun. Le pouls, l'examen du cœur et des poumons lèvent tous les doutes. Les dyspnées les plus violentes dans le halzoun peuvent, il est vrai, exagérer le nombre des pulsations cardiaques, mais jamais en altérer le rythme. Et de plus, ici, même dans une dyspnée excessive, Texamen des poumons reste muet et l'auscultation la plus minutieuse ne dénote pas l'existence du moindre râle. N'était-ce l'inspiration humée, sifflante presque, d'un emphysème aigu compensateur, la respiration serait absolument normale.
Le diagnostic des formes légères avec Viodisme aigu serait moins facile, si l'on n'avait recours aux antécédents et si l'on n'avait cet appoint sûr et infaillible du diagnostic du halzoun, à savoir, l'ingestion du foie cru. Cette ressemblance de l'iodisme aigu avec le syndrome que nous décrivons est, en effet, frappante. Dans les deux cas, on observe la congestion des yeux, de la pituitaire, le larmoiement, l'écoulement nasal, la salivation ; dans les deux cas, on note la céphalalgie à des degrés variables d'intensité, les bourdonnements d'oreille, l'hypertrophie aiguë des amygdales, l'œdème de la luette, du pharynx, du larynx, du cou ; dans l'iodisme violent, comme dans le halzoun, s'observent encore la dysphagie, l'aphonie et la dyspnée. Il est vrai qu'ici les éruptions iodiques font défaut, mais n'est-ce pas assez pour qu'un tableau symptomatique, si ressemblant dans les deux cas, entraîne, à première vue, une erreur inévitable (l)?
 propos du diagnostic, je citerai encore un cas curieux qui m'a été rapporté par le D' Cheble. Ce dernier dit avoir observé, sur la muqueuse buccale d'un jeune Homme, à la face interne de la joue, deux petits Vers accrochés à la muqueuse et qui provenaient d'un foie de Chèvre. Ces parasites n'avaient occasionné d'autres lésions qu'une rougeur assez vive mais très limitée, à pourtours réguliers et dont le diamètre ne dépassait guère 2 centimètres.
(1) Je cite, en passant, le diagnostic avec les accidents du botulisme. Ce dernier ne s'observe presque Jamais dans notre pays, encore moins dans les populaUons pauvres de la montagne. Au reste, le botulisme reconnaît des causes parUcuIières (conserves de viandes, Poissons insuffisamment salés, Bacillus botulinus) et se traduit par des symptômes neuro-paralytiques : troubles sécrétoires des premières voies, paralysies motrices symétriques (ophtalmoplégle), dysphagie, aphonie, rétention d'urlpe, constipation.
LE HALZOUN 93
Raclés avec le doigt, ces Distomes se détachèrent assez facilement. On pourrait conclure de ce fait que le Distome a une prédilection marquée et exclusive pour la muqueuse du pharynx, puisque c'est là qu'on le trouve toujours, et puisqu'ailleurs il ne produit aucun des symptômes habituels du halzoun.
PronoBtie. — De ce qui précède, il est facile de déduire l'innocuité presque constante du halzoun. Le pronostic, on Ta vu, sauf dans des cas d'extrême exception, est des plus bénins.
TrAitement. — Ce chapitre n'a d'autre intérêt que celui de montrer les curieuses inventions de l'empirisme, qui pour être irréfléchies ou le simple effet du hasard, n'en ont pas moins donné à la médecine d'utiles médications.
Le traitement du halzoun se divise en deux parties : le traitement prophylactique et le traitement palliatif.
Traitement prophylactique. — C'est le seul qui soit réellement efficace. Il se résume en un mot : faire cuire le foie destiné à la' consommation. Jamais un foie ayant subi l'action de la chaleur n'a été accusé de produire le moindre accident. C'est là une constatation capitale : une élévation modérée de la température détruit en quelques secondes le parasite. C*est donc l'hygiène qui nous fournit le plus sûr moyen de prévenir le halzoun. Et ici, comme ailleurs, prévenir vaut mieux que guérir. Mais dans notre pays, et surtout dans un clan particulier de la population, l'habitude prise et la faveur accordée au foie cru fourniront toujours un certain nombre de cas de halzoun.
Traitement palliatif. — Les remèdes n'en sont guère empruntés à la matière médicale. Dans le nord du Liban^ les remèdes les plus en vogue sont l'eau-de-vie en gargarismes ou en boisson, les gargarismes sucrés (sucre miel-mélasse), l'ingestion du poivre et autres substances n'ayant pas plus de valeur que celles citées.
Il est d'observation courante que le halzoun est assez rare chez les buveurs d'araki (et c'est la catégorie d'individus les plus friands du foie cru). Us en donnent une explication qui est, je crois, la vraie. Us disent : « l'araki tue le Ver ». L'alcool de cette liqueur a une action parasiticide sur le Distome. J'ai versé quelques gouttes d'eau de-vie sur ces petits Vers, encore dans les canaux biliaires ; ils ont été tués très-rapidement. Cela explique l'adoption de ce moyen par les buveurs et son intronisation par eux en méthode thérapeutique.
di A, KHOURI. — LE HALZOUN
L'eau-de-vie agirait donc comme prophylactique ; comme moyen curatif, quand les symptômes se sont déjà produits, quoique utile, son action est moins certaine.
Dans les formes moyennes ou sévères, le seul traitement utile est le wmitif. Il donne souvent des résultats inespérés et procure au malade, en quelques minutes, un bien-être d'autant plus appréciable qu'il succède à une agitation souvent très vive. Le vomitif agit mieux encore quand l'estomac est plein. Les aliments, violemment projetés au dehors, entraînent avec eux le parasite. Si l'estomac est vide, les contractions violentes du pharynx et de l'œsophage finissent toujours par détacher les Distomes, quoique moins facilement. Les animaux rejetés sont augmentés de volume, suivant le temps qu'ils ont passé sur la muqueuse. Quelquefois même, il n'est pas besoin de vomitif. La nature médicatrice intervient seule et, par des nausées et des vomissements réflexes répétés, expulse de la gqrge son hôte incommode.
Voilà où en est le traitement du halzoun. J'avoue, à part l'usage systématique du vomitif que je lui ai opposé, que j'ai peu fait pour son traitement. Toutefois, quand l'affection sera connue et mieux étudiée, nul doute qu'on la dotera d'un nom plus scientifique ; et, quand les recherches se seront multipliées, qu'on arrivera à lui trouver un traitement moins empirique, plus rationnel et surtout plus efficace.
PAR
le Professeur B. BliANCHARD
Le voyagear qui, venant d'Europe, débarque sous les tropiques, se trouve soudain transporté dans une nature étrange : tout lui est nouveau, la flore et la faune; les arbres sont si diflérents de ceux qu'il a coutume de voir en Europe, les fleurs revêtent des formes si capricieuses, les animaux sont eux-mêmes d'un aspect tellement inattendu, que notre voyageur n'a d'autre souci que de rapporter en Europe des échantillons de tous ces êtres curieux, pour en enrichir les collections publiques.
Ce sentiment de curiosité, de nouveauté, de « pas encore vu », il n'y a rien d'étonnant à ce que celui qui, au lieu d'étudier les plantes et les bêtes, étudie l'Homme, l'éprouve à son tour. Chacun sait à quel point les diverses races humaines diffèrent les unes des autres; personne u'ignore qu'il existe des blancs et des noirs, des rouges et des jaunes et que tous ces peuples divers n'ont ni la même langue, ni les mêmes coutumes.
Ce n'est pas seulement à ces différents points de vue que les races humaines sont dissemblables; c'est encore et surtout par leur physiologie, par leur morbidité, par les maladies qui les peuvent assaillir. C'est une erreur trop répandue, de croire qu'il suffit de faire, dans les Facultés de médecine d'Europe ou de quelques pays du Nouveau-Monde, des études que je veux supposer très bonnes, alors cependant que les examens de tous les jours nous prouvent souvent le contraire ; c'est, dis-je, une erreur de croire qu'il suffît de connaître la pleurésie, la péritonite, la fièvre typhoïde, le cancer et d'autres maladies banales dont l'humanité du Vieux-Monde est affligée, pour être apte à exercer la médecine sous les tropiques et pour avoir une notion précise, comme doit la posséder tout médecin digne de ce nom, des maladies qu'on rencontre dans les colonies, aussi bien chez les indigènes que chez les blancs qui s'y trouvent transplantés.
(I| Gooférence faite, soas les auspices de la Revue scientifique^ à la salle des AgricQltears, le 11 mai 1904.
Pendant fort longtemps, les colonies françaises ont été de très faible importance. A la suite de la perte du Canada, de ces quelques arpents de neige qui sont devenus le pays florissant que vous savez, après la chute de l'Empire français des Indes, nos colonies ont été réduites à quelques petites lies : la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion. La conquête de TAlgérie, puis la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie et de la Cochinchine, furent les premiers symptômes du réveil colonial de notre pays. Depuis vinf;:t-cinq ans, nous avons fait dans ce sens des progrès étonnants et nos possessions d'outre-mer se sont multipliées : le protectorat de la Tunisie, de TAnnam et du Cambodge; la conquête du Tonkin, du Soudan, du Congo, de Madagascar, etc., témoignent suffisamment de notre activité colonisatrice.
D'ailleurs, cette activité ne s*est pas seulement manifestée en France. Depuis 25 ou 30 ans, un souffle nouveau pousse les grandes nations européennes vers la colonisation : toutes, à Tenvi, se sont ruées sur les régions du globe qui n'appartenaient encore à aucune puissance civilisée ou prétendue telle; elles se sont mises à dépecer le monde, à le diviser en parcelles dont il s'agissait de prendre possession le plus rapidement possible, pour contrecarrer les entreprises des nations rivales. Cette besogne a été menée si promptement, qu'aujourd'hui, on peut le dire, il ne reste plus de territoires disponibles.
Ce partage du monde ne s'est point fait pour Tunique plaisir des géographes; le Vieux-Monde, enserré dans ses limites étroites, ne trouvant plus assez de débouchés pour les produits de son industrie, a été obligé, par la force des choses, de trouver des débouchés nouveaux. Telle est la raison économique dominante, grâce à laquelle les peuples d'Europe se sont mis à coloniser. On a vu des vieux peuples colonisateurs, comme la France et l'Angleterre, acquérir des territoires nouveaux excessivement étendus et, symptôme beaucoup plus curieux, des peuples nouveaux venus à la colonisation, comme l'Allemagne, s'empresser de mettre la main sur des territoires encore inoccupés.
Aujourd'hui, cette phase de conquête est achevée; la période d'organisation et de mise en valeur est partout inaugurée. Il est bien certain, en effet, que les conquêtes faites récemment par la France, l'Angleterre, TAUemagne, l'Italie, la Belgique et même les
LA MiDBCniE COLONIALE 97
Élâts-Unis, n'ont pas été entreprises uniquement pour le plaisir •mbnUn de barioler la carte de jaune, de rouge ou de vert. Nous sommes tons résolus, non seulement à étendre nos relations commerciales et industrielles avec ces pays nouveaux, mais encore à nous y implanter, à nous y établir, à y faire souche et à former ainsi des Frances, des Angleterres ou des Allemagnes nouvelles.
Par ce simple préambule, je crois vous avoir montré combien il est indispensable à tout colon d'avoir des notions précises sur les ressonrces du pays où il vient s'établir ; sur le climat, la constitua tîon du sol ; de savoir quels animaux y vivent, de manière à les utiliser; de savoir quels végétaux y poussent, de manière. à en tirer profit; mais aussi de savoir lutter contre les intempéries, Goolre les maladies qui peuvent l'assaillir dans ces pays nouveaun, enfin d'avoir sur l'habitabilité de ce pays et sur l'hygiène ëes données absolument exactes.
Or, aucun de ceux qui sont au courant de renseignement médical, tel qu'il se donne dans les Facultés de médecine de l'Europe ou de l'Amérique du Nord, c'est-Â-<iire des pays tempérés, ne me contredira, si je prétends ici que ce que nous enseignons à nos étudiants, c'est la médecine de France ou d'Allemagne, ou d'Italie, mais nullement la médecine des pays chauds. Le médeicin qui, aryant fait de bonnes études en Europe, s'en va sous les tropiques, se trouve aussi dépaysé que tout à l'heure l'était notre voyageur, lorsqu'il se trouve en présence de cette nature nouvelle. Pour lui, l'humanité est un champ nouveau, un microcosme particulièrement intéressant, mais tout à fait inconnu, qu'il a le plus grand intérêt à connaître et à pénétrer. Pour cette raison, la nécessité s'est donc imposée, dans ces années dernières, de créer dans nos Facultés de médecine un enseignement portant exclusivement sur les maladies des pays chauds.
Je dois dire, en toute justice, qu'un tel enseignement existe depuÎH longtemps en France : c'est dans nos Ecoles de médecine navale de Brest, de Toulon et de Rochefort, que, pour la première fois dans le Vieux Monde, on a systématiquement enseigné la médecine exotique. Il existe également au Val-de-Grâce des cours d'épidémiologie, grâce auxquels les médecins de l'armée acquièrent les connaissances médicales relatives aux colonies et, d'une façon plus générale, aux régions exotiques où les hasards de la guerre
Archives de Parasitologie, IX, n* i, 1905. 7
peuvent les appeler du jour au lendemain. Mais le rôle de la colonisation s'étend : les territoires placés sous l'hégémonie des nations d'Europe ne sont plus uniquement occupés par des militaires ; il y vient des colons, avec Tintention formelle de s'y établir et d'y vivre; c'est la véritable colonisation qui commence, après l'occupation militaire du pays. Pour ces colons, pour le personnel blanc, noir ou jaune qui travaille dans leurs exploitations, pour les villes qui se créent ou qui s'étendent, il faut des médecins eux-mêmes sédentaires. Ces médecins civils n'auront pu acquérir des notions de pathologie exotique auprès des maîtres d'une si haute distinction qui professent dans nos Ecoles de médecine navale ou militaire, puisque celles-ci sont fermées aux médecins civils. Il était donc urgent d'organiser en faveur de ces derniers un enseignement nouveau, répondant aux besoins que nous venons d'exposer.
Cette fois, ce n'est plus la France qui a pris l'initiative; l'exemple nous est venu de l'étranger. Ce sont les Anglais qui, les premiers, ont institué une Ecole de médecine tropicale, grâce à l'initiative d'un savant éminent, Sir Patrick Mauson. Ayant vécu longtemps en Chine et y ayant vu de près des maladies parfaitement inconnues en Europe, il eut l'idée de constituer à Londres un enseignement particulier pour ces maladies ; il fut ainsi le créateur de la première Ecole de médecine tropicale, qui est annexée à Thôpital des marins, à l'est de Londres, et qui fonctionne depuis cinq ans environ.
 cette époque, le ministre des Colonies était M. Joseph Chamberlain. Un beau jour, un armateur de Liverpool, M. Alfred Jones, vint rendre visite au ministre, qui lui dit tout en causant : « On vient de créer, à Londres, une Ecole de médecine tropicale ; vous devriez en faire autant à Liverpool, le grand port. » L'idée était bonne ; elle n'allait pas tarder à se montrer féconde.
M. Jones revint à Liverpool, et organisa un banquet (on banqueté beaucoup en Angleterre), où furent conviées toutes les personnes s'intéressaut aux progrès de la ville et au succès commercial et économique des colonies anglaises. Après les toasts à la Reine, à la famille royale et à 1' (( army and navy », qui sont obligatoires au cours de toutes les agapes, M. Jones prit la parole, raconta ce que le ministre Chamberlain lui avait dit et déclara qu'il était résolu à créer à Liverpool une Ecole de médecine tropicale. 11 fallait beaucoup d'argent ; il proposa une somme importante :
LA MEDEQNE COLONIALE 99
« J'estime, dit-il, que c'est la moitié de ce qu'il faut; je verserai cette somme lorsque les pepsonnes ici présentes ou un groupe quelconque de nos concitoyens auront réuni une somme semblable. » Et, séance tenante, on vida les portefeuilles, les bank-notes affluèrent, et en dix minutes l'Ecole de médecine tropicale de Liverpool fut créée.
Depuis lors, l'argent ne cesse d'affluer : les deux Ecoles de Londres et de Liverpool sont actuellement dotées de la façon la plus large et possèdent des revenus à faire pâlir d'envie toutes les institutions scientifiques du continent (1).
C'est ainsi que les choses se passent dans un pays où l'initiative privée fait tout, dans un pays qui n'a point de budget de l'instruction publique, qui a pourtant des écoles très florissantes, des Universités célèbres dans le monde entier : Oxford, Cambridge, et autres; dans un pays où les établissements d'instruction sont entretenus par la générosité des citoyens.
Est-ce qu'il ne serait pas possible, dans notre pays, qui possède également un empire colonial très étendu, de constituer aussi un enseignement de la médecine coloniale ou tropicale?
La question s'est posée de différents côtés à la fois ; c'est à Marseille qu'elle fut résolue tout d'abord. Le professeur Heckel, dont tout le monde savant admire les beaux travaux sur les plantes des pays chauds, eut la généreuse et patriotique idée de créer, dans cette ville, un enseignement de la médecine tropicale. Mais vous savez ce qu'est la concentration française : une force centripète entraîne tout vers Paris et les institutions les plus utiles et les mieux organisées, lorsqu'elles naissent loin du centre, ne sont pas toujours accueillies avec la faveur que pourtant elles méritent. C'est précisément ce qui arriva : malgré la haute valeur des maîtres, malgré des conditons exceptionnellement favorables au recrutement des malades, les élèves ne furent pas aussi nombreux qu^on était en droit de l'espérer ; et tous ces élèves étaient exclusivement des Français — ce qui n'était qu'un demi mal, puisqu'en somme c'était pour les Français que l'enseignement était organisé.
Vers la même époque, l'Université de Bordeaux créa un enseignement similaire. Bordeaux est le siège d'une Ecole d'application
(I) R. Blangbabd, GréaUon à Paris d'un Institut de médecine coloniale. Archives de Farasitologie, VI, p. 414-474, 1901.
du Service de santé de la Marine : la clientèle était donc trouvée ; ce fut cette clientèle qui fit le succès de Tinstitution nouvelle. Le programme est d'ailleurs excellent, les cours sont tout à fait remarquables, et la Faculté de Bordeaux a déjà formé un boa nombre de médecins coloniaux.
Mais ceux-ci sont toujours des Français et Tinfluence de renseignement nouveau ne se fait guère sentir en dehors de nos frontières. Au point de vue de l'influence morale exercée par notre pays» il était évidemment désirable qu'il en pût être autrement. L'Université de Paris attire un très grand nombre d'étudiants étrangers ; nous devions avoir la légitime ambition, par un enseignement de la médecine tropicale, d'attirer à nous, non seulement des Français, mais aussi un nombre considérable d*étrangers.
J'eus donc l'idée de créer à Paris un Institut de médecine colo* niale. Cela n'alla pas sans peine ; je dus lutter pendant deux ans contre des difficultés sans cesse renaissantes : la gestation fut plutôt pénible, mais enfin on aboutit (1). Maintenant, l'Institut de médecine coloniale vit ; il a déjà eu deux sessions d'enseignement, et je vois dans cette salle un certain nombre de nos élèves, si ce mot ne les choque pas, qui ont suivi avec le pins grand succès l'une ou l'autre de ces sessions ; leur présence est un sûr garant du succès de l'institulion et de l'intérêt qu'ils ont trouvé à suivre notre enseignement
Et ce qui manquait aux deux écoles de Marseille et de Bordeaux, qui nous ont précédés (2), s'est réalisé chez nous : nous avons eu à la première session 20 élèves, dont 7 étrangers; nous en avons eu 25 cette année-ci, dont 13 étrangers ; nous aurions pu en avoir 42, dont plus de la moitié d'étrangers, si la place et les crédits ne nous avaient manqué.
D'où viennent ces étrangers ? Je vois dans cette salle un Vénézuélien; je pourrais y voir un Russe, un Chilien, un Colombien, un Grec, deux Italiens, un Haïtien, un médecin de l'armée américaine des Philippines, un médecin du Congo belge, un autre des colonies
(1) R. Blanchard, L'InsUtut de médecine coloniale. Histoire de sa fondation. Archives de Parasitologie, VI, p. 585-603, i902.
(2) En réalité, mes pourparlers en vue de la créaUon de l'InsUtnt de médeeliie coloniale étaient engagés avant qu'il fût question d'une création semblable à Bordeaux.
LA MÉDECINE COLONIALE iOi
poitugaises de la c6te occidentale d'Afrique, etc. En d'autres termes, nous avons su attirer à nous des étrangers; et si nos moyens d'action étaient moins limités, si nous avions des locaux plus vastes et surtout de l'argent en quantité plus grande, je suis certain que nous aurions des élèves aussi nombreux, sinon môme plus nombreux que TÉcole de médecine tropicale de Londres.
Dans cette concurrence qui s'établit entre les deux centres d'enseignement, Londres et Paris, nous marchons d'accord de la façon la plus intime. Bien avant « l'entente cordiale », nous avions décidé, Sir Patrick Manson et moi, de nous envoyer ceux de nos élèves qui voulaient bien passer la Manche, et même de faire éventuellement un échange de malades, de manière à faire une sorte d'enseignement réciproque.
Nous avons tenu parole. Sir Patrick Manson^ les D" Cantlie, Low et Sambon sont venus de Londres, dans le courant de novembre dernier, pour voir nos trois nègres atteints de la maladie du sommeil. De notre côté, nous sommes allés, M. Wurtz et moi, avec une quinzaine de nos élèves, rendre visite à nos amis de Londres, aux dernières vacances de Noël. Ils nous ont fait une réception triomphale, tout à fait disproportionnée à notre très faible mérite; ils nous ont donné une démonstration touchante et inoubliable de cette hospitalité cordiale qui est célèbre dans le monde entier et qu'on ne trouve qu'en Angleterre.... et en Ecosse. Bref, il y a des éléments de succès et de concorde très intéressants à constater.
Je ne veux pas rester plus longtemps sur ces préliminaires un peu ardus, un peu techniques, mais je tenais à vous faire bien comprendre qu'il se produit en ce moment une sorte de renouveau des études médicales, du moins dans une certaine limite, et que ces tentatives doivent avoir les plus heureuses conséquences au point de vue des entreprise^ coloniales.
Je veux maintenant vous montrer qu'il était tout à fait nécessaire d'instituer un enseignement de la médecine coloniale ou tropicale, car les maladies qu'on observe sous les tropiques ne ressemblent en rien à celles que nous observons ici. Il est bien certain qu'on se luxe l'humérus ou qu'on se fracture le tibia en Afrique^ tout aussi bien qu'en Europe, car les maladies d'origine traumatique sont partout les mêmes, mais celles que déterminent les agents animés et le climat ne sont pas du tout de même nature.
Vous êtes, sans doute, un peu surpris de voir un naturaliste venir vous parler de Tutilité de renseignement de la médecine tropicale ; vous comprendriez beaucoup mieux qu'un maître de la pathologie interne ou externe vint défendre devant vous la thèse que je me propose de vous exposer. Eh bieni si à jnHori vous admettez cela, j'ai quelque idée que vous allez bientôt changer d'avis et que vous ne tarderez pas à comprendre que ceux qui doivent le plus s'occuper de ces questions, ce sont bien plus les naturalistes que les médecins.
A mesure que nous pénétrons mieux la cause des maladies, que nous remontons à leur étiologie et que nous en établissons les sources d'une façon plus certaine, nous arrivons à reconnaître que les maladies parasitaires sont de beaucoup les plus nombreuses : telle maladie, qu'on croyait être uoe pure inflammation ou qu'on croyait causée par une influence climatérique, est uniquement sous la dépendance d'un parasite. Or, il est intéressant de voir que, tandis que dans les pays tempérés, les maladies parasitaires sont pour la plupart d'origine microbienne, dans les pays chauds, elles sont d'origine animale. Les plus graves endémies et les maladies les plus meurtrières qui frappent les Européens établis sous les tropiques sont causées par des apimaux. Et alors, vous comprenez que le problème se complique singulièrement : il ne s'agit plus seulement d'étudier une maladie au point de vue clinique, d'en déterminer les symptômes, d'en savoir faire un diagnostic judicieux ; ce qu'il importe surtout de connaître^ c'est l'agent qui produit cette maladie. Il faut savoir quels sont ses mœurs, ses migrations, s'il en a, ses conditions de vie en dehors de l'organisme humain, et j'ajouterai même en dehors de l'organisme animal, car il s'établit un rapprochement tous les jours plus intime entre la médecine des animaux et celle de l'Homme, L'Homme, en effet, n'est pas, pour le physiologiste, le médecin, le naturaliste, autre chose qu'un animal, assurément le plus parfait, le plus sublime, le plus... tout ce que vous voudrez, vous connaissez la thèse, tout aussi bien et mieux que moi; il n'en est pas moins vrai que l'Homme n'est qu'un animal et certaines maladies s'observent aussi bien chez lui que chez les animaux domestiques ou sauvages. Le médecin, spécialement celui qui exerce son art aux colonies, doit donc absolument posséder des notions
aussi nettes que possible sur les maladies des animaux qui vivent auprès de l'Homme.
Et puisque, sous les tropiques, la plupart des maladies sont causées par des animaux parasites, vous voyez que le rôle du naturaliste intervient d'une façon urgente et que c'est lui qui doit être rinitiateur et le directeur dans les études que nous avons à accomplir. Je vais vous le démontrer par quelques exemples ; ils sont très abondants et s'il me fallait vous les énumérer tous, votre patience serait bien vite à bout, car ce serait tout un cours de Faculté de médecine qu'il me faudrait faire, et vous n'attendez pas cela de moi.
Est-il une maladie plus répandue que le paludisme^ la fièvre intermittente? Vous savez en quoi consiste cette* maladie en Europe, mais ce que vous constatez dans nos pays ne peut vous faire soupçonner en aucune manière avec quelle violence elle sévit dans les pays chauds.
Le paludisme forme autour du globe une ceinture qui couvre toute la région tropicale et qui s'étend même bien au-delà. Cette maladie est la plus meurtrière de toutes celles qui peuvent nous attaquer : aucune, même les épidémies les plus terribles, la peste, le choléra, la fièvre jaune, etc., ne tue bon an mal an autant de monde que le paludisme. Dans nos climats, la tuberculose passe à juste titre pour être une maladie des plus redoutables, mais le tribut que nous lui payons est loin d'être aussi lourd que celui que certaines races paient au paludisme. Il y a donc grand intérêt à
bien connaître cette maladie. Eh bien ! il s'agit là d'une maladie
parasitaire et le parasite a été découvert, voilà vingt-trois ans, par un médecin militaire français dont vous avez déjà tous le nom sur les lèvres : le professeur Laveran. C'est là, incontestablement, l'une des découvertes les plus sensationnelles du xix^ siècle.
Je ne veux pas entrer dans les détails ; qu'il me suffise de vous dire qu'il s'agit ici d'un corpuscule parasitaire excessivement fin, qui se loge à l'intérieur des globules rouges du sang; il mange la substance de ces globules, grossit et se développe à leurs dépens, puis, à un moment donné, se multiplie par un procédé spécial, grâce auquel un nombre assez considérable de petits corpuscules vont se trouver libres dans le sang ; ces derniers pénètrent à leur tour dans les globules rouges, et le même cycle recommence indéfiniment.
lOfc R. BLANCHARD
Je VOUS présente une série de projections qui mettent en évidence toutes les phases accomplies successivement par le parasite du paludisme.
Toutes les fois que les corpuscules susdits se trouvent rois en liberté, par suite de Téclateoient du globule, le malade a un accès de fièvre, et à ce moment là seulement. Pourquoi ? On sait que tous les êtres vivants, en se nourrissant, c'est-à-dire en usant leurs tissus, produisent des toxines; l'animalcule qui est dans le globule sanguin n'échappe pas à la loi commune : il excrète des toxines qui s'accumulent autour de lui dans le globule. Quand ce globule éclate et que les petits corpuscules parasitaires sont mis en liberté, les toxines sont déversées en même temps dans le torrent circulatoire qui les absorbe; elles peuvent agir alors sur les centres nerveux, et voilà comment l'accès de fièvre se produit; et s'il se produit périodiquement, c'est que Téclatement du globule est luimême périodique. Voilà tout le secret de la fièvre intermittente, sur les causes de laquelle on a tant discuté.
Pendant très longtemps on n'a pas su comment se propageait la fièvre intermittente. On disait : cela vient des marécages, d'où le nom de pahidisme donné à la maladie. On disait encore : cela vient de l'air, et on recommandait, par exemple, aux voyageurs qui traversaient les marais Pontins ou la campagne romaine, en chemin de 1er ou en carriole, de ne respirer que par le nez, car un miasme subtil s'échappait du terrain et se répandait dans l'air, d'où le nom de malaria (mauvais air) doqné à la fièvre. On disait aussi : cela vient du sol, et le miasme dangereux sç dégage quand on fait des travaux de terrassement, d'où le nom de tellurisme également donné à la maladie.
Toutes ces conceptions étiologiques sont inexactes; pendant 20 siècles, Thumanité a vécu sur ces idées fausses, dont, à l'heure présente, il ne reste plus rien. C'est par l'intermédiaire d*un Moustique que se fait la transmission du parasite. A un certain moment, celui-ci ne se multiplie plus dans le sang, mais revêt une forme spéciale et reste alors indéfiniment dans le liquide sanguin, sans y subir aucune modification. Les corpuscules particuliers, qui ont ainsi pris naissance dans le sang, peuvent être avalés avec les globules rouges par un Moustique.
Dans l'estomac de l'Insecte s'accomplissent alors des phénomènes
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très curieux, qui aboutisseot à une sorte de fécondation et à la produetioD d'une espèce d'œuf. Celui-ci pénètre dans Tépaisseur de restomac, y grossit, puis se résout en une foule de petits filaments qui, par éclatement de l'enveloppe qui les entoure, tombent dans la cavité du corps de Tanimal. Ils se disséminent alors de toutes parts, puis cheminent vers la partie antérieure, tombent dans les glandes salivaires, les traversent de part en part, et arrivent ainsi dans le canal excréteur, d'où ils peuvent être introduits dans la peau d'un Homme sain, que le Moustique vient piquer par hasard.
Ainsi s'opère Tinoculation du parasite; ainsi commence le cycle évolutif que nous venons d'esquisser rapidement. Il n*y a pas d'instant, ne fût-ce qu'un millième de seconde, où le parasite du paludisme soit libre; il passe de l'Homme au Moustique, du Moustique à l'Homme, et indéfiniment... Quoi qu'on en ait pensé pendant des siècles, ce ne sont donc ni l'eau, ni Tair, ni le sol, qui causent le paludisme; ces croyances appartiennent désormais à l'histoire de la médecine ; il est définitivement établi par Texpérience que les fièvres intermittentes se transmettent exclusivement par les Moustiques.
Voici ces Insectes délicats, dont beaucoup sont gracieux et jolis au possible. Chacun connaît leur piaulement aigu et a subi leurs cuisantes piqûres, mais qui se douterait que des êtres si petits puissent être si redoutables? Pourtant, rien n'est plus exact. Il devient donc nécessaire d'acquérir sur leur compte des coonaissances précises.
Les Moustiques pondent leurs œufs dans l'eau stagnante; la forme et l'agencement de ces œufs peuvent varier d'une façon très caractéristique. Tantôt ces œufs adhèrent entre eux de manière à former une sorte de galette, tantôt ils demeurent indépendants et séparés les uns des autres, quoique plus ou moins rapprochés, parée que les corps flottants se rapprochent, mais un souffle suffit pour les dissocier. Ces deux types sont bien connus des naturalistes, et ils doivent être bien connus des médecins.
Les Moustiques sont en nombre considérable; on en connaît à l'heure actuelle plus de 300 espèces; heureusement toutes ne sont pas dangereuses.
Parmi ces espèces, les unes sont la cause du paludisme dont
nous venons de parler : ce sont les Anophèles ; d'autres donnent la filariose, la fièvre jaune, peut-être aussi la lèpre. Il y a donc un intérêt capital à connaître ces Insectes d'une façon. générale et à pouvoir déterminer que les espèces nuisibles habitent une région déterminée.
Sont-ce les médecins qui nous diront cela? Non, à moins qu'ils ne soient, ce qui est très désirable, doublés de naturalistes. C'est le naturaliste seul, en effet, qui est capable de nous renseigner. Et voyez l'importance de cette question :
Nous sommes aux colonies; le pays semble fertile, l'eau est abondante ; on pourrait installer une plantation ou une culture quelconque, construire des habitations ou même fonder une ville.
Jusqu'à ces derniers temps, en pareille occurrence, on allait à l'aveuglette : on se laissait charmer par le paysage, on se décidait d'après l'emplacement, la proximité des voies de communication, etc. Certes, de telles considérations sont importantes, mais aujourd'hui elles doivent passer au second plan ; la question capitale, celle qui doit dominer toute autre préoccupation, c'est la question de salubrité. Et le problème qui se pose désormais se résume à ceci : « Y a-t-il ou non dans ce pays des Moustiques dangereux ou d'autres Insectes capables de propager des maladies? »
Comment le savoir? Les colons vont-ils se mettre tous à courir après les Moustiques, à faire des collections d'Insectes? Il ne peut être évidemment question de demander cela à tout le monde; ip.ais ce que chacun peut faire, car rien n'est plus facile et plus instructif, c'est de pêcher dans les eaux stagnantes à Taide de filets fins, analogues aux filets à Papillons. On prélève ainsi dans Teau ou à sa surface des spécimens, des animalcules qui y vivent; on les verse dans un bocal d'alcool ou de formol, puis on les envoie par la poste au Laboratoire de parasitologie, 15, rue de l'Ecole de Médecine, à Paris. Là se trouvent des gens qui passent leur vie la loupe ou le microscope à l'œil et qui pourront vous renseigner. Ils vous diront, d'après le simple examen des œufs et des animalcules ramenés par le filet fin, s'il existe dans la région des Moustiques dangereux, à quels types ils appartiennent et, conséquemment, s'ils sont capables ou non de vous inoculer quelque aSection parasitaire.
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Cependant, l'œuf éclôt et il donne naissance à la larve. Qui ne connaît la larve du Cousin vulgaire ? Qui n'a vu, dans les tonneaux d'arrosage, cet animalcule étrange, qui gambade et s'agite de la façon la plus bizarre ?
Suivant que l'on observe la larve du Cousin ou celle de l'Ânophèle, l'attitude de l'animalau repos est diflérente. La première se tient obliquement dans l'eau et son tube respiratoire seul affleure la surface ; la seconde est dépourvue de siphon respiratoire et est étendue à la surface, comme un fétu de paille. Bien que vivant dans l'eau, ces animaux ne peuvent respirer que lair atmosphérique : ils sont obligés périodiquement de remonter à la surface, pour rejeter Tair vicié qui est dans leur appareil respiratoire et de le remplacer par de l'air contenant de Toxygène.
Les figures qui passent sur l'écran vous montrent ces différences essentielles, qui sont aisément appréciables. Après les larves, voici les nymphes, puis divers types de Moustiques adultes, afin de vous montrer les nombreuses variations que ces Insectes peuvent présenter. Celui-ci est Y Anophèles maculipennis femelle, Tanimal qui nous donne la fièvre intermittente : on ne se douterait pas que, dans un corps aussi petit» il pût y avoir tant d'astuce.
L'Anophèle existe partout en Europe, et partout il propage le paludisme ; il existe même aux environs de Paris, et si la fièvre intermittente ne s'y observe pas c'est tout simplement parce que les fiévreux y font défaut. Mais qu'un fiévreux vienne d'Iudo-Chine ou du Sénégal, et que dans son voisinage se trouve une nichée d'Anophèles, éclose dans quelque bassin de jardin, cet individu va pouvoir infester les Anophèles et le paludisme va se répandre tout à l'entour.
On soupçonnait depuis longtemps que les Moustiques jouaient un certain rôle dans la dissémination du paludisme, mais c'est à sir Patrick Manson que revient le mérite d'avoir conçu le premier un plan de recherches devant conduire à cette découverte capitale. Ce n'est pas lui, toutefois, qui a fait cette découverte, car il résidait en Angleterre, pays où la fièvre intermittente n'existe plus guère, mais il en a été l'instigateur. C'est à un médecin de farmée des Indes, le D' R. Ross, que revient la gloire d'avoir reconnu que le paludisme des Oiseaux, qui est très semblable à celui de l'Homme, est transmis par les Moustiques. En Italie, le professeur Grassi, de
lUniversité de Rome, ne tarda pas à étudier le paludisme dans la campagne romaine et constata que cette redoutable épidémie était, elle aussi, causée par les Anophèles.
Voilà donc une série de faits qui s'enchatnent, plusieurs sarants dont les observations concordent ; il n'y a pas, dans les sciences médicales, de fait plus positif que celui que je viens de vous résumer et qui date de quatre ou cinq ans an plus et maintenant on peut dire, tout au moins au point de vue théorique, que nous avons vaincu le paludisme et que le règne de cette endémie meurtrière entre toutes est sur le point d'être achevé : nous pouvons la faire disparaître, ce n'est plus qu'une question d'argent. On sacrifie, pour des choses moins importantes, des sommes infini* ment plus considérables que celles qui seraient nécessaires pour assainir nos colonies françaises.
Je voudniis vous prouver, par un exemple encore, qu'il est facile de rendre salubres des centres d'habitation que jusqu'alors décimait le paludisme. Cet exemple me sera fourni par la ville de Freetown, à Sierra Leone. Grâce à Tinépuisable libéralité de M. A. Jones, l'Ecole de médecine tropicale deLiverpool envoya sur la côte occidentale d'Afrique plusieurs missions pour étudier les conditions de la propagation du paludisme. L'une de ces missions prit Freetown pour champ d'observation : la ville était réputée pour son insalubrité. On reconnut que les rues étaient creusées de petites ornières, de petites flaques d'eau, où vivaient des larves d'Anophèles en quantité plus ou moins grande, à la porte même des habitations. En effet, le paludisme était à l'état permanent ; il causait des ravages considérables et faisait de Freetown l'un des points les plus insalubres de la côte d'Afrique. Il a suffi de quelques pelletées de terre pour combler toutes les flaques d'eau : dès lors, l'assainissement de la ville fit des progrès considérables et le paludisme rétrocéda dans des proportions extraordinaires.
La filariose vous est moins connue que le paludisme, parce que, contrairement à celui-ci, c'est une maladie exclusivement tropicale. La carte qui passe sous vos yeux vous montre, en effet, qu'elle ne s'étend pas au-delà des tropiques et qu'elle forme une sorte de ceinture continue tout autour du globe. C'est une maladie singulière, qui est causée par des Vers dont les embryons circulent dans le sang.
Les individus atteint de filariose présenteoi des symptômes assez divers ; l'un des plus constants est Thématurie. A la longue, il peuvent présenter aussi de singulières malformations des membres, qui prennent cet aspect terrifiant que Ton désigne sous le nom d'éléphantiasis ; mais c'est véritablement insulter l'Eléphant que d'emprunter son nom pour caractériser de telles déformations. L'éléphantiasis revêt souvent des aspects beaucoup plus monstrueux que ceux que je vous présente, mais j'ai pensé qu'il viendrait des dames à cette conférence et j'ai craint de les effrayer.
Voilà très longtemps que la filariose est connue, comme le prouve cette peinture japonaise, que j'ai fait copier au Musée Britannique sur un makimono du xii« siècle; elle montre une femme atteinte d'éléphantiasis des deux jambes.
Cette maladie, je l'ai dit, ne se trouve que sous les tropiques ; les pays qui ont des colonies équatoriales doivent donc s'y intéresser tout particulièrement ; aussi ne doit-on pas être trop surpris de la trouver représentée dans des circonstances où assurément on ne l'attend guère, sur le timbre français de 50 centimes, par exemple.
La filariose est, elle aussi, transmise par un Moustique. Quand rinsecte suce le sang d'un individu malade, il avale, en même temps que les globules, les petits embryons que je vous ai montrés tout à l'heure. Ceux-ci, arrivés dans l'estomac ou le jabot du Moustique, vont en percer les parois et tomber dans la masse des muscles moteurs des ailes, y grandissent peu à peu, en même temps que ces muscles se détruisent progressivement. Au bout de trois semaines environ, la croissance des larves est achevée : elles quittent alors les muscles, s'acheminent vers la tête et pénètrent dans la trompe. Désormais le Moustique est infectieux : s'il vient à piquer un individu sain, il émet sa salive irritante et, du même coup, il déverse dans la petite plaie qu'il vient de produire un nombre plus ou moins grand de ces larves. C'est ainsi que la fiUriose est inoculée.
Des larves qui ont ainsi pénétré dans la peau subissent une mue nouvelle et passent à l'état adulte. Puis, la femelle met en liberté des petits qui entrent dans la circulation périphérique, et voilà la filariose établie. En même temps, il se produit des désordres du
côté de la circulation d'où passage du sang dans Turine, et d'autres désordres du côté de la peau, d'où éléphantiasis.
Une autre affection, particulière encore aux pays chauds et dont je dois dire un mot,- c'est la fièvre jaune. C'est une maladie du Nouveau-Monde ; elle n'a donc été connue qu'^après la découverte de l'Amérique. Jusqu'à il y a trois ou quatre ans, on ne savait pas en quoi elle consistait. Au point de vue clinique, elle était parfaitement décrite dans les ouvrages de pathologie, mais ses causes et son mode de transmission étaient absolument ignorés. Or, il est beaucoup plus important de prévenir une maladie que de la guérir, et on ne peut la prévenir qu'autant qu'on en connaît l'origine. Depuis qu'il est démontré qu'un nombre immense de maladies sont d'origine parasitaire, il est permis d'entrevoir un nouvel âge d'or, où le médecin n'aura plus guère à traiter que des traumatismes et d'autres maladies accidentelles. Quant aux autres, il saura les arrêter par de ^ges mesures préventives. Le médecin de l'avenir fera donc de la prophylaxie, bien plus que de la thérapeutique. Quelle profonde transformation des mœurs n'en résultera-t-il pas I Comme c'est déjà la mode aux Etats-Unis, on s'assurera contre la maladie, auprès du médecin, comme on s'assure contre l'incendie où sur la vie, auprès de telle ou telle compagnie financière.
Donc, on sait d'une façon certaine que la fièvre jaune est une maladie parasitaire, on a même de sérieuses raisons de croire qu'elle est causée par un parasite animal, mais on ne sait encore rien de positif sur la nature de ce parasite. En revanche, on connaît très exactement comment il se transmet, ce qui permet heureusement de dompter ce fléau redoutable.
Voilà quelque vingt ans, le D' Carlos Finlay, de la Havane, émettait l'opinion que la fièvre jaune était transmise par les Moustiques, mais il était incapable d'en donner la démonstration ; sa théorie restait à l'état de simple hypothèse, appuyée sur des observations sans doute intéressantes, mais incomplètes. Quand les Américains firent tomber la domination espagnole à Cuba, ils furent, avant la proclamation de la République cubaine, maîtres de ce pays pendant un certain temps ; ils en profitèrent, non pour lui faire rendre beaucoup de douros, comme on pourrait le croire, mais pour l'assainir. La fièvre jaune était alors à l'état
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permanent ; elle décimait la population, faisait des razzias formidables parmi les blancs non acclimatés. Les Américains en profitèrent pour partir en guerre contre elle et, se basant d'une part sur les observations de Finlay et d'autre part sarcelles de Ross, de Manson et de Grassi relatives au paludisme, ils constatèrent qu'effectivement la fièvre jaune était bel et bien transmise par un Moustique, le Stegomyia ccUopus.
De cette notion découlèrent aussitôt des mesures prophylactiques dont je parlerai tout-à*rheure et grâce auxquelles on parvient à détruire ce Moustique à La Havane et dans les environs. Aussi cette ville, qui passait à juste titre pour un foyer de pestilence, est-elle devenue essentiellement salubre et la fièvre jaune n'y existe-t-elle plus. Il y a encore trois ou quatre ans, si qudqu'un avait eu la folle envie de prendre la fièvre jaune presque à coup sûr, il eût fallu lui conseiller de s'embarquer pour La Havaoe ; aujourd'hui, on peut donner le même conseil à ceux qui veulent éviter cette maladie.
Les entomologistes nous ont fait connaître que le Stegomyia calopus n'existe pas seulement en Amérique, mais qu'il se trouve aussi sur la côte occidentale d'Afrique et sur les côtes portugaise, espagnole du nord« française de l'Atlantique. On sait que la fièvre jaune ne reste pas cantonnée à l'Amérique tropicale, mais qu'elle peut parfois traverser l'Atlantique et pénétrer dans l'ancien monde. Vous avez tous présents à l'esprit le souvenir de cette terrible épidémie de fièvre jaune qui a ravagé le Sénégal, il y a trois ans ; plus anciennement, l'épidémie a ravagé Brest et Saint Nazaire. Or, dans toutes ces régions on rencontre le Stegomyia ; en Europe comme en Amérique, on trouve donc la confirmation de la découverte considérable dont Finlay a été le promoteur.
Puisque les Moustiques jouent un rôle aussi capital dans la propagation des maladies les plus meurtrières, il importe de s'en débarrasser ou de se mettre à l'abri de leurs attaques. Ce n'est pas chose facile, car le Moustique ne se chasse point au fusil comme le Perdreau et il échappe facilement aux regards. Pourtant, sachant que l'animal se développe dans les eaux stagnantes,* c'est là qu'on va pouvoir l'attaquer avec quelque chance de succès. En effet, pour détruire sûrement toutes les larves et nymphes qui se développent dans les eaux stagnantes, il suffit de verser à la surface
it2 . R. BLÂ,Blt:ilAIID
de celles-ci du pétrole à la dose de tS centimètres cubes par mètre carré ; en renouvelant cette opération trois ou quatre fois par été, on détruit radicalement tous les Moustiques.
Un exemple mettra en lumière TefOcacité de cette méthode. Naguère encore, Ttle d'Asinara, sur la côte de Sardaigne, était décimée par le paludisme. En raison de ses dimensions un peu restreintes, il fut facile de relever tous les points où se trouvaient des eaux stagnantes. On y versa du pétrole, et depuis lors le paludisme a disparu ; les individus qui étaient malades ont conservé leur fièvre et, en se traitant par la quinine, ont pu se guérir plus ou moins complètement, mais il n'y a pas eu de cas nouveaux.
Un autre procédé de prophylaxie consiste à protéger les habi> tations. Quand vous irez en Italie, vous verrez, en beaucoup d'endroits, notamment dans la campagne romaine, aux environs de Naples, et en Sicile, que les gares de chemin de fer et les maisons des garde-barrières présentent l'aspect de garde-mangers, Elles sont entourées de toiles métalliques à travers lesquelles l'air circule librement, mais dont les mailles sont trop serrées pour permettre aux Insectes de pénétrer. Les personnes qui vivent dans ces maisons ne craignent pas les Moustiques et ne sont plus atteintes par le paludisme.
Voilà donc des mesures très simples, qui sont partout applicables, non seulement contre le paludisme, mais aussi contre la fUariose, contre la fièvre jaune et contre beaucoup d'autres affections que nous soupçonnons encore d'être transmises par les Moustiques.
Je pourrais m'étendre longuement sur ce sujet et vous donner des renseignements très circonstanciés et très démonstratifs. Mais à quoi bon ? Je suis bien sûr que votre conviction est faite et que vous ne doutez plus du rôle néfaste que jouent les Moustiques, en inoculant à l'Homme les maladies parasitaires les plus graves. Je m'arrête, car je veux vous montrer maintenant que les Moustiques ne sont pas seuls en cause, mais qu'un rôle non moins redoutable est joué par d'autres animaux, avec lesquels le médecin colonial doit aussi faire connaissance.
On sait, depuis les voyages célèbres de Livingstone, que certaines régions de l'Afrique orientale et australes sont absolument inhabitables pour les animaux domestiques, à cause d'une Mouche
redoutable, la Tsétsé (Glossina morsitans Westwood), qui inocule une maladie toujours mortelle et dont le germe est resté très long* temps inconnu. Pour faire franchir aux bètes de somme ou au bétail ces régions inhospitalières, il n'y a pas d'autre moyen que de les vêtir de pijamas en étoffe impénétrable à la trompe de la Tsétsé, comme le montre cette curieuse figure, mais cela coûte très cher et un bon nombre d'animaux meurent de chaleur. En fait, la Glossine rend absolument inhabitables au bétail et, par conséquent, rend impropres à la colonisation de vastes territoires d'ailleurs fertiles, bien irrigués, d'un climat doux et bienfaisant.
J'ai déjà dit qu'on a longtemps ignoré la nature de la maladie inoculée par la Tsétsé. On sait maintenant, grâce à Bruce, qu'il s'agit d'une trypanosomose. Le sang des animaux malades renferme des Trypanosomes, sortes de petites Anguilles qui s'agitent avec une très grande rapidité, en prenant toutes les formes possibles ; c'est un spectacle vraiment curieux que de les voir se démener dans le sang, au milieu des globules. Ces animalcules, d'organisation très inférieure, appartiennent au groupe des Flagellés ; ils se multiplient activement dans le sang et finissent par devenir excessivement nombreux, au point d'être en aussi grande abondance que les globules. On comprend donc maintenant comment agit la Tsétsé : grâce à la forte et longue trompe dont elle est armée, elle inocule à un animal sain les Trypanosomes qu'elle a puisés précédemment dans le sang d'un animal malade.
On connaît, dans l'Afrique sus-équatoriale, au Congo, au Gabon, exactement depuis un siècle, une singulière endémie que Ton désigne sous le nom de maladie du sommeil ; elle a fait quelque bruit dans ces temps derniers. On pensait que cette maladie atteignait exclusivement les noirs^ mais on sait maintenant qu'elle frappe aussi les blancs; elle en devient donc d'autant plus intéressante. Elle tient, elle aussi, à la présence d'un Trypanosome (Tr. gambiense Dutton) dans le sang et même dans le liquide céphalorachidien. D'abord localisée au bas Congo, cette maladie s'est répandue, depuis deux ou trois ans, à travers l'Afrique centrale et jusque dans l'Ouganda, avec une rapidité inouïe, exerçant partout sur son passage les ravages les plus considérables, dépeuplant des territoires excessivement étendus.
Si nous voulons nous établir au Congo et dans les régions avoisi-
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Daotes, nous avons le plus grand intérêt, en dehors de tout sentiment d'humanité, à bien connaître les dangers qui nous y menacent. Des nombreux périls que nous ayons à redouter en ces contrées, il n'en est pas, à l'heure actuelle, de plus grave que la maladie du sommeil. 11 m'a donc semblé nécessaire d'étudier d'une façon toute spéciale cette maladie encore mal connue et, comgie les Anglais l'avaient déjà fait pour l'Ouganda, d'envoyer une mission au Congo dans le but de s'y livrer aux multiples recherches qui ne se peuvent accomplir qu'au milieu même des foyers épidémiques. La Commission administrative de l'Institut de médecine coloniale, à laquelle je soumis ce projet, le 18 juin 1903, voulut bien l'approuver et, sur ma proposition, désigna comme chef de la mission future mon préparateur, M. le D^ Brumpt, que ses connaissances techniques et sa périlleuse traversée de l'Afrique, de Djibouti au Congo, avec la mission du Bourg de Bo^as, rendaient le plus apte à mener à bien une pareille entreprise.
Nous espérions recueillir assez d'argent pour adjoindre à M. Brumpt une ou deux personnes, ce qui aurait augmenté sa sécurité personnelle et singulièrement facilité le pénible travail qu'il s'agissait d'accomplir. Nous allâmes, M. Brouardel et moi, solliciter l'intérêt de M. le Ministre des colonies ; quant au reste, je fus chargé d'accomplir moi-même toutes les démarches nécessaires. J'ai conscience de m'étre accjuitlé de cette tâche avec toute l'activité dont j'étais capable et d'avoir été aussi persuasif et aussi pressant que possible. Mais il faut croire que, décidément, la cause que je défendais était bien mauvaise, car je me suis heurté, presque par(out, à i'indiflérence la plus absolue. Bref, nous parvtomes à réunir péniblement une somme de 7.800 francs, dont 4.500 furent fournis par trois laboratoires de la Faculté de médecine.
M. Brumpt dut donc partir seul. Cela ne l'empêcha pas d'accomplir là-bas de bonne et utile besogne et de faire des observations très importantes, grâce auxquelles nos connaissances sur la maladie du sommeil ont progressé notablement. Il a pu même ramener à Paris trois nègres atteints de cette affection, ce qui devait nous permettre d'observer dans de bonnes conditions la marche de la maladie et d'avoir en permanence à notre disposition une source de parasites, pour en étudier les moyens de culture et pour rechercher un sérum curatif ou préventif.
Voici diverses photographies de ces trois nègres, Salomon, Makaya et Bobanghi. Ils ont été mis en observation à Thôpital de rAssociselion des Dames françaises, 93, rue Michel-Ange, hôpital que j'ai eu la vive satisfaction, grâce à une convention passée avec l'Association, de pouvoir mettre à la disposition de l'Institut de médecine coloniale pour son enseignement clinique. L'opinion publique s'est vivement intéressée à nos trois pensionnaires et leur histoire a fait, en France et à ^'étranger, beaucoup plus de bruit que nous ne le désirions. En général, on a compris et approuvé les raisons de Hur venue à Paris ; quelques personnes, pourtant, ont jeté un cri d'alarcne, en prétendant que aqus allions introduire en France la maladie du sommeil. Chose étrange^ ces critiques ont été formulées même par des médecins, comme si une telle maladie pouvait aisément se propager lâb où n'existe pas son açent de transmission.
Je viens de vous montrer par quelques exemples combien les maladies des pays chauds diffèrent de celles des climats tempérés ; je vous ai fait voir aussi Tétroite relation qu'elles ont avec les Insectes chargés de les répandre. A côté des types morbides que nous avons envisagés, il en est une foule d'autres dont nous ne savons rien, ou à peu près, du moins en ce qui touche aux conditions de leur propagation, et dont il est pourtant essentiel d'élucider l'étiologie. Auprès du paludisme viennent se ranger d'autres maladies fébriles, dont la cause est encore inconnue, mais dont l'origine parasitaire n'est pas douteuse. On connaît diverses sortes de Filaires du sang, mais leurs migrations demeurent ignorées. La fièvre bilieuse hémoglobinurique, si répandue sous les tropiques, fait le sujet des hypothèses les plus contradictoires, ce qui montre bien que nous ne savons encore rien de précis, quant à son étiologie. Peut-être est-elle, comme certaines fièvres hématuriques des animaux, transmise par des Ixodes? Les Acariens de cette famille sont excessivement nombreux; il s*agirait alors de débrouiller quelles espèces sont pathogènes, et ce n'est pas une besogne commode.
Au surplus, l'action des Acariens est déjà entrevue : certaines maladies humaines sont incontestablemeut dues à la piqûre de ces animaux. On connaît de réputation, plutôt que cliniquement, une (( fièvre des Tiques » qui sévit en Afrique centrale, dans la région
des grands lacs. On doit penser a priori qu'elle est causée par un Babesia très voisin de celui qui, chez le bétail, cause Thémoglobi nurie généralement connue sous le nom de fiècre du Texas (1).
Vous citerai-je encore le Leishmania Donovani, organisme fort ténu, qui pullule dans la raie des individus atteints de splénomégalie non paludique ? On le trouve aux Indes dans le kala-azar; on le rencontre aussi dans les ulcères.des pays chauds ; on l'a observé même à Tunis. D'aucuns l'assimilent à une Babésie, mais une telle opinion est peu défendable. Ce nouveau type parasitaire semble être très répandu dans les pays chauds; il est en relation avec des états pathologiques assez graves ; on ignore absolument son origine et jusqu'à ses affmités zoloogiques (2).
Voilà quelques-uns des problèmes qui touchent à la médecine des pays chauds. Jen*ai parlé ni du béribéri, ni de l'hydropisie épidémique, ni de la fièvre japonaise de rivière, ni de tant et tant d'autres maladies coloniales. Vous êtes bien convaincus maintenant que les maladies des pays chauds et celles des pays tempérés ne se ressemblent en rien, et que ce qu'un médecin d'Europe sait de la pathologie des pays tempérés ne peut l'éclairer beaucoup sur la pathologie intertropicale.
Il est donc tout à fait nécessaire d'étudier en Europe les maladies particulières aux pays chauds et d'en faire l'objet d'un enseignement systématique. Assurément, les malades atteints de telles affections ne seront jamais nombreux dans nos hôpitaux, mais nous sommes bien armés au point de vue théorique : nous avons de belles collections de parasites et de pièces anatomiques: nous recevons toutes les publications qui, dans le monde entier, traitent de ces questions spéciales ; nos Facultés possèdent des savants qui consacrent à ces études toute leur activité, toute leur intelligence, toute leur existence, et qui, par conséquent, sont capables de donner à leurs élèves l'enseignement théorique et pratique le plus
(1) Le Babesia bovis {Bahès, iSSS) est ordinairement appelé^ mais à tort, Piroplasma bigeminum (Smith et Kilborne, 1895). La « spotted fever )> des Montages Rocheuses a aussi été attribuée à une Babésie, mais des observations récentes ont démontré que cette opinion était erronée. Il est presque certain que les babé' sioses ne sont pas spéciales aux animaux, mais, jusqu'à ce jour, on n'a pas encore eu l'occasion de les observer dans l'espèce humaine.
{t) R. Blanchard, Note critique sur les corpuscules de Leishman. Revue de méd. et d'hygiène tropicales, I, p. 37-42, 1904.
profitable. La création des Ecoles ou Instituts de Londres, de Liverpool, de Paris, de Bordeaux, de Marseille, de Hambourg, répondait à un besoin réel : chacune de ces institutions va faire progresser la science sur des questions devenues véritablement urgentes, bien plus en raison des ressources pécuniaires dont elles disposeront qu'à cause de la valeur des hommes.
Dans la concurrence qui s'établit entre les divers pays, c'est, en effet, l'institution la plus riche qui accomplira la meilleure besogne; tout, ou presque tout, se résume en une question budgétaire. J'ai déjà dit dans quelles circonstances les Ecoles de Londres et de Liverpool avaient été fondées, et grâce à quelles libéralités intelligentes elles se sont trouvées, dès leur création, en possession de revenus considérables ; j'ai dit aussi qu'un si bel élan ne s'était pas ralenti, bien au contraire. Je m'en voudrais de ne pas vous montrer la photographie de M. W. Johnston, riche armateur de Liverpool et fondateur d'un admirable laboratoire qui ne lui a pas coûté moins de 625.000 francs (1).
Vraiment, on a plaisir à constater qu'il existe, de par le monde, des Mécènes assez intelligents pour comprendre l'utitité de tels sacrifices et assez généreux pour dénouer aussi libéralement les cordons de leur bourse. Je sais bien que ce n'est pas à la portée de tout le monde, mais il y a, dans d'autres pays que l'Angleterre, des personnes qui jouissent aussi de fortunes considérables et qui pourraient peut-être les mieux employer qu'à faire courir des Chevaux.
Pendant que Liverpool recevait des bienfaits de MM. A. Jones, W. Johnston, S. Timmis et d'autres encore, l'Ecole de Londres ne restait pas inactive. Sir Francis Lovell, ancien médecin en chef de la Trinidad, prenait en mains la cause de cette Ecole et s'astreignait à visiter toutes les colonies anglaises : rude besogne, car les colonies anglaises sont nombreuses. D'un premier voyage, accompli en iîK)M902et au cours duquel il a visité Bombay, les Etats Malais, Hong-KoDg et Singapore, il a rapporté la somme assez coquette de 8.804 livres 7 sh., soit 220.108 fr. 75. Voici le portrait d'un riche parsi, M. Bomanji Dinshaw Petit, qui, à lui seul, a remis à sir Francis Lovell un lac de roupies, soit 165.000 francs.
(1) Les nouveaux laboratoires de l'Ecole de médecine tropicale de Liverpool. Archiver de i'arasitologie, VIII, p. 139, 1903.
Heureux les établissements qui savent susciter de pareilles générosités ! Honneur à ceux qui les accomplissent ! Et combien est pénible, navrante, humiliante même, Tindiflérence des Français envers les graves problèmes qui s*agitent, d'où dépend Tavenir de nos entreprises coloniales, par conséquent l'avenir de notre pays.
Je parlais tout à l'heure de la mission du D' Brumpt au Congo : pendant que les Ecoles de Liverpool et de Londres étaient l'objet des libéralités que je viens de dire, nous recueillions à grande peine 7 à 8.000 francs, après combien de refus I Et, sur cette somme, savez-vous quelle part fut allouée à la mission par le Gouvernement ? Quinze cents francs ! Et plus heureux encore que l'ofBcier de la Dame Blanchey qui achetait un château, Brumpt a pu ramener en France trois nègres sur ses économies I
Non seulement il était donc urgent d'instituer en Europe l'enseignement de la médecine coloniale, mais il est indispensable de doter l'Institut de médecine coloniale avec plus de générosité qu'on ne le fait. Il n'a pu fonctionner jusqu'à présent que grâce à la décision intelligente et patriotique d'un homme qui avait déjà donné sa mesure dans le gouvernement de l'Indo Chine, M. Doumer, qui seul a compris l'importance de cette création. Il a inscrit l'Institut au budget de l'Indo-Chine, pour une somme annuelle de 30.000 francs, mais, depuis deux ans que nous existons, nous n'avons pas reçu un sou de plus, alors que les Ecoles anglaises avaient leurs missionnaires, tels que sir Francis Lovell, ou recevaient des générosités fabuleuses, comme celles de M. W. Johnston. Ces 30.000 francs nous ont permis de nous installer, bien petitement; mais j'en appelle à ceux qui ont suivi nos cours, ils peuvent attester que nous avons fait de notre mieux. Si nous disposions de moyens plus étendus, nous ferions mieux encore.
D'ailleurs, ce n'est pas seulement en Europe qu'il faut poursuivre les études sur les maladies des pays chauds ; ici, nous donnons un enseignement théorique très complet et nous habituons nos élèves à toutes les recherches de laboratoire ; nous leur délivrons, après un examen très sérieux, le diplôme universitaire de Médecin colonial. Il faut maintenant que tous ces médecins coloniaux trouvent dans les colonies et les pays de protectorat l'application de leur savoir. Je vais indiquer comment. Voyons d'abord ce qu'on fait à Tétranger.
L'Ecole de médecine de Londres a fondé à Kuala Lumpur, dans les Etats malais confédérés, un très beau laboratoire, dont voici la photographie. Le D' Low Ta dirigé pendant deux ans, jusqu'en avril 1903. Pendant ce temps, le D' C. W. Daniels était chef des travaux à l'Ecole de Londres. Il est allé à son tour, pour trois années, à Kuala Lumpur et Low a pris sa place à Londres. Ce cbassé-croisé doit se répéter indéfiniment. Pendant leur séjour à la presqu'île de Malacca, pes deux savants accumulent les recherches et les observations et rassemblent de nombreux objets d'étude. Mais pour étudier et décrire utilement tous ces matériaux, pour mettre en ordre leurs notes d'expériences et en faire la critique, le contact des livres et des divers périodiques est indispensable; c'est la besogne qu'ils accomplissent après leur retour à Londres. 11 est manifeste que, grâce à cette organisation de leur travail, les deux savants anglais vont arriver à débrouiller toute l'histoire pathologique de la péninsule malaise et faire des travaux de tout premier ordre. Aussi bien, ils ont publié déjà l'un et l'autre des ouvrages très remarquables. Et pendant que les Anglais travaillent dans les pays malais, que faisons-nous en Cochinchine, au Cambodge, en Annam et auTonkin?
Les Belges ont créé à Léopoldville un laboratoire de recherches médicales, qui a sa publication spéciale, renfermant de bons travaux. Les D» Dryepont et van Campenhout ont accompli dans ce laboratoire d'importantes études sur les maladies de l'Afrique tropicale. Et nous, que faisons-nous au Congo français?
Les Belges ont entrepris également un inventaire complet des richesses naturelles de l'Etat Indépendant du Congo; ils ont publié déjà, sur les animaux et les plantes, une série d'ouvrages de la plus haute valeur scientifique, ornés de planches sans nombre, ouvrages qui font l'admiration de tous les naturalistes. Les Allemands à peine installés au Togo et dans l'Afrique orientale, se sont livrés à une enquête toute semblable; j'en sais quelque chose, puisque le Musée de Berlin m'a fait Thonneur de me confier l'étude et la description de certaines collections d'Invertébrés. Le D' Stuhlmann dirige de Dar-es-Sàlam un très intéressant périodique où sont publiées ses observations scientifiques et celles de ses collaborateurs. En regard de toute cette activité, qu'avons-nous fait pour mieux connaître nos immenses colonies africaines, à part celles de la zone méditerranéenne?
laO R. BLANCHARD
Les Américains viennent de s'installer aux Philippines, que dis-je? Ils ne sont pas encore maîtres de Tarchipel, et déjà fonctionnent à Manille des laboratoires d'hygiène et de médecine, d'où sortent des travaux très remarquables et des publications très luxueuses.
La constatation est navrante, mais j'aurai le courage de la faire tout haut : nous sommes débordés par nos voisins. Il faut que nous sortions de notre torpeur et que nous gardions le rang auquel nous donne droit un passé scientifique glorieux entre tous. Pour cela et à ne considérer que la médecine, j'estime qu'il est indispensable de créer dans chacune de nos colonies un laboratoire médical, muni de toute Tinstrumentation moderne. On va dire peut-être que je demande l'impossible, que la dépenjse serait énorme, que le personnel compétent ferait défaut, etc. Mauvaises raisons que tout cela.
Le personnel compétent existe, je lai amplement démontré; au surplus il s'agit d'une seule personne pour diriger chaque laboratoire ; à la rigueur les aides, les préparateurs, les garçons peuvent être recrutés sur place. Mais il est essentiel, pour accomplir ses recherches en toute sérénité d'esprit, que ce directeur jouisse d'une indépendance absolue et ne soit responsable que devant le gouverneur et devant sa conscience. Pas d'hiérarchie militaire ou administrative; je pourrais citer maint exemple du trouble apporté dans les délicates recherches quMI s'agit de poursuivre par une subordination trop étroite au commandement.
Les locaux nécessaires à une telle installation existent d'ailleurs à peu près partout : il suffirait de quelques aménagements peu dispendieux. Nos Ecoles de médecine de Pondichéry (fondée en 1863), de Tananarive (16 février 1897), d'HanoU (1900) et de Saigon (25 août 1903) ; la Maternité de Cholon ; les Instituts Pasteur de Saigon (1890), de Nha Trang (1894) et de Tananarive (23 mars 1900); les laboratoires de Saint-Louis du Sénégal (mars 1896), de Nouméa (1897), d'Hanoï (1899) et de la Réunion (1900) sont les premiers établissements dont on doive tirer parti. Voici quelques photographies qui vous permettront de juger de leur importance. La plupart de ces établissements appartiennent au ministère des colonies ; il est donc facile de trouver un arrangement, grâce auquel les colonies intéressées pourront ou en prendre possession ou y annexer des services pour leur usage particulier.
LA MBDECINE COLONIALE 121
Je VOUS présente maintenant des vues de divers hôpitaux coloniaux. Voici successivement ceux de Chandernagor, de Pondichéry, de Saigon ; voici le lazaret de Papeete, bâti sur pilotis à la façon des constructions préhistoriques, pour se préserver de l'invasion des Rats. En Afrique, nous avons d'excellents hôpitaux à Saint- Louis, à Conakry, à Porto-Novo, à Libreville. J'en passe et des meilleurs. Voici enfin pour Madagascar, l'hôpital de Tamatave, une grande léproserie, l'Ecole de médecine de Tananarive, l'Institut Pasteur de la même ville, puis diverses scènes relatives aux médecins de colonisation.
Vous le voyez, l'organisation que je réclame existe partout virtuellement : il suffit de vouloir lui donner une forme définitive. Les dépenses seront minimes, mais la santé publique et la science en retireront d'immenses bienfaits. Il est grand temps que les colonies comprennent que l'Institut de médecine coloniale travaille pour elles seules : leur intérêt bien entendu leur commande, d'une part d'encourager et de subventionner nos efforts, et d'autre part, de faire appel à la compétence, à la science et à l'abnégation des médecins coloniaux que nous avons instruits.
Imbus des idées scientifiques modernes, ces médecins savent ce qu'il faut chercher et comment il faut le chercher. Ils doivent être les pionniers de la civilisation, les meilleurs agents de notre influence, les ouvriers du succès de nos entreprises coloniales. Celles-ci seront vaines et désastreuses, si, maintenant que la période des faits d'armes est close, elles ne se laissent pas guider par le flambeau de la science.