DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE, ÉTIOLOGIE, PROPHYLAXIE
PAR
Le Dr E. BRUMPT
Chef de travaux à l'Institut de médecine coloniale de Paris.
(Planche 111)
Celte curieuse maladie est connue depuis longtemps des indigènes de diverses contrées de TAfrique, qui, dans leurs dialectes, la désignent tous sous le nom de « sommeil » ou de « maladie du sommeil ». Une faiblesse marquée dans les membres, des acc^s de fièvre, des maux de tête assez violents, ainsi que des engorge ments ganglionnaires sont les premiers symptômes accusés par les malades. Plus tard surviennent les troubles nerveux, une somno lence presque continue dans le jour, contrastant avec une agitation nocturne presque toujours très marquée. Dans les derniers stades, le malade dort presque continuellement et meurtdans le coma avec une hyperthermie assez forte, ou au contraire, avec une hypo thermie remarquable (température inférieure à 28*^ dans plusieurs cas, d'après A. Bettencourt).
La maladie du sommeil atteint les Européens et les Nègres, mais chez les premiers sa marche est plus rapide et le sommeil est beaucoup moins caractéristique que chez les seconds. Connue du monde scientifique depuis les travaux de Winterbottom, en 1800, elle a commencé à intéresser les gouvernements européens dans ces dernières années.
C'est le gouvernement portugais qui donna Texemple en envoyant, en i90i, A. Bettencourt et ses collaborateurs, A. Kopke, (j. de Rezendeet C. Mendes, dans l'Angola, pour étudier l'épidémie qui s'étendait avec une rapidité extraordinaire vers les provinces de l'intérieur. En juin 1902, le gouvernement anglais, à l'instiga tiondu professeur P.Manson, envoya dans l'Ouganda les D" Low, CastellanietC.Christy, rappelés ensuite en Europe et remplacés par Bruce, Nabarro et Greig. Enfin, en 1903, le gouvernement françaism'a confié une mission, dueà l'initiative duprofesseurli. Blanchard, pour étudier cette maladie au Congo.
Dans ce travail, je me bornerai à étudier les points qui peuvent intéresser la colonisation, c'est-à-dire la distribution géographique, Tétiologie et enlin la prophylaxie.
Distribution géographique. — Grâce aux diiïéi^ntes missions signalées ci-dessus, ainsi qu'à l'enquête que M. Kermorgant a faite en Afrique occidentale, la distribution géographique de la maladie est à peu près connue aujourd'hui.
En Afrique occidentale, on peut considérer comme foyers endémiques certains points de la côte au sud de Dakar, Joal, Portudal et Nianing, où la maladie, d'après les renseignements que nous tenons de l'évéque de Dakar, M. Kunemann, semble beaucoup diminuer.
La Casamance et la Gambie anglaise sont également des pays endémiques connus depuis longtemps. Sur la côte, les villes de Konakry, Freetown, Monrovia, Grand Lahou, Grand Bassani, Cotonou, Porto Novo ne sont pas contaminées, bien que la maladie y ait été importée, par mer ou de l'intérieur ; par contre, dans l'hinterland de certaines de ces colonies la maladie se rencontre fréquemment.
Des cas isolés, importés, ont également été observés en divers points du fleuve Sénégal et sur le moyen Niger. La maladie semble assez commune dans la haute Guinée, sur le haut Comoé et le haut cours de la Volta noire et de la Volta blanche. Il semble y avoir également quelques centres suspects dans le pays haoussa (D'Best).
La maladie du sommeil semble inconnue au Cameroun (Ziemann), mais sévit, par contre, avec une certaine intensité dans les îles de Fernando Po, de Sào-Thomé et du Prince ; dans cette dernière surtout, elle fait tous les ans beaucoup de victimes.
De Libreville à Benguella, la maladie a été observée un peu partout, mais elle n'est pas endémique dans tous les points. Elle se rencontre de temps à autre chez les indigènes des environs de Libreville, sur la rivière Monda (le IL P. Klaine), à Boutika sur le Bio Mouny (P. Tanguy) ; elle fait quelquefois des victimes au Fernand Vaz et a remonté depuis deux ans le fleuve Ogooué à Lambaréné (Coupé), puis à Boue et à Njolé (le R. P. H. Trilles). A Mayoumba (le R. P. le Mintier de la Motte Basse), elle est assez répandue chez les indigènes des environs de la missioUi Dans toute la région ((ui s'étend entre Loango et Cabinda elle est connue depuis longtemps.
Uestuaire du Congo était autrefois indemne; cependant, depuis quelques années, la maladie devient assez fréquente dans les environs de Borna (D^ Nielsen). Le Congo portugais est contaminé depuis longtemps et la maladie a fait de très rapides progrès dans l'Angola depuis 1874; elle est surtout abondante dans la province de Loanda, plus rare dans la province de Benguella ; elle n'est pas endémique dans la province de Mossamedès.
Dans l'intérieur du continent noir, la maladie du sommeil aune distribution plus irrégulière. Elle est sporadiquement endémique dans le Mayombe français, le Bas Congo, ainsi que sur les rives du grand fleuve, depuis le Stanley pool jusqu'au poste de Nouvel- Anvers, où elle a fait son apparition il y a quelques années seul ment (I)' Hans Muller) ; c'est le point le plus élevé du Congo où elle soit endémique. On la rencontre également, d'une façon plus ou moins régulière, sur les rives du Kassaï et de ses afïluents portugais et belges. Elle existe également aux environs de Luluabourg et de Lusambo, à la mission de Saint-Trudon((jrébande Saint-Germain); quelques cas isolés ont également été observés à la mission de Saint-Benoit.
Si nous considérons maintenant les affluents de droite du Congo, nous voyons que la maladie a remonté l'Oubangui jusqu'à Bangui, la Likouala jusqu'au 2^' degré de latitude nord et la Sanga jusqu'aux environs de Ouesso.
J'en ai observé un cas à Bouta^ sur l'itimbiri, chez un nègre ababoua qui n'avait jamais quitté son pays ; mais la maladie doit être rare ou récemment importée, car les indigènes n'ont pas de nom spécial pour la désigner.
Enfin, je crois pouvoir aflirmer l'existence d'un foyer, probablement très localisé, dans leManyéma, chez les Bango-Bangos, car j'ai pu observer un indigène de cette race atteint de la maladie à Abba dans le haut Quelle, dans un point où la maladie n'est pas endémique. Cet indigène n'avait voyagé que dans les provinces orientales, qui sont considérées comme indemnes. La maladie se nommerait bolobi dans le Manyéma.
Des cas isolés de maladie du sommeil ont été observés à peu près dans tous les postes belges, parmi les nombreux soldats et travailleurs recrutés un peu partout, ('es exodes de population ont été lK>ur beaucoup dans l'acclimatement de la maladie, dans des régions
autrefois indemnes et uù les communications, entre peuples sauvages et anthropophages, étaient, avantl'occupation européenne, impossibles ou tout au moins très limitées.
L'hypnose a fait son apparition probable dans l'Ouganda en 1896 (C. Christy) et s*est signalée par de terribles ravages en 1901. Elle s'est rapidement étendue le long des rives nord du lac Victoria, ainsi que dans les îles adjacentes. On estime qu'en l'espace de trois ans, environ un tiers delà population a été décimé.
Comment la maladie a-t-elle été importée dans l'Ouganda? Christy pense qu'elle a été introduite par les anciens soldats d'Émin Pacha ou par leurs esclaves congolais, mais, comme les premiers cas ont atteint des indigènes de l'Ouganda, il avoue luimême que son hypothèse est peu plausible. Le problème est difficile à résoudre ; néanmoins, si l'on lient compte de la facilité avec laquelle les Ougandas s'engagent comme porteurs à la solde des Arabes et des Souahélis de Zanzibar, pour parcourir d'immenses espaces pendant des mois et des années, il est possible d'admettre que la maladie a été importée par des indigènes qui se sont contaminés dans le Manyéraa ou dans le Haut Kassaî, dans ces provinces que les Belges appellent la zone arabe. Ces régions, autrefois conquises par les Arabes, sont encore ouvertes à leur commerce aujourd'hui.
Quoi qu'il en soit, l'étude de la distribution géographique de la maladie du sommeil nous montre sa marche progressivement envahissante vers le Haut Congo et vers les sources de ses principaux affluents.
Les pays où se rencontre l'hypnose peuvent revêtir les aspects les plus divers. Un fait est bien établi, c'est que, dans une même région, certains villages sont décimés, tandis que d'autres sont respectés, bien que les communications entre villages soient fréquentes et le mode d'existence des habitants à peu près identique. Les villages établis au bord des rivières ou près des sources sont surtout atteints, les villages établis sur des hauteurs, dans des espaces dénudés, sont beaucoup moins éprouvés. Il y a quelques exceptions à cette règle : ainsi, la maladie existe sporadiquement sur le trajet du chemin de fer de Matadi k Léopoldville, bien que la région soit élevée et peu boisée, sauf dans le creux des vallées, alors qu'elle manque totalement à la pointe de Banane, à l'embouchure du
CoDgo, localité basse et marécageuse, où abondent les Palétuviers. Ces exceptions démontrent simplement que la maladie ne tient pas à la nature même du sol, mais bien à la présence d'un agent vecteur qui affectionne plus ou moins certaines contrées.
Étiologie. — Les hypothèses les plus nombreuses ont été émises au sujet de l'étiologie de la maladie du sommeil. Les indigènes ont à cet égard les idées les plus diverses. Sur la côte de Guinée, dans le Bas Congo, le Kassaï, etc., ils incriminent le manioc consommé en tropgrandeabondanceouinsuffîsammentmûri. Les Soussous de la Guinée accusent certains Poissons. EnCasamance, au Sénégal, dans l'Angola, on croit à la contagiosité par la bavedes malades qui serait même, dans certains cas, entraînée par le vent, d'où les précautions que prennent certaines tribus de l'Angola pour aller visiter les malades. Enfin les peuplades plus primitives, ou plus superstitieuses, accusent les mauvais esprits ou les maléfices d'un féticheur.
Les Européens, jusqu'à ces dernières années, n'ont guère fait que répéter les croyances indigènes : c'est surtout la théorie du manioc qui a eu la plus grande vogue. On a également voulu faire jouer un rôle prépondérant aux excès de toutes sortes, aux privations ou aux mauvais traitements, etc. En 1898, sir Patrick Manson, en examinantdeux maladesdu sommeil traités à Londres, découvrit dans leur sang une nouvelle espèce de Filaire qu'il nomma Filaria persfans; il émit alors l'hypothèse, appuyée sur quelques faits de distribution géographique, que ce parasite était la cause de Tafîection.
Pendant plusieurs années, cette hypothèse fit fortune ; on avait même signalé dans la Guyane anglaise des cas de maladie du sommeil contractés dansun pays où la Filaria pcrs^am* est commune : tout s'accordait donc pour rendre plausible l'hypothèse du grand savant anglais.
(^est Van Campenhout qui, le premier, battit en brèche cette théorie, en montrant par l'étude d'épidémies locales comme celles de Berghe Sainte-Marie, que la Filaria persta^is ne pouvait jouer aucun rôle dans la maladie. Il fut démontré ensuite que les prétendus cas de la Guyane n'étaient autre chose que des cas avancés d'uncinariose. Depuis, les recherches de Bettencourt et de ses collaborateurs, celles de Ziemann, de Low et les miennes
Àchives de Parasitologie, IX, n« 2, 4904. 14
sont venues démontrer Tabsenre complète de relations entre la maladie du sommeil et la présence dans le sang de la Filariaperstans.
Différents microbes furent découverts successivement par Carvalho de Figueiredo, par Cagigal et Lepierre, par Bettencourt et ses collaborateurs, par Broden et enfin par Castellani. Vers la iin de Tannée 1902 et au commencement de 1903, pendant que j'accomplissais la traversée du Congo belge depuis le Nil jusqu a l'Atlan tique, avec la mission du Bourg de Bozas, je recueillis, surtout au point de vue épidémiologique, des documents qui me permirent de considérer toutes les hypothèses émises comme insuffisantes. Les maladies microbiennes ont en général une allure épidémique bien différente de celle présentée par la maladie du sommeil. En étudiant la distribution géographique, j'avais également été frappé de ce fait que la maladiene se transmet pas : en dehors de l'Afrique, elle n'est donc pas contagieuse.
En examinant de près ce qui se passe en Afrique, on voit que, subitement, la maladie peut apparaître dans un pays et y faire de grands ravages. Dans un village donné, elle atteint plus spécialement les gens que leurs occupations attirent vers le fleuve ou les sources : les pêcheurs, les pagayeurs, les esclaves qui vont à l'eau, etc. On voit aussi qu'elle est limitée au bord des fleuves, des rivières ou des sources ombragées. Un exemple, qui m'a été communiqué parles Pères de Skeute, est des plus typiques: A Banamia, près de Coquilhaville, existe une mission de Pères trappistes, à environ vingt minutes du Congo. Au bord du fleuve vivaient, il y a quelques années, environ 3.000 i)ê(*heurs Lolo; en 1902, on pouvait à peine en compter 300 ; tous les autres avaient été décimés par la maladie du sommeil. Toutàcùté de la mission se trouve un village de cultivateurs; ces indigènes ne vont que rarement au fleuve: fait curieux^ la maladie est presque inconnue chez eux. Les exemples de ce genre seraient faciles à multiplier. A M'Pakou existe une autre mission, installée à une certaine distance du fleuve, en plein pays endémique : les enfants de la mission, qui proviennent de villages décimés, ne se livrent plus à la pêche, mais font de la culture et vont rarement au fleuve; la maladie a presque entièrement disparu.
De semblables faits nous avaient convaincu delà transmissibilité
certaine de la maladie, dans des conditions particulières qui semblaient se rencontrer au bord des fleuves. Tous les facteurs dus à laliinentation devaient être supprimés, car les pêcheurs et les cultivateurs, qui échangent les uns et les autres les produits de leur travail, ont un régime à peu près semblable.
Ces documents étaient profondément lixés dans mon esprit et n'auraient peut-être jamais pris de consistance sans la belle décou verte de Castellani. Dans une communication lue devant la Royal Society de Londres, ce savant annonçait la fréquence, dans le liquide céphalo-rachidien et le sang des malades qu'il avait étudiés, d'un Protozoaire flagellé appartenant au genre Trypanosoma, Son rappel en Europe ne lui avait malheureusement pas permis de compléter ses travaux par des recherches expérimentales. Cette découverte du savant italien fut pour moi un trait de lumière : le 27 juin 1903, à la Société de Biologie, j'émettais l'hypothèse que le Tiypanosome de la maladie du sommeil était transmis de l'individu malade à l'individu sain par l'intermédiaire d'une Mouche Tsé-tsé. Cette hypothèse, basée sur les études précédemment citées, expliquait toute l'épidémiologiedela maladie et ses allures bizarres dans les foyers endémiques; elleexpliquaitaussi pourquoi les gens que leurs occupations attirent au bord des fleuves sont frappés tandis que les autres restent indemnes. De plus, elle donnait un certain poids à la découverte de Castellani, en montrant que le Trypanosome, qui ne pouvait être transmis que dans des conditions bien spéciales, devait être certainement Tagent de la maladie et non un simple parasite accidentel comme les microbes décrits par plusieurs auteurs et par Castellani lui-même.
Dans leJouimalof tropical medirinc du t^r juillet 11)03, vSambon publiait une hypothèse semblable k la mienne, mais basée sur des considérations purement théoriques.
Sans entrer dans le détail des expériences qui ont été faites, nous pouvons dire qu'à l'heure actuelle, à la suite des travaux de la mission anglaise de l'Ouganda et de la mission dont nous avons été chargé au Congo français, ainsi que des recherches de laboratoire qui les ont suivies, que le Trypanosome découvert par Castellani est bien l'agent causal de l'alTection et, d'autre part, que ce Trypanosome est identique à celui (|ui a été découvert par Fordes et décrit par Dutton dans la Irypanosoinose fébrile de
Gambie, parasite retrouvé la même année par Manson, Brumpt, Broden chez des Européens ayant contracté cette maladie au Congo. Ces faits sont très importants, car ils montrent l'identité de la maladie du sommeil et de la trj'panosomose fébrile, qui n'en est que la phase initiale.
Transmission du parasite. — Des expériences ont été faites par Dutton avec deux espèces de Stwnorys de Gambie et par Bruce et Nabarro avec la Glossina palpalùs de l'Ouganda.
Expériences de Dutton. Exp, 5i. — Des Stomoxesappartenant à deux espèces sont capturés, pendant huit jours, sur deux Chevaux infectés l'un avec le Trypanosoma dimorphon Dutton et Todd, l'autre avec le Trypanosoma gambieme Dutton ; pendant huit jours, les mêmes Mouches se nourrissent sur un jeune Rat non infecté; cet animal n'a jamais présenté de Trypanosomes dans le sang.
Exp. 50. — Du 18 au iJ6 mars, des Stomoxes sont récoltés et nourris journellement sur un Cheval inoculé avec Trypanosoma gambiense; à partir du 25 mars, ces Mouches sont nourries alternativement toutes les M heures sur un Hat neuf et sur le Cheval infecté. Le Rat n'a jamais été infecté.
Exp. 56. — Des Stomoxes, récoltés sur les deux Chevaux de l'expérience 51, sont nourris sur un Rat très infecté avec Trypanosoma dimorphon ; deux fois ces Mouches piquèrent un Rat blanc neuf qui ne s'infecta pas.
Expériences de Bruce et Nabarro. — Ces expérimentateurs ont étudié dans l'Ouganda le rôle joué par la Glossinu palpalis dans la transmission du Trypanosoma gambiense, agent de la maladie du sommeil. Les expériences qu'ils ont faites, bien que conduites d'une façon peu scientifique, sont néanmoins très intéressantes.
Four démontrer d'abord la transmission du parasite de l'indi vidu malade à l'individu sain, ils instituent diverses expériences :
Exp. 114. — Des Glossina palpalis, prises au hasard aux environs d'Entebbe, au nombre de plusieurs centaines, piquent un individu atteint de maladie du sommeil et, huit heures après, un Cercopithèque. (]es expériences durent du 20 mai au 23 juillet. Les Trypanosomes se montrent dans le sang le GV' jour.
Exp. 115. — Un autre Cercopithèque traité de la même façon contracte des Trypanosomes le ()4'' jour également.
Exp. 99. — Un Cercopithèque est piqué du 15 mai au 23 juillet
par plusieurs centaines de Mouches ayant piqué 24 heures avant un malade; les Trypanosomes se montrent dans le sang le 6th' jour.
Exp. 97. — Un Cercopithèque est traité comme le précédent : il contracte la maladie le 4o« jour.
Exp, 116, — Du 20 mai au 23 juillet, un Cercopithèque est piqué par un grand nombre de Mouches ayant piqué 48 heures avant un malade du sommeil. L'animal s'infecte le 64^ jour.
Ces expériences seraient du plus haut intérêt, s'il avait été démontré, à l'aide d'animaux témoins, que les Mouches enquestion avaient été débarrassées des Trypanosomes qu'elles pouvaient avoir puisés au dehors. Les expériences suivantes, empruntées au mémoire de Bruce, montrent en elïet que les Glossines de l'Ouganda donnent la maladie, même quand on leur fait piquer directement des Singes. Dans ces conditions, l'infection est même beaucoup plus rapide.
Le premier Cercopithèque piqué a eu des parasites le i4« jour, le second le 29** jour et le troisième le 23*' jour.
Bruce et Nabarro déclarent d'ailleurs que leurs animaux avaient des Trypanosomes dans le sang, mais, jusqu'à présent, la détermination des parasites inoculés par les Mouches n'a pas encore été faite, ce qui aurait été indispensable en pareille matière, car d'autres espèces de Trypanosomes, parasites des animaux, existent dans les mêmes régions.
Malgré les expériences précédemment citées, la démonstration rigoureusement scientifique reste encore à faire. Néanmoins, étant donné d'une part l'abondance des Trypanosomes dans le sang des indigènes de l'Ouganda, dans les points endémiques, et, d'autre part, la rareté des trypanosomoses animales, il y a 99 chances sur 100 pour que le parasite inoculé par la Glossina palpalis de l'Ouganda soit celui de la maladie du sommeil.
Par elle même, cette Mouche est tout à fait inolTensive, quand il n'y a pas d'individus oud'animaux malades dans la région : ainsi, dans le pays de Dimé, au sud de l'Abyssinie, nous avons pu faire piquer une Chienne par plusieurs centaines de ces Insectes, sans que cet animal présentât jamais de Trypanosomes dans le sang. Semblable expérience a été faite sur le Rat avec des Mouches récoltées en Gambie par Dutton.
ïli E. BHfMPT
Au point de vue pratique, on peut considérer les expériences de Bruce etNal)arro comme suffisamment dénionstralives.
Nous venons de voir que le rôle patlm^ène de la G/omtfff pal paVti! (lig.t)est unfailacquis; un fait très intéressant au point de vue colonial reste à démontrer :
est-elie la seule Tsé-tsé patho- )ïène pour l'Homme? A priori, il est impossible de se pronon cer; néanmoins, des documents que j"ai reçus récemment du Père Le Mintier de la Motte Basse, supérieur des l'ères du Saint-Esprit à Mayoumba, me permettent deeroireque la Glos sina /"MscoWalker, joue peut-être aussi un rdte actif dans la trans- Fig. 1. — t/ossitta paljiaUa venant mission de la maladie du som pu^^'x»' '"'""'' '"' '"'"'' '"■ "" meil.AMayoumba.cettemaladie est endémique chez les indi gènes; depuisquelques années, elle semble mêmefairedes progrès; or, sur un ^rand iiombi'c de Moucbes piqueuses récollées dans le pays, j'ai rencontré 13 exemplaires de Tsé-tsés appartenant exclusivement 'a res])èce précédemment citée. En langue fiote, ces Mouches se nomment Zizi, nom qu'il est intéressant de rapprocher du mot Txé-lxé ou TH:é de l'Afrique australe : ils sont l'un et l'autre une onomatopée imitant le bruit très caractéristique que font ces Insectes en volant.
Comment agissent les (îlossines? Les expériences faites avec ces Mouches ne sont pas nombreuses jusqu'à présent. Les premières études ont été faites par Bruce dans le Zululand avec Glossiiia mornitatiK, et peut-être aussi avec Glossina pallidipes, qui a une distribution géographicgue identique et qu'Austen a récemment diltérencié("dcla|iremière. Dans lepayssomali, les expériences que j'avais commencées avec la lihsxina hitgipennix Corti (fig. 2) n'ont {m aboutir, jiar suite de la rareté du matériel. Enfm, Dutton a expérimenté eu Gambie avec la Olossina palpalis, pour voir si cette
LA MALADIb: Ull SOMMEIL 21^
Mourlie jouait un rôle dans la transmission du Trijpanosoma dinwrphon. Je cite, pour mémoire seulement, les expériences signalées ci-dessus, de Bruce et de Nabarro, dans l'Ouganda.
Deux hypothèses sont en pré sence puurexpliquer latransmission des Trj'panosomes par les
(Uossines: oucesinsectesagissent •
d'une façon purement mécanique, ou bien, au contraire, ils .sont des htVtes intermédiaires permettant uneévolution spéciale du parasite et jouant vis-à vis des Trypano sonies le râle des Anophèles pour les parasites du paludisme. On peut encore admetti-e une tliéorie mixte : la Tsé-tsé agirait mécani quement pendant les premiers jours et aurait un n>le plus complexe, comme hâte intermédiaire,
aprèsplusieurs joursou semaines p,^ i.-Ghmi>alongipennis. x i. d'incubation. Avant d'essayer de
conclure d'une façon quelconque, nous allons donner un résumé de ce qui a été fait à ce sujet.
Les expériences de Bruce sur le nagana sont en faveur du nMe mécanique joué par l'Insecte. Dans la trompe même de la Mouche, on rencontre des Trypanosomes bien vivants 24 et encore 4fi heures après la succion; après 118 heures, ces parasites sont encoi* très actifs dans l'estoniac. Si l'on fait jeûner pendant quelques jours des (ilossines venant d'une zone infectée, elles deviennent incapables de transmettre la maladie, alors que des Mouches pouvant piquer des animaux sains immédiatement après leur capture la donnent certainement.
Nos observations sur la Gloiaina htKjijicnnh du |iays somali, dans l'estomac de laquelle nous avons trouvé des parasites vivants, trente-six heures après ta succion, et la structure spéciale du pharj'nx de cet Insecte nous avaient amené à croire, un peu
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a priori peut être, au rôle mécanique de la Mouche Aïno des So malis (1).
Pour appuyer cette manièrede voir, je signalerai encore les expériences de Bruce et Nabarro sur la maladie du sommeil. Si l'on admet que les Mouches, capturées au hasard, avaient desTrypanosomes en réserve dans leur trompe ou dans leur pharynx, on comprend comment celles qui les ont inoculés de suite aux animaux en expérience ont pu les contaminer très vite, du 14« au 29« jour, et comment au contraire, celles qui les avaient inoculés d'abord à un malade du sommeil (2) ont agi moins rapidement; commeonTa vu précédemment, la maladie s'est déclarée le 4;^' jour dans un cas et du 6oo au G^ dans les 4 autres.
Une expérience de Dutton est venue jeter quelque trouble dans la conception si simple que Ton se faisait de la transmission des Trypanosomes. Pendant 18 jours, il fait piquer alternativement par des Glossina palpalis un Rat infecté avec du Trypanosoma dimorphon et un Rat sain. Ce dernier ne s'est jamais contaminé.
Il est difficile de conclure sur une seule expérience : le Rat pouvait être réfractaire à la maladie, bien que ce fait n'ait pas encore été constaté. Dutton pense que dans ses expériences, faites pendant la saison sèche, la virulence du parasite avait pu être atténuée dans le corps des Mouches. Il signale à ce sujet l'observation de M. Hewby, ex-résident en Nigeria, qui signale sur la Renoué, à Ibi,des localités où les Chevaux contractent la maladie à coup sûr. pendant la saison humide, alors qu'ils les traversent impunément pen dant la saison sèche, bien que les Mouches soient aussi abondantes. Cette observation est à rapprocher de celle de beaucoup d'indigènes de la côte occidentale et même de l'Afrique centrale, qui ne craignent pas d'envoyer leurs animaux dans les régions à Mouches pendant la saison sèche. Le I)'' Decorse, de la mission Chevalier, m'a signalé un exemple de ce fait chez les indigènes du Chari.
Si cette observation était scientifiquement bien démontrée, elle ne serait vraie, en tous cas, que pour certaines espèces de Glossines. Je ferai remarquer, en effet, que dans le pays somali la mission du Bourg de Bozas a perdu près de cent Chameaux d'une trypanoso-
(1) E. BiiUMPT, Notes et observations sur les maladies parasitaires (2* série), Archives de Parasiiologie, V, p. 149, 1902.
(2) Expériences 114, U5, 99, 97, 116.
niose contractée en pleine saison sèche, dans un pays torride et malgré le nombre très restreint des Mouches.
Telles sont les expériences qui ont été faites jusqu'ici sur les Glossines; comme il est facile de le voir, il reste encore beaucoup à faire dans cette voie. Toutes les espèces de Trypanosomes sontelles aussi résivStantes à l'action des sucs digestifs des Glossines ou cerlainesd'entre elles sont-elles seulement respectéesdansl'estomac de l'espèce qui doit assurer leur dissémination? D'autre part, les Glossines ont-elles un rôle mécanique ou au contraire permettentelles au Trypanosome d'accomplir un cycle évolutif quelconque, cycle encore inconnu, mais dont les travaux récents de Schaudinn sur les Haheridium des Oiseaux semblent nous faire pressentir l'existence. Quelque soit le mécanisme par lequel les Glossines agissent, un fait bien certainc'estqu'elles inoculent plusieurs' espèces de trypanosomoses à l'Homme et aux animaux; il faut donc leur faire la guerre dans la mesure du possible. Quelques notions sur l'histoire naturelle de ces Insectes ne seront pas inutiles ici.
Les Mouches Tsé-tsé sont réparties actuellement en huit espèces. Toutes sont caractérisées par leur corps allongé, leur tête pourvue dedeux longs palpes maxillaires ayant l'aspect d'une languette, engainant complètement la trompe, et leurs ailes repliées sur le dos dans un plan horizontal, comme les lames d'une paire de ciseaux. Toutes les Glossines se nourrissent de sang, les mâles comme les femelles. Certaines espèces, comme la Glossinapalpalis et la Glossina tachinmdes West, sont strictement distribuées le long des cours d'eau boisés ou des sources ombragées ; d'autres, telles que les fif/ossina morsitans, G. fmca, G. longipermis, aiment également les steppes et les savanes. 11 est mémecertainquecertainesespèces, comme la G/, mar sitanseilsiGl. longipennis, émigrenl à la suite des troupeaux sauvages.
Quand une Glossine (G. morsitans, G. palpalis) est fécondée et qu'elle s'est gorgée de sang, on voit se développer en quelques jours, dans son abdomen, une larve blanche, mobile, qui ne tarde pas à le remplir complètement. Cette larve est évacuée et, si elle se trouve sur un substratum sec, elle se transforme rapidement en pupe. Si on la met sur du fumier, elle peut y vivre plusieurs jours en se déplaçant assez activement, mais ne semble pas s'en nourrir ; quand l'atmosphère se dessèche, elle se transforme en pupe. Le développement de la Glossina morsitans a été étudié par Bruce,
celui de la (rhsshia palpalis par moi, au lacRodolpiie et au Congo. L'Iusecte parfait éclôt en six semaines dans les deux espèces.
Un semblable mode de développement rend la destruction de ces Insectes en quelque sorte impossible. Les elïorts de l'Homme ne pourront réussir qu'à les éloigner ou à restreindre leurnombre, en modifiant les localités de façon à les rendre inhabitables pour les Mouches. Les espèces telles que la GL palpalis et la Gl. tachincUdes, qui aiment les endroits ombragés, seront éloignées par le débroussaillement. Pour les autres espèces, la destruction générale ou partielle du gibier sauvage, hôte habituel desTrypanosomes pathogènes et nourriture des Mouches, sera le seul moyen à employer.
La Glossina palpalis a une distribution géographique très étendue. Tous les indigènes du Congo la connaissent très bien. Pour savoir si elle se rencontrait dans leur pays, je leur montrais des échantillons de GL palpalis et de ^i7. longipennis : ils me désignaient toujours sans hésitation la première. Quelle que soit la valeur exacte de cette détermination, elle permet de croire néanmoins que cette espèce occupe tout le bassin du Congo.
Un fait intéressant consiste dans l'existence de celte Mouche aux sources même du Congo, dans le Katanga; nous l'avons signalée d'autre part sur le Haut Quelle, une des sources de l'Oubangui. Le Professeur Gedoelst, de Bruxelles, a bien voulu nous confier deux collections de Glossines provenant du Katanga. Une de ces collections appartenait à TÉtat indépendant du Congo et avait été récoltée aux environs de Lukafu: elle contenait 28 exemplaires de Glossina morsitans (lo cf' et 13 9). La seconde collection avait été recueillie sur la rivière Lufonzo et appartenait au Professeur Gedoelst: elle contenait 14 exemplaires de Glossina morsitans (8 d^ et 6 9) et 3 exemplaires de Glossina palpalis (2 d^ et i 9). H est donc bien probable, même sans tenir compte des renseignements qui nous ont été fournis par les Européens et les indigènes, que la Gl. palpalis, qui vit le long des rivières et qui se rencontre aux sources du Congo et sur tout son cours inférieur, doit se rencontrer dans les points intermédiaires.
Au cours de la mission du Bourg de Bozas, j'ai rencontré les premières Glossina palpalis sur le lleuve Omo à Ouacca Diguillo (pays de Malo) ; au dire des indigènes, on les trouverait aussi sur ce lleuve en remontant son cours ; il peut se faire que, par cette voie, elles
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remontent assez haut en Abyssiiiie. Ces Mouches sont très communes dans le pays de Dîmé et sur le cours inférieur du fleuve Omo jusqu'au lac Rodolphe. Elles existent également sur les bords du Nil à Dou filé. Depuis ce point jusqu'à Dongou sur l'Ouellé, elles «e rencon* trent uniquement au bord de quelques ruisseauxombragés.DeDon gou à Brazzaville, elles se trouvent partout sur les fleuves, sauf dans la grande forêt desAbabouas, où nous n'en n'avons pas trouvé une seule. On les rencontre enfin, par places, tout le long du chemin de fer deMatadià Léopoldville; elles manquent à Matadi,mais seren contrent à la M' Pozo, à quelques kilomètres de cette ville. D'après nos recherches et les renseignements indigènes, elles n'existeraient pas à Boma ni à la pointe de Banane.
Au cours de la mission pour l'étude de la maladie du sommeil, j'en ai récolté un assez grand nombre dans des localités nouvelles: Brazzaville et Grand-Bassam. A la suite dé l'enquête et des demandes que j'ai adressées en différentes localités de la côte occidentale d'Afrique, Mgr. Le Roy, évoque d'Alaind, a eu l'amabilité de me remettre des tubes contenant des Glossiiia palpalis récoltées les unes à Sainte-Marie de Bathurst par le Père Wieder, les autres aux environs de Libreville, sur la rivière Monda, par le*R. P. Klaine, bien connu des naturalistes par les importantes collections botaniques qu'il a faites au (labon.
Par cet aperçu nécessairement très incomplet, on voit combien est grande la distribution de cette espèce : c'est dire que la maladie du sommeil a encore un vaste champ à envahir, si l'on ne prend pas dès maintenant des mesures énergiques pour arrêter sa propagation.
Prophylaxie. — Je passe sous silence le traitement, qui a toujours été négatif dans la maladie spontanée et qui, dans les infectionsexpérimentaleschezlesanimaux, a donné àLaveranetMesnil, à VVurtz et à moi-même, des résultats temporaires qui n'auront aucune application pratique. D'ailleurs, quand le diagnostic est fait, la maladie est trop avancée pour que l'on puisse faire rétrocéder des lésions cérébrales aussi graves que celles que l'on constate à l'examen histologique. Mais, en supposant même que l'on trouve un traitement préventif aussi facile à suivre que la médication quinique pourle paludisme, comment l'appliquera des milliered'indigènes négligents, qui, par superstition ou fatalisme, se laissent
décimer jusqu*au dernier dans leur village, sans avoir l'initiative d aller se fixer ailleurs? De plus, le diagnostic delà maladie, à la période de fièvre à Trypanosomes, demanderait des recherches dé licates qui ne pourraient jamais être faites d'une façon continue.
Ce qu'il faut, c'est arrêter l'essor sans cesse grandissant de la maladie; il faut l'empêcher de se propager et l'enrayer dans les points où elle exerce ses ravages. Ce sont les connaissances relatives à l'histoire naturelle et à la distribution géographique des (ilossines qui vont nous donner la solution du problème.
Pour empêcher la maladie de se propager, il faut d'abord empêcher les exodes de population des centres infectés vers les centres sains, ce qu'obligent malheureusement à faire les expéditions militaires ou les exploitations agricoles et industrielles. Les Sénégalais et les Loangos, qui sont des serviteurs de premier ordre, ont certainement contribué pour beaucoup à la dissémination de la maladie du sommeil, aussi bien que de la syphilis, dans le centre de l'Afrique. Ce sont les Loangos qui ont introduit l'hypnose tout récemment sur l'Ogoué, à Boue et à Njolé, où elle commence à faire des victimes. Ce sont les soldats belges du Bas Congo, recrutés comme soldats au début de la pacification du grand Ëtatafricain,quiontdûla répandre dans le Kassaï etles régions du moyen Congo. Une serait que trop facile de multiplier les exemples.
D'autre part, il ne faudra pas introduire dans les zones infectées des gens provenant de régions saines. Par exemple, éviter d'envoyer des Yakomas, ou d'autres indigènes du Haut Oubangui, à Loango, dans le Mayombe, etc., où ils peuvent se contaminer. En retournant chez eux au moment de leur libération, ils pourront y introduire la maladie, qui s'acclimatera puisque les conditions de sa transmission y existent.
On devrait faire des échanges de soldats ou de travailleurs uniquement entre régions saines ou uniquement entre régions contaminées. Il serait facile, par exemple, d'envoyer comme soldats au Tchad des Yakomas et d'envover chez eux des Baguirmiens ou des Bornouans, pour éviter d'introduire un jour ou l'autre la maladie du sommeil dans les régions florissantes et peupléesdu haut Oubangui. Pour le Congo belge, les mêmes préceptes sont valables. En mettant en application des mesures aussi simples,
les gouvernements intéressés constateront un arrêt de la maladie, au lieu devoir tous les ans le champ de ses ravages augmenter.
Mais si ces mesures permettent d'arrêter l'expansion du fléau, il faut également essayer de l'atteindre dans les régions où il sévit en maître. Ici, le travail devient plus diflicile et demandera, pour donner des résultats bien évidents, une connaiSvsance approfondie du pays et des mœurs des indigènes.
Il faudra étudier la distribution géographique exacte des Glos sines pathogènes dans un pays déterminé. On sait, en effet, que ces Mouches se rencontrent par zones et manquent en beaucoup d'endroits. Quand des localités indemnes seront trouvées, on devra y faire établir des villages, en ayant soin de faire couper les arbres dans les environs des sources où vont s'approvisionner les indigènes. Ces mesures, faciles à mettre en pratique chez les indigènes cultivateurs, seraient plus difficiles à appliquer chez les peuples pêcheurs, qui passent plusieurs mois par an dans des huttes de branchage, au bord du fleuve ou sur les rapides où abondent les Poissons. 11 faudrait agir sur eux en les instruisant des dangers auxquels les expose la pêche. Aux environs de Brazzaville, il serait facile de les convaincre, car, dans beaucoup de villages situés dans des localités indemnes de Mouches, celui de X'Douna par exemple, seuls sont atteints les gens qui vont préparer au fleuve la provision de Poisson sec. Ce n'est pas en quelques jours qu'on fera abandonner à ces sauvages le régime alimentaire qu'ils suivent depuis des siècles, car la satisfaction immédiate d'instincts impérieux comme ceux de Taliinenlation acquièrent chez les Noirs une intensité qui leur fait bien souvent braver la mort. 11 serait cependant possible peu à peu de changer leur mode d'existence, en leur facilitant l'éle vage de certains animaux, du Porc par exemple, qu'ils élèvent déjà sur une petite échelle, ou en leur procurant à bon marché du Poisson sec préparé à la cùte, où l'on pourraitinstaller des pêcheries.
Nous avons suffisamment pratiqué la vie africaine et côtoyé l'insouciance des Noirs et même celle que les Européens acquièrent fatalement dans les colonies, pour savoir que ces principes ne seront pas mis en pratique du jour au lendemain. Néanmoins, les découvertes récentes nous donnent les moyens pratiques de combattre le fléau. Les gouvernements ont le devoir de protéger les Européens,
qui sont tcës sensibles à la maladie, et de protéger également les Noirs, que leur ignorance rend encore plus accessibles. Comme les peuples civilisés ont inconsciemment, par la pacification ou par l'extension du commerce, semé la maladie, cest également à eux que revient la charge et l'honneur de l'enrayer définitivement.
Nous terminerons ce rapport en émettant les vœux suivants :
1® Que des missions soient organisées pour étudier l'action pathogène des diverses Mouches Tsé-tsés. S'il est démontré que les (ilossines de l'Afrique orientale et australe ne sont pas pathogènes, il ne sera nullement nécessaire d'empêcher les relations de ces contrées avec les zones infectées.
2« Conseiller aux gouvernements anglais, belge, français et portugais de renoncer au recrutement de tirailleurs, de porteurs ou de serviteurs dans les régions infectées et éviter de faire servir, dans ces mêmes régions, des indigènes venant de pays sains qui pourront introduire la maladie en retournant dans leurs foyers.
30 Que ces mêmes gouvernements prennent des mesures pour faire enseigner aux indigènes les dangers qu'ils encourent en s'exposant aux piqûres des Mouches Tsé-tsés, et la nécessité poureux d'établir des villages dans les points où elles n'existent pas. Comme il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de compter sur l'initiative des indigènes, spécialement de ceux du Congo, pour l'ap plication de ces simples principes, il est préférable de faire déter miner par des médecins ou des entomologistes, dans une région que l'on désire assainir, les localités propres à la culture et indemnes de Glossines reconnues dangereuses, où les gouverneurs de colonies obligeraient ensuite les chefs des villages atteints àvenirs'installer pour créer de nouveaux villages. Des mesures aussi simples que peu coûteuses arrêteraient bien vite les épidémies; elles n'au raient malheureusement qu'une efficacité très faible pour les pécheurs que leur métier expose constamment à la contagion.
Dans sa monographie des Mouches Tsé-ïsés, E. E. Austen (1) décrivait sept espèces de Glossines. L'une d'elles, bien connue par l'importance qu'elle a acquise en pathologie humaine, la Glossina
(1) K. E. AiTSTEN, .1 moiiograph of the Taetao-pie^. London, 4903.
palpalis, présentait une variété, qu'il désigna sous le nom de var. Tachirmdes Westw., à cause de sa ressemblance avec la Glossina tachinmdes, de Westwood (1). Il en donne la diagnose suivante, daprës deux femelles récoltées en Gambie par Dutton :
« Pattes entièrement jaunes, à l'exception du tarse des pattes postérieures et des deux articles terminaux des tarses des paires de pattes moyenne et antérieure; bande médiane et autres marques claires des anneaux de l'abdomen très visibles.»
A part ces modifications de couleur, cette Mouche ne se distingue pas de la G. palpalis. Austeu ajoute :
« Cette variété cependant montre clairement les rapports qui existent entre la G, palpalis à abdomen uniformément brun noir, relevé seulement d'une pâle bande médiane et de triangles latéraux plus ou moins nets, et la G. morsitans ou la G, langipennis, c^r Tabdomen de la variété tachinoïdes, tel qu'il est représenté par les deux exemplaires femelles dont il est parlé, peut ôtredécritcomme jaune brun avec des bandes noires transverses interrompues. »
Au sujet de la synonymie, Austen dît encore: . « L'exemplaire type de la Glossina ta'Chinaides Westwood est un simple fragment, mais heureusement il en reste suffisamment pour établir son identité et montrer qu'elle ne peut pas être considérée comme autre chose Qu'une simple variété de la G, palpalis, »
Pendant mes voyages au Congo, j'ai eu l'occasion de récoller un grand nombre de G. palpalis.Ces Mouches sont en général de couleur foncée, certains exemplaires sont même absolument noirs ; par contre, certains autres de couleur claire correspondent bien à la variété décrite par Austen.
Au mois d'avril dernier, avant en mains la collection du Muséum d'histoire naturelle, je décrivais une huitième espèce (2) sous le nom de G. Deœrsei, d'après des exemplaires recueillis au Chari par le I)*" Decorse au cours de la mission Chevalier. Cette espèce était facile à caractériser, en dehors de ses ornements et de sa couleur claire, par sa taille exiguë et la gracilité de son corps.
Ayant appris qu'Austen, qui avait reçu de MM.LaveranetMcsnil des exemplaires provenant également du Chari, considérait mon
(I) Westwood, Prncedinga of the zoological Society of London, XVIII, lii-iO. (S) K. BnuMPT) Compter remlus de la Saciété de hwlogie, LVI, 1904.
224 E. BRIMPT
espèce comme rentrant dans sa variété tachinaides, je lui envoyai quelques échantillons types décrits par moi, en lui demandant si mes exemplaires étaient identiques au type de la Ghssina tachinmdes de Westwood, auquel cas j'étais tout prêt à rétablir l'espèce de Westwood, ou bien s'ils étaient simplement identiques à sa variété tachimides décrite d'après les exemplaires de Gambie, auquel cas je me permettrais d'élever sa variété au rang d'espèce et de lui conserver le mon de DecorseL
Austena eu l'obligeance d'étudiermes spécimens et actuellement nous sommes tombés d'accord. Mes Mouches sont identiques à la G.tachinaides de Westwood ; mon espèce tombe donc en synonymie. Quant aux exemplaires récoltés en Gambie, ils restent toujours dans l'espèce palpalis et constituent une variété innomée.
Si le nom de notreami le D' Decorse n'est plus associé àcette intéressante espèce de Glossine, je lui suis tout spécialement reconnaissant de m'avoir permis de définir bien nettement une huitième espèce de Tsé-tsé, qui semble pathogène pour les bestiaux et qui permettra aux naturalistes d'étendre le champ de leurs études dans la passionnante question de l'évolution des Trj'panosomes.
Les travaux que nous poursuivons sur l'évolution des Flagellés des Poissons chez les Sangsues marines et d'eau douce nous permettent d'aflîrmer que ces Vers hébergent très longtemps dans leur tube digestif les Trypanosomes et Trypanoplasmes des Poissonsquisubissent des modifications morphologiques identiques àcelles que subissent les 5rrj//)flfno.so7na/.ewi^ien culture; il est bien certain que les cultures de Trypanosomes représentent l'état sous lequel se trouvent ces parasites dans leur hôte intermédiaire à sang froid : c'est pour cela que les cultures réussissent mieux et se conservent mieux à froid qu'à chaud. J'étais autrefois partisan du rôle purement mécanique joué par les Glossines; actuellement je suis bien convaincu qu'elles sont des hôtes intermédiaires indispensables et qu'elles conservent longtemps dans leur tube digestif des cultures de Trypanosomes qui sont ensuite inoculés mécaniquement par leur émigration active dans la trompe de la Mouche, comme cela se passe dans la trompe des Hirudinées.
PAR
Professeur à l'Écote vétérinaire de Toulouse.