EXAMEN DES PROCESSUS RÉACTIONNELS
sous l'influence de certains poisons ifACTÉRIQUES
A l'occasion de la pneumobacilune
Par M. s. ARLOINO
L'attention est fixée sur les poisons bactériques, et tout particulièrement aujourd'hui sur le rôle de ces poisons danjp la production de l'immunité. Je désire la détourner un instant sur les processus réactionnels, autrement dit sur les troubles tangibles que produisent ces poisons après leur introduction dans l'organisme, processus dont on s'est occupé beaucoup, il y a peu de temps encore, à propos de la luberculine et de la malléine.
J'insisterai principalement sur les effets d'un produit bactérien complexe auquel j'ai donné le nom de pneumobacilline. J'appelle ainsi les extraits glycérines des bouillons ou des humeurs naturelles où a végété le pneumobacillus liquefaciens bovis qui, d'après nos recherches, serait l'agent pathogène de la péripneumonie contagieus'e du bœuf. J'en étudie l'emploi comme réactif révélateur des cas de péripneumonie difficiles à diagnostiquer.
J'ai déjà écrit * que la pneumobacilline renferme une matière irri-
Voir Comptes rendus de l'Acad. des sciences^ mai 1888.
Abcu. de phts., 5« SÉRIE. — VII. :29
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tante très phlogogène, précipitaMe par Talcool, offrant la plupart des réactions des diastases, dont Tactivité s*exalte lorsqu'on la chauffe quelques minutes à la température de -j-^O*.
Son action se manifeste sous la peau par une douleur vive, surtout sur les animaux de Tespèce bovine, et par la production d'un œdème chaud et sensible parfois assez étendu.
De même, j'ai déjà fait connaître * que la pneumobacilline élève la température, ainsi que la tuberculine et la malléine le font dans des cas spéciaux. L'hyperthermie atteint son maximum six à huit heures après l'injection sous-cutanée. Elle est de quelques dixièmes sur des sujets sains, de 1*,5 à 2® et 2**,8 sur des sujets malades.
Dans ce travail, je tiens surtout à montrer que la pneumobacilline renferme des substances qui agissent énei^iquement sur plusieurs parties du système nerveux.
I. — En effet, par la voie sous-cutanée, elle peut déterminer des frissons violents, à la façon de la portion liquide de certains pus septiques; a fortioriy si l'injection est faite dans le sang.
II. — La pneumobacilline exerce une influence très remarquable sur les nerfs excito-sécrétoires.
Une ou deux heures après son administration sous la peau, beaucoup plus tôt à la suite de l'injection intra-veineuse, on voit s'établir une hypersécrétion très marquée du côté des voies lacrymales, nasales, buccale et génitales et un flux intestinal plus ou moins considérable, à la façon de celui que peut produire la pilocarpine.
ni. — La pneumobacilline détermine chez tous les sujets de l'espèce bovine l'augmentation du nombre des battements du cœur avec une grande intensité. Cet effet est la conséquence d'une excitation du système accélérateur cardiaque, .et non, comme on l'a vu dans d'autres circonstances, d'une paralysie du système modérateur, car la galvanisation des nerfs pneumogastriques ne cesse à aucun moment de produire l'arrêt classique du cœur.
L'action accélératrice cardiaque est presque la même sur les animaux porteurs de lésions péripneumoniquesetsm^les animaux sains. La cause semble donc être contenue tout entière dans la pneumobacilline ou dans la conjugaison de la pneumobacilline avec un élément normal de l'économie.
rV. — Le système nerveux réflexe de la toux est très curieusement excité. Quand le poison, introduit dans le tissu conjonctif, a pénétré dans le sang en quantité notable sur le bœuf ou la chèvre, survient une toux sèche et quelquefois très fréquente.
' Voir Comptes rendus de 2*Acad, des sciences^ janvier 1883.
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J'ai lieu de supposer que la toux résulte de Fexcitation des terminaisons nerveuses du pneumogastrique, attendu qu'elle succède immédiatement et sans délai à l'injection de la pneumobacilline dans le tissu pulmonaire et dans la veine jugulaire.
Dans ces deux cas, la substance irritante vient promptement au contact médiat des terminaisons intra-pulmonaires sous un état de concentration suffisant à la production d'une irritation efficace.
J'ai déjà étudié les produits de plusieurs microbes, je n'en ai pas rencontré qui aient manifesté cette influence sur le réflexe de la toux.
Néanmoins, je suis convaincu qu'elle peut être déterminée par quelques agents pathogènes que je n'ai pas examinés. La toux que l'on observe au début ou au cours de certaines maladies infectieuses, sans lésions respiratoires, se rattache très probablement à une cause analogue.
V. — La pneumobacilline trouble encore les mouvements respiratoires en les accélérant. L'accélération est plus grande chez des animaux atteints de péripneumonie. On l'observe après tous les modes d'introduction du poison. Elle offre quelquefois une si grande intensité (80, 100, 110 mouvements par minute) que la vie du sujet paraît sérieusement menacée pendant deux ou trois heures. Rarement la menace est suivie d'effet lorsque le produit a été injecté sous la peau. Au contraire, l'injection de petites doses dans le sang peut entraîner la mort.
Dans ces cas, on relève tous les signes de l'asphyxie par encombrement dés voies respiratoires.
L'autopsie permet de constater une vive congestion du poumon en même temps qu'un épanchement séreux très abondant dans les espaces sous-pleuraux et interlobulaires qui maintient l'organe soustendu et lui donne un poids énorme.
En un mot, la pneumobacilline peut produire l'œdème suraigu du poumon. Les vaisseaux capillaires ont donc perdu leur tonicité, comme si on avait pratiqué la section de tous leurs nerfs.
Dans les cas où les troubles respiratoires ne vont pas jusqu'à produire l'asphyxie, on trouve néanmoins à l'autopsie, même le lendemain, le réseau capillaire superficiel du poumon dilaté, en certains points, des lobules pulmonaires dont la congestion confine à l'hémorragie; enfin, une infiltration générale, mais légère, de tous les espaces lymphatiques du viscère.
VI. — Le poumon n*est pas le seul organe où se manifestent des phénomènes vaso^ilatateurs* Ceux-ci s'observent plus ou moins dans tous les viscères, surtout dans l'appareil gastro-intestinal.
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Mais il n'en est pas moins très remarquable de voir ces troubles se localiser avec une violence inouïe sur le système vaso-moteur du poumon (excitation des vaso-dilatateurs, puis inhibition des constricteurs aboutissant à Tœdème mortel).
Vn. — jChez les animaux porteurs de lésions pulmonaires subaignës ou chroniques, ou de lésions articulaires et synoviales à f)eine marquées, dont Tétiologie se rattache à la péripneumonie, la congestion se localise particulièrement autour de ces lésions, comme on Ta vu, d'ailleurs, autour des altérations tuberculeuses après remploi de la tuberculine.
Ces congestions localisées ont beaucoup excité la curiosité des observateurs. On a voulu les expliquer par la formation in situ d'une matière irritante résultant de la conjugaison de la tuberculine avec une substance sécrétée dans le tubercule, ou par l'augmentation de cette dernière autour du tubercule par suite de Tinjection d'une matière ayant également pour origine le bacille de Koch.
M. Bouchard a fait jouer un rôle au système nerveux vaso-moteur dans la genèse de ces congestions électives.
Moi-même, j'ai montré* que le staphylocoque pyogène sécrète des substances qui mettent le système vaso-dilatateur général en état d'hyperexcitabilité ; de sorte que l'irritation sourde résultant de la présence d'un foyer de staphylocoques, incapable de produire de l'inflammation et du pus dans les conditions normales, s'accompagne ou d'un phlegmon ou d'un abcès, après l'introduction d*une culture filtrée de staphylocoque dans le sang.
Toute lésion agissant à la façon d'un irritant sollicitera donc des phénomènes congestifs autour d'elle, chaque fois que l'on aura introduit dans l'organisme une substance capable de produire l'excitation des nerfs vaso-dilatateurs ou l'inhibition des constricteurs.
Une substance de cette nature est contenue dans la sécrétion du pneumobacille.
Elle existe dans d'autres sécrétions. Rien ne dit qu'on ne la trouvera pas en dehors de l'intervention microbienne, et même de l'intervention de la vie cellulaire.
Ce processus congestif est vraisemblablement une des causes des réactions fébriles que l'on observe à la suite] de l'injection de plusieurs poisons bactériqucs. Son étendue s'accroît avec le nombre et l'importance des lésions. Voilà pourquoi il sert à la révélation des altérations anciennes ou plus ou moins cachées.
L'élévation de la température au-dessus de la température normale, dans la plupart des cas, est en raison de l'étendue des lésions
* Voir Comptes rendus de J'Acad. des sciences^ septembre 1891.
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et de l'état de vitalité des éléments constitutifs de ces lésions. Les exceptions qu'on a signalées sous ce rapport n'infirment pas cette règle très générale.
Quel est le rôle de la congestion en cette occurence ? On peut raisonnablement lui en attribuer plusieurs, concourant au même résultat : elle peut raviver des colonies microbiennes sommeillantes, précipiter la résorption des matières sécrétées dans le foyer ou des produits pyrétogènes dérivant de la mortification des éléments, augmenter la diapédèse et créer ainsi des amas de leucocytes stagnants où s'engendrera une sérosité également pyrétogène.
La période d'incubation, qui précède habituellement Téclosion du processus réactionnel, concorde avec cette explication aussi bien qu'avec celle qui invoquerait la formation d'une substance pyrétogène, comme par une sorte de fermentation.
Je suis loin de rejeter cette dernière explication, au moins dans un certain nombre de cas. Je ne saurais être suspect d'opposition à cette théorie, puisque deux de mes élèves, MM. Counnont et Doyon, expliquent la formation du vrai poison tétanique par un phénomène de cet ordre. Mais je crois aussi que, dans plusieurs circonstances, comme dans le cas où la pneumobacilline est mise en rapport avec un organisme frappé de péripneumonie, les phénomènes qui se passent autour des lésions congestionnées peuvent contribuer à allumer la fièvre.
Comment expliquer autrement l'hyperthermie chez des sujets atteints d'échinocoque du poumon ou de bronchopneumonie localisée causée par une brindille de fourrage égarée dans les profondeurs de l'arbre bronchique.
VIII. — L'étude des poisons fabriqués par le pneumobacille liquéfiant, ou en sa présence, augmenta les connaissances que nous possédions sur les effets des poisons bactériques, notamment en ce regarde l'influence des sécrétions microbiennes sur le système nerveux des glandes, sur le réflexe de la toux, sur les nerfs vasomoteurs. Elle nous a montré que les troubles congestifs pouvaient se localiser et revêtir une haute gravité, en dehors de Vaction locale et immédiate des microbes.
Ces faits confirment un certain nombre de particularités offertes par l'histoire clinique des maladies infectieuses.
IX. — Je terminerai par quelques mots sur les relations du processus et du réactif.
Dans sa remarquable communication au Congrès d'hygiène de Budapest, sur les principes de la sérumthérapie* M. Roux a dit que les antitoxines n'étaient pas spécifiques.
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Je ferai une remarque analogue sur les poisons microbiens révélateurs.
On a pu supposer un instant que les sécrétions d'un microbe donné étaient seules capables de révéler les lésions déterminées par ce microbe.
On n'a pas tardé à s'apercevoir que la tuberculine avait des émules. Je ne veux pas insister sur ce point ; cependant je dirai que j'ai fait réagir des tuberculeux avec la pneumobacilline et que j'ai hâté la fin d'animaux tuberculeux avancés comme on le fait avec la tuberculine.
De pluSy j'ai observé que la pneumobacilline pouvait allumer des processus réactionnels, locaux et généraux, sur le cheval morveux, à peu près aussi bien que la malléine.
Cependant, si les révélateurs bactériques n'ont rien de spécifique, si même nous devons espérer les remplacer un jour par des substances pures, tirées du règne animé ou du règne inanimé, douées de propriétés vaso-dilatatrices et congestives, il est juste de reconnaître qu'ils ne pourraient se suppléer mutuellement dans tous les cas, sans quelque désavantage pour la pratique ; car ils possèdent une sorte d'adaptation particulière qui rend ou rendra tel ou tel préférable à tel autre pour révéler une maladie donnée.
Ainsi, la pneumobacilline a produit des réactions thermiques suffisantes dans des cas de morve, mais des réactions locales moins étendues, moins nettes que la malléine.
La pneumobacilline a également dénoncé des animaux tuberculeux, néanmoins si l'hyperthermie a été aussi forte que dans les cas de péripneumonie, les réactions circulatoires et respiratoires faisaient presque défaut sur ces sujets.
Donc, pas de spécificité, mais adaptation des poisons bactériens à éveiller des processus réactionnels sur des animaux malades, adaptation dont il faudra tenir compte quand on voudra trouver des succédanés aux révélateurs déjà mis en usage.