DANS L INTOXICATION DIPHTÉRIQUE EXPÉRIMENTALE AIGUS
Par MM. J. COURMONT, M. DOYON et PAVIOT
(Planches III et IV.)
Nous avons entrepris l^étude des lésions anatomiques expérimentales qu*engendre chez les animaux la toxine diphtérique. Dans le présent mémoire nous nous occuperons uniquement des altérations intestinales, et plus spécialement de l'intestin grêle, observées chez le chien intoxiqué. Nous les avons déjà brièvement fait connaître dans une note à la Société de biologie*.
Tous nos chiens ont reçu la toxine diphtérique dans le système veineux, le plus souvent dans la veine jugulaire. Les doses ont varié enti*e 1*^,5 et 65 centimètres cubes de toxine, dont 1/10 de cenUtimètre cube, injecté sous la peau, tuait le cobaye en trente à trentesix heures. Jamais nous n'avons employé de cultures complètes; il ne s'agit donc que d'intoxication et nullement d'infection. Quinze autopsies servent de base à ce travail.
I. — a. La toxine du bacille de Lôffler est un violent poison vasodilatateur. Il suffit de parcourir les relations d'autopsies contenues dans les mémoires de Roux et Yersin, pour voir constamment notés ses effets congestifs. Tous les expérimentateurs sont d'accord sur ce point.
Nous avons constaté également, chez les animaux morts à la suite d'une injection de 1 centimètre cube ou 1",5 de toxine, une vive
* CouRMONT et DoYON, LésioDs intestinales dans Tintoxication diphtérique expérimentale (Soc. de biol.^ 2 février 1896).
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congestion généralisée, des hémorragies, des inferctus, des ecchymoses disséminées sur les muqueuses, dans tous les organes, et jusque dans les centres nerveux. Pendant les dernières heures de sa vie, le chien vomit quelquefois un peu de sang, le thermomètre sort ensanglanté du rectum. Mais cette congestion est généralisée à toutes les parties de l'organisme et ne montre pas de prédilection pour telle ou telle région*.
p. D n'en est pas de môme si on force les doses. A partir de l«®,5en injection intraveineuse, on peut observer, chez le chien, la grande prédominance des lésions intestinales, et notamment de l'intestin grêle, sur les altérations des autres parties du corps*.
Les chiens ayant reçu 1",5 à 2 centimètres cubes de toxine sont morts en quinze à vingt heures. Tous ont présenté une vive congestion et des plaques ecchymotiques de la muqueuse, buccale; beaucoup offraient à l'anus du sang rouge à peu près pur, pendant les dernières heures de leur vie. A l'autopsie, outre les altérations congestives et œdémateuses des différents organes (que nous étudierons ultérieurement), les intestins présentaient toujours les lésions les plus apparentes. Dans un cas, elles siégeaient indistinctement sur l'intestin grêle et le gros intestin. En général, le maximum d'intensité est nettement sur l'intestin grêle. L'estomac est moyennement congestionné, la région pylorique reste constamment pâle, l'intestin grêle, dans toute sa longueur, est tel que nous allons le décrire et la congestion décroît notablement dans le gros intestin.
On remarque déjà, avant d'ouvrir l'intestin grêle, la dilatation exagérée des vaisseaux du mésentère et de la tunique séreuse ; sur ce fond font saillie des taches rouge sombre, longitudinales : ce sont les plaques de Peyer. Après ouverture et étalage de la surface interne, on est frappé de la teinte rouge vif diffuse qu'elle présente; c'est de la congestion portée au summum d'intensité. Les plaques de Peyer ont un aspect bien spécial. Elles sont encore plus vivement congestionnées, si c'est possible, ont une couleur plus sombre, sont très saillantes et paraissent ulcérées; elles sont recouvertes de petits points exsudatifs blanchâtres. Le cœcum est surtout remarquable à ce point de vue. Dans un cas où le fond de la muqueuse était relativement peu congestionné, l'aspect général de l'intestin grêle était celui d'un intestin typhique. La muqueuse n'est pas sensiblement épaissie.
« Nous n'insistons pas, dans ce mémoire, sur la période d'incubation qui existe fatalement entre l'injection de la toxine et Tapparition des lésions congestives (voy. Soc. de biol.^ 2 février i895, et Arch. de physioî.^ i*' avril 4895).
■ MM. d'Espine et de Marignac avaient déjà signalé, chez le cobaye inoculé av$c des cultures complètes, une entérite œdémateuse du duodénum.
Arch. de phys., b* série. — VU 3î
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En somrao, avec ces doses relativement minimes, on observe déjà une prédominance marquée des lésions congestives sur Tintestin grêle; mais, sauf peut-être les points blanchâtres qui recouvrent les plaques de Peyer, rien ne semble indiquer un processus plus actif cjue la simple vaso-dilatation.
y. Il en est tout auti'ement lorsqu'on injecte au chien des doses de toxine voisines de 50 centimètres cubes (50 à 65*^). L'animal ne parait pas incommodé de Tinjection pendant les premières heures. Brusquement, vers la troisième heure, il devient triste, se couche, vomit et émet par l'anus des matières jaunâtres, pseudo-membraneuses, noyées dans un enduit gélatineux, semi-liquide, tremblotant, teinté de sang. L'état de l'animal s'aggrave rapidement et la mort survient (le plus souvent subitement) vers la cinquième heure. Les muqueuses buccales sont recouvertes de sang et présentent des taches ecchymotiques ; l'anus est souillé de sang; les conjonctives sont souvent injectées.
A l'autopsie, outre la congestion générale de tous les organes, on note l'aspect tuméfié, œdémateux de l'intestin grêle qui est très épaissi au toucher ; sa tunique séreuse peut paraître moins congestionnée que les autres viscères. A la coupe, l'épaississement de la paroi, qui est infiltrée, est très considérable. Après étalage, la surface muqueuse offre l'aspect d'une entérite membraneuse très iDtense, généraUsée à tout l'intestin grêle, respectant presque toujours le gros intestin. La région pylorique est pâle et intacte ; l'estomac est simplement congestionné.
La surface de l'intestin grêle est complètement recouverte d*un enduit épais, jaunâtre, ocreux, ayant la consistance d'une gélatine ramollie, non adhérent, s'enlevant sous forme de lambeaux membraneux tremblotants. Une partie de cet enduit, expulsé pendant la vie, avait formé les matières diarrhéiques signalées plus haut. Il est toujours plus abondant dans la seconde moitié de l'intestin grêle ; une partie du duodénum peut en être dépourvue.
Ces membranes tremblotantes enlevées, on se trouve en présence d'une muqueuse infiltrée, boursouflée, œdémateuse, quadruplée d'épaisseur, très vivement congestionnée, avec plaques ecchymotiques, recouverte d'une mince pellicule nacrée très adhérente sur laquelle se détachent des plaques de Peyer tuméfiées. Il y a quelquefois de l'ictère et une grande quantité de bile dans le duodénum.
Dans un cas nous avons obtenu les mêmes lésions sur un chien de 3^,750, mort en sept heures et demie, à la suite d'une injection peu abondante (2«%6 de toxine).
En résumé, le chien qui meurt rapidement intoxiqué avec la cul-
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ture flhréé du bacille de Loffler, offre une entérite membraneuse* de l'intestin grêle, à aspect franchement inflammatoire.
Pour nous mettre autant que possible h Tabri d'une action directe sur la muqueuse intestinale des microbes contenus dans sa cavité, nous avons institué l'expérience suivante :
On fait passer pendant trois quarts d'heure dans l'intestin d'une chienne de 15 kilogrammes, 8 à 10 litres d'eau bouillie boriquée à 40/1000*, par un entonnoir fixé dans le rectum. La plus grande partie du liquide ressort par la bouche, l'autre par le rectum. L'injection intraveineuse de 65 centimètres cubes de toxine diphtérique a lieu immédiatement après. La mort survient cinq heures plus tard et l'entérite membraneuse offerte par l'intestin grêle est identique à celle des autres chiens. C'est bien la toxine diphtérique qui est directement l'origine de ces lésions ; elle n'agit pas simplement en livrant l'intestin aux microbes qu'il renferme. L'entérite est toxique et non infectieuse.
II. — Nous avons soumis à l'examen histologique les pai'ois intestinales provenant des différentes autopsies de nos chiens.
Nous nous contenterons de décrire trois types de lésions qui nous paraissent correspondre aux degrés de l'intoxication.
1® La figure 1 de la planche III représente la coupe d'une plaque de Peyer pri^e à la fin de Tintestin grêle d*un chien mort en quinze heures, à la suite d'une injection intraveineuse de 1<^^,5 de toxine. Cet intestin était violemment congestionné, mais sans autre lésion apparente, sans exsudât.
Le desaim porte sur la limite de la plaque de Peyer dont on ne voit que deux follicules (â). La muqueuse ne présente aucune lésion cellulaire apparente. La oouche glandulaire profonde (1) offre une dilatation considérable des capiiktires. A la surface des follicules (d) la muqueuse a disparu «n grande partie ; dans la partie profonde subsistante, les capillaires injectés et dilatés deatinent les ramifications en pinceaux notées 4. Les follicules sont bourrés de cellules, sans qu'on puisse dire s*il s'agit là d'un premier degré d'inflammation; en effet ils contiennent à leur centre des extravasations sanguines interstitielles (3) qui ont modifié la structure normale, en refoulant les cellules à la périphérie.
La muscularis mucosœ est intacte.
I^ bourrelet de la plaque de Peyer (2) est également intact.
Dans toute la sous-muqueuse il est impossible de trouver des traces de diapédèse ; vers sa profondeur seulement on trouve tous les vaisseaux (5) énormément dilatés.
La musculaire est normale.
' £n été la putréfaction de riutestin grêle est tellement rapide che2 ces animaux, f tto Faulopsie est presque impossible si la mort remonte à quelques heures.
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En résumé : la lésion exclusive du premier type est la vaBO^dila^ tation poussée jusqu*à Textravasation dans les points où les capillaires sont mal soutenus, comme dans les follicules. Il n'y a pas de diapédèse.
Ce premier type répond à toutes les coupes pratiquées dans l'intestin grêle simplement congestionné des chiens ayant reçu 1***,5 à 2 centimètres cubes de la toxine que nous avons employée (voir I, p).
2*» Le second type histologique est constitué par des lésions franchement inflammatoires.
La figure 2 de la planche III représente une coupe pratiquée dans la première moitié de Tintestin grêle d'un chien mort en cinq heures et demie à la suite d'une injection intraveineuse de 53 centimètres cubes de toxine. Cette porlion de l'intestin grêle ne présentait pas d'exsudat, tandis que la seconde moitié était atteinte d'entérite membraneuse.
On remarque l'absence de tout exsudât à la surface de la muqueuse, l'intégrité de son épithélium de revêtement, dont certains points sont remarquablement conservés, offrant des cellules encore gonflées de mucus (3). Le sommet des villosités présente bien une calotte de capillaires dilatés (4), la sous-muqueuse a aussi ses vaisseaux gorgés de sang, mais en somme la vaso-dilatation est généralement moins marquée que dans le type précédent. Le processus qui prédomine dans toute l'épaisseur de la paroi intestinale est une diapédèse intense. Au centre des villosités (1), dans la couche glandulaire, où chaque espace interglandulaire est infiltré de cellules jeunes (2), et jusque entre les deux couches de la musculaire, cette diapédèse est de la dernière évidence.
En résumé, les chiens qui meurent très rapidement intoxiqués (voir I, y) peuvent présenter, à côté de lésions d'entérite membraneuse, des points de leur intestin grêle privés d'exsudat, non desquames, où prédomine la diapédèse et qui constituent un second type hislologique.
3* Le troisième type correspond aux lésions macroscopiques d'entérite membraneuse des chiens rapidement intoxiqués (voir I, y).
La figure 3 de la planche IV représente la coupe de la paroi de l'intestin grêle d'un chien mort cinq heures et demie après une injection intraveineuse de 50 centimètres cubes de toxine. Les lésions d'entérite membraneuse signalées à l'autopsie étaient des plus intenses.
Cette figure comprend la muqueuse et l'exsudat membraneux.
Les villosités ont des vaisseaux dilatés et gorgés de sang (1). La couche glandulaire présente la même vaso-dilatation à un haut degré (2). D'une façon générale la vaso-dilatation est au moins aussi intense que dans le type i et sûrement bien plus accentuée que dans le type 2, car elle se montre dans toute la hauteur des villosités. La diapédèse est modérée,
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beaucoup moins intense que dans le type 2 ; elle n'occupe guère que le sommet des villosités, respectant les espaces interglandulaires.
L*épithélium de revêtement a pour ainsi dire disparu, ou du moins il se confond avec la masse des cellules qui composent Texsudat. Parmi les tubes glandulaires, beaucoup sont à peu près vides, et ont pris comme un aspect moniliforme ; dans les parties renflées, on peut trouver encore quelques cellules déformées, à piotoplasma granuleux et noyau peu visible. Ailleurs, certains tubes sont revêtus d*un épithélium complet, mais présentant les mêmes altérations protoplasmiques.
L'exsudat membraneux, vu en place, se compose, pour sa plus grande partie, de cellules déformées, tassées, dont l'ensemble prend un aspect vague avec noyaux mal visibles. Dans cette nappe indécise, on voit, ici très espacés, là serrés les uns contre les autres, des moules glandulaires, composés de cellules cubiques, formant de longs boyaux plus ou moins festonnés (3). Ces moules glandulaires ainsi que les cellules qui forment la masse de Texsudat, sont noyés dans une substance grenue qui n'est autre, ainsi cpi'on va le voir, que du mucus. Il n'existe pas de fibrine appréciable.
Ija figure 4 représente cet exsudât à un plus fort grossissement. On y distingue, outre les détails précédemment signalés, des amas de globules rouges (4) situés à proximité du sommet des villosités.
L'examen de l'exsudat membraneux à ïétat frais montre :
!• Sa formation en grande partie, peut-être même en totalité, par une substance qui n'est pas de la fibrine, car l'acide acétique ne la gonfle pas et ne la rend pas transparente; elle est au contraire précipitée et ne se dissout pas, c'est donc de la mucine.
2*» Sa constitution cellulaire. La plupart des cellules sont rondes ou ovales avec une aire protoplasmique très visible et un noyau vigoureusement coloré. Le protoplasma offre de plus une transformation granulograisseuse intense et véritablement extraordinaire, étant donnée la rapidité du processus.
Dans cet exsudât frais, on retrouve aussi les moules glandulaires, sous forme de boyaux pleins ou munis d'une lumière étroite, formés de cellules cubiques dont le protoplasma présente le même état granulo-graisseux.
Enfin, il est aisé de rencontrer des lambeaux de muqueuse très reconnaissables, apparaissant sous forme d'un carrelage hexagonal ou pentagonal délicat.
Ce dernier fait a été constant dans l'examen des exsudats frais; mais la présence des moules glandulaires l'a été moins, une fois sur trois dans nos examens ; nous l'aurions peut-être rencontré plus souvent, car ils existent dans l'exsudat durci en place, à la surface de la coupe de l'intestin, dans deux cas où nous n'avions pas fait préalablement de dissociation fraîche.
En raison de la fragilité de l'exsudat, il convient de recueillir la pièce avec grand soin sans en toucher la surface, autrement ce fait, l'expulsion des boyaux glandulaires, échapperait. Il est très spécial à cette intoxication, nous n'en avons pu trouver l'explication histologique, ni dans les
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auteurs, ni par nous-mêmes. Fautai invoquer on œdème des espaces intertubulaires qui aurait exprimé le contenu des glandes? C*est probable, mais nous n^osons Taffirmer, d'après Texamen de nos préparations.
Eq résumé, le troisième type histologique comprend des lésions inflammatoires (congestion et diapédèse) compliquées d*un processus exsudatif uniquement cellulaire, aboutissant à la formation d'une véritable membrane non fîbrineuse. Ces cellules sont toutes atteintes de dégénérescence granulo-graisseuse extrêmement rapide.
Il va sans dire que ces trois types de lésions ne sont, dans notre esprit, que les trois stades des effets d'une même intoxication plus ou moins intense. Ils peuvent d'ailleurs se rencontrer sur un même animal.
Conclusions.
Lorsqu'on introduit dans le système circulatoire d'un chien les substances solubles fabriquées dans ses bouillons de culture par le bacille de Loffler, il se produit, avec des doses allant de 2 à 50 centimètres cubes environ, une mort rapide avec des lésions localisées à l'intestin et plus spécialement à l'intestin grêle, siège probable de l'élimination des toxines.
Ces lésions de l'intestin grêle, vont de la simple vaso-dilatation, avec ou sans diapédèse, à une véritable exsudation cellulaire constituant une entérite membraneuse. Elles sont proportionnelles à la dose injectée.
Une véritable inflammation peut donc être produite non seulement par des substances solubles introduites //; /oco, mais aussi par des toxines injectées à distance et qui viennent choisir le siège de leur action.
Rencontrée chez un diphtérique, une pareille entérite eût été mise sur le compte d'une infection secondaire intestinale ; alors qu'elle eût été simplement toxique, produite à distance par le bacille de Loffler.