RÉSUMÉ DES FAITS EXPÉRIMENTAUX
Depuis longtemps déjà rexpérimentation physiologique a mis en lumière certains faits qui trouvent ici leur application immédiate. En dépit de la richesse vasculaire extraordinaire de la moelle et des anostomoses multiples que présentent ses artères, Tischémie d'un segment médullaire a pu être réalisée, et les troubles fonctionnels correspondants bien établis. Dans ces derniers temps, les désordres anatomiques engendrés par l'ischémie prolongée de Torgane ont été étudiés avec un soin tout particulier.
Deux procédés expérimentaux ont été mis en usage à cet effet : !• la compression de T aorte abdominale; 2® la projection de fines embolies dans les artères spinales.
§ 1. — Effets de la compression de l'aorte.
On connaît la célèbre expérience de Slenson tant de fois répétée. La ligature de Taorte abdominale abolit le mouvement et la sensibilité dans la partie postérieure du corps. Si la circulation est rétablie au bout d'un certain temps, le retour des fonctions peut être complet. Schiffer * (1869) démontra plus tard que les phénomènes observés étaient en relation avec rischémie de la portion lombaire de la moelle et non avec Tarrêt de la circulation dans les parties périphériques, comme on Tavait admis jusquelà. C'est seulement dans ces dernières années que Ton eut l'idée de rechercher dans la moelle les lésions histologiques consécutives à Tanémie ainsi piH>duite. Ehrlich et Brieger2 ont été les premiers dans cette voie,
* Schiffer, Ueber die Bedeutung des Stenson'schen Versuches (Centrabl. fur d. med. Wisseûscbaft, 1869, n»' 37 et 38).
• EuBLiCH et Brieger, Ueber die Ausschaltung des Lendenmarkgrau (Zeilsch. f. klÎD. Medic, ISat, Bd VII, S. 155, Supplementheft),
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bientôt suivie par MQnger et Singer, et par Spronck '. Les résultats obtenus par ces auteurs sont assez concordants pour être exposés brièvement dans leur ensemble. En liant Faorle abdominale pendant une heure chez un lapin, on produit une paralysie pei*sistante accompagnée de paralysie des sphincters. Le plus souvent il survient, dans ces conditions, des escarres de décubitus, et Fanimal meurt. Grâce à des précautions minutieuses, Ehrlich et Briegcr sont parvenus à garder les animaux jusqu*à six semaines; Spronck, trente-deux jours. Ces auteurs ont suivi pas à pas les lésions anatomiques du côté de la moelle lombaire. Les premières en date s'observent dans la substance grise centrale ; à tel point que Ehrlich et Brieger ont pu de la sorte énucléer la substance grise, suivant leur propre expression (ausschalten). Spronck, qui a noté jour par jour les altérations des cellules motrices, a constaté qu'elles étaient entièrement détruites et réduites à des amas de granulations sans noyau dès le quatrième jour. I^a mortification des autres éléments de la substance grise suit de près. Ensuite appai*aissent des modifications dans le manteau blanc. Ehrlich et Brieger déclarent que celles-ci ne sont appréciables que dans le cours de la deuxième semaine. Ils considèrent d'ailleurs la dégénération des fibres blanches comme secondaire à la destruction de leurs centres trophiques contenus dans la colonne grise centrale. Dans cette acception on doit trouver intactes et les fibres qui ont leur centre trophique en dehors de la moelle, comme celles des cordons postérieurs, et les fibres Ipngues des cordons antéro-latéraux dont les centres d'ori-, gine sont situés au-dessus du point lésé. C'est ce qui a lieu en effet.
Sans insister davantage pour le moment sur ces intéressantes recherches, nous nous bornerons à résumer les résultats des auteurs précédents, au point de vue qui nous intéresse ici, en disant qu'ils démontrent la vulnérabilité extrême de la substance grise de la moelle, et en particulier des cellules nerveuses. Une ischémie passagère qui serait insuffisante à produire des lésions durables dans un autre organe, tel que le rein par exemple (Litten), entraîne ici des désordres irrémédiables. Il est important dé faira observer que cette destruction élective de la substance grise, n'a point lieu du fait de la distribution vasculaire dans la moelle, l'anémie, dans la compression aortique, portant également sur tous les éléments nerveux. En effet, le cours du sang est alors suspendu dans les artères spinales latérales; or, celles-ci, se divisant au niveau du trou de conjugaison pour accompagner les racines antérieures et postérieures, aboutissent aux deux départements artériels correspondants (antérieur et postéro-latéi'al).
I 2. — Effets dot omboliot oxpéiimoiitalos.
L'ischémie expérimentale de la moelle, à l'aide d*embolies capillaii^s, a été réalisée pour la premièi*e fois par Flourens ^ qui, par l'artère cru-
* Spronck, Étude expérimentale des lésions de la moelle déienmnôes par Tanémie passagère de cet organe {Archives de physiologie^ janvier 1888).
* Comptes rendus de r Académie des sciencesy 1847 et 1849.
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raie d'un chien, iïgectait, en sens contraire du sang, des substances pulvérulentes en suspension dans un liquide. Refluant jusque dans Taorte, ce liquide était ensuite projeté par Fonde sanguine et allait produire des embolies jusque dans les dernières ramifications de Tarbre artériel. Après rinjcction, Tanimal présentait une paralysie plus ou moins complè*« du train postérieur, avec anesthésie et perte de Texcitabilité réflexe. 11 est vrai de dire que cet auteur, cherchant à expliquer les phénomènes observés par les modifications apportées aux nerfs et aux muscles, méconnut complètement ici le i*ôle joué par Tanémie de la moelle. Ces expériences ont été reprises par Panum * et Vulpian 2, qui attribuèrent aux phénomènes en question leur véritable signification. Vulpian conclut que m rinterruption du cours du sang dans le renflement lombaire de la moelle y abolit immédiatement les propriétés et les fonctions de la substance grise, tout en laissant subsister pendant quelque temps encore, Texcitabilité des faisceaux blancs ». Plusieurs fois d'ailleurs il eut Toccasion de constater le ramollissement hémorragique de la substance grise centrale.
S 3. — Critique des rtoultaU fonmii par lei deux méthodet.
On voit que les résultats auxquels aboutissent les deux méthodes expérimentales que nous venons de rappeler brièvement sont assez comparables entre eux. Dans les deux cas, Tischémie produite retentit d'abord sur la substance grise centrale ; avec cette différence que, dans le second, les embolies capillaires entraînant une ischémie presque absolue, peuvent produire immédiatement des désordres anatomiques appréciables à Tœil nu; tandis que la compression de l'aorte, même maintenue pendant une heure chez un lapin, laisse le tissu médullaire dans son intégrité macroscopique (Spronck).
On a reproché, non sans raison, au procédé de Flourens sa brutalité et soa peu de précision. En outre, ainsi que nous le dirons, il ne permet point une survie assez prolongée pour que les lésions anatomiques aient le temps d'évoluer. C'est pour cela sans doute qu'il a été à peu près abandonné, et que les auteurs qui ont récemment fait des recherches sur les lésions ischémiques de la moelle ont donné la préférence à la ligature de l'aorte. Celle-ci d'ailleurs n'est pas non plus à l'abri de toute objection. Le mode opératoire généralement suivi, et qui consiste à lier en même temps l'aorte et la veine-cave inférieure sur la colonne vertébrale (Dubois-Reymond) est au moins passible, au point de vue de l'expérimentation physioogique, du reproche d'établir un obstacle à la circulation en retour.
* Panum, Experim. Beitrage zur Lehre von der Embolie {Vircbow's Archiv.f 186Î, Bd XXV).
* Vulpian, Gaseite hebd.^ ISt&l, p. 866 et 411 ; et Leçons aur les mêladiea du système nerveux^ 1879, p. KM.
ArCB. de PHT8., 5* SÉRIE. — VU. 6
Quant à décider lequel de ces deux procédés expérimentaux se rapproche le plus des conditions ordinaires de la pathologie humaine en Tespèce, il est permis de douter que ce soit la ligature aortique. Les observations d*obtitération aortique chez Thomme se comptent; tandis qu'on peut se demander si les embolies infectieuses n'ont pas en pathologie médullaire un rôle plus grand qu'on ne l'avait soupçonné jusqu'ici. P. Marie n'est-il pas enclin à admettre semblable pathogénie pour la poUomyélite antérieure de l'enfance, par exemple?
Quoi qu'il en soit, l'étude des lésions anatomiques produites par les embolies expérimentales dans les artères de la moelle nous a paru intéressante h poursuivre plus loin qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. En introduisant une modification légère à la méthode classique, et grâce à l'emploi de l'antisepsie, nous avons pu conserver les animaux plus longtemps qu'on n'y avait encore réussi. Les différentes tentatives que nous avons faites dans ce sens sont l'objet principal de cette note.
RESULTATS DBS EXPilUENGES PERSONNELLES.
Nos recherches personnelles ont été poursuivies dans le laboratoire de M. François-Fi*anck qui a bien voulu nous aider de ses précieux conseils ^ Nous avons choisi comme animal d'expérience le chien ; et BOUS nous sommes servis conune substance embolisante de poudre de lycopode en suspension dans du sérum artificiel auquel nous ajoutons une petite quantité de gomme arabique en solution. La matière pulvérulente mise en suspension dans le liquide par agitation, y est maintenue de la sorte pendant un certain temps.
En pratiquant ropéi*ation suivant la méthode classique, nous avons pu constater exactement les phénomènes consécutifs signalés par les auteurs.
L'artère fémorale, mise à nu et isolée, est soulevée par un fil glissé au-dessous d'elle. Avec de fins ciseaux, on pratique une boutonnière étroite par laquelle on inti*oduit, de bas en haut, une sonde, soit en métal, soit en gomme, du même diamètre que Tartère (procède de Panum). Cette sonde est poussée rapidement vers le cœur, jusqu'à ce que son extrémité supérieure corresponde approximativement à la hauteur de Tombîtic. A ce moment, le sang artériel remplit la sonde et s'échappe en abondance par le pavillon, s'il est ouvert. On y adapte la canule d^me seringue, au préalable remplie du liquide à injecter et que l'on a soin d'agiter deux ou trois fois au moment même. Le sang reflue dans la
* J'adresse aussi tous mes remeroiements i mon ami Hallion pour son obligeant concours.
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seringtie et se mélange au liquide qu'elle contient. Mais on presse aussitôt avec force sur le piston, et tout le contenu de la seringue est ainsi évacué dans Taorte à travers la sonde. Gelle--ci retirée rapidement , Tartère est liée ensuite.
A peine Tinjection a-t-elle pénétré dans Taorte, il se produit une contraction tétanique en extension des membres postérieurs et Tanimal pousse des cris , s'il n'est pas anesthésié. Quelques secondes plus tard , les pattes sont inertes, insensibles aux excitations les plus fortes, les réflexes abolis, ainsi que les mouvements et la sensibilité de la queue.
L'animal détaché et mis à terre, on constate la paralysie absolue du train postérieur ; le chien se tratne péniblement sur le sol à l'aide des pattes antérieures.
Telle est l'expérience classique ; on peut la répéter aisément en quelques minutes, avec des résultats constants. La seule petite difficulté qu'elle comporte consiste à éviter la production do caillots sanguins, capables d*oblitérer la canule de la seringue au moment où le sang reflue. On y parvient facilement en exécutant vite ce temps de l'opération.
Disons tout de suite que, pratiquée de la sorte, elle est incompatible avec la survie un peu prolongée des animaux, ainsi que Vulpian l'avait reconnu. Ceux-ci ne tardent pas, en effet, à présenter, au bout de quelques heures, des vomissements noirâtres ou sanglants, ou bien ils perdent du sang en abondance par le rectum ; ils ont de Thématurie. Les extrémités inférieures sont tuméflées, œdématiées, et ne tarderaient à se gangrener si l'animal survivait. Au bout de vingt-quatre, quarante-huit heures au plus, ils succombent 1. L'autopsie rend d'ailleurs compte de ces accidents sungoutés en montrant la présence d'infarctus multiples dans les viscères abdominaux. L'intestin présente à sa surface des plaques ecchymotiques ou noirâtres , parfois d'une grande étendue , au niveau desquelles la muqueuse est déjà en voie de mortification. Pareille lésion s'observe parfois dans Testomac. Le tube digestif est rempli de sang ou de mucus noirâtre. Les reins tuméfiés sont d'un rouge foncé et présentent à la coupe des infarctus hémorragiques. Mêmes altérations dans les uretères et la vessie qui contient généralement du sang. Quant à la moelle, dans les cas extrêmes, toute sa portion lombaire est réduite à une bouillie sanglante ; il existe des ecchymoses sous-méningées et le liquide céphalorachidien est teinté de sang. D'autres fois, au contraire, les lésions sont extrêmement légères, réduites à un piqueté hémorragique de la substance grise, ou même tout à fait nulles macroscopiquement en dépit des phénomènes paraplégiques observés. Vulpian , en pareil cas , n*hésitait pas à rapporter ceux-ci à l'anémie du tissu médullaire, et de fait, au microscope, on peut constater la pénétration de la poudre de lycopode dans les artères spinales.
n résulte clairement de ces différentes constatations : l"" que la mort, dans l'expérience précédente, est la conséquence, non pas de
* Valpian donne comme limites extrêmes 90 à 90 heures de survie.
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la lésion médullaire produite, mais des embolies viscérales, en particulier de celles du tube digestif et de Tappareil urinaire.
2* Que la méthode, telle qu*elle vient d'être exposée, ne permet nullement de prévoir l'intensité des lésions que l'on va produire du côté de la moelle : et cela surtout parce qu'on ne peut connaître la proportion de substance pulvérulente qui est projetée dans les artères rénales et mésentériques et dans les branches terminales de l'aorte. Aussi, en opérant dans les mêmes conditions, obtient-on tantôt une destruction presque complète de la moelle lombaire, tantôt produiton insuffisamment l'ischémie cherchée, ce dont on est averti d'ailleurs par l'absence de paralysie consécutive.
Telles sont les raisons qui nous ont conduit à modifier de la façon suivante le procédé classique. Nous établissons une double ligature ou, plus simplement, une double compression de l'aorte lombaire, ayant pour but de s'opposer au passage des embolies dans les artères du rein et du tube digestif.
Voici comment l'opération est conduite.
Après avoir rasé et aseptisé les régions épigastrique et abdominale antérieure, on pratique une incision longue d*une dizaine de centimètres sur la ligne blanche. Le péritoine ouvert, on va à la recherche de Taorte vers la colonne vertébrale, et Ton détermine le niveau d'origine des artères rénales, très faciles à reconnaître sans le secours des yeux.
C'est exactement au-dessous de ce point que devra porter la compression supérieure (ffg. 1). En effondrant le péritoine à cet endroit, on parvient aisément à saisir Faorte entre le pouce et Tindex et à assurer une suspension absolue du cours du sang (1" temps).
C'est à ce moment que la sonde est introduite par un aide de bas en haut, dans Tarière fémorale, suivant le pro-
Fig. 1. — Schéma destiné à montrer comment, à Taido de la double
compression aortique (G CO, on cédé ordinaire. Son extrémité supérieure évite que les embolies prennent ^^jg^t butter contre les doigts qui comla voie des artères viscérales de * i* ^ rv * * • • n
priment laorte. On est certam quelle
Taorte (R, rénales; Sp., spermatiques; Mi, mésentérique inférieure qui, chez le ohieo, naît très bas), tout en laissant libre Taccès des artères spinales par les lombaires 7', i*, i*.
n'atteint pas le niveau d'émergence des artères rénales (2^ temps).
La compi*ession inférieure est établie de la même manière que la première, et a peu de distance, de telle façon qu'elle
s'exerce autant que possible au-dessus de l'origine des spermatiques et
surtout de la mésentérique inférieure (3« temps).
LÉSIONS MEDULLAIRES d'oRIGINE VASGULAIHE. 85
On peut injecter facilement alors le liquide tenant en suspension la poudre de lycopode ; car il n'y a pas reflux de sang dans la sonde. L*iigection est, en quelque sorte, déposée dans le segment aortique intercepté entre les deux compressions (4' temps). L'effet produit sera d'ailleurs en proportion de la quantité de substance pulvérulente employée : 2 à 3 centimètres cubes de liquide légèrement trouble après agitation, suffisent généralement à produire une lésion importante.
On cesse à ce moment la compression supérieure. La poussée sanguine chasse le liquide à travers les artères lombaires (5* temps) qui représentent la seule voie libre. On peut alors cesser la compression inférieure après quelques secondes. L'artère fémorale est liée ; les plaies suturées et fermées au collodion.
Nous avons pratiqué rexpérience jusqu'ici sur une douzaine de chiens» en observant les mêmes résultats immédiats que par le procédé classique. L'opération a été faite aseptiquement, et le liquide iiyecté stérilisé par Tébullition prolongée. Dans aucun cas il ne s*est produit de péritonite. Nous avons simplement constaté, au bout de plusieurs jours, à Tautopsie, Texistence d'une large ecchymose au niveau du traumatisme subi par le péritoine au devant de l'aorte. Quant à la compression aortique, elle n'a été maintenue que quelques minutes (4 à 5 maximum) ; et l'on ne saurait lui reconnaître aucune participation dans les lésions médullaires consécutives. Nous en avons fait d'ailleurs la preuve en maintenant chez le chien la ligature de l'aorte pendant une grande demi-heure, sans constater aucun phénomène morbide à la suite. Ainsi donc la modification que nous apportons au procédé expérimental en question, ne saurait en troubler les résultats.
£llle a par contre l'avantage de permettre une observation plus prolongée des animaux ; car nous avons obtenu des survies d'une seaiaine, trois semaines dans un cas ; et cela tout en produisant de graves désordres anatomiques dans la moelle. Aussi avons-nous la certitude de parvenir, en poursuivant ces recherches, à ne produire que des lésions restreintes et compatibles avec une survie beaucoup plus longue encore, sinon définitive, à la condition de nUnjecter que de très petites quantités de matière pulvérulente.
Dans tous les cas, Tautopsie nous a montré l'intégrité des reins et de l'intestin grêle. Le gros intestin semble plus difficile à préserver des embolies, ainsi que la vessie et les uretères, sans doute par ce que la compression inférieure est parfois imparfaite à cause de la présence de la sonde dans l'aorte. Telle a été certainement dans plusieurs cas la cause de la mort.
Nous nous proposons, dans une publication ultérieure, d'étudier en détail les lésions ainsi produites, au point de vue de leur topo-
graphie, de leur évolution, la présente note ayant seulement pour but de montrer le parti que Ton peut tirer ici de la méthode des embolies expérimentales. Nous nous contenterons donc de prendre à témoins les altérations qu'il nous a été donné de constater dans la moelle d'un chien ayant survécu sept jours à une semblable
Fîg. t. — Coupe transversale da renflement lombaire vue à un faible grossissement. (Chien ayant survécu 7 jours à Texpérience.)
BB', foyers de ramollissement hémorragique de la substance grise; en B, on aperçoit au centre du foyer des capillaires dont la lumière est occupée par des grains de lycopode; A A', large zone du cordon antéro- latéral au niveau de laquelle les flbres nerveuses montrent une dégénérescence simple (dessin d*après une préparation colorée au picro-carmin).
expérience, avec une paraplégie accompagnée d'anesthésie du train postérieur, de paralysie des sphincters, et qui a succombé à une hémorragie du gros intestin, sans avoir présenté de complications infectieuses.
A Fœil nuy la moelle lombaire est le siège d'un ramollissement rouge central très manifeste, qui occupe en hauteur tout le renfle-
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ment, offrant son maximum au niveau de la partie moyenne. Le$ cordons blancs paraissent intacts, sauf dans la région où le ramollissement prédomine : ils offrent une teinte rosée au voisinage de la substance grise. On ne constate aucune altération méningée ; il n*y a pas d'hémorragie dans le canal rachidien.
Au microscope j la substance grise montre plusieurs foyers hémorragiques importants qui empiètent surtout sur la partie gauche. Le sang est épanché en plein tissu nerveux ou remplit la gaine lymphatique des vaisseaux. L'hémorragie est abondante, surtout au voisinage du canal de Tépendyme. Au centre de la plupart des foyers, on voit un vaisseau oblitéré, dont la lumière est occupée par
Fig. 3. — Coupe d*un vaisseau capillaire do la substance grise au niveau du renflement lombaire, (fort grossissement.) La lumière du vaisseau est complètement obstruée par les grains de lycopode; sa paroi présente une vive réaction inflammatoire.
des grains de lycopode (%. 2, BB'). Les vaisseaux capillaires de la substance grise présentent des modifications irritatives manifestes : leur paroi est fortement épaissie et chargée de noyaux. Les cellules nerveuses sont en partie détruites par le ramollissement hémorragique ; mais celles qui sont en dehors des foyers paraissent bien conservées.
Les grains de lycopode sont très reconnaissables à la netteté de leur double contour, à leur forme triangulaire aux angles arrondis, à l'existence des fines granulations réfringentes qu'ils contiennent, enfin, à la présence des lignes d'intersection de leurs faces, qui apparaissent sous la forme d'une étoile à trois branches, lorsqu'on fait varier la vis micrométrique {ïig. S), Point n'est besoin d'aucun artifice de coloration pour les mettre en évidence. Ces détails sont surtout bien apparents sur les préparations montées dans la glycérine* On les rencontre presque exclusivement dans les vaisseaux de
la substance grise, c'est-à-dire dans les ramifications de F artère spinale antérieure. Us paraissent tous refoulés dans les vaisseaux de petit calibre, et n'occupent pas les artères importantes. L'artère sulco-commissurale en contient cependant quelques-uns. On en ti^ouve surtout dans les artérioles para-épendymaires et dans les capillaires de la corne antérieure. Les vaisseaux qui les renferment montrent des lésions irritatives de leurs parois ; et ces modifications se rencontrent même loin de leur présence sur la plupart des capillaires et des artérioles (fiff 4, AA'). A peine en voilron quelques-uns par-ci par-là dans le territoire des artères postéro-latérales.
t /(AfiAlÂNSitl
Fig. 4. — Région du canal do l'épendyme.
En A et A', artérioles para-épend^rmaires présentant une diminution de calibre considérable, par hypertrophie concentrique des tuniques, sans granulations do lycopode visibles sur la coupe.
La substance blanche ne présente au contraire ni hémorragies, ni foyers de ramollissement véritables ; mais on y constate une dégénération simple des tubes nerveux (gros cylindre-axes, gaines vides, corps granuleux), manifestement prédominante dans toute la partie limitrophe de la substance grise, sans autre apparence de systématisation d'ailleui's {iîg. 2, AA').
En résumé, les altérations constatées dans le cas que nous avons pris pour exemple sont les suivantes : destruction partielle de la substance grise par de nombreux foyers hémorragiques — oblitérations multiples des artérioles et des capillaires tant par les embolies mécaniques que par les modifications vasculaires évoluant pour leur propre compte — dégénération simple en apparence dans les faisceaux blancs.
Il est à noter que nous avons produit ici intentionnellement une
LÉSIONS MEDULLAIRES d'oRIGINB VASCULAIRE. 89
lésion intense ; car Tanimal avait reçu environ 5 centimètres cubes de liquide dans les artères lombaires. Fait intéressant, la voie suivie par les embolies artérielles parait être surtout celle du système spinal antérieur. Le système postéro-latéral est néanmoins tributaire des artères spinales latérales chez le chien comme chez l'homme, ainsi que le démontrent les injections vasculaires cadavériques. Hais ici, sans doute, les anastomoses et les divisions multiples des artérioles superficielles offrent une voie moins directe et moins facile aux embolies.
Les résultats généraux de l'examen histologique ont d'ailleurs été analogues dans tous les cas où l'expérience a été conduite de même.
Conclusions. — 1* La méthode des embolies expérimentales mérite d'être appliquée à l'étude des lésions ischémiques de la moelle.
2* Pour conserver les animaux un temps suffisant à l'évolution des lésions ainsi produites, il est absolument nécessaire de les préserver des embolies du tube digestif et de l'appareil urinaire, qui sont la cause principale de la mort dans le procédé ordinaire. Nous proposons à cet effet la modification à la technique indiquée plus haut.
8* L'emploi de la poudre de lycopode peut être conservé dans ce but, car elle pénètre jusqu'aux plus fins capillaires, et elle est facile à reconnaître au microscope, même après plusieurs jours.
4® Les lésions x^onstamment produites consistent dans l'oblitération des capillaires de la substance grise avec ramollissement hémorragique consécutif. Au bout de plusieurs jours, on peut constater des modifications irritatives dans les capillaires embolisés, et des lésions de dégénérescence simple dans les fibres de la substance blanche.
SUR LES RÉFLEXES VASO-MOTEURS BULBO-MÉDULLAIRES DANS QUELQUES MALADIES NERVEUSES
(hystérie, syringomyélib, etc.) Par MM. U HALLION et CH. COMTE
Travail des laboratoires de Charcot (Salpêtrière) et de M. François-Franck (École des Hautes-Études).
Dans un précédent mémoires nous avons publié les principaux résultats auxquels nous avaient conduits nos « recherches sur la circulation capillaire, chez l'homme, à l'aide d'un nouvel appareil pléthysmographique ». Sauf une courte mention de l'état des réflexes vasculaires chez les hystériques, nous nous étions bornés à l'étude de la circulation périphérique chez les siigets sains. Nous voulons indiquer aujourd'hui quelques faits recueillis sur des malades, concernant les phénomènes vaso-moteurs qui se manifestent dans les extrémités, et plus spécialement dans les extrémités supérieures.
U y a trois ans, Tun de nous, alors interne du regretté professeur Charcot, avait commencé des recherches dans cette direction ; il se contentait, la plupart du temps, d'un procédé volumétrique lui permettant de constater de visu les phénomènes vaso-moteurs se produisant dans la main ou dans un seul doigt. Grâce à l'emploi des appareils spéciaux auxquels nous avons fait allusion dans l'article cité tout à l'heure, nous avons pu contrôler les résultats obtenus, nous assurer de la réalité des faits observés et noter quelques détails nouveaux*.
• Archives do physiologie^ avril 1894.
* Nous remercions M. Brissaud, professeur suppléant de la clinique des maladies nerveuses, et notre ami Souques, chef de clinique, de Tobligeanûe avec laquelle ils ont mis des malades à notre disposition.