PROTÉIQUES ET LES MATIÈRES GRASSES
Les recherches qui seront exposées dans les pages quisuivent m'ont fait voir que la sécrétion hépato-pancréatique seule, parmi les sécrétions digestives des Céphalopodes, peut digérer les matières protéiques. Mais on a avancé que la salive de ces animaux avait un rôle particulier dans cette digestion. Je dirai donc tout d’abord quelques mots des observations que j'ai faites sur les glandes salivaires, observations qui se sont trouvées en contradiction avec celles de M. Jousset de Bellesme sur 12 même sujet. L'étude de l’action digestive des glandes salivaires étant ainsi terminée, tout ce qui sera exposé ultérieurement se rapportera à la sécrétion du foie.
Le physiologiste que je viens de citer a examiné séparément l’action des glandes salivaires supérieures et celle des glandes salivaires inférieures du poulpe sur les muscles du crabe et sur les albuminoïdes !.
D’après lui, la sécrétion des premières de ces glandes est inerte à l'égard de ces matières alimentaires, et, comme elles n’ont pas le pouvoir de saccharifier l'amidon, il en conclut que cette sécrétion est destinée seulement à la mastication et à la déglutition. Les observations que j'ai faites sur ces glandes m'ont conduit à la même conclusion.
‘ Jousser DE BEeLLEsMr, Comples rendus de l’Académie des sciences, t. LXXX VIII, 1879, p. 428.
Quant aux glandes salivaires inférieures, elles fourniraient, d’après le même physiologiste, un liquide doué d’une seule propriété digestive : celle d'effectuer la dissociation des faisceaux primitifs musculaires du crabe. « Le sarcolemme lui-même et les tendons paraissent se dissoudre ; mais la fibre musculaire n’est jamais attaquée. »
En se reportant sur ce qui a été fait sur la digestion de la fibre musculaire, on trouve que le suc gastrique des animaux supérieurs ! décompose le faisceau en disques superposés, tronçonne par conséquent la fibre en large, tandis que par le suc pancréatique* le faisceau est tout d’abord décomposé en fibrilles par suite de la dissolution de là substance interfibrillaire.
La propriété que M. Jousset attribue à la salive des glandes inférieures du poulpe serait donc jusqu’à un certain point comparable à la propriété du suc pancréatique des animaux supérieurs.
J'ai cru devoir reprendre cette expérience, d'autant plus que, d'après certains auteurs et dans certains cas, cette dissociation du faisceau primitif en fibrilles pourrait bien n’être qu'un phénomène spontané, peut-être de diffusion. Ainsi Plateau a remarqué” que des muscles thoraciques de la mouche domestique, placés dans l’eau distillée, sont dissociés en fibrilles au bout de vingt-quatre heures.
Les glandes salivaires inférieures d’un poulpe en digestion ayant été découpées en petits morceaux et triturées avec un peu d’eau distillée, on jette le tout sur une toile. Le liquide filtré est légèrement acide au tournesol. On en met 1 centimètre cube environ dans un verre de montre, et on ajoute quelques petits fragments de
muscle de la pince d’un Carcinus Mænas.
1 RANVIER, Trailé technique d’histologie, p. 475. — DucLAUX, Sur la digestion gas= trique (Répertoire de pharmacie, 1882, t. X, p.167).
2 DucLaux, Sur la digestion pancréatique (Répertoire de pharmacie, 1889, t. X, p. 208).
3 PLATEAU, Digestion des Aranvides dipneumones, p. 108, et Note sur les phénomènes de la digestion chez la blatte américaine, p. 20.
On met dans un deuxième verre de montre 4 centimètre cube d'eau distillée et quelques fragments des mêmes muscles. On met les deux verres de montre sous une cloche, afin qu'il n’y ait pas évaporation et dessiccation du liquide. Dix-huit heures après, on examine à la loupe, puis au microscope.
. Les faisceaux se séparent dans les deux essais avec une grande facilité sous l’action d’une aiguille ; mais on ne voit pas les fibrilles du faisceau dissociées. Si l’on attend plus longtemps (quarante-huit heures), la désagrégation est beaucoup plus avancée ; mais il n’y a pas de différence apparente sous ce rapport entre les deux essais. La même désagrégation se produit encore dans de l'eau distillée à 1 pour 1000 d'acide chlorhydrique. Dans l’eau de mer, elle est moins accentuée.
Il est vraisemblable que ce qui se passe là est dû à un commencement de putréfaction, et je ne pense pas qu'on se trouve en présence d’un phénomène digestif. La putréfaction ressemble d’ailleurs tout d'abord à la digestion pancréatique, pour cette excellente raison que les microbes qui en sont la cause sécrètent une zymase analogue sinon identique à la zymase des albuminoïdes que renferme le suc pancréatique.
J'ai examiné par comparaison l’action de la pepsine et celle d'un extrait de pancréas de lapin sur les mêmes muscles; cette action est rapide et fournit toujours en dernier lieu une sorte de liquide trouble, dans lequel il est impossible de retrouver aucun des éléments du muscle.
Je crois donc, avec Frédéricq et Krukenberg, que la salive des Céphalopodes n'exerce aucune action sur les matières protéiques.
J'ai fait avec cette salive un autre essai. J'ai ajouté le liquide obtenu par macération de deux glandes inférieures de poulpe dans l’eau à du lait frais. Ce lait s'est coagulé au bout d’une heure et demie, tandis que le même lait non additionné de salive s’est coagulé
seulement huit heures après.
Le liquide salivaire est acide, comme je l'ai dit, et il est possible que l'acidité seule, et non un ferment particulier, soit la cause déterminante de la coagulation.
J'ai recherché enfin si les glandes salivaires de la seiche renferment de la mucine. Pour cela, j'ai suivi d’abord le procédé d’Eichwald ". Les glandes ayant été écrasées avec du sable furent mélangées avec 3 ou 4 volumes d’eau distillée, et portées à l’ébullition pendant quelques minutes.
La matière ayant été jetée sur un filtre, le liquide filtré fut additionné d'acide acétique. Il ne se produisit qu’un trouble très léger. La mucine étant, comme on sait, précipitée par l'acide acétique, il suit de là que ces glandes ne doivent renfermer que des traces de mucine.
J'ai repris cette recherche par une autre méthode reposant sur la solubilité de la mucine dans l’eau de chaux et sur la précipitation de la solution calcique par l'acide acétique. Les deux glandes salivaires de la seiche furent écrasées, puis épuisées par l’eau de chaux. Le liquide filtré, partagé en deux portions, n'a donné de précipité par l'acide acétique ni à froid ni à chaud. La salive de la seiche ne: renferme donc pas de mucine.
Au contraire, l'acide azotique a donné naissance à un précipité blanc floconneux qui se redissout dans un excès de cet acide, comme dans un excès d’eau. Cet essai incomplet paraît donc démontrer que la salive renferme quelque chose d’analogue à l'albumine ordi-
naire ?.
I. Recherche de la trypsine dans la sécrétion hépatique des C'éphalopodes.
— Krukenberg et Frédéricq * ont constaté que la macération aqueuse
1 Ann. d. Chem. u. Pharmac., CXXXIV, 177.
2 On sait qu'Obolensky a retiré de la mucine de la glande sous-maxillaire du bœuf (Chimie physiologique de Gorup-Besanez, t. I, p. 185, traduction française de Schlagdenhauften).
3 KRUKENBERG, Vergleichend physiologische Beiträge zur Kenntniss der Verdauungs-
LA DIGESTION CHEZ LES CÉPHALOPODES, 17 du tissu hépatique du poulpe digère la fibrine en solution acide et en solution alcaline. Je ne m’occuperai tout d’abord que de l’action de cette macération sans addition de réactif, ou seulement après addition d’alcali, me réservant de traiter à part de la digestion effectuée par elle dans un milieu acidulé artificiellement.
Ce que je veux examiner en premier lieu, c’est si la digestion ordinaire des Céphalopodes par l'intermédiaire de la sécrétion hépatique — digestion qui se passe, comme je le démontrerai dans un chapitre spécial, tout entière dans l'estomac — doit être comparée à la digestion gastrique ou à la digestion pancréatique des animaux supérieurs. La question à d’autant plus d'importance que, comme on le verra plus loin, l'estomac est la seule partie du canal intestinal dans laquelle se fait une digestion chimique.
Plateau est le premier physiologiste qui ait supposéqu'une digestion complète pouvait se concevoir en l'absence de toute action gastrique proprement dite, «en accordant plus de prépondérance aux sécrétions pancréatique et intestinale ! », et il conclut des recherches qu'il a faites dans cette direction que, chez les animaux observés par lui, le phénomène chimique de la digestion — si l’on veut faire un rapprochement avec ce qui se passe chez les animaux supérieurs — doit être comparé à la digestion pancréatique et non à la digestion gastrique. |
C'est à peu près la même opinion qu’on trouve exprimée par Hoppe-Seyler, relativement à la digestion chez l'écrevisse ?. Depuis ors, les observations qui ont été faites par différents auteurs n’ont
fait que justifier cette supposition®, et il semble qu’une digestion
vorgänge (Unters. a. d. physiol. Inst. d'Univ. Heidelberg., t. II, 1878, p. 1). — FRÉ- DÉRICQ, Sur l'organisation et la physiologie du Poulpe. Tirage à part, p. 54.
l PLATEAU, Recherches sur les phénomènes de la digestion chez les Aranéides dipneumones, p. 117, 1877. — Mémoire sur la digestion chez les insectes, p. 103, 1874.
? Hoppe-SeyLer, Ueber Unterschiede im chemischen Bau und der Verdauungs hôherer und niederer Thiere (Archiv. für die gesammte Physiologie, t. XIV, 1877, p. 395).
3 RicHeT, Du suc gastrique, p. 83.
unique, qui serait analogue à la digestion paie césiliqie des animaux supérieurs, doive être acceptée pour beaucoup d’invertébrés.
Pour distinguer la digestion pancréatique de la digestion gastrique — c'est-à-dire la #rypsine (mot qui a été créé par Kühne pour désigner le ferment du suc pancréatique qui digère les matières protéiques), de la pepsine, il semble que l’on peut seulement s'appuyer sur les trois propositions suivantes qui résument les travaux faits sur ce sujet :
1° Les deux ferments digèrent également bien certaines matières albuminoïdes, la fibrine par exemple, mais l’apparence que prennent successivement ces matières est différente avec chacun des deux ferments ;
2° Les produits de la digestion d’une même matière albuminoïde diffèrent avec le ferment ;
3° Certaines matières albuminoïdes qui sont digérées par un des ferments ne sont pas digérées, ou ne le sont qu'imparfaitement par l’autre, et réciproquement.
Lorsqu'on traite de la fibrine crue par du suc gastrique naturel ou artificiel, la fibrine se gonfle, devient transparente, puis se dissout presque entièrement en formant un liquide opalescent. Au contraire, avec le suc pancréatique, la fibrine ne se gonfle pas; mais au bout d’un temps plus ou moins long, suivant la proportion de ferment actif présent dans le liquide, elle se dissout comme avec le suc gastrique.
J'ai fait dissoudre 20 centigrammes environ d'extrait de foie de poulpe, obtenu d’après le procédé indiqué à la page 21, dans 20 cenüimètres cubes d’eau. J'ai ajouté à la solution quelques flocons de: fibrine fraiche de moüton, et j'ai abandonné à la température du laboratoire. |
Après sept à huit heures, la fibrine était dissoute ; elle ne s'était pas gonflée préalablement.
La pepsine, comme on sait, lorsqu'elle est placée dans des condi-
tions analogues (en milieu neutre) n’exerce aucune action sur la fibrine.
On a étudié avec soin dans ces dernières années les produits successifs que fournissent les deux digestions gastrique et pancréatique de la fibrine, avec l'espoir de trouver dans cette étude une caractéristique nette de chacune des deux digestions.
Dans la digestion gastrique, la fibrine est tout d’abord changée en un Corps analogue à la syntonine, qui est en solution grâce à une petite quantité d'acide HCI et qui jouit des propriétés suivantes : a, elle n’est pas précipitée de cette solution acide par l'ébullition ; b, elle est précipitée entièrement de cette solution à froid par neutralisation exacte ; ec, ce précipité n’est soluble ni dans l’eau, ni dans de l'eau tenant en dissolution du chlorure de sodium.
C'est là la première phase de la digestion gastrique ; mais cette syntonine pepsique se convertit bientôt en véritables peptones, qui ne précipitent plus par neutralisation, ni par addition de ferrocyanure de potassium additionné d'acide acétique, ni par addition d'acide azotique. Toutefois la formation des vraies peptones serait précédée par la formation de propeptones (Schmidt Mülheim), dénomination sous laquelle il faut comprendre tous les produits intermédiaires entre la syntonine ct les peptones vraies. Ces propeptones ont, entre autres propriétés, celle de précipiter par addition de chlorure de sodium au liquide acidulé par HCI (après enlèvement de la syntonine).
En résumé, les phases principales de la digestion gastrique sont indiquées par la formation successive des produits suivants : syntonine, propeptone, peptones vraies.
Dans la digestion pancréatique, la fibrine est transformée en premier lieu en une substance analogue à la globuline, substance insoluble dans l’eau, soluble dans le chlorure de sodium étendu ainsi que dans l’eau alcalinisée, mais dont la solution est coagulable
par la chaleur, On pensait que les produits formés dans la suite
du processus trypsique sont différents de ceux de la digestion gastrique; mais les travaux récents d'Otto‘! ont fait voir que, comme pour la digestion gastrique, on trouve dans la fibrine en digestion pancréatique successivement de la propeptone et des peptones.
Jusqu'à ce troisième terme (peptone), la différence entre les deux digestions porte done seulement sur le premier terme.
En conséquence, j'ai étudié l’action digestive de l'extrait du foie de poulpe de la façon suivante : dans de l’eau renfermant en dissolution 20 centigrammes d'extrait pour 20 centimètres cubes d’eau, j'ai ajouté quelques flocons de fibrine de mouton. J'ai maintenu à 30 degrés pendant vingt-quatre heures. Le liquide ne renfermait plus alors que quelques débris. Il est filtré, puis porté à l’ébullition. Il ne se fait pas de précipité. L’addition de lessive de soude, puis de 2 ou 3 gouttes d'une solution étendue de sulfate de cuivre, donne la coloration rouge caractéristique des peptones. Cette expérience indique que la fibrine a été peptonisée, mais elle ne dit rien sur les phases de la peptonisation. Pour apprécier ces phases, j'ai eu recours à l’expérience recommandée par Laudur-Brunton *.
Des flocons de fibrine, après avoir été soumis à l’ébullition dans l’eau, furent portés dans une solution d'extrait de foie de poulpe (20 centigrammes pour 20 centimètres cubes d’eau) exposée à la température de 40 degrés. Au bout d’une heure et demie de digestion, les morceaux de fibrine plus ou moins corrodés furent retirés, lavés à l'eau distillée, puis triturés avec de l’eau renfermant
10 pour 100 de chlorure de sodium, après quoi jetés sur un filtre.
1 Beiträge zur kenniniss der Umwandlung von Eiweisstoffen durch Pancreas ferment (Zeitsch. f. physiolog. Chemie, t. VIII, p. 129, 1884).
2 C’est bien là une différence entre les deux digestions, mais non une différence entre les deux ferments. Le traitement de la fibrine par l’acide chlorhydrique seul fournit, plus lentement il est vrai qu’en présence de la pepsine, le même produit qui se forme d’abord dans la digestion pepsique : la syntonine. Voir Des caractères qui peuvent servir à distinguer la pepsine de la trypsine, par Em. Bourquelot (Journ. de pharm. ei de chim., 5e série, t. X, p. 177, 1834).
3 Manuel du laboratoire de physiologie de Burdon-Sanderson, p, 52h. Traduction de Moquin-Tandon.
LA DIGESTION CHEZ LES CÉPHALOPODES. 21 Le liquide filtré a donné un léger précipité par l'acide azotique. I a également précipité à l’ébullition. Il suit de là que la solution de chlorure de sodium avait dissous de la matière albuminoïde, et, comme cette matière s’est précipitée à l'ébullition, il est hors de doute qu'elle n’est autre chose que la globuline. La première phase de la digestion par l'extrait de foie de poulpe — sans addition de réactif — est donc analogue à la première phase de la digestion par le suc pancréatique des animaux supérieurs.
Ce dernier ayant à la fois la propriété d'effectuer la digestion de la fibrine en solution neutre et celle de la déterminer en solution alcaline, j'ai également essayé l’action de l'extrait de foie de poulpe sur la fibrine dans un milieu alcalinisé artificiellement (renfermant une proportion de carbonate de soude correspondant à 2 pour 1900 d'acide chlorhydrique).
La dissolution de la fibrine s’est faite de la même manière que sans addition d'’alcali. Au bout de douze heures, la température étant de 30 degrés, il reste à peine quelques débris de matière. Les globulines étant solubles dans l’eau alcalinisée ‘, on comprend que, dans une digestion (non trop avancée), la globuline provenant de la digestion de la fibrine sera en dissolution dans le liquide, si les conditions de milieu sont celles ci-dessus, c’est-à-dire si le milieu est alcalin, On comprend également qu’en neutralisant avec de l'acide chlorhydrique, cette matière albuminoïde ne doit pas précipiter, du moins si elle n’est pas en trop grande proportion, puisqu'on fait du chlorure de sodium et que, comme je l’ai dit, les globulines sont solubles dans la solution de ce sel?.
Le liquide de digestion ci-dessus est filtré : liquide A, puis neutralisé. Il trouble à peine ; il ne renferme donc pas de syntonine. Il est filtré de nouveau : liquide B. Une partie de B est portée à l’ébul-
lition : il se fait un précipité manifeste. Une autre est additionnée
1 Wurrz, Trailé de Chimie biologique, p. 99.
? Voir, pour les conditions de solubilité de la globuline dans différentes solutions, Würtz, ouvrage ci-dessus, p. 99.
d'acide azotique : précipité. Il y à donc eu dans cet essai, comme dans l'essai avec l'extrait de foie en liqueur neutre, formation de globuline, et la digestion qu'on obtient en liqueur alcaline est identique avec la digestion pancréatique des animaux supérieurs, effectuée dans les mêmes conditions.
La digestion, telle que je l'avais ainsi obtenue, est d’ailleurs assez avancée, car une portion du liquide B, traitée successivement par la potasse et une faible quantité de sulfate de cuivre (2 gouttes d’une solution étendue), donne la coloration rose caractéristique des peptones, coloration qu'une nouvelle addition de solution de sulfate de cuivre change en coloration violette. Cette coloration rose se produit encore lorsqu'on a séparé la globuline par filtration, après coagulation par la chaleur.
Le suc pancréatique ne se borne pas en général à digérer la fibrine avec formation des seuls produits suivants : globuline, propeptones, peptones. Les peptones fournissent ensuite de la leucine et de la tyrosine, composés cristallisés, auxquels il faudrait ajouter, d’après Kühne, un produit sur lequel la trypsine n’a plus d'action et qu'il appelle antipeptone".
- On aurait donc pu, dans le liquide précédent, chercher à constater la présence de ces corps; mais la leucine et la tyrosine ne se ren- -contrent pas seulement dans les produits de la digestion pancréatique, il y en aurait également dans le suc gastrique, comme cela a été démontré par M. Ch. Richet?. Dans lespèce, cette recherche ne présentait donc aucun intérêt. D'ailleurs, je montrerai plus loin que le foie des céphalopodes renferme déjà ces produits cristallisés (voir p. t10).
D'un autre côté, J. Béchamp ? a trouvé que, lorsque les matières
albuminoïdes sont digérées par le pancréas, leur pouvoir rolatoire
1 Voir OrTro, loc. cit., p. 146-148.
2 Ch. Ricuer, Du suc gastrique, p. 54.
3 Recherches sur les albuminoses pancréatiques, par J. Béchamp (Comptes rendus de l’Acad. des sciences, 1882, t, XCIV, p. 883). CHE 1904
LA DIGESTION CHEZ LES CÉPHALOPODES. 23 baisse davantage que lorsque ces mêmes matières sont digérées par le suc gastrique. Mais Olto a montré! que les peptones pancréatiques ont le même pouvoir rotatoire que les peptones gastriques, à la condition que les peptones examinées soient pures dans les deux cas. La différence observée par Béchamp peut donc tenir à ce que la digestion était plus avancée dans le cas de la digestion pancréatique que dans celui de la digestion gastrique, et une distinction des deux digestions, fondée sur les conclusions de son travail, devient difficile, sinon illusoire. Q
Enfin, on avait donné conime produits normaux de la digestion pancréatique, la naphtylamine, l’indol, le scatol, l'acide hydroparacoumarique. Les deux premiers de ces corps se caractérisant par des réactions nettes : la naphtylamine par une coloration rose rouge avec l’eau chlorée ?, l'indol par une coloration rouge avec l'acide azotique renfermant des traces d'acide nitreux, la distinction d'une digestion. pancréatique était facile, puisqu'il suffisait de constater l'une ou l’autre de ces colorations pour l'affirmer. Je dois d’ailleurs ajouter que la plupart des affirmations à cet égard ont été jusqu'ici basées sur ces colorations. Malheureusement, il a été prouvé que tous ces corps ne sont pas des produits de la digestion pancréatique, mais bien de la putréfaction ?, et que le suc pancréatique, même sortant d’une fistule, renferme des ferments organisés, dont deux surtout, — d'après Duclaux,—sont de très actifs ferments des matières albuminoïdes. J'ai cependant essayé, sur les liquides de digestion de la fibrine obtenus en milieu neutre ou en milieu alcalin, avec l'extrait de foie de poulpe, les réactions de la naphtylamine et de l'indol, mais sans sueCcès.
Jousset de Bellesme a examiné l’action de la sécrétion hépatique
1 Loc. cit., p.145.
? LAUDUR-BRUNTON, Manuel de Burdon-Sanderson, p. 525.
3 Kuune, Deutsche Chem. Gesellsch., 1875, p.206, cité dans le Dictionnaire de Würtz, au Supplément, p. 944, article {adol, — Orto, loc, cit., p. 129, — Duczaux, Microbiologie. — BuBxow, Zeitschrift f. phys. Chemie, t. VII, p. 398, |
du poulpe sur des morceaux de muscles de Carcinus Mœnas. En vinglquatre heures, le muscle était digéré.
J'ai répété cette expérience à ia température de 17 ou 18 degrés : 1° avec une macération du foie dans l’eau ; 2 avec quelques gouttes de sécrétion hépatique recueillie directement par les canaux hépatiques ; 3° avec le liquide contenu dans le cæcum intestinal d'un poulpe en digestion, et, dans tous les cas, la digestion du muscle s’est faite très rapidement. Les liquides digestifs employés étaient acides. Le muscle est tout d’abord disloqué en longueur, comme cela arrive avec le suc pancréatique des animaux supérieurs, et presque aussitôt la désagrégalion est complète.
Au bout de cinq à six heures, le liquide fut filtré, additionné de lessive de soude et de quelques gouttes d’une solution étendue de sulfate de cuivre ; il se produisit une coloration rouge, passant au violet par addition de plus de sulfate de cuivre. Cette réaction indiquait que les muscles avaient été peptonisés.
Mais il est une matière albuminoïde dont la digestion est particulièrement dévolue au suc pancréatique : c’est la caséine du lait. Le fait connu, de Cl. Bernard !, a été surtout affirmé, dans ces derniers temps, par William Roberts et par Duclaux. D’après le premier de ces deux derniers physiologistes ?, si on ajoute à du lait, — surtout après l’avoir étendu d’un tiers ou d’un quart d’eau, —de l'extrait de pancréas, ce lait ne coagule pas, il perd rapidement sa couleur blanche et devient gris jaunâtre. Si on le traite alors par de l'acide acétique et même par l'acide nitrique, on ne détermine aucun précipité. La caséine est complètement peptonisée.
Duclaux a vu se produire le même phénomène sur une dizaine de centimètres cubes de lait dans lequel il avait introduit un fragment
de pancréas de chien pesant quelques milligrammes *.
1 Liquides de l'organisme, 1. IT, p. 405, et Leçons de physiologie expérimentale t. II, p. 431.
2? Les Ferments digestifs, p. 96. Traduction française.
5 Duczaux, Mémoire sur le lait, p. 46 (tirage à part).
I y a donc dans cette manière si spéciale d'agir sur le lait du suc pancréatique, une caractéristique de la trypsine, puisque dans la digestion du lait par le suc gastrique on voit tout d’abord le lait se coaguler.
On pouvait donc encore étudier l’action du liquide hépatique du poulpe sur le lait, afin de savoir si cette action est comparable à celle du suc gastrique ou à celle du suc pancréatique. J'ai étudié en mème temps, à titre de comparaison, l’action sur le lait de la pep-
sine d'Hottot et celle d'un pancréas de lapin.
Expérience À. — Pancréas de lapin en digestion et lait en partie écrémé. Poids du pancréas employé, environ { gramme ; volume du lait, 10 centimètres cubes, additionnés de 10 centimètres cubes d’eau; température, 30 degrés. On voit le lait perdre bientôt sa couleur blanche tout autour du morceau de pancréas. Il se fait dans la masse un commencement de coagulation, mais en peu de temps le coagulum disparaît, sauf quelques débris qui montent à la surface du liquide. Celui-ci ressemble à du pelit-lait un peu louche. L'examen chimique démontre que la caséine est peptonisée. L’expérience
a duré six heures.
Expérience B.— Pepsine de Hottot, 20 centigrammes ; eau acidulée (4 grammes d'acide chlorhydrique pour 1000), 10 centimètres cubes. On triture la pepsine dans l'acide dilué, on filtre et on mélange le liquide filtré à 10 centimètres cubes de lait. Coagulation complète. Le coagulum paraît se contracter. Après six heures de digestion, à la température de 50 degrés, il reste encore un résidu notable qui occupe le fond du tube.
Expérience C. — Morceau de foie de poulpe en digestion, environ 1 gramme: lait, 10 centimètres cubes ; eau, 10 centimètres cubes ; température, 48 degrés. Mêmes apparences successives qu'en A. Après dix heures, il reste un faible résidu qui occupe la surface du liquide.
Expérience D.— Extrait de foie de poulpe, 20 centigrammes ; lait,
10 centimètres cubes; eau, 10 centimètres cubes; température, 30 degrés; durée de l'expérience, six heures.
Mêmes résultats qu'en C.
Dans les expériences C et D, l'examen chimique du liquide montre qu'il y à eu réellement peptonisation.
En résumé : 1° l’extrait de foie de poulpe digère la fibrine à la manière du suc pancréatique. La première phase de la digestion de la fibrine par cet extrait —formalion de globuline —est identique à la première phase de la digestion pancréatique. En outre, cette digestion se fait aussi bien en solution alcaline qu’en solution neutre. Donc le foie de poulpe sécrète de la trypsine.
2e a. La digestion des muscles par la sécrétion hépatique naturelle ressemble surtout à leur digestion par le suc pancréatique.
b. Cette sécrétion naturelle détermine la digestion du lait à la manière du suc pancréatique et non du suc gastrique.
suit de là qu'il faut regarder la digestion des matières albuminoïdes, telle qu'elle à lieu ordinairement dans l'estomac du Céphalopode, comme une digestion analogue à la digestion DANGESAARS
des animaux supérieurs.
Recherche de la pepsine dans la sécrétion du foie des C'éphalopodes. — Mais l’extrait de foie de poulpe digère les matières protéiques non seulement en milieu neutre et en milieu alcalin, non seulement encore dans son milieu naturel qui est un peu acide, et, dans ce dernier cas même, à la manière du pancréas des animaux supérieurs, mais encore dans ur milieu qu'on a acidulé artificiellement avec l'acide chlorhydrique dans les proportions de 2 grammes d'acide pour { 000, c’est-à-dire présentant une réaction acide comparable à celle du suc gastrique de homme. Cette propriété a été #constatée par Krukenberg et par Frédéricq. L'expérience suivante montre que l'observation de ces physiologistes est exacte. Dans de l’acide chlorhydrique étendu à 2 pour 1000 on dissout
23 centigrammes de ce mélange de ferments extrait du foie par la
méthode ordinaire. On ajoute quelques flocons de fibrine de mouton et on porte à l'étuve à 35 degrés. La fibrine se gonfle d'abord, puis ne tarde pas à se désagréger complètement. Au bout de douze heures, le liquide est neutralisé. Il se fait un volumineux précipité; on le sépare par filtration ; c'est un précipité de syntonine.
Une partie du liquide filtré est portée à l’ébullition : il ne se fait pas de coagulation. Une autre portion est additionnée d’acide azotique : pas de précipité. Une troisième portion est addilionnée de tannin : précipité très notable. Enfin, une dernière portion donne, avec de la lessive de soude, puis une goutte de solution étendue de sulfate de cuivre, la coloration rouge que donnent les peptones.
La fibrine a donc été en partie digérée, puisqu'il s'est formé des peptones. De plus, la digestion a été une digestion pepsique, puisque dans la première phase il s'est formé de la syntonine qui s’est préelpitée lors de la neutralisation du liquide.
Cette expérience semblerait donc prouver qu'il existe de la pep- sine mêlée à la trypsine dans la sécrétion hépatique du poulpe. C’est là une conclusion identique à celle que Krukenberg a émise à la suite d'expériences instituées un peu différemment sur le même sujet...
..Mais ce fait est si anormal relativement à ce qu'on sait des ani- .Mmaux-supérieurs chez lesquels chacun des deux ferments est sécrété par une glande particulière, que je crois nécessaire, avant d’exposer une autre série de recherches effectuées dans le but de trouver une nouvelle caractéristique de la pepsine, que je crois nécessaire, dis-je, de discuter les conditions dans lesquelles ont été faites les expériences de Krukenberg.
.. Avant tout, il me faut écarter une question préjudicielle qui a trait à la réactio®@(alcaline, neutre ou acide) que l’on suppose devoir présenter un milieu pour que l’un ou l’autre des deux ferments des matières protéiques puisse y exercer son action.
On a cru pendant longtemps qu'une réaction alcaline ou neutre
était indispensable pour que la digestion trypsique pût s'effectuer.
S'il en était ainsi d'une manière absolue, la conclusion de la page précédente — à savoir que la digestion ordinaire des poulpes est une digestion trypsique — serait difficile à admettre, puisque la réaction du contenu du tube digestif pendant la digestion est acide chez ces animaux. Le fait est qu'une réaction alcaline ou neutre n’est pas nécessaire, l’action de la trypsine s’exerçant également dans un milieu acide.
Chez certains animaux supérieurs, en effet, le pancréas est naturellement acide. Rabuteau et Papillon !‘ ont trouvé que le suc pancréatique des raies présente une acidilé constante.
D'après Laudur-Brunton ?, on remarque fréquemment que si l’extrait aqueux du pancréas à été préparé avec une glande parfaitement fraiche et encore chaude, la trypsine a fort peu d’action ou est même complètement inactive. Dans ce cas, l'addition d’une petite quantité d'acide chlorhydrique étendu rend souvent le ferment capable de digérer les protéides.
D'après CI. Bernard *, le liquide intestinal est acide quand les matières alimentaires azotées dominent dans l'alimentation.
Lussana “, qui a observé la puissance digestive du suc pancréatique légèrement acidulé sur l’albumine coagulée, pense que la réaction acide faible correspond aux phénomènes digestifs du tube intestinal, tandis qu’il attribue les modifications obtenues sous l'influence de réactions alcalines à des phénomènes de décomposition putride.
En un mot, pour tous les physiologistes qui précèdent, une réaction faiblement acide caractérise le plus souvent le milieu danslequel agit le suc pancréatique.
Mais une réaction plus fortement acide entravera-t-elle l’action trypsique ? ;
‘ Recherches sur quelques points de l'anatomie et de lu physiologie des poissons et des crustacés (Moniteur scientifique, 3e série, t. IV, 1874, p. 67).
? Manuel de Burdon-Sanderson, p. 524.
% Leçons de physiologie expérimentale, t. IT, p. 457.
* Chimie physiologique de Gorup-Besanesz, t. I, p. 708.
Kühne avait fixé le maximum d’acidité au delà duquel la trypsine ne peut plus agir à 50 centigrammes d'acide chlorbydrique pour 1000. Mais Ewald, le premier‘, ayant examiné une poudre de pancréas de bœuf, constata qu’elle possédait encore des propriétés digestives à l'égard de la fibrine dans une solution chlorhydrique à 3 pour 1000,
Karl Mays ?, reprenant les recherches d’Ewald, trouva que l'extrait de pancréas agit encore dans un milieu renfermant 10 pour 1 000 d'acide acétique ou même 3 pour 1 000 d'acide chlorhydrique, et s’assura que la digestion ainsi obtenue comportait les premiers stades de la digestion pancréatique. Ces proportions sont très élevées, puisque l'acidité du suc gastrique ne représente, en moyenne, en acide chlorhydrique, que 2 pour 1 000.
L'acidité du milieu digestif chez les poulpes ne peut donc être invoquée comme un argument de discussion à opposer à la conclusion à laquelle m'ont amené les faits que J'ai exposés plus haut. Il est vraisemblable que, relativement à l'influence répressive des acides sur l’action trypsique, il faut tenir compte des proportions de l’acide présent et de l'espèce de l'acide lui-même. Si ces proportions sont relativement faibles, si l’acide est un acide organiauüe, Paction trypsique peut n'être pas entravée.
Mais s'il en est ainsi, de nouveaux problèmes se présentent à résoudre. À partir de quel degré d'acidité, pour un acide déterminé, cessera l’action trypsique ? Étant donné un mélange acidulé de pepsine et de trypsine, l’action des deux ferments s’exercera-t-elle simultanément? L'action de la pepsine cessera-t-elle, celle de la trypsine continuant à s'exercer, si l'acidité du mélange est faible ? Au contraire, à un plus haut degré d'acidité la digestion trypsique s'arrêtera-t-elle, la digestion pepsique se continuant seule ?
Il suffit d'avoir énoncé toutes ces questions, qui sont loin d’être
résolues à l'heure actuelle, pour que l'on comprenne qu'il est im-
1 Zeitschrift f. Klin. med., 1, Heft 3, cité par Karl Mays. ? Ueber die Wirkung von Trypsin in Saüren und von Pepsin und Trypsin aufei= nander (Unters. a. d. physicol. Inst. d. Univ. Heidel., 378-393, 1880).
possible d'affirmer l'existence de la pepsine dans un liquide organique digérant en milieu acide en s'appuyant simplement sur cette donnée, qui n’est pas exacte, que la trypsine digère seulement en milieu alcalin, neutre ou faiblement acide. Si l’on ne tient pas compte du processus effectué, comme je l'ai fait ci-dessus, on ne peut affirmer l'existence de la pepsine dans un milieu digestif rendu acide et digérant dans ces conditions, que si on l’a acidifié suffisamment pour empêcher toute action trypsique, — à supposer qu'on y ait constaté auparavant la présence de la trypsine, comme c’est le cas en ce qui concerne la sécrétion digestive des poulpes.
F. Plateau, dans son travail sur les phénomènes de la digestion chez les Aranéides dipneumones ?, a conclu de ses recherches que leur suc digestif ne renferme pas de pepsine. La méthode qu'il a suivie se résume dans l'examen d’une digestion de fibrine dans le suc naturel ou dans ce même suc alcalinisé d’une part, et, d’autre part, dans ce suc acidulé par l'acide chlorhydrique, de façon à lui donner l'acidité du suc gastrique. La digestion ne s'étant faite que dans le premier cas (suc naturel ou suc alcalin), il est parfaitement certain que le ferment qui amène iei la transformation des albuminoïdes en peptones n'est pas la pepsine, laquelle n’agit qu'en milieu acide. Et cette conclusion vaut, indépendamment de la manière dont s’est faite la digestion de la fibrine, — manière qui, d'ailleurs, rappelait la digestion par le suc pancréatique. k
Le résultat négatif du deuxième essai justifie également la conclu: sion de Plateau (absence de pepsine). Mais s’il y avait eu digestion dans ce deuxième cas, Plateau eût-il été autorisé à affirmer la présence de la pepsine? Oui, si l'on s’en rapporte aux recherches de Kühbne, d’après lesquelles une proportion de 50 centigrammes pour 4000 d'acide chlorhydrique est la proportion maximum d'acide dans laquelle la trypsine peut encore digérer; non pourtant d’après Karl
Mays, qui rapporte, comme je l’ai dit plus haut, avoir déterminé une
‘ Page 117,
digestion réellement pancréatique dans un milieu à 3 pour 1000 d'acide chlorhydrique.
On voit en somme, par toutes ces données si difficiles à concilier, que les proportions d'acide, l'espèce de l'acide, ne sont pas les seuls facteurs à considérer, lorsqu'on veut se rendre compte des conditions dans lesquelles la trypsine peut exercer son action en milieu acide, Il n'y à pas à douter que l’on doive encore faire intervenir la proportion du ferment employé ou plutôt la proportion de matières albuminoïdes qui l'accompagnent et peuvent, en quelque sorte, ramener le degré d’acidité du milieu à un degré assez peu élevé pour que l'acide soit alors sans influence nuisible sur le fermentt. La né. cessité de tenir compte de ce troisième facteur s’imposera plus loin encore et peut-être plus nettement à propos des conditions de l'action de la diastase, conditions que je me trouverai amené à examiner. |
D'après Krukenberg, la sécrétion hépatique de l’£ledone moschata et de la Sepia officinalis? digère la fibrine en solution acide à 4 ou 2 pour 1000 d'acide chlorhydrique. L'auteur ne dit pas avoir cherché à vérifier si le processus digestif, qui se produisait dans ces conditions, était bien un processus pepsique. On peut donc opposer à sa conclusion l’argument que J'ai développé ci-dessus.
. En résumé, des faits et des observations qui précèdent, il ressort, relativement à ia question de savoir si la sécrétion hépatique des Céphalopodes renferme de la pepsine, qu'une seule expérience,
celle dans laquelle j'ai constaté la formation de syntonine comme
1 Les matières albuminoïdes sont, en effet, des amides complexes qui, comme les composés amidés, en général, peuvent se combiner avec les acides. A, Béchamp a montré que certaines de ces matières peutent retenir jusqu’à 14 pour 100 d’acide chlorhydrique qui ne se dégage pas par la dessiccation dans le vide sec par la chaux vive. La proportion d’acide libre du milieu dans lequel se fait la digestion n'est donc pas toujours la proportion de l’acide qu’on a ajouté; mais celle de celui qui n'a pas été neutralisé par les albuminoïdes présents. Cette notion permet de comprendre toutes les difficultés du sujet.
? Vergleichend physiologische Beiträge zur kenniniss der Verdauungsvorgänge Unt. a. d. phys. Inst. d. Univ. Heidelberg, 1878, t. 1[, p, 1.
première phase digestive en solution acide, doit être interprétée en faveur de l’existence de ce ferment. Quant aux expériences de Krukenberg, si elles tendent à faire adopter la même conclusion, elles sont loin d'enlever tous les doutes à cet égard?. Au reste, j'ai déjà insisté ailleurs sur ce point *.
Mais ce n’est pas tout, il me reste encore à dire quelques mots de travaux qui, effectués dans une direction un peu différente, n’en ont pas moins conduit à des résultats difficiles à concilier avec la croyance à l'existence simultanée des deux ferments dans la même sécrétion digestive.
Ainsi, on a d’abord recherché si la pepsine, dans les conditions physiologiques, n’est pas apte à détruire la trypsine.
Kühne, le premier, en 1876#, a observé que la trypsine est détruite sous l’action de la pepsine digérante.
Karl Mays” a repris les expériences de Kühne et irouvé que la pepsine détruit la trypsine dans un milieu à 0,5 pour 4 060 d'acide chlorhydrique.
Baginsky ‘, après avoir constaté que la pepsine n’est pas détruite après alcalinisation pendant vingt-quatre heures, trouve, comme
Ewald (1880) et Langley (1881) ‘, que la trypsine est détruite par
‘ Encore est-il juste de dire qu’il n’en découle qu’une présomption. Voir la note au bas de la page 20.
2 Je dois citer cependant une expérience de Krukenberg plus probante à cet égard, comme on le verra plus loin; c’est celle dans laqueile ce physiologiste a constaté que le suc digestif de l'intestin du Loligo vulgaris mis en contact avec 2 pour 1000 d'HCI pendant quatre à six heures à 40 degrés’centigrades, perdait ses propriétés trypsiques (Ueber die Verdauungsvorgänge bei den Cephalopoden, Gastropoden und Lamellibranchen. Même publication, t. II, p. 402).
3 Des phénomènes de la digestion chez les invertébrés, Em. Bourquelot (Revue scienitfique, 3° série, t. V, p. 791. Voir aussi Raph. BLANCHARD, Comptes rendus, 23 avril
# Cité par Mayer, Enzymologie, p. 97.
5 Travail cité déjà à la page 929.
5 BaGinsky, Ueber das Vorkommen und Verhalten einiger Fermente (Zeitschrift für physiologische Chemie, t. VII, p. 209, 1883).
7 Cités par Baginsky à la page 291.
LA DIGESTION CHEZ LES CÉPHALOPODES. 33 la pepsine en solution acide; mais que la pepsine n’est pas détruite par la trypsine en solution alcaline (vingt-quatre heures). Toutefois, il lui a paru que, après un aussi long influencement, l’action pepsique n’était plus aussi rapide.
Les observations de William Roberts’ sont très probantes sur ce sujet. Il a d’abord constaté que si on laisse l'extrait du pancréas avec de l’eau acidulée par l'acide chlorhydrique, pendant une heure, à l’étuve à 40 degrés, puis qu'on neutralise soigneusement, le ferment a conservé ses propriétés. Il a fait ensuite le même essai en présence de pepsine et d'acide lactique, ajouté de façon à ce que le milieu représentàt en acidité 2 pour 1000 d'acide chlorhydrique.
Après une heure d'exposition à l'étuve, le mélange, soigneusement neutralisé, révèle une inertie complète. La même expérience répétée avec le suc gastrique d’un malade donna le même résultat.
Il y a donc accord entre les différents physiologistes à l'égard de la destruction de la trypsine par la pepsine physiologique, c’està-dire en solution acide.
Si à cela nous ajoutons les observations de Duclaux, d’après lequel le tissu pancréatique se dissout dans le suc gastrique, alors que le suc pancréatique n’a aucune action sur le tissu qui lui donne naissance ?, nous serons autorisés à nous demander comment le foie des Céphalopodes peut sécréter deux ferments, dont l’un, non seulement détruit l’autre, mais peut digérer le tissu qui lui donne naissance.
Je me résume : la trypsine agit en milieu acide; la pepsine en milieu acide détruit la trypsine; les deux ferments ne peuvent donc exister simultanément dans un milieu acide, et, comme j'ai démontré, dans le chapitre qui précède, que le ferment digestif des Céphalopodes qui agit dans les conditions ordinaires, c’està-dire en milieu acide, est bien de la trypsine, il doit s’ensuivre, si
1 Les Ferments digestifs, traduction française, p. 55. 2 Sur la digestion pancréatique (Répertoire de pharmacie, t. X, p. 209, 1882).
ARCH. DE ZOO!, EXP, ET GÉN. = 99 SÉRIE, = !T, Ills 1885. 3
les faits avancés par les auteurs précilés sont exacts, qu'il n’y a pas de pepsine.
Mais dans l'étude de ces sortes de questions il n’y a rien d'aussi trompeur qu'un raisonnement mathématique. Il faut compter avec tant de facteurs, qu’il est facile d’en oublier dont l'intervention suffise pour infirmer la conclusion.
Au lieu de m'en tenir à la critique des travaux antérieurs, j'ai pensé qu'il serait plus profitable au but que je m'étais proposé de chercher moi-même une méthode autre que celle qu’on a employée jusqu'ici pour caractériser et rechercher les ferments des matières albuminoïdes.
Les ferments solubles sont, comme on sait, des matières albuminoïdes : la pepsine et la trypsine étant des ferments destructeurs des matières albuminoïdes, on peut se demander si les ferments, autres que ceux qui viennent d’être cités, ne sont pas détruits par ceux-là mêmes, On vient d’ailleurs de voir que la trypsine est détruite par la pepsine en solution acide, tandis que l’inverse n'existe pas. Quelques-uns des ferments solubles, comme la diastase, l’'émulsine, l’invertine, la myrosine, sont facilement caractérisés. Si l’un d’entre eux est digéré par l’un ou l’autre des deux ferments protéiques, il sera facile d’en constater la disparition. Inversement, si le ferment disparait dans un milieu physiologique, on est fondé — étant démontré qu'il n'existe pas d'autre cause de destruction — à supposer dans ce milieu la présence du ferment qui l’a digéré, de son ferment digestif,
Comme ici on n’a en vue que de rechercher la pepsine, le seul problème à résoudre est de chercher si la pepsine peut détruire d’autres ferments. On est du reste guidé dans ces recherches par les considérations suivantes : le suc gastrique renferme, comme on sait, de la pepsine et de la présure; ces deux ferments étant produits par le même organe, et destinés à exercer leur action en même temps, dans le même milieu, il est vraisemblable qu'ils n’ont pas
d'action l’un sur l’autre. On peut en dire autant pour la diastase
pancréatique et la trypsine, ferments qui sont sécrétés tous deux simultanément par le pancréas. Mais on peut se demander si la pepsine n’est pas le ferment digestif de la diastase, S'il en est ainsi, la diastase devient un réactif de la pepsine.
Le problème est ainsi nettement posé ; mais, pour le résoudre, il faut tenir compte d’un certain nombre de facteurs qu’on ne saurait négliger sans s’exposer à tirer de ses observations une conclusion erronée, |
Supposons, en effet, qu'ayant placé de la diastase salivaire dans une solution de pepsine physiologique acidulée à 2 pour 1000, et qu'ayant attendu un temps suffisant, on constate, en ajoutant directement au mélange de l'empois d’amidon, que cet empois n'est pas saccharifié, devra-t-on en conclure que la diastase a été détruite? En aucune façon.
La solution pepsique est acide, et il se peut que la diastase n'agisse pas en milieu acide. Le ferment pourrait être intact, et son action serait annihilée par l'acide présent dans la liqueur. Il fallait donc résoudre d’abord cette question :
La diastase agit-elle dans un milieu acide?
Il était nécessaire de savoir, en outre, si la diastase est détruite par son séjour dans un milieu d’une acidité inférieure ou égale à celle du suc gastrique. Dans ce cas, la destruction aurait été produite par l'acide et non par la pepsine digérante.
Examinons la première question : la diastase agit-elle dans un mieu acide ?
Getze question a déjà été examinée par plusieurs physiologistes et ésolue dans des sens divers.
D'après Kjeldah]l ‘, de très petites quantités d'acides exagèrent l’action de la diastase de l'orge; mais déjà, lorsque le liquide ren-
ferme 3 centigrammes par litre d'acide chlorhydrique ou sulfurique
1 Recherches sur les ferments producteurs de sucre. Influence des corps étrangers (Meddelelser fra Carlsberg Laboratoriet. Résumé français, p.148 et 157).
l’action est amoindrie. Lorsqu'il y a 10 centigrammes, l'action est pour ainsi dire arrêtée.
D'après Detmer !, de petites quantités d'acide citrique favorisent le processus diastasique; mais celui-ci est presque complètement arrêté par 50 centigrammes d'acide par litre. |
Ces deux essais se rapportent à la diastase de l’orge germé, mais Kjeldahl a constaté à l’égard de la salive que 1 centimètre cube de salive, ajouté à 200 centimètres cubes de liquide amylacé, additionnés de 1 centigramme d’acide chlorhydrique, soit 5 centigrammes d’acide chlorhydrique par litre, a perdu toute action fermentaire.
Tous les auteurs pourtant ne sont pas d'accord sur ce point. Ainsi CI. Bernard prétend que, lorsqu'on ajoute de l’acide chlorhydrique à la salive, la portion de ferment formée (CI. Bernard admet que la diastase salivaire est produite par la décomposition des matières azotées de la salive, altération qui se ferait peu à peu) continue à agir. D'après lui, l’amidon est saccharifié, si l'on emploie la salive sur-le-champ; mais le lendemain, la salive n’agit plus sur l’amidon *.
D’après Gorup-Besanez #, l’action de la salive n’est pas modifiée quand on sature le liquide alcalin par de l’acide acétique ou du suc gastrique; mais un excès d'acide l’arrête. D'ailleurs, le dédoublement recommence quand on neutralise de nouveau l'acide libre.
M. Ch. Richet * a fait une solution d'acide chlorhydrique à 2 pour 1000 renfermant de la fécule hydratée sur laquelle il a fait agir une certaine quantité de salive fraîche, et il a vu que Ja transformation de la fécule était non seulement aussi rapide, mais même
plus rapide dans la solution acide que lorsque la solution est neutre
1 Ueber den Eïinfluss der Reaction Amylum sovvie Diastase enthaltender Flüssigkeilen auf den Verlauf des fermentaliven Prozesses (Zeitschrift für physiologische Chemie, t. VII, p. 1).
? Leçons de physiologie expérimentale, t. II, p. 162.
3 Chimie physiologique, t. I, p. 659,
* Du suc gastrique chez l’homme et les animaux, p. 116, 1878.
ou légèrement alcaline.fIl en conclut que la salive agit au milieu du suc gastrique acide plus énergiquement que dans la bouche.
Enfin, d’après Laudur-Brunton ', les acides étendus n'arrêtent pas l’action que la salive exerce sur l'amidon. Il conseille, pour s'en assurer, d'opérer de la façon suivante : prendre un tube à essai, y mettre parties égales de salive et d’eau chargée d'empois, ajouter ensuite un poids égal d’eau renfermant 15 pour 100 d'acide chlorhydrique du commerce. Au bout ‘de cinq minutes, il est facile de constater la présence du sucre dans l'essai. L'auteur ajoute : « Le liquide que nous venons d'employer renferme une quantité d’acide chlorhydrique à peu près égale à celle du suc gastrique (qui est de 0,2 pour 100); donc l'expérience prouve que dans l’estomac d’un homme bien portant, la transformation de l’amidon en sucre s'opère rapidement. »
Si la traduction est fidèle, M. Laudur-Brunton tire de cette expérience une conclusion qui n'est nullement justifiée. En effet, en ajoutant à la salive et à l’eau amidonnée un poids égal d’eau à
0,15 pour 100 d'acide chlorhydrique, on fait un liquide qui ne ren-
A d'acide pour 100, soit 0,075. De plus, il s’agit
ferme plus que ici d'acide chlorhydrique du commerce (qui renferme au plus 39 pour 100 d'acide), en sorte que ce n'est même plus 0,075, mais 0,026 pour 100. Nous sommes loin de 0,2 pour 100. Ajoutons que le mode opératoire est très défectueux; l’auteur, en effet, commence par mélanger ensemble la salive et l’empois, après quoi il ajoute l’eau acidulée; alors qu'on sait que l’action de la salive pure sur l'empois est si rapide.
L'expérience de Kjeldahl, comme on peut s'en convaincre en lisant le mémoire original, est inattaquable à cet égard.
Quoi qu'il en soit, il y a sur cette question des contradictions que
j'ai dû tout d’abord essayer d'expliquer.
‘ Manuel du Laboratoire de physiologie de Burdon-Sanderson. Traduction ed Moquin-Tandon, p. 433, 1884.
Essais avec la salive. — Celle-ci esi de la salive mixte humaine filtrée préalablement. Tous mes essais ont été faits en mélangeant tout d’abord l'acide chlorhydrique dilué et la $alive, ajoutant ensuite l’empois.
Pour chacun des essais, on a employé 1 centimètre cube de salive et 5 centimètres cubes d’un empois liquide (voir p. 30). La seule différence entre chaque essai portait sur la proportion d’acide chlorhydrique. Dans tous les cas, le volume était porté à 20 centimètres cubes. L’examen était fait à la teinture d'iode et au microscope, au bout de vingt-quatre heures et au bout de quarantehuit heures.
Expériences. Proportion d'HCI. Résultat après 24 h. Après 48 h. RÉ UCRS sD 0 saccharific. compl. id.
LE AARE RE LP 2 gr. p. 1000. pas d’action. pas d’action. DRE sida 1 id. id.
dre re 0,5 id. id.
D. Vite VIT 0,25 id. id. Giussr tit ss 0,20 id, id.
HORS RE 0,10 id. id.
PER AE 0,05 action presq.nulle. action presq. nulle.
Dans l’essai n° 8, l’iode donne une coloration bleue, mais l’examen microscopique du mélange révèle que les grains d’amidon, qui n’étaient que simplement gonflés dans l’empois, se sont liquéfiés. Il y à donc eu un commencement d'action. |
Ce résultat est sensiblement le même que celui de Kjeldahl, puisque la salive n’a commencé à agir que dans le liquide ne renfermant que 0,05 d’acide chlorhydrique par litre. On remarquera que, tandis que Kjeldahl opérait avec 4 centimètre cube de salive dilué dans 200 centimètres cubes de liquide, dans mes essais, le volume du liquide pour la même quantité de salive était seulement de 20 centimètres cubes.
Mais j'ai tenu à faire, en outre, des essais en variant la quantité de salive, tout en conservant le même volume de liquide, la même
proportion d’empois et la même proportion d'acide chlorhydrique.
Je n'ai agi ainsi que relativement aux essais (7) et (8), dans lesquels
les proportions d'acide chlorhydrique étaient très faibles :
Expériences. Acide HCI par litre. Salive par essai. Résultat après 24h. Après 48 h. CPP traitant: V0 1 cent. c. pas d'action, id. (7) Bissosss.. 0,10 2 cent. c. id, id.
(Thor esassese 10,10 3 cent, c. commenc, d'action. id, (8) Bussossose 0,06 1 cent. c. même résult, qu’en (8) ci-dessus. (bia ce 008 2 cent. c. saccharif, complète, TC PP 0,05 3 cent, c. id.
Dans l'essai (7) ce, l’iode donne une coloration bleue, mais les globules d’amidon sont liquéfiés, comme d’ailleurs dans les essais (8) et (8) a. Dans les essais (8) et (8) c, la saccharification est complète au bout de vingt-quatre heures. Dans ces deux derniers essais, la présence de l’acide chlorhydrique n’a donc pas empêché l’action diastasique.
Je crois qu'on peut donner de ces faits, qui, comme les opinions de Kjeldahl et de Richet, paraissent contradictoires, l'explication suivante : La salive étant légèrement alcaline, plus on ajoute de salive, plus on neutralise d'acide chlorhydrique, et pour une certaine quantité de salive, l'acide chlorhydrique peut être complètement neutralisé. En un mot, si l’action répressive de l'acide est absolue à l'égard du ferment qui est neutre, elle n’est que relative à l'égard de la salive dont la réaction alcaline intervient comme correctif de la réaction de l'acide ajouté.
Dans la première série d'essais (7), la salive présente constituait la vingtième partie du liquide total, et il a suffi de tripler cette quantité (7) c, c'est-à-dire d'introduire deux nouveaux vingtièmes de salive pour équivaloir à 5 centigrammes d'acide chlorhydrique par litre.
Sans donc multiplier davantage ces expériences, on peut affirmer que si l’on avait mélangé parties égales de salive et de liquide représentant l'acide et l’empois, on aurait obtenu un commencement de saccharification alors qu'il y aurait eu cependant 25 centigrammes d'acide chlorhydrique par litre.
Il suit de là, sans même qu'il soit nécessaire de tenir compte des variations en alcali des différentes salives, que M. Ch. Richet et M. Laudur-Brunton peuvent avoir raison lorsqu'ils disent que l'acide chlorhydrique n’a pas nui à l’action de la salive dans leurs expériences dans lesquelles la proportion de salive employée était considérable. M. Richet a même pu constater une suractivité du ferment, cela par hasard si, comme l’a établi Kjeldahl, de très petites doses d'acide favorisent le processus.
Mais ces physiologistes ont certainement tort lorsqu'ils concluent à l’innocuité de l’acide. |
Il suit de là également que la question de savoir si la salive continue son action fermentaire dans l’estomac est moins facile à résoudre qu'on ne semble le supposer. Il est vraisemblable que l’action est totalement arrêtée dans certains cas où l'acide est en fortes proportions, et que dans d’autres, au contraire, les propriétés de la salive sont en partie conservées.
Notons encore, avant d'aller plus loin, les grands effets que de petits changements dans la réaction exercent sur la saccharification (ÿ centigrammes d’HCI dans 1 litre empêchant toute action). Si l’empois d’amidon est acide, c’est-à-dire si, comme c’est le cas le plus ordinaire pour un empois fait depuis vingt-quatre heures, il s’est développé dans cet empois une fermentation lactique, on conçoit qu'on soit induit à conclure à une nocuité absolue.
Je dois enfin ajouter qu'en me maintenant toujours dans les mêmes conditions d'expérience, prenant la salive à la même heure, etc., j'ai obtenu, dans trois séries d'essais, des résultats identiques à ceux que je viens d'exposer.
En résumé, la diastase salivaire et la diastase végétale n’exercent pas d'action fermentaire en présence de très petites proportions d'acides.
Nous arrivons à la deuxième question : La diastase maintenue un certain temps dans un milieu acide perd-elle ses propriétés ?
Ici, les auteurs sont d'accord. Ainsi, W. Roberts, ayant mélangé
LA DIGESTION CHEZ LES CÉPHALOPODES. Al
de la salive et de l’acide chlorhydrique dilué, ayant maintenu à 40 degrés pendant une heure et neutralisé ensuite soigneusement, trouva que le ferment salivaire avait conservé intactes {ses propriétés ?.
D'après Laudur-Brunton?, si lon maintient de la salive en solution acide à 40 degrés (HCI= 16,75 pour 1000) pendant cinq minutes, on trouve que la salive n’a rien perdu de son action fermentaire.
J'ai également examiné ce point; mais avant d'exposer mes recherches, je ferai la remarque que la neutralisation doit être parfaite avant d'essayer de nouveau l’action diastasique, la plus petite quantité d'acide restant pouvant, comme on l’a vu, empêcher l’action et conduire à une conclusion erronée.
Mes premières expériences m'ont donné tout d’abord des résultats contradictoires. Elles étaient faites de la facon suivante :
S'agissait-il, par exemple, de savoir si de la salive additionnée d'acide chlorhydrique, de manière à ce que ce liquide en renfermât 2 grammes par litre, était détruite après six heures de contact à 35 degrés; on mettait successivement dans un tube à essai : salive, 1 centimètre cube ; HCI à 4 pour 1000, 10 centimètres cubes; eau, 9 centimètres cubes. Puis on abandonnaiït le tout pendant six heures à la température voulue.
On avait, d'autre part, préparé une solution de soude caustique, telle que 10 centimètres cubes de cette solution alcaline neutralisaient exactement les 10 centimètres cubes d'acide HCI à 4 pour
Les six heures étant écoulées, on ajoutait 40 centimètres cubes de la solution alcaline #, puis 3 centimètres cubes d’eau chargée d'empois. Au bout d’un temps suffisant, on examinait, à la teinture d’iode ou à la liqueur de Fehling, s’il y avait eu saccharification.
Dans plusieurs séries d'essais effectués de cette manière, il m'est
1 Ouvrage cité, p. 55.
? Manuel de Burdon-Sanderson, p. 434.
3 Le liquide devait être ainsi neutralisé exactement,
arrivé de constater que la salive avait conservé toutes ses propriétés qui, avant la neutralisation, étaient simplement masquées par l’acide présent, et, dans d’autres cas, j'ai trouvé qu'elle les avait en partie perdues.
J'ai supposé, pour expliquer ces contradictions, que la neutralisation produite par ma méthode n'était pas parfaite, que peut-être l'addition de 5 centimètres cubes d’empois augmentait cette acidité, qu'il y avait eu dans cet empois, ou qu'il se produisait rapidement dans le mélange une fermentation lactique augmentant encore l’acidité, laquelle s’opposait au processus.
Il ne fallait pas songer ici à l'emploi du tournesol, car, comme l’a fort bien remarqué Kjeldahl, il n’est guère possible de déterminer, avec une entière exactitude, le moment où le liquide est neutre; la saccharification et les changements qu’elle éprouve constituent, à cet égard, le réactif le plus délicat !. |
Kjeldahl fait en outre observer que l’addition de 1/100 de milligramme d'acide sulfurique dans 100 centimètres cubes de liquide détermine dans le processus un affaiblissement qui est facilement appréciable. 1/100 de milligramme dans 100 centimètres cubes représente 1/500 de milligramme dans 20 centimètres cubes. Or, 10 centimètres cubes d’acide chlorhydrique à 4 pour 1000 renferment 4 centigrammes d'acide, soit 20 000 fois 1/500 de milligramme:; en sorte que 1/500 de milligramme, c’est-à-dire la quantité d’acide capable d’influencer sensiblement le processus, représente environ 1/100 de goutte !! Il est inutile de songer à mesurer un liquide avec cette approximation.
Je me suis demandé alors, car il était indispensable pour arriver au but que je m'étais proposé, d’avoir des résultats concordants, si un excès d'alcali présentait des inconvénients. Pour le savoir, j'ai fait la série d'essais qui suit :
Dans des milieux renfermant 1 centimètre cube de salive, 14 cen-
1 Mémoire cité, p. 150.
timètres cubes d'eau, j'ai ajouté d’une solution étendue de soude caustique en quantité telle que le liquide A, par exemple, renfermât par litre une proportion d'alcali capable de neutraliser à centigrammes d'acide chlorhydrique, B, 10 centigrammes d’acide HCI, etc., etc.; après quoi j'ajoutai 5 centimètres cubes d’eau chargée d'empois. Il était tenu compte de ces 5 centimètres cubes dans l'établissement de la proportion d’alcali. Voici, du reste, un tableau résumant ces essais :
Essai. Soude par litre en HCI. Résultat après 24 h. Après 48 h. PRE: Le «à 0,05 saccharif., compl.
PER CENT . 0,10 id.
Qis bas soins 0,15 pas tout à fait compl. complète, Ba rsditn 0,25 incomplète, complète.
HÉÉN DREA 0,375 id. complète.
Fusssssssssa 0,50 colorat. violette avec l’iode. colorat. acajou. LE CE PL colorat. bleue. colorat. violette.
Msn. 4 pas de saccharificat. colorat. violette.
L'amidon a été saccharifié dans A et B, moins vite pourtant que s’il n'y avait pas eu d’alcali, comme je m'en suis assuré en examinant un essai fait parallèlement à ces derniers, sans alcali. Mais l'arrêt absolu de l’action diastasique n’a lieu que lorsque le mélange renferme une proportion de soude équivalente à 1 gramme d’acide chlorhydrique par litre. |
Si, au lieu de soude, on emploie du carbonate de soude, l’action nuisible de l’alcali est encore moins accentuée ; bien qu'elle se fasse déjà sentir à partir du moment où le mélange renferme une proportion de carbonate équivalente à 75 centigrammes par litre.
La conclusion que j'ai tirée de ces résultats, c’est que dans la recherche relative à la question de savoir si la diastase salivaire reprend ses propriétés, après neutralisation de l’acide chlorhydrique, dans les conditions d'expériences ci-dessus, il est indispensable d'arriver à une neutralisation telle que le liquide renferme par litre moins de 5 centigrammes d'acide chlorhydrique et moins de soude
qu'il n’en faudrait pour neutraliser 30 centigrammes d'HCI. Il y a
donc moins d'inconvénient à dépasser la neutralité au profit de la réaction alcaline, qu’à rester en deçà.
D'autre part, en raison de l'acidité constante de l’amidon, du développement ultérieur de fermentations acides par les Schizomy cètes, il devient évident qu'il faudra, pour se rapprocher de la neutralité, ajouter plus d’alcali que n’en comporte la proportion d’acide mise en premier lieu.
Ces considérations m'ont conduit à forcer la dose de soude de 1 à 2/10 de centimètre cube, et les résultats ont été conformes à mes prévisions, c’est-à-dire que, dès lors, ces résultats ont toujours été concordants.
Voici un tableau représentant une série d'essais exécutés pour savoir si le contact prolongé de la diastase salivaire avec différentes proportions d'acide chlorhydrique détermine la destruction du ferment.
Dans chaque expérience, la quantité de salive était de 1 centimètre cube, celle de l’empois ajouté 5 centimètres cubes, et le volume total de 20 centimètres cubes.
La neutralisation eut lieu après cinq heures de contact à la température de 18 degrés :
Expériences. Proportion d'acide par litre. Résultats. Pete D eRiAS Des nen se 0,10 ferment intact.
Bis AIME RP 0,20 id.
Cine AR ces SUCER 0,25 id.
5 REF PREER PR ne eee see 0,50 id.
5e Ponte eue + 1 id, Ps toras bé scbie 24 id.
LÉSSSAEENRES FESSES AT 3 id.
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Il ressort de là avec évidence que si la présence d'acide chlorhydrique dans le milieu fermentescible empêche la diastase salivaire d'agir, il ne détruit pas le ferment, puisqu'on le retrouve après neutralisation, tout au moins si on ne dépasse pas les proportions d’acide
ci-dessus,
J'ai répété les mêmes expériences sur la diastase de l'orge germé, avec l'acide chlorhydrique et l'acide lactique.
Dans chaque essai on employait 5 centigrammes de diastase. Le contact avec l'acide chlorhydrique était prolongé pendant trois heures à 36 degrés, après quoi avait lieu la neutralisation, puis l’addition d'empois.
Je n'ai examiné que des milieux renfermant 50 centigrammes, 1 et 2 grammes d'acide chlorhydrique, ou des quantités équivalentes d'acide lactique par litre. Après neutralisation, j'ai toujours retrouvé
la diastase avec ses propriétés.
Maintenant que nous savons que la diastase conserve ses propriétés dans un milieu d'une acidité relativement faible, il s'agit de rechercher si ce ferment se conserve dans un tel milieu, alors même qu’il présente des propriétés destructives plus énergiques par suite de la présence de la pepsine.
William Roberts! a déjà examiné cette question, d’une part dans un milieu renfermant de la pepsine et de l'acide lactique, d'autre part dans du suc gastrique humain. Le ferment salivaire introduit dans ces milieux, et maintenu à la température de 40 degrés pendant une heure, n’a pas repris ses propriétés par neutralisation exacte, ce qui lui a fait supposer qu'il avait été détruit.
Chittenden et Griswold? sont arrivés aux mêmes résultats que William Roberts à l'égard de la salive ; ils ont trouvé que le ferment salivaire est complètement détruit par une digestion de deux heures à 40 degrés avec le suc gastrique acide.
D’après Marcus et Pinet*, la pepsine fait disparaitre la diastase
salivaire non par elle-même, mais grâce à l’acide chlorhydrique
! Fermenlts digestifs, p. 56.
2 Sur l’action diastasique de la salive (Americ. Chem. Journ., 1881, p. 305). Le résumé de ce travail a été consulté dans Berichie der deulschen Chemischen Gesellschaft, p. 736.
ë Contribution à l'étude des ferments non figures (Comples rendus des séances de la Société de biologie, t. IV, 7e série, p. 168, 1883).
avec lequel elle doit être mélangée pour accomplir son action peptonisante. D'après les mêmes auteurs, la diastase végétale est également digérée par la pepsine, « mais c'est encore au moyen des quelques gouttes d’acide que contient cette solution ; ce n’est pas la pepsine qui agit ». Y a-t-il confusion dans l'esprit des auteurs? c'est ce qu'il est difficile de savoir, leur note étant très concise et très sobre de détails expérimentaux. Ils semblent mettre l’action destructive sur le compte de l'acide chlorhydrique et, s'ils parlent de la pepsine seule, ils ne disent rien de l'acide seul. En réalité, le ferment peptique ne peut être séparé de l'acide ; en l'absence d'acide, il est toujours inerte : au contraire, l'acide chlorhydrique exerce sur les matières albuminoïdes des actions qui lui sont particulières. C’est donc sur cet acide qu'il fallait tout d’abord porter les investigations, avant d’essayer l’action de l'acide accompagné de la pepsine. Les recherches de MM. Marcus et Pinet sont donc incomplètes à cet égard.
- Quoi qu’il en soit, les expériences que j'ai relatées plus haut démontrent que l'acide chlorhydrique seul, employé dans des proportions inférieures à 4 pour 1000, ne détruit pas le ferment. Il faut donc mettre la disparition du ferment diastasique, remarquée par MM. Marcus et Pinet, sur le compte d’une véritable digestion pepsique.
J'ai soumis cette question à un nouvel examen ; j'ai recherché si la diastase salivaire, d’une part, et la diastase végétale, d’autre part, sont réellement détruites par l’action de la pepsine en présence de l'acide chlorhydrique.
Îci, plus encore que dans les deux questions résolues précédemment, il y a beaucoup de facteurs qui peuvent amener dans les résultats des variations telles que ces résultats paraissent contradictoires. Ces facteurs sont d’abord ceux dont dépend l’action pepsique : le temps pendant lequel s'exerce l’action, la quantité de pepsine employée, la proportion d'acide et l’espèce d'acide ajouté, la température à laquelle on opère ; puis ceux inhérents à la solution dias-
tasique elle-même, qui sont : les proportions de ferment qu'elle renferme, proportions qu'on ne connaît jamais, et la réaction\de la solution qui, quand elle est de la salive, peut neutraliser une certaine proportion d'acide.
Naturellement, je n’ai pu songer à exécuter mes recherches en faisant varier chacun de ces facteurs ; mais je me suis astreint à me mettre, dans tous les cas, dans les conditions les plus favorables à l’action de la pepsine.
PREMIÈRE SÉRIE D'EXPÉRIENCES. — Pepsine et salive, — La pepsine employée est une pepsine neutre très active. On s’est assuré également de l’activité de la salive.
Dans différents tubes à essai, on a mis :
Solution de pepsine........ 5 cent. c. = 5 centig. de pepsine.
NEA CU AU pomade lie se 5 cent. c.
Acide chlorhydrique dilué., 10 cent, c.
La dilution de l'acide était faite de facon à donner à chaque essai une acidité variable, indiquée d’ailleurs dans le tableau qui suit. Après quatre heures de contact à 37 et 38 degrés, le mélange était neutralisé, puis additionné d’empois. Après dix-huit heures, examen
du mélange.
Expériences. Proportion d'HCI. Résultats.
M D ri rondes 4 pas de saccharification, Bas. issu strse .. 3 id.
TRE une acte né 2 id.
ORPP ER ENE TOP ET ET 1 id.
LIRE CAPE PEER . 0,50 id, Malte bretritaests 0,25 commenc. de saccharification.
Ainsi, dans tous les mélanges dont la proportion d’acide était inférieure à 0,25, la diastase salivaire a été digérée. Dans le tube G, l’addition d’eau iodée au mélange a donné lieu à une coloration violette. La saccharification était donc commencée,
Mêmes résultats avec des mélanges conservés simplement à la température ordinaire,
DEUXIÈME SÉRIE D'EXPÉRIENCES, — Suc gastrique de lapin et salive. —
Le suc gastrique de lapin a été préparé en prenant l'estomac d’un lapin en digestion, enlevant les aliments et lavant grossièrement, puis maintenant dans l’eau distillée pendant cinq heures.
Des portions de 5 centimètres cubes de liquide filtré étaient addilionnées comme ci-dessus de proportions variables d'acide chlorhy- : drique et de 5 centimètres cubes de salive. On maintenait deux heures à 30 degrés, puis on ajoutait de l’'empois d’amidon et on abandonnait dix-huit heures à la tempéràture du laboratoire. Après
quoi, on analysait le mélange.
Expériences, Proportion d'HCI, Résultats.
ANSE CES she 0lip:2000 pas de saccharification. Bates ie 0,50 id.
Cire ntenubunetes 0,25 saccharification complète. LE PRE LL SE Dr 0,20 . id,
ll ressort de ces essais que le ferment salivaire est détruit par la pepsine physiologique et par le suc gastrique préparé artificiellement avec la muqueuse stomacale du lapin. Toutefois, si la proportion d'acide est faible, le ferment salivaire reste intact.
Il en est absolument de mème avec la diastase de l’orge germé.
TROISIÈME SÉRIE D'EXPÉRIENCES. — Pepsine et dastase du malt.
À Solution de pepsine..... 10 centimètres cubes, — 10 cenlig. de pepsine. — de diastase..... 5 — 5 centig. de diastase. Acide HCI à 4 p. 1000.. 15 —
Après deux heures de contact à 18 degrés, on neutralise et on ajoute de l'empois. Vingt heures après, l’eau iodée ajoutée au mélange donne la coloration bleue caractéristique de l’amidon intact. En outre, une portion du produit ne fournit aucune réduction avec la liqueur cupro-potassique. La diastase a donc été détruite.
B Solution de’pepaine.:022. 00.502. M0"centim. €:
— de diastases:.c+0r CRE R A. SEL. S . 5 centim. c.
Acide lactique, 4 pour 1000 de HCI... … 15 centim. c.
Même mode opératoire qu’en A et mêmes résultats. Deux essais
analogues ont été faits à la température de 35 degrés et ont fourni
les mêmes résultats.
Solution de pepsine.........., 10 centimètres cubes. — dediastase.....,..0 D — 'ÿ #éi El POMENNPENT 5 —
Après trois heures de contact à 35 degrés, neutralisation. Addition d’empois. L'empois n’est pas saccharifié.
Il paraît donc pleinement démontré que la diastase salivaire ou végétale est détruite, digérée par la pepsine physiologique, et nous pouvons maintenant utiliser cette donnée à la solution de la question de savoir si réellement, comme l'expérience que j'ai décrite à la page 27 l’indiquait, la sécrétion hépatique de poulpe renferme de la pepsine.
Il ne sera même pas nécessaire d'ajouter de la diastase à la sécrétion, puisque, comme je l’ai montré, elle renferme de notables proportions de ce ferment. Il suffira d’aciduler avec HCI l'extrait de poulpe de façon à lui donner une acidité égale à 2 pour 1000, d'attendre quelques heures à la température ordinaire ou à la température de 35 à 40 degrés, de neutraliser et de s'assurer, en ajoutant de l’empois, si oui ou non l'extrait a conservé intacte la propriété de saccharifier cet empois.
J'ai répété un certain nombre de fois cette expérience, et J'ai constaté la disparition du ferment diastasique. J'ai même ajouté dans quelques essais de petites quantités de salive, et celle-ci a perdu ses propriétés ; en sorte que ce nouveau procédé de recherches confirme mon premier résultat. On doit donc supposer que la sécrétion digestive des poulpes renferme à la fois les deux ferments digestifs des matières protéiques. Un seul de ces ferments agit en temps ordinaire, c'est la trypsine. L'autre me paraît inutilisé.
Il faut également conclure des expériences qui précèdent, que l'acidité normale du suc digestif des Céphalopodes que j'ai examinés est extrêmement faible, ou tout au moins insuffisante à déterminer Paction pepsique. C’est, en effet, ce qui est amplement démontré
par le fait que l’action diastasique de la sécrétion hépatique naturelle de ces animaux s'exerce tout entière.
C'est là la seule indication que je puisse donner sur le degré et la nature de l'acide libre de ce liquide; les divers essais auxquels je me suis livré pour le séparer n'ayant pas abouti.
Quant à l'inutilisation de l’un des deux ferments des matières protéiques, elle n’a rien qui doive surprendre, et l'on pourrait citer plus d’un fait analogue dans l'histoire des ferments. C’est ainsi que lorsqu'on fait fermenter du glucose ou du maltose avec de la levure de bière, celle-ci sécrète de l’invertine qui est sans objet; que le Penicullium glaucum, qui se développe dans un milieu artificiel non sucré renfermant du lactate de chaux, sécrète de l’invertine qui lui est inutile.
On pouvait, au lieu de la diastase, prendre comme sujet d’études, ainsi que je l’ai dit en commençant, d’autres ferments solubles, tels par exemple que l’émulsine et la myrosine. L'étude que j'ai faite de la façon dont se conduisent ces ferments avec la pepsine en digestion n’ajouterait rien à ce qui précède. Je dirai cependant que
ces deux ferments, comme celui que je viens d'étudier, sont digérés ‘par la pepsine. Ils pourraient donc peut-être aussi servir de réactif
de cette dernière matière fermentaire.
HT. Digestion des graisses. — D’après Jousset de Bellesme, aucun des liquides fournis par les annexes glandulaires du tube digestif du poulpe n’est capable d'émulsionner les graisses, en sorte qu'il faudrait conclure que ces aliments ne sont pas digérés! par cet animal. il est facile de s’assurer du contraire sur un poulpe en digestion, auquel on a donné comme ahment un Carcinus mœænas ou un Portunus puber. Le foie de ces crustacés renferme des quantités notables d'une graisse qui se présente au microscope sous forme de globules énormes.
Si on examine les matières alimentaires qui sont dans le jabot du
! Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. LXXX VIII, 1879, p. 305.
poulpe, on voit que les globules de graisse n’ont encore rien perdu de leur grosseur, Au contraire, dans l'estomac ils sont d’une extrême petitesse. Dans les premières parties de l'intestin, ces petits globules sont déjà plus rares que dans l'estomac ; plus loin, ils ont disparu. i
Cette seule observation démontre que l’émulsion des graisses se fait dans l'estomac, par conséquent sous l'influence des sucs digesüifs qui exercent leur action dans cet organe, et que leur absorption s’effectue probablement en partie dans l'estomac et en partie dans les premières portions de l'intestin.
On verra plus loin que l'estomac ne fournit par lui-même aucune sécrétion. Il faut donc admettre que le liquide émulsif provient des organes hépato-pancréatiques. C'est là une observation et une déduction analogues à celles que CI. Bernard a faites, lorsque, ayant remarqué que chez les lapins la graisse ne s’'émulsionnait qu’à partir de l'endroit où débouche le canal pancréatique, il en avait conclu que la sécrétion émulsive était fournie par le pancréas !.
Je n'ai pas fait de recherches à cet égard avec la sécrétion ellemême, ni avec une macération aqueuse du foie et du pancréas. Mais j'ai examiné l’action d’une solution du mélange de ferments digestifs précipités par l'alcool de la macération aqueuse de plusieurs foies de poulpes en digestion (voir p. 21) sur l'huile. Cette solution, même très peu concentrée (10 centigrammes pour 20 centimètres cubes d’eau distillée), mousse extrèmement par l'agitation. Si on l’additionne de 10 gouttes environ d'huile d'amandes douces et si on agite vivement, l'huile s'émulsionne au point de rester plusieurs heures en suspension dans le liquide, qui prend ainsi une apparence laiteuse. Si on ajoute de l'huile à de l’eau distillée et si on agite de la même manière, l'huile ne tarde pas, dès qu’on laisse reposer, à gagner la surface du liquide.
On se trouve donc amené par l'observation et par l'expérience
\ Leçons de physiologie expérimentale, t. II, p.179.
non seulement à placer le siège de la digestion des matières grasses dans l’estomac, mais à attribuer cette digestion à la sécrétion hépatique.
Déjà CI. Bernard avait constaté sur un calmar en digestion ! que le liquide jaunâtre de l'intestin avait la propriété d'agir sur les graisses. Le liquide examiné par le célèbre physiologiste n’était autre chose qu’un mélange d’aliments digérés et de suc digestif venant de l’estomac.
Quelques observations que j'ai faites sur des seiches en digestion m'ont montré qu’il en était chez ces Céphalopodes ? comme chez les poulpes.
Reste la question de savoir si, en même temps qu’elle est émulsionnée, la graisse est saponifiée, c’est-à-dire dédoublée en glycérine et acide. On sait que CI. Bernard à beaucoup insisté sur la propriété saponifiante que posséderait le suc pancréatique et que M. Berthelot, lui ayant prêté son concours pour l'examen de cette question délicate, a constaté un dédoublement partiel de la graisse traitée par le suc pancréatique *. J’ajouterai que, d’après Hoppe-Seyler, le liquide sécrété par le foie de l’écrevisse dédouble les graisses en glycérines et acides gras *.
J'ai donc examiné la réaction du liquide émulsionné, au bout de
vingt-quatre heures, et j'ai constaté au tournesol une réaction
1 Leçons de physiologie expérimentale, t. II, p. 489.
? Doit-on supposer avec CI. Bernard qu’il y a là, présidant à l’'émulsion des graisses, une sorte de ferment soluble émulsif? Il est probabie, comme le pense Duclaux, et comme je l’ai déjà fait remarquer ailleurs (Revue scientifique. Les phénomènes de la digeslion chez les animaux invertébrés, 3° série, t. V, 1883, p. 791), que le pouvoir émulsif tient à certaines propriétés physiques du liquide émulsif, propriétés dont l’une que possède précisément à un haut degré la solution que j'ai essayée, est de devenir mousseuse par l'agitation. Il n’y a rien dans le phénomène de l’émulsion de comparable aux effets des ferments solubles, Ainsi, l’'émulsion est complète dès les premiers moments, tandis que l’action des ferments solubles (diastase, invertine, émulsine, etc.) est lente et graduelle. Voir d’ailleurs DucLaux, Digestion des matières grasses (Réperloire de pharmacie, t. X, 1882, p. 309).
3 CI. BERNARD, Leçons de physiologie expérimentale, t, II, p. 263.
* Cité par Plateau, Aranéides dipneumones, p. 104.
acide très faible, qu'on ne pouvait pas distinguer de celle que donnait la graisse laissée en contact avec de l’eau pure, pendant le même temps.
Doit-on conclure de là que la digestion des graisses chez les Céphalopodes est imparfaite, par cette raison que si leur suc digestif les émulsionne, il ne les saponifie pas ?
Je ferai remarquer que Plateau, dans ses recherches sur la digestion des Aranéides dipneumones ‘, n’a pu, chez la glande abdominale de l’£perra diadema en particulier, constater, d'une manière nette, la saponification des graisses, alors que cette glande, broyée avec de l’eau, donnait cependant avec l'huile d'olive une émulsion parfaite et très persistante.
Il est vraisemblable que cette saponification n’est qu'un phénomène très secondaire dans la digestion des graisses. CI. Bernard a lui-même remarqué que la graisse qu'on retrouve dans le chyle a subi une modification physique, mais n’a pas éprouvé d’altération chimique. On l’y voit à l'état de grande division; mais on n’y trouve ni-glycérine ni acide gras”. La même remarque a été faite par Brückeÿ,
Au reste, il est un point dont CI. Bernard et Berthelot n’ont pas tenu compte dans leur fermentation en vitro, c’est de l'intervention des Schizophytes. Comme je l'ai dit déjà, le suc pancréatique ne peut rester quelques heures à l’air sans être peuplé de microbes qui donnent naissance à des fermentations acides. Et ces fermentations, surtout si on emploie une proportion considérable de suc,
suffisent pour amener une réaction notablement acide *.
1 Aranéides dipneumones, p. 111.
2 Leçons de physiologie expérimentale, és Xl; p:320.
3 Cité par Gorup Besanez, Chim. physiol., t. I, p. 717. * Ducraux, Microbiologie, p. 154.
54 | à EM. BOURQUELOT.
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