L'ABSORPTION CHEZ LES AUTRES INVERTÉBRÉS
En 1802, j'ai montré, par la méthode des aliments colorés, que chez les Gastropodes Pulmonés, l'absorption digestive se faisait entièrement à travers le tissu du foie ; on retrouve les couleurs employées à l'intérieur même des diverses sortes de cellules hépatiques. Je regrette que beaucoup d'excellents travaux et revues attribuent cette découverte, que l'on veut bien qualifier d'intéressante, à Biedekscann et Mobitz (1809), qui ont répété cette expérience sept ans après moi, et sont arrivés aux mêmes résultats. Biedbemann et Moeitz, s'étant servis uniquement de nourriture carminée, ont constaté l'absorption du carmin par une seule sorte de cellules (cellules à ferments = cellules à boules) et ils les ont désignées comme Eesorptionszellen. J'ai déjà fait remarquer (1890) que les cellules vacuolaires du foie sont aussi capables que les autres d'absorber les couleurs mélangées à la nourriture, chaque sorte de cellules prenant une certaine catégorie de couleurs ; le terme de Besorptionszellen ne répond donc à rien d'exact. Le seul fait réellement neuf à l'actif de Biedermann et Mobitz est d'avoir constaté l'absorption de la graisse (dont je ne m'étais pas occupé) par les cellules à ferments et peut-être les cellules calciques.
Le foie d'Aplysia, d'après Eneiques (1002), est un organe absorbant par certaines de ses cellules (cellule assorbenti clorofilliche = Kôrnerzellen de Fbenzel = Leberzellen de Bab- FUBTH) ; ces éléments seraient capables d'ingérer des grains solides tels que des granules libres de chlorophylle, des chloroplastes, etc., qui subissent ensuite une digestion intracellulaire. Il est très possible que ces cellules aient le pouvoir phagocytaire, mais il ne serait pas inutile de le démontrer par des expériences plus directes, comme l'a fait List chez Mytilus,
Saint-Hilaire (1802) rapporte que chez Phyllirhoe, placée dans de l'eau tenant en dissolution du bleu de méthylène ou de la vésuvine, « les grumeaux colorés sont poussés dans les
FOIE DES CEPHALOPODES 241
» deux tubes du foie et la couleur (peut-être les grumeaux eux- » mêmes) est absorbée par deux sortes de cellules. »
Chez les Eolidiens, les aliments pénètrent dans les diverticules hépatiques des papilles, et il est très probable que c'est là que 86 fait l'absorption, mais on ne l'a pas encore constaté expérimentalement. Je rappellerai (voir Cuénot, 1907) qu'une partie de répitbélium hépatique, formant le sac cnidophore, a le pouvoir phagocytaire et capture les nématocystes des Cœlentérés dont se nourrissent les Eolidiens. Hecht (1805) a constaté que la graisse était absorbée par Tépithélium intestinal ; l'intestin présente à l'intérieur un bourrelet plissé faisant saillie dans sa lumière, de sorte que malgré la brièveté de ce segment du tube digestif, la surface absorbante est considérable.
Dans un cristallisoir oti vivent des Cyclostoma elegans Mull., j'ajoute à la terre humide qui en recouvre le fond un peu de fuchsine acide. Un ou deux jours après, on retrouve dans les cellules du foie une vive coloration due à la fuchsine absorbée, n est à noter que la fuchsine passe dans le sang, contrairement à ce qui arrive d'habitude, car le rein renferme aussi de la fuchsine dissoute qu'il a évidemment retirée du sang.
List (1002) fait vivre des Myiilus dans de l'eau qui tient en suspension soit de l'encre de Chine, soit du carmin en poudre ou du tournesol ; peu de temps après, on trouve les cellules du foie plus ou moins remplies de grains solides d'encre, de carmin ou de tournesol; ce dernier vire partiellement au rouge. Cette ingestion phagoc3rtaire est assez inattendue, mais elle confirme encore une fois le rôle du foie comme organe absorbant.
Dabboux (1000) constate que du carmin pulvérisé ne pénètre pas dans les cœcums latéraux A.' Aphrodite et ne parait pas croire que ceux-ci aient une fonction absorbante ; cependant il la démontre sans s'en douter ; en ajoutant des couleurs solubles à l'eau de mer où vivent des Lepidonotii8, Lagisca et HermadioUf il observe le passage de la couleur dans les cœcums latéraux, n croit que la couleur a passé par osmose dans le liquide cœlomique, puis a été excrétée ensuite par les cœcums ; il est bien
plus probable qu'il y a eu absorption intestinale avec arrêt habituel de la couleur dans les cellules vacuolaires des cœcums.
Saint-Hilatre (1892), ayant injecté diverses couleurs d'aniline dans le tube digestif de l'Ecrevisse, a vu que la couleur pénétrait dans les tubes du foie et en a conclu que cette glande était probablement, à l'exclusion de l'intestin, l'organe de la résorption. J'ai précisé cette manière de voir (1894) en montrant que l'absorption a lieu dans deux régions du tube digestif : P dans le foie pour les couleurs mélangées à la nourriture; 29 dans l'intestin moyen et ses cœcums (Brachyures et Pagurides), qui absorbent uniquement la graisse saponifiée. Jobdan (1902 et 1904) a confirmé entièrement ces résultats ; il admet de plus, ce qui me parait tout à fait vraisemblable, qu'une partie notable de la graisse est absorbée par les cellules du foie, qui la gardent en réserve dans leur cytoplasme.
Le foie des Aranéides et probablement aussi celui des Scorpions est encore l'organe absorbant ; on le prouve aisément en introduisant une goutte de carminate d'ammoniaque dans la bouche. Vingt-quatre heures après, on retrouve le carminate à l'intérieur des cellules hépatiques.
Chapeaux (1898) admet que chez les Astéries l'absorption a lieu uniquement dans les cœcums radiaux (qui correspondent à un foie) ; douze heures après ingestion d'un flocon de fibrine imbibé de carmin, on retrouve des grains rouges dans l'épaisseur des parois des cœcums et même dans la cavité générale. Après ingestion d'huile d'olive, les cellules des cœcums sont bourrées de gouttelettes grasses.
On voit donc que chez tous les Invertébrés i)Ourvus d'un foie ou d'un organe analogue, les produits solubles et dialysables de la digestion passent à travers son épithélium ; la graisse seule est parfois absorbée à une autre place, par l'épithélium du segment intestinal qui suit immédiatement le foie (Céphalopodes, Nudibranches, Crustacés Décapodes). Les expériences d'alimentation colorée ont mis en évidence une autre propriété du foie, qui paraît non moins générale ; les substances ajoutées
à la nourriture entrent bien dans les cellules hépatiques, mais il est tout à fait exceptionnel qu'elles dépassent celles-ci pour arriver dans le liquide cœlomique ; le foie a donc la propriété, visiblement adaptative, d'arrêter au passage les produits inutiles ou toxiques, tels que les couleurs employées dans mes expériences, tel que la chlorophylle pour le foie d'Hélix (Dastbe, 1899) ; il les absorbe momentanément, mais s'en débarrasse ensuite en les rejetant dans l'intestin. C'est ce que j'ai appelé la fonction d'arrêt.