LA VARIATION
SOMMAIEV. — Bvohitlon et variation. — L'ontogénie est une étude des variations dans la forme. — Continuités ou discontinuités dans l'ontogénie. — Complexité du problème total de l'évolution. — Reoberctie de ses équations différentielles. — Les courbes rameuses de continuité. — Travaux de QutnBLir. — La biométrique statique et cinématique. — Le problème de la causalité. — Bedierches qui font entrevoir une solution possible. — Données qui manquent pour la poursuivre. — Nécessité de l'expérimentation.
Après un demi-siècle de débats, d'abord tumultueux, puis insensiblement apaisés, la théorie de l'évolution a fini par être acceptée de tous, au moins en ce qu'elle a de plus général et ne rencontre plus à l'heure actuelle aucun contradicteur.
Les documents paléontologiques, chaque jour plus abondants, nous enseignent avec évidence que les flores et les faunes ont été différentes aux diverses époques de la terre ; elles ont été chan-
AnCB. DB COOL. XXP. XT OBM. — 4* SâfllB. — T. VI. — v). Il
i38 P. HOIJSSAY
gées au cours du t€mx)8 ; ce qui est aujourd'hui n'a pas toujours existé et des formes animales ou végétales qui recouvraient autrefois ou peuplaient les continents et les mers ont complètement disx>aru. H n'est pas vrai que le monde des vivants en une fois donné, ou brusquement créé, s'est perpétué immuable depuis son origine. On se trouve en présence d'un fait que personne ne songe plus à contester ; il faut maintenant que toutes les théories ou tous les dogmes en tiennent compte et s'y adaptent.
Les études embryologiques apprennent d'autre part que tout être vivant, si compliquée que puisse être sa forme, débute par un œuf, simple cellule, petite masse de protoplasme, dont la structure, la composition chimique et les réactions ne diffèrent pas sensiblement de ce qu'on peut obtenir avec d'autres colloïdes organiques ou métalliques. L'œuf, comme résultat de ses actions diastasiques et de ses acquisitions par osmose, grandit, se divise, produit un massif de cellules, d'abord toutes semblables entre elles, qui peu à peu se différencient suivant les positions qu'elles occupent, se groupent, constituent des organes de plus en plus nombreux et complexes à mesure que le temi)S s'écoule. Le développement embryogénique d'un être donné, son ontogénie, est une succession de formes incessamment diversifiées, dans la continuité desquelles on peut cependant reconnaître des étapes et dénommer des stades. Une ontogénie est le plus banal en même temps que le plus magnifique exemple d'une série de variations.
L'embryologie, par suite, est l'étude des variations de la forme et non pas d'une petite variation, changeant de si faible façon la grandeur d'une qualité qu'il faut de minutieuses mesures pour la reconnaître, ni d'une variation relative à quelques organes accessoires, ni d'une variation singulière existant sur un animal choisi dans quelque localité spéciale, mais bien de variations sans nombre, amenant la forme de rien, ou presque rien, à tout ce qu'elle peut être, portant sur tous les organes, chez tous les animaux et dans tous les lieux.
Les phénomènes ontogéniques sont donc par leur ensemble les plus capables de nous suggérer une image intelligible de ce
qui a pu se passer depuis Torigiiie du monde x)our les changements successifs des flores et des faunes. Il y a même entre les deux sortes de données des concordances objectives ; les stades ontogéniques répètent souvent dans le même ordre les étapes paléontologiques. Ceci nous amène à penser que l'image évolutive est plus qu'une simple suggestion et qu'elle est le reflet d'une réalité que nous ne saisissons pas encore avec précision dans toute son étendue. Si Ton trouvait en tous cas concordanccir le problème serait résolu et il y aurait preuve déflnitive ; mais cela n'est pas intégralement, peut-être par suite de lacunes dans les séries que la fossilisation n'a pas conservées toutes, peut-être aussi pour d'autres raisons moins simples.
En cherchant au surplus à transposer les données de l'évolution ontogénique jwur reconstruire avec elles l'histoire passée dos espèces et des classes, on n'est obligé à l'exclusion d'aucuu point de vue. Si la continidté est un phénomène ordinaire en embryologie, la discontinuité n'y est cependant point rare, telle celle qui cowpe en stades distincts le dévelopx)ement larvaire d'un crustacé, ou mieux encore celle qui tranche la vie d'un insecte métabole en trois tronçons séparés : larve, nymphe, imago.
J'ai d'ailleurs montré (1) que les métamorphoses ou métabolies sont beaucoup plus fréquentes et plus répandues qu'on ne le dit usuellement et qu'il y a en somme d'innombrables transitions de toutes grandeurs entre la discontinuité qu'elles créent et la continuité.
Au surplus, si les embryons évoluent de telle sorte que chacun répète, de génération en génération, une succession flxée de phénomènes, ce n'est pas à dire que l'être vivant x>ossède en Iwi-même un déterminisme rigoureux, ramenant sur un rythme nécessaire des apparences matérielles identiques, car de légers changements du milieu amènent des modiflcations dans les formes. D'importantes études ont été entreprises sur ces sujets ; il y a place x>our bien d'autres encore. Et, par les faciles trans-
(1) HOUSSAT. — • La formé et la vie (Parti. Scbleicher. 1900)
140 P. HOUSSAY
formations des embryons, on peut arriver à concevoir sans peine que les esx>èces se soient changées avec les milieux.
Mais, concevoir en gros comme i)ossible une certaine marche des phénomènes n'est plus ce qui suffit à la science contemporaine ; elle veut préciser davantage aûn de mieux apprécier la valeur de ses principes et de ses conclusions. La biologie cherche à pénétrer dans la voie qu'ouvrent les méthodes mathématiques ; elle voudrait poser les équations différentielles du problème de révolution» et le résoudre en son entier par leur intégration si elle est possible, ou se rendre compte, en tous cas, de ce qui entrave la solution.
Or, poser les équations différentielles du problème c'est rechercher pendant un temps très court les lois de la variation, c'està-dire essayer d'établir des relations capables de s'exprimer par une formule ou par une courbe entre le temx>8, la grandeur mesurable des éléments en lesquels se décompose la forme animale et la grandeur de certaines actions ambiantes, ou de toutes les actions ambiantes, dont on sait par expérience qu'elles sont susceptibles de modifier les êtres vivants.
La question, on le voit, est des plus difficiles et n'est pas même voisine de la maturité ; elle est à la phase préparatoire, dans laquelle il s'agit encore de distinguer, d'établir et de mesurer des phénomènes, loin qu'il soit déjà temps de les groux>er et d'en extraire des relations générales et complètes. Cependant il est utile de savoir à quoi peuvent servir les faits que l'on étudie ; c'est le meilleur guide pour leur recherche et pour leur découverte.
Nous venons d'indiquer que le problème comporte à tout le moins la combinaison de trois sortes de données : 1^ le temps, 29 la variation du vivant, 3^ les facteurs du milieu ambiant. C'est déjà une simplification considérable et une intervention énorme de notre part que de décomposer ainsi le Cosmos par notre analyse et d'y distinguer l'être vivant de toute son ambiance à laquelle il est en fait lié d'une façon nécessaire et per-
manente (1). Mais, il faudrait se tenir à ce minimum de complexité et ne consentir aucune simplification supplémentaire si ce n'est d'une façon provisoire, i^ux la commodité du travail, en sachant bien qu'on ne traite plus le problème entier, et que seulement on le prépare, qu'on tourne alentour, qu'on se tient en un mot dans les préliminaires.
Ce n'est pas à dire que toutes les études faites de la sorte soient méprisables ou inutiles. Loin de nous cette pensée ridicule, mais il ne faut pas s'illusionner sur leur valeur réelle. Cette dernière est sufi&sante dans son vrai, sans que l'on cherche faussement à lui en substituer une autre.
De là résulte que pour l'étude de la variation, aussi bien que pour tout autre, on doit éviter de ne voir qu'une catégorie, de se placer à un point de vue exclusif et d'être partisan soit de la discontinuité, soit de la continuité, soit d'un déterminisme extrinsèque, soit d'une cause intrinsèque ; il faut se garder de limiter ses recherches aux variations durables en méconnaissant les fugitives. Tous ces phénomènes existent et doivent par suite être pris en considération. Plus encore, ils ne sont pas séparés et distincts ; ce sont des termes parfaitement sériables d'un unique ensemble.
La vision nette de la complexité du problème permet de se rendre un compte précis de ce qui manque à chaque discipline, ou à chaque manière d'étudier, pour le traiter entièrement ; elle permet par suite de distinguer la valeur juste de chaque catégorie de données et la façon dont il est possible de les combiner ensemble et de les compléter les unes par les autres, loin de chercher à les exclure les unes par les autres.
L'embryologie par exemple, puisque nous en avons d'abord parlé, à la considérer dans son ensemble et dans ce qu'elle a de classique, étudie en fonction du temps la plupart des variations et les plus imjwrtantes dont est susceptible la forme animale, liais elle tient à peine compte, ou même pas du tout, de l'action
(1) HovMAT. ~ Une étude des Bciencee naturelles {Revue $eienti/ique» 1904). — L'sbstracttoQ du» les sdenoes natorelles {Revue dee Idéee, décembre 1106).
i4î F. HOUSSAY
des facteurs extérieurs à ranimai. Ses résultats néanmoins, bien qu'incomplets, combinés avec ceux que la zoologie retire de la considération des formes adultes actuelles, ont pu servir à tracer ces courbes rameuses de continuité entre les formes, appelées autrefois arbres généalogiques, et dont on a cru avec excès qu'elles apportaient la solution complète du problème de l'évolution. Il ne faudrait pas maintenant, par une réaction exagérée, les considérer comme nulles et non avenues. Elles relient solidement et simplement des faits très nombreux ; elles sont de bons symboles et à ce titre doivent être retenues et utilisées.
Les variations ontogéniques ou les changements de forme ' embryonnaires, pour abondants et importants qu'ils soient, n'ont au reste de valeur que comme image ou comme représentation de ce qu'a pu être l'évolution. Car, si on les considère au point de vue du résultat qu'ils amènent en réalité, on ne voit pas immédiatement que, même amplifié, ce résultat puisse être une évolution des espèces. Dans la longueur d'une vie humaine, en effet, ou dans toute la durée de l'expérience humaine, il semble, et à défaut de mesures minutieuses, que ces variations ontogéniques ont pour terme final une permanence. Les aboutissants des ontogénies successives, les adultes d'une même espèce, se ressemblent constamment entre eux.
Cette permanence apparente est en contradiction avec l'idée d'évolution. D'où la nécessité, pour résoudre le conflit, d'étudier les variations qui peuvent se manifester entre les formes adultes et, pour limiter d'abord le problème, entre les formes adultes d'un de ces groupes que l'on appelle espèce.
Dàs que la notion d'espèce a été introduite dans la scienc-e avec quelque netteté, la notion de variations ou de différences légères entre les individus ne s'est pas moins rapidement imposée. BuFFON, Lamasck, puis CuviER (1) et enfin Darwin, plus copieu-
(1) CuviER. — RivoluHofu du ghbê (Firmin-Didot» Parii. 1877. p. 77).
VARIATIONS EXPÉRIMENTALES t43
sèment mais non d'une façon différente, ont mis en évidence de pareils écarts entre les formes dans une espèce, pour en retirer il est vrai des conclusions opposées. Les observations de cette sorte, tant qu'elles sont effectuées d'une façon discontinue et, pour ainsi dire, au hasard des rencontres, laissent trop de place à l'interprétation arbitraire. H y avait lieu d'instituer méthodiquement des mesures nombreuses et précises.
QxJÉTELET, dans plusieurs travaux (1) très remarquables et très suggestifs, a donné complètement la méthode que l'on com* menée à appliquer pour l'étude de la variation dans les sciencei^ biologiques.
Si un observateur cherche à obtenir à plusieurs reprises et avec précision une même mesure, par exemple la taille d'un homme ou la longueur de n'importe quel objet, il ne trouve jamais deux fois le même résultat. En multipliant suffisamment les épreuves on obtient une série de nombres tantôt trop grands tantôt trop petits qui se répartissent autour d'un nombre moyen. Si l'on cherche à grouper en lots les diverses mesures obtenues, on reconnaît qu'un lot très nombreux est formé par celles qui diffèrent le moins de la moyenne. Les autres lots sont d'autant plus petits, c'est-à-dire contiennent d'autant moins de mesures, qu'ils sont plus écartés de la moyenne. Comptant en abscisses positivement et négativement les écarts d'avec la moyenne et en ordonnées le nombre d'opérations ayant correspondu à chaque écart, on obtient une courbe symétrique dite courbe d'erreur, ou courbe en cloche, ou courbe de Quételbt.
H est fort remarquable que si, au lieu de mesurer n fois le même objet, on mesure une seule fois la même qualité sur n objets prcUiquement considérés comme semblables, c'est-à-dire désignés par un seul nom, on trouve encore une courbe en cloche. QuÉTELBT avait formellement établi ce résultat par de nombreuses mensurations relatives à l'homme. Galton (2), dans un
(1) QirtraLBT. — Phytique ioeiaU (Parte, 1885). — Lettres sur la théorie dsê probabUitéê appliquée aux Sdeneee moraleê ei politiqueê (Braxellee, 1846). — Sur le calcul des probabilités aj>]kliqiié à la sdenoe de rhomme {Bull. Aead. Royale de Belgique, 1878).
(2) Galion. — Naiural inherHaneeJJjoudon 1880).
144 F. HOUSSAY
ouvrage rempli d'autre part de considérations intéressantes, a confirmé par des mensurations nouvelles les conclusions de Que- TEiiBT et a eu la bonne fortune d'y intéresser les biologistes, en raison peut-être du titre qu'il avait su choisir pour son livre.
Divers résultats aujourd'hui publiés montrent qu'il en est de même si l'on mesure une qualité quelconque sur de nombreux individus d'une espèce animale ou végétale, qu'il s'agisse de la longueur du corps, de celle d'une antenne, d'un fruit ou de tout autre organe, ou encore du nombre des parties qui se répètent telles que les taches pigmentées, tubercules, etc..., dont la quantité semble caractériser une espèce ou une race.
Bateson, Davbnpobt, Peakson, Weldon, Kellogg se signalent parmi d'autres auteurs par les contributions qu'ils ont apportées à ce sujet. La construction des courbes de fréquence est d'usage courant au laboratoire de Svalôf (Suède) pour la sélection des graines de céréales.
En se répétant toujours symétriques et semblables à ellesmêmes, quel enseignement théorique, en outre de leur imiK)rtance pratique, peuvent nous apporter les courbes t Laissant de côté d'autres considérations dont nous parlerons tout à l'heure, elles nous apprennent d'abord que notre notion de type ne correspond pas à quelque chose d'absolu et d'immuable ; c'est seulement le maximum d'une série, et son seul fondement est la fréquence. Cette conclusion est intéressante certainement, mais elle peut être aussi bien utilisée par les partisans de la fixité des espèces que par les évolutionnistes.
Et même, en y réfléchissant, de Blainville n'était-il pas arrivé à un résultat apparenté au précédent, à la fois moins précis et plus général, lorsqu'il distribuait, dans chaque ordre de mammifères, les diverses tribus de part et d'autre d'une famille centrale qui présentait au mnximum les caractères les plus typiques de l'ordre, lesquels caractères allaient en décroissant successivement dans les tribus à mesure qu'elles s'écartaient du type t Et, groupant de la même façon les ordres dans les classes, et les classes dans les embranchements, ne retrouverions-
nous pas de la sorte un schème nouveau pour l'unité de plan de composition t
En outre du cas ordinaire où la courbe symétrique offre un seul maximum, il arrive parfois qu'en mesurant une certaine qualité dans un groupe appartenant à une espèce donnée, on trouve deux ou plusieurs maxima au lieu d'un. La seule conclusion rigoureuse est qu'il y a deux ou trois types dans un ensemble où l'on avait d'abord cru en voir un. Ayant d'avire pari l'idée d'évolution, on est aussi tenté de considérer ce résultat comme l'expression arithmétique du fait que l'espèce est en train de varier, de se dédoubler ou de se fragmenter davantage.
Cela peut être vrai souv^ent, mais ne l'est pas nécessairement, ni toujours. Il est bien sûr par exemple que la courbe à deux maxima, obtenue par Galton avec la couleur des yeux humains, ne veut pas dire qu'à notre époque l'espèce humaine en Angleterre est aujourd'hui en train de se séparer en deux races distinctes à ce point de vue.
La multiplicité des maxima ne signifie une séparation de l'espèce en deux ou plusieurs autres que si, en plusieurs généroHons successives, on a vu x>cu à x>eu pointer deux maxima, d'abord rapprochés puis espacés de plus en plus, ainsi que par exemple l'a établi Hugo de Vries dans ses belles recherches sur la mutation, notamment dans le dénombrement, effectué plusieurs années de suite, des languettes visibles autour du capitule de Ghrysa^hemum segetum (1).
Pour aborder le problème de l'évolution, il faut toujours, en effet, qu'il soit question du temps. Je l'ai fait déjà remarquer il y a plusieurs années (2) en montrant que la courbe en cloche ne donnait une relation qu'entre la fréquence (9) d'une qualité et la grandeur (a) de celle-ci :
(1) Hugo dm Vun. — Die Mutatiofutheorie (Leipzig. IMl-ltOt).
(2) HouBdAT. — La formé ei la vie, p. 2M.
146 F. HOUSSAY
Dans l'espèce, la fonction / est une exponentielle de la forme
^ = Ke
ainsi que Ta établi Quétblet (1). C'est une relation statique.
Le procédé de mensuration ne donnerait de renseignements
sur l'évolution qu'en introduisant le temps (0), ce qui reviendrait
à construire une surface :
Fio. 1. Surface exprimant la fréquence d'une qualité en fonction du tempa.
Un de mes élèves, X. Roques, me fit remarquer récemment que, malgré la difficulté qu'il y aurait à écrire l'équation d'une pareille surface, on peut tout de même se faire une idée de la forme qu'elle présenterait.
Prenons trois axes de coordonnées rectangulaires : Oa, Oîp, 08 (fig. 1), l'un pour la grandeur de la qualité mesurable que l'on
(1) QufiTiLBT. — LeUret êur la théorie det probalriliUi, etc.. p. S86.
considère, Tautre pour la fréquence; le troisième pour le temps que nous ferons croître par générations successives et non d'une façon continue, ce qid compliquerait le problème de toute la variation ontogénique.
A l'origine des temps, les mensurations nous donneront dans le plan «Oy une première courbe de fréquence. De génération en génération nous aurons des courbes analogues dans une série
de plans :
etc... Nous pourrons à de certains moments voir les courbes présenter deux maxima et se dédoubler ultérieurement. L'ensemble finalement donnera un aspect analogue à celui d'une chaîne de montagnes.
Si Ton regarde cette surface de loin avec tout son relief ou si l'on se borne à relever la projection de sa ligne de faite, on retombera en tous cas sur une des courbes rameuses que les biologistes, il y a vingt-cinq ans, les B.jeckel, les Ray-Lan- KESTEB, les OiABB, etc... avaient tracées d'intidtion.
La ligne de faîte n'est pas rigoureusement une courbe de descendance, c'est-à-dire ne joint pas entre eux des individus effectivement descendus par génération les uns des autres ; une vraie courbe de descendance (en pointillé sur la figure) oscillerait autour de la précédente, sans toutefois passer d'une crête sur l'autre, du moins aussitôt que celles-ci se trouvent suffisamment distantes.
Donc, en se bornant à mesurer et à enregistrer la grandeur des variations visibles de génération en génération, on pourrait arriver à une intéressante sériation des effets, à une étude cinémaUque du sujet. Mais, en outre de cela, il eet un résultat de première importance que Quételet a signalé dans ses écrits et pour lequel il n'a été dépassé ni même suivi par personne. Je veux parler des indications que les courbes de fréquence
448 F. HOUSSAY
donnent relativement à la causalité et de la façon dont elles posent les problèmes dynamiques.
La circonstance^ en effet, qu'une qualité donnée se répartit dans un type suivant une courbe qui règle aussi les probabilités, les chances ou le hasard, ne signifie pas que les variations de la qualité se présentent sans cause, mais au contraire qu'elles sont déterminées par trop de causes. A un examen superficiel, les deux alternatives paraissent revenir au même relativement à la connaissance que nous en pouvons avoir; il n'en est cependant point ainsi au fond. Si la variation n'a aucune cause, il n'est pas même à dire que le problème est insoluble ; il n'y a pas de problème du tout et il est superflu de s'en préoccuper. Si au contraire la variation admet un déterminisme trop compliqué, il y a problème, très difficile certainement, insoluble peut-être ; mais on ne peut renoncer à son étude qu'après de multiples essais totalement infructueux, et encore doit-on y revenir à chaque fois qu'une découverte nouvelle laisse espérer que son application donnerait un résultat, si faible fût-il.
Or, les rares essais entrepris sont bien loin d'être décourageants.
Comment d'abord les courbes de fréquence peuvent-elles conduire à la causalité ?
l^' Quand elles sont symétriques et à un seul maximum, elles signalent un type et ne révèlent rien par elles-mêmes.
2^ Quand les courbes restent avec un seul maximum mais que celui-ci est déplacé à droite ou à gauche de l'ordonnée médiane entre les deux limites, ce fait arithmétique accuse l'existence d'une cause préi)ondérante (1). Elle se tire en quelque sorte de l'ensemble confus et indiscernable qui serait le hasard. En ce cas donc existe une cause spéciale et définie, cela est sûr, mais, sur la nature de cette cause, la courbe ne x>eut rien enseigner. C'est beaucoup cependant d'apprendre ainsi qu'il y a quelque chose à chercher.
3<* Si la^courbe de fréquence porte deux ou plusieurs maxima,
(1) QvtnLST. — Létru tw le eakul det protfobUitéi, etc.. p. 177.
ce dont Bravais (1) le premier a signalé la possibilité, alors deux ou plusieurs causes témoignent leur prépondérance ; et la différence de leurs effets est une donnée qui peut mettre sur la voie pour les trouver.
Seulement, à l'heure actuelle, pour interpréter la nature de la cause d'après les changements qu'elle amène, nous manquons presque totalement d'indications erpérimentales sur le déterminisme des variations. Il faut que quelques-uns s'attachent d'abord à en recueillir.
Au reste, la façon même dont se construisent les premières courbes de fréquence tend à masquer les déterminismes et la causalité. Etant donné qu'il y a d'abord tant à compter et tant de faits à relever, on s'adresse, comme il est naturel, à ceux que l'animal révèle tout de suite et sans dissection longue. On examine les pinces chez le forflcule, les tubercules sur les ailes d'un coléoptère, les nervures chitineuses d'une aile d'abeille, les taches pigmentaires d'une aile de papillon, etc... Or, les modifications du tégument, pigmentaires ou autres, sont peut-être celles dont les liaisons avec la nutrition de l'être nous échappent le plus aujourd'hui.
Et nous sommes certains cependant que ces liaisons existent. Saas parler jdes indications que la médecine x>ourrait fournir à ce propos pour l'espèce humaine, les belles expériences de E. Fischer (2) sur les Vanesses prouvent que, par des changements de température au cours du développement, surviennent des changements de variété traduits précisément par des transformations du pigment. Les classiques recherches de ScHMANKEWiTCH sur Ics Artemia montrent que le degré de salure des eaux transforme le telson et les poils qui s'y insèrent de façon à ce que l'on passe d'une espèce à une autre.
Tel est le type de recherches qu'il faudrait multiplier à l'heure
(1) QumLR. — Loe, eU., p. 412
(2) B. Fdohu. — TrtmnmiUUion thr Sehnuttêrling* in Folgê von Tmitpmiimnmdtrmtt (B«liii. ItM).
i50 P. HOUSSAY
actuelle -poni compléter et interpréter les données de la biométrique naissante.
Avant de clore cet ax>erçu général ajoutons que, parmi les biologistes, on pourrait signaler deux orientations principales tendant à concevoir la variation comme résultat soit d'un déterminisme intrinsèque soit d'un déterminisme extrinsèque. . Dans tous les cas, même si l'on emploie le nom de variation spontanée comme x>our écarter toute causalité, il parait difficile de ne pas admettre à la réflexion un déterminisme toujours antécédent à la variation et un déterminisme physico-chimique.
Seulement, x>our les uns, la variation proviendra surtout des combinaisons physico-chimiques qui surviennent dans l'être luimême, soit tout à lait nouvellement, soit par Itères modifications dans l'amplitude de ce qui existait déjà, et cela, sans que rien n'ait été modifié dans les agents extérieurs.
D'autxes, attenti& à ce qu'un animal ne doit jamais être en réalité considéré en soi et dépouillé de ses rapports permanents avec le dehors, regardent comme difficile que les réactions physico-chimiques internes puissent être modifiées si ce n'est comme contre-coup d'un changement dans l'ambiance, même léger, même fugitif, antérieur au phénomène de variation.
n y a dans le monde extérieur aux vivants tant de facteurs capables d'amener des variations dans le protoplasme que Ton est noyé dans leur multiplicité, sans attention pour leur faible grandeur et que l'on trouve plus simple de considérer la variation comme une propriété des êtres vivants, susceptible de se manifester par hasard, c'est-à-dire à la suite d'un déterminisme si compliqué qu'on renonce à le connaître.
Une telle renonciation est provisoirement acceptable, si l'on se borne à étudier la suite du problème et à rechercher ce qui résulte d'une variation donnée, étude tout à fait légitime d'ailleurs et fructueuse. Mais la renonciation ne x>eut être définitive si Ton veut connaître le commencement de la question.
J'entends bien que les données actuelles de la science rendent presqu'inaccessible la question de déterminisme et je
dis seulement qu'il faut i>en8er à rassembler des données en vue de Taborder plus tard.
Les biologistes se lasseraient aisément convaincre de chercher les diverses causes des différentes variations s'ils espéraient obtenir des modifications qui fussent durables et s'ils n'avaient observé que trop souvent « sublatâ causa, tollitur effectus ».
D'abord, on a découvert des modifications durables. De Ybibs en a signalé sur les Œnothera sous le nom de mutations, et sans doute leur déterminisme est inconnu. Mais Blabinghem a reproduit sur le maïs à l'aide de traumatismes des modifications analogues par leur soudaineté et leur perp^-tuité. Il y a dans ce cas un déterminisme extérieur parfaitement net et, si le mécanisme interne de son action échapi>e encore, il demeure vrai que le problème est touché dans toute son étendue : cause extérieure appréciable, variation consécutive, transmission de celle-ci, évolution possible.
D'autre part, si une action extérieure est durable et si les êtres vivants qui y sont soumis varient sous son influence, ils ne feront pas retour à la forme antérieure à moins d'échapper à la cause modificatrice, ce qui sera impossible en des cas nombreux.
Et de plus, entre les variations durables et les fugitives il y a probablement tous les intermédiaires possibles ou, pour mieux dire, ce sont des aspects différents d'un même phénomène essentiel.
Si l'on est convaincu que la variation résulte de modifications dans les actions physico-chimiques internes — originellement internes ou devenues telles après un point de départ extérieur, il n'imx>orte — il faut y voir l'aboutissant des grands facteurs vitaux : hydratations, déshydratations, oxydations, réductions, sumutrition ou inanition au sens le plus large, c'est-à-dire en solides, en liquides ou en gaz, actions diastasiques, actions de toxines.
Pour les intoxications en particulier, nous savons que certaines d'entre elles, capables même d'amener des désordres importants
152 P. HOUSSAY
et graves, s'éliminent si ron n'entretient pas la toxine. D'antres qui amènent des modifications parfois moins apparentes ne s'éliminent pas ou s'éliminent lentement.
Il paraît y avoir une différence analogue entre la variation durable et la variation fugitive. L'étude de l'une quelconque de celles-ci peut éclairer le problème théorique.
Nous avons tenu à montrer comment, loin de s'exclure, les diverses questions s'enchaînent, afin d'indiquer les préoccupations auxquelles répondent les recherches dont l'exposé va suivre. Et nous avons assez présenté toute l'ampleur du problème pour n'avoir pas besoin de dire que notre prétention n'est pas de le résoudre tout. Nous apportons une contribution, dont il ne nous appartient pas au reste d'évaluer l'utilité ou l'importance.