DE SON ALTESSE SÉRÉNISSIME MONSEIGNEUR LE DUC DE PENTHIÈVRE
Qui descend au tombeau par son humanité Est un héros qui monte à l'immortalité.
A PARIS
l'Auteurr
,,, ) BAILLY, libraire, rue Saint-Honoré, vis-à-vis
la Barrière des Sergents, Et les MARCHANDS de Nouveautés.
M DCC LXXXVl
La sensibilité, plutôt que le talent poétique, m'entraina et me fit célébrer le dévouement héroïque du Prince Léopold de Brunswick. Ma pièce lînie, je voulus juger de son effet. J'en fis lecture à trois personnes séparément.
A la fin du récit de Tévénement où périt le Héros, toutes trois répandirent également des larmes. Dès-lors
j'avois les applaudissements de la nature; il me manquoit les suffrages de Tart.
J'eus la témérité d'envoyer l'Ouvrage à l'Académie Françoise pour le faire participer au concours qu'avoit fait annoncer un Prince grand, sensible et généreux.
L'Académie sévère, et qui jugea qu'elle devoit l'être dans la circonstance, se déclara généralement peu satisfaite, et remit le prix à 1787.
Dès ce moment les Zoïles des Clubs et des Cafés commencèrent à s'égayer aux dépens des pauvres Concurrents.
Ces Messieurs savoient que j'étois du nombre; quoiqu'ils ne connussent point mon ouvrage, je n'en eus pas
moins part à leurs sarcasmes, que leur prudente causlicité lachoil toujours indirectement.
Je n'ai point la sotte vanité de m'élcver au Parnasse, mais je veux être jugé lt;l que je suis. Celte raiwo me parut suffisanti; pimr me dcterminer à faire imprimer.
Décidé à ne plus rentrer au concours, je m'ouwis il lin homme célèbre par ses connoissances littéraires ; il me consi;iIIa de retoucher quelques endroits de ma pièce et de la renvoyer au second concours. Je protiiai, sans perdre de temps, autant que je pus, du premier avis: mais aucun espoir ne peut me faire difFcrer à rendre publiquement mon hommage aux cendres de Léopold, et aux Personnes que j'ai célébrées; dauircs raisons puissantes m'engagent encore à prendre ce parti.
Je suis d'un âge où l'homme qui raisonne d'après le calcul des probabilités se voit incertain d'exister l'année suivante.
Je professe depuis trente ans un art dans lequel j'ai gagné, sans charlatanncrie, la contiance publique.
Depuis ce temps, toujours occupe, j'ai eu peu de moments à donner à la littérature, et quand jaurois ret;u de la nature quelques germes de talent, l'ayant si peu cultivé, puis-je prétendre aujourd'hui à la perfection exigée par l'Académie.
De plus, un Poêle accoutumé à moissonner des lauriers, un .Académicien célèbre, un Juge du concours a traité le sujet proposé, mais en assurant avec une bon-
LA BOESSIHRE PERE. 175
nète décence qu'il n'entend point croiser les intérêts des Concurrents.
Il a lu sa production à TAcadémie, où elle a obtenu un suffrage général et mérité.
Partant toujours d'un principe de désintéressement dont il a déjà donné la preuve, il a porté son ouvrage à Versailles, et Ta fait passer dans les Cours d'Allemagne.
D'après cela si je rentrois dans la carrière, ntf serois- ;e pas regardé comme un pygmée qui veut s'élever à la hauteur d'un grand homme? Je ne me donnerai point ce ridicule, et crainte d*en avoir la tentation, je me fais imprimer.
Si j'ai le malheur d'être mal accueilli du Public, ce sera une leçon qui m'empêchera de l'ennuyer une seconde ibis, en me guérissant de la démangeaison que j'ai de mettre au jour nombre de petits Ouvrages, timides enfants de mes loisirs.
Je les jetterai impitoyablement au feu, je briserai ma triste lyre; alors, me retranchant dans mon état, je me consolerai avec orgueil, et dirai : Racine rit Phèdre^ et moi j*ai fait Saint-George,
Ciioion,
Les Strophes que j'ai l'hoiiaeur de vous adresser furent présentées manuscriles au premier Consul par le Consul Cambacérès. Elles furent si bien reçues que cela m'engagea à les faire imprimer; j'adressai les premiers exemplaires au premier Consul; dans le jour même le ciloieii Marel, conseiller d'Etat et secrétaire général du Gouvernement, m'écrivit et m'annonça la satisfaction du premier Consul ; il in indiqua en même temps le moyen d'en faire passer aux chefs des Ëtats-majors de l'armée d'Angleterre, ce que j'ai fait par le ministre de la Guerre.
Le Consul Lebrun à qui j'en envoyai aussi des exemplaires m'en tit des remerciements par une lettre de sa main, dans ces circonstances j'ai une grâce à vous demander, citoien commissaire, ne pourrait-on pas les faire déclamer enire les deux pièces au théâtre de la République et cela le jour que vous jugerez à propos. Si vous ne voulez pas prendre cela sur vous, parlez-en, je vous prie, au ministre de l'intérieur, et au préfet du palais si cela le regarde, je ne croîs pas qu'ils s'y opposent. Nous sommes dans un moment où on ne peut trop animer l'esprit national contre un ministère aussi pertide que celui d'Angleterre ; cela donnerait à ces strophes plus de publicité et me mettrait à même d'envoyer un plus grand
LA BOÊSSIHRE PÈRE. 177
nombre d'exemplaires aux armées, n'en ayant point fait tirer un assez grand nombre.
A l'égard de messieurs leSvariistes du théâtre français, j'ai des amis parmi eux et ils ont trop de patriotisme pour croire qu'ils s'y refusent.
11 me reste, citoien, encore une grâce à vous demander : c'est de me faire savoir votre décision, attendu que je ne veux faire paroître aucun des exemplaires que j'ai dans les mains avant de savoir ce que vous avez décidé. Je serai avec reconnoissance et respect.
Votre dévoué seniteur.
f/:i^ûc
Maître d'armes, rue Honoré, vis-à-vis l'Oratoire, n" 45.
Ce 12 Vendémiaire an 12.