ÉVÊQUE DE CHARTRES
L'abbaje de Notre-Dame de Josaphat^ près Chartres, fut fondée en 1117 par Geoffroy de Lèves, évéque de Chartres. L'église fut saccagée par les protestants en 1568 et en 1591, pendant les sièges de cette ville.
Elle contenait, d'après le Nécrologe et les chroniques de Tabbaye, de nombreuses sépultures, dont quelques-unes furent dessinées par Gaignières. On connaît ainsi six sépultures d'évéques de Chartres.
L'évêque fondateur, Geoffroy de Lèves, f 1148, avait son tombeau dans le chœur, « du costé de Tévangile, proche l'arcade où l'on va maintenant en la chapelle Nostre-Dame ».
Le premier abbé, Girard, mort en odeur de sainteté, avait le sien vis-à-vis, a du costé de l'épistre, devant la chapelle St-Nicolas ».
Goslein de Musy, évoque de Chartres, f 1155, gisait dans la chapelle de la Vierge, derrière les stalles du chœur, « in sacello B. Marie Virg. post cathedras nostri chori ».
L'évoque Robert, f 1164^ dans la chapelle de saint Jean l'évangéliste.
Jean de Salisbury, f 1180, « cujus corpus jacet apud nos in capella béate Marie ». — « Son effigie estoit près de l'autel de la Vierge ».
Pierre de la Celle, f 1187, a in choro nostro ubi epistola legitur », dans le chœur, où on lit Tépitre.
Regnault de Mouçon, f 1217, « devant l'autel des Anges ».
D'autres sépultures de personnages illustres et bienfaiteurs
de l'abbaye au nombre de plus de dix se trouvaient dans le chœur, la nef ou les chapelles.
Tous ces renseignements nous avaient fait concevoir le projet d'entreprendre des fouilles (1) dans remplacement de Téglise abbatiale, dans la cour actuelle de Tasile d'Aligre. La commission administrative, présidée par M. le sénateur Fessard, nous donna à cet effet Tautorisation la plus large et la plus gracieuse. Elle a mérité toutes les louanges des amis des beaux-arts, et des archéologues. Nous lui adressons nos plus vifs remerciements.
Les premiers coups de pioche furent donnés le lundi 18 septembre 1905, en présence de M. Julien Chappée, l'inventeur si connu du tombeau de saint Pavin, du Mans (2). Bientôt apparurent une colonne semi-circulaire engagée dans un mur à droite, et une autre opposée, à gauche, soutenues par une base simple mais élégante, appuyée sur des griffes d*un beau dessin. Entre ces deux colonnes, dans un blocage qui remplissait Tabside en hémicycle du croisillon nord, fut dégagé un autel, encore intact, sauf la table supérieure enlevée. Entre Tautel et le mur on trouva ime statue de la Vierge, de la Renaissance, décapitée et mutilée ; enfin le mur du côté de Tévangile était échancré jusqu'à un jour assez large, de forme carrée, pratiquée dans la voûte et par o^ on puisait de Feau pour les pèlerins dans une fontaine sacrée qui existe toujours limpide mais faiblement jaillissante de dessous Tabsidiole, seul reste jusqu'alors apparent de Téglise abbatiale.
A deux mètres à peine de la colonne de gauche fut découvert, adossé au mur de fond du transept, un splendide sarcophage, merveilleusement sculpté, mais qui avait été violé sans doute en 1568. Il contenait encore des ossements nombreux que nous avons recueillis avec soin .
(1) Nous publierons bientôt un rapport plus détaillé sur Tensemble de ces fouilles qui ont été des plus fécondes.
(2) M. Chappée a été pour nous une providence. Outre son concours pécuniaire le plus généreux, il nous a assisté de ses conseils expérimentés pendant toute la première partie des travaux. Qu'il veuille bien ici recevoir nos trop faibles remerciements. Nous adressons de même l'expression de notre gratitude à feu M. le marquis de Pomereu d'Aligre, au ministère de l'Instruction publique, à M. le docteur Maunourjr, qui ont bien voulu nous envoyer de généreux subsides.
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Ce sarcophage était peint en rouge au fond des panneaux, tandis que les sculptures saillantes, si délicates et si gracieusement fouillées, étaient dorées. L*ef&gie de Tévéque, qui couvrait et fermait le sépulcre, avait été brisé : nous n'eu avons trouvé qu'un seul fragment triangulaire, où se voyait une toute petite partie inférieure du vêtement du personnage, faisant saillie et dont le creux était peint en rouge. Le gisant était donc en demi relief et comme ciselé dans la fine pierre de liais dont les bords se relevaient pour Tencadrer. Cette effigie ayant été brisée par les violateurs du sépulcre, Gaignières ne l'a point vue. Au commencement du XVIP siècle, quand les moines de la congrégation Saint-Maur firent restaurer leur église, brûlée par les huguenots, le sol fut relevé de plus de deux pieds et le sarcophage fut recouvert par le remblai, ce qui le sauva d'une ruine plus complète en 1793.
Le tombeau n'étant plus apparent, les moines firent placer une inscription que nous avons retrouvée à Chartres et que nous avons publiée en 1898 (1).
Le sarcophage découvert remonte au commencement du XIIP siècle, comme l'indique le style des superbes rinceaux de feuillages et de fruits d'arun qui décorent ses parois. Les cinq motifs variés de la face méridionale sont encadrés par des petites colonnettes et des arcatures tréflées garnies de petites fleurs saillantes dans les gorges cintrées. Les pilastres d'angle sont ornés de rinceaux plus étroits et le petit côté occidental présente deux tiges sortant d'une même souche et se déroulant en sens opposée garnies de bouquets de feuillages larges et allongées, aux nervures délicates, d'un moindre relief, mais dont le dessin révèle un artiste consommé. Au dire des juges et artistes les plus compétents, « ce morceau de sculpture est une des plus splendides compositions d'ornement que l'on connaisse (2) », aussi la commission de l'asile d'Aligre est-elle résolue à prendre toutes les mesures nécessaires à sa parfaite conservation.
Ce monument ne nous est pas moins précieux par les souve-
(1) Balletin archéologique, 1896, p. 436.
(2) Lettre de If. Enlart, directeur du musée du Trocadéro à Mgr Tévèque de CUartres.
nirs historiques qu'il fait revivre que par sa valeur artistique. Il renfermait eo eifet les restes mortels d'un illustre évéque de Chartres : Jean de Salisburj. Ce prélat avait été le chapelain et le confident fidèle du saint martjrr Thomas Becquet, archevêque de Cantorbérj, et l'avait accompagné dans son exil en France et à Chartres (1). Ses vertus et sa science furent remarquées par nos chanoines qui l'élurent pour évêque en 1176 sur l'indication d'ailleurs de Guillaume aux blanches mains, archevêque de Sens, et encore évêque de Chartres, qui le désirait pour succès* seur sur ce siège, avec l'autorisation et les flatteuses instances du roi de France. A sa mort, après un trop court épiscopat, revécue voulut recevoir la sépulture dans l'église de Josaphat ; il nous sera facile de prouver que le sarcophage décrit ci-dessus était le sien et contenait bien ses restes.
Il suffira, pour en avoir la certitude absolue, de parcourir les documents historiques de l'abbaye.
Le principal est le Nécrologe du monastère, où sont inscrits les obits des religieux et des bienfaiteurs . Celui de Jean de Salisburj est conçu dans ces termes : « VIII kalendas novembris, depositio domni Johannis^ Carnotensis episcopi... cujns corpus jacet apud nos in capella beatœ Mariée,., Fuit capellanus sancti Thomee Cantuariensis archiepiscopi. »
Le plus ancien historien de l'abbaye, dom Buttreux (1668) affirme la même chose : « Jean de Salisburj fut enterré devant l'autel de la Vierge Marie ».
Les historiens de Chartres ne sont pas moins affirmatifs.
Rouillard dans sa Parthenie (1609) emploie les mêmes exprèssioas : « il fut enterré devant l'autel de la Vierge Marie. »
(i; Thomas Becquet vint à Chartres, en 1169, auprès de son dévoué défenseur près du roi de France, Guillaume aux Blanches-mains, archevêque de Sens et évêque de Chartres. Grâce à Jean de Salisburj, le culte du saint martyr se répandit promptement dans le diocèse. Un vitrail de la Cathédrale raconte son martyre, une chapelle fut édifiée en son honneur à Châteauneuf et porte son nom. Le prélat se proclamait évêque «par les mérites de saint Thomas »; il donna de ses reliques en grand nombre; le poignard qui avait blessé le martyr, et une fiole de son sang à la Cathédrale, « sanguinem gloriosi martyris Thomee adhuc stillantem «,une de ses chapes à l'abbaye Saint-Père.
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Le chaDoine Souchet ea 1640 vit le tombeau et le décrit : « Décédé le 24 octobre H80, il trouva sa sépulture en Téglise de Jbsaphat, où sa représentation se veoid encore quoique mutilée et rompue par la malice et impiété des sectaires ip .
Les religieux de la congrégation Saint-Maur s'empressèrent, aussitôt après leur introduction dans Tabbaje (1640), de restaurer l'église : « le pavé fut relevé et rehaussé partout, à cause que les eaux incommodoient fort Thiver ceux qui y venoient faire leurs dévotions.... On a transporté les tombes qui estoient rompues quand on a rehaussé et repavé Téglise. »
Le tombeau découvert par nous ne fut point relevé et le remblai dont parle le chroniqueur le couvrait de tous côtés, sa pierre tombale trop mutilée ne fut point élevée au-dessus du nouveau pavé de Téglise, aussi Gaignières en 1696 ne put en prendre le dessin, comme il le fit pour toutes celles qui étaient encore visibles.
Cependant les moines n'avaient point perdu le souvenir de la sépulture du célèbre pontife et de leur insigne bienfaiteur, et vers 1710, ils firent graver par Auger l'inscription suivante que Janvier de Flainville, visitant l'église de Josaphat, transcrivit avec soin au milieu du XVIIP siècle :
« A côté du chœur (de l'église de Josaphat), dans l'aile gauche où est la chapelle de la Vierge, il y a plusieurs tombeaux antiques à demi ruinés.
« Près de la chapelle de la Vierge, est cette inscription : Hic jacet domlnus JohannesSalisberieDsis, eprscopus Carnotensis... etc. » Il en transcrit ensuite une seconde et il ajoute : les deux épitaphes ci-dessus sont récentes, en sorte qu'elles ne doivent faire foy qu'autant qu'elles s'accordent avec d'autres monuments authentiques... »
Cette épitaphe, enlevée de l'église à la Révolution, fut retrouvée à Chartres, dans une maison privée en 1898, et nous avons alors publié à son sujet une étude dans le Bulletin archéologique du Ministère de l'Instruction Publique (1). Il est facile de constater
(() Balletin archéologique i 1868, pi 43t>4
qu eUe:est conforme aux documents antérieurs et spécialement
au Nécrologe.
Mais ces documents n*ont de valeur pour l'identification du sarcophage que si la chapelle où se trouve ce dernier est bien la chapelle de la sainte Vierge.
Sur ce point le doute n*est pas possible.
Janvier de Flainville, cité plus haut, en précise la dénomination : « A côté du chœur, dans l'aile gauche, est la chapelle de la Vierge. »
Dom Buttreux, décrivant la sépulture de l'évêque Geoffiroy de Lèves, dit « qu'il est enterré du côté de l'Evangile, proche l'arcade par où Ton va maintenant en la chapelle Notre-Dame ».
La chapelle de la Vierge était donc bien du côté gauche, du côté de l'Evangile, vis-à-vis le grand Chœur.
Or le sarcophage trouvé est bien à gauche du grand Chœur, dans la 'chapelle dédiée à la sainte Vierge et devant l'autel. C'est donc bien le tombeau de Jean de Salisbury.
A défaut des documents, la fontaine qui jaillit encore sous Tabsidioie, de cette chapelle et qui porte le nom de « Fontaine de la Vierge ou de Notre Dame » la désignait suffisamment.
Aussi l'érudit historien Lecocq lui donne-t-il ce nom sans hésiter : « La chapelle de la Vierge, située dans le transept nord de l'église, possédait à son extérieur une belle fontaine aux eaux limpides et sanitaires, dont la source semblait sortir des fondations de cette chapelle, etc. f>
L'attribution de ce tombeau à Jean de Salisbury nous parait donc certaine de tous points.
II. Aussi c'est avec grand soin et une minutieuse attention que ce sarcophage, qui dès les premiers jours des travaux, le 20 septembre 1905, s'offrit à nos yeux, fut exploré en présence de M. Julien Chappée, Tinventeur bien connu du tombeau de Saint-Pavin du Mans, par nous et nos ouvriers. Il était rempli d'une terre fine et très friable, mais au fond gisaient des ossements bien conservés et en grande partie intacts. Toutefois de la tête il ne restait qu'un fragment de la mâchoire supérieure et
' Chan. Mêlais, phot
Tombeau de Jean de Salisbury
BlNCBAU LATÉBAL
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la mâchoire inférieure presque complète. Les côtes de la poitrine et les petits ossements des m ains avaient d isparu en grande partie^ le reste du squelette conservait sa disposition naturelle, surtout Içso^des jambes et des pieds semblaient n'avoir pas été touchés.
Des vêtements, rien de distinct, sauf une poussière plus noire, et au;x pieds du squelette de nombreux fils d'or bien apparents et que nous recueillimes en grande partie, précieux débris des ornements pontificaux de Tévéque.
Dans les angles, des clous en fer très oxydés provenant de la bière en bois dans laquelle le corps avait été déposé avec soin soit lors de la première sépulture, soit lors de sa déposition définitive dans le précieux sarcophage. En effet, Tartiste inconnu qui en fut l'auteur, a pu n'être appelé qu'après plusieurs années à parfaire ^ la sculpture si fine, si minutieuse, si fouillée des s^p^ panneaux qui Tentourent, et la statue gisant sur le couvercle. I^s chairs devaient alors être entièrement décomposées au jour de la translation, après plusieurs années de séjour dans le sol humme de l'église .
Les circonstances de fracture à la tête et à la poitrine d'une part, et de parfaite disposition des autres parties, de l'autre, concordent avec les mœurs bien connues des profanateurs de tombeaux. Les protestants, recherchant avant tout des subsides, des ressources, nécessaires pour la guerre acharnée déclarée aux catholiques, ouvraient avec avidité les tombeaux les plus riches, et portaient leurs investigations de préférence à la poitrine pour recueillir l'anneau épiscopal, et aux épaules ou à la tête pour enlever les pierres précieuses et les ors de la mitre et de la volute de la crosse. Ailleurs rien ne pouvait tenter leur cupidité.
Dans le cas présent, leurs recherches furent évidemment très fructueuses (1) ; et satisfaite leur fureur sauvage n'eut pas lieu de s'exaspérer sur le squelette entier ; aussi Tavons-nous retrouvé presque intact et bien disposé. Il fut donc possible au doc-
(1) D'après le Nécrologe de Notre-Damêf Jean de Salisbury légua à sa Cathédrale plusieurs beaux ornements une chape très riche, trois pallium, un anneau épiscopal précieux, plusieurs reliquaires, dont l'un contenait du sang liquide de saint Thomas, etc. Il n'est pas douteux que des objets précieux aient suivi ses restes mortels dans la tombe.
teùr Martin, de Lèves, d'en reconstituer la plus grande partie.
Tous ces ossements, sauf un, d*une autre provenance et déposé là sans doute après coup, étaient de même nature, d-une appa« renée uniforme, et appartenaient évidemment au même sujets d'un âge avancé et d'une forte constitution. '
Si le squelette avait été dispersé, si les os avaient été mélangés confusément avec d'autres, puis recueillis avec eux pêle-mêle dans le même tombeau, il eut été impossible de le reconstituer ; les mêmes ossements se seraient rencontrés en double ou triple exemplaires, avec un aspect et des dimensions difFéreîites, et dans un état de conservation inégale.
Rien de semblable dans ce sépulcre.
Les ossements trouvés par nous étaient donc bien ceux de l'illustre évêque (][ui j avaient été ensevelis avec tant d'honneur au commencement du XIIP siècle.
La reconnaissance du tombeau de Jean de Salisbury nous
parait indiscutable, et les ossements recueillis méritent d'êtr^ placés avec respect dans le caveau des évêqiies de'Ghartrèsi Telle a été la décision de M»*" Bouquet, évêquè de Chartres. Le petit cercueil porte d'ailleurs l'inscription suivante gravée sur une plaque de cuivre :
. f In hàc capsa recollecta jacent ossa admodum Rf* JOHANNIS SALISBERIENSIS, olim S. THOM^ CAN- TUARIENSIS ARCHIEPlSCOPIcAPELLANi, dein Cartonen- SIS episcopi, cujus corpus ab anno MCLXXX in ecclesia
ABBATIALI JOSAPHATENSI, IN SACELLO B. MaRI^., ANTE ALTARE, A CORNU KVANGELIl TUMULATUM, ANNO MDLXVIII AB HiERE. TiCIS PARTIM VIOLATUM, CURA ET OPERE DD. C. MÉTAIS ET J. ChAPPÉE, ANNO MCMV REPERTUM, in HAC CRYPTA APUD ECCLESIAM .CaTHEDRALEM REVERENTER TRANSLATUM FUIT A
RR. DD. Henrico Ludovico Bouquet,' episcoopo Carnotensi,