‹ Archives du diocèse de Chartres (volume 4)Chapitre 13 sur 63 · CATHÉDRALE DE CHARTRES · texte numérisé non relu

CATHÉDRALE DE CHARTRES

Comme plusieurs de nos monuments religieux, et à un plus haut degré peut-être, la cathédrale de Chartres possède ce précieux privilège de n être pas seulement l'objet de l'admiration sans cesse renouvelée des amateurs du beau et du pittoresque, mais d'offrir encore aux ^ruditt et aaz archéologues un cliarop de recherches qai semble véritablement inépuisable. Cet édifice, en effet, construit presque tout entier sous les règnes de Philippe- Auguste, de Louis VIIT et de Louis IX a conservé dans son sous-sol les substructions visibles et complètes de la cathédrale érigée deux cents ans plus tôt par le célèbre évêque de Chartres, Fulbert* L'ensemble de ces substructions du XI* siècle forme sous les bas^Més et le chevet de l'église gothique une crypte immense, et cette crypte, à son tour, renferme dans lintervalle des énormes murailles qui la délimitent les fondations et d'importants vestiges des basiliques antérieures.

Ainsi, pour ne parler que de choses connues, on distingue actuellement au chevet de la cathédrale trois sortes de constructions nettement caractérisées : 1* au centre du monument, k l'étage inférieur, une chapelle souterraine voAtée. dite « caveau de Saint* Lubîn », ayant servi de martyrium à la basilique reconstruite par l'évcîque Gislebert après l'incendie de 858 ; 2" h un étage plus élevé, le déambulatoire et les chapelles rajonnantes de la crypte bâtie par Fulbert entre les années 1020 et 1024 ; 3'' à l'étage supérieur, l'abside et le rond-point de la cathédrale gothique^ édifiée de ilM à 1230 environ. Enfin, si l'on descend dans le martyrium du IX* siècle, on constate au premier coup d'œil que les murailles, formant le fond de cet antique caveau, sont de l'époque gallo-romaine, et l'imagination peut se donnor i'bre carrière en présence de ces murs de petit appareil, derrière lesquels

FOUILLES DANS LA CATHftDRALB DB CHARTBBS

s'étend un vaste torre-plein dont personne, depuis plus de mille ans, n'a tenté de pénétrer les secrets.

Ce manque d'unité dans la structure de l'édifice soulève plus d*ttn proUème.et cela même devait exciter le zèle des archéologues, qui, pour mieux se renseigner, ont fait de nombreuses fouilles dans la cathédrale de Chartres. Certaines de ces fouilles ont étc^ dt'crites en de savants mémoires: je ne m'occuper.ii ici que de celles qui ont t'-té exécutées dans l'église snutcTTnine.

Dès 1843. !e clergé chartrain, de sa propre initiative, lu pratiquer danî> ia crypte plusieurs sondages sur l'emplacement de Tancien autel de Notre Dame-Sous-Terre. Ces redierehes avalent pour but de mettre au jour les vestiges de divers objets du culte intentionnellement détruits au XVII* siècle, à savoir le Puits des Saints-Forts et la Grotte Druidique. En effet, suivant une tradition Hont les origines sont obscures, il aurait existé en ce lieu, avant l i naissance du Christ, une sorte de caverne où les prêtres des idoles, les Druides, auraient vénéré une statuedédiée à Ja Vierge devant enfanter, Virgini Parilane. Tout à côté de la grotte, ou plutôt dans la grotte elle>méme, un puits sacré aurait été au temps des persécutions le tombeau des premiers martyrs chartrains. C'est au-dessus de cette grotte druidique et de *ce puits des Saints-Forts qu'aurait été plus tard élevée, en Thonneur de la Vierge, la première cathédrale de Chartres.

Bien que. dans cette tradition relatée ici en quelques mots, il y ait un apport de récits assez fabuleux pour que les chanoines chartrains du XVII* siècle s*en soient inquiétés et aient cru devoir maçonner la Grotte et faire disparaître le Puits, on est obligé cependant d^admettre que les monuments, qui ont donné naissance à ces légendes, étaient eux-mêmes fort anciens et que c'est précisément en raison de leur antiquité qu'ils ont si vivement Irappé l'imagination de nos pères.

D'ailleurs, des textes authentiques prouvent qu'au IX" siècle le Puits existait déjà; à la fin du XI" siècle, son eau était réputée miraculeuse, et, dès cette époque reculée, le peuple donnait communément le nom de LieU'Fori aux vieilles constructions, qui, dans la crypte, étaient cootiguës au Puits et à la Grotte. Si l'on considère que ces constructions restèrent apparentes dans l'église souterraine jusque vers I année 1650, que par conséquent, après l'incendie de l'année 1020. elles avaient été religieusement conservées comme vestiges des traditions d un autre âge, on s^explique les efforts qui, depuis cinquante ans environ, ont été

POUILLBS DANS LA GATHÂDRALB DB CHARTRES '3

faits à diverses reprises pour les exhumer et tâcher ainsi de re> connaître leur véritable origine.

Les fouilles de 1843 furent reprises en lë49 par 1 architecte Lassiis et de J856 à 1860 par un savant antiquaire, Paul Durand/ Le résultat en fut presque négatif ; on ne découvrit ni le Puits des Saints-Forts ni l'emplacement de la Grotte Druidique. On rencontra seulement, à droite de l'autel de Notre-Dame-Soua- Terre, un départ d escalier semblantse diriger vers le martyrium du IX'= siècle, appelé caveau Saint-Lubin. Ayant, après tant d auires, étudié de nouveau la question, j'émis, il y a quelques années, ropinionque les recherches précédentes avaient échoué parce qu'on avait eu le tort de les faire dans Tintéiieur de la chapelle de Notre-Dame-Sous-Terre. Au printemps de Tannée tflOl, j'ai fait exécuter des fouilles profondes derrière la cloison de cette chapelle, et, en me laissant simplement guider parla direction des terres de remblai, je suis arrivé à découvrir Torificedu Puits à huit mètres au-dessous du dallage de la crypte. Il serait superflu de relater en détail les difficultés mat^elles que j'ai eu à surmonter au cours des travaux. Qu'il suffise de savoir que ceux-ci ont été longs et dispendieux. Le î'uits des Sainis I rirt»?, aujourd'hui restauré, mesure, à partir du niveau du soi de la crypte 33 mètres, 55 centimètres de profondeur ; la hauteur de l'eau est de trois mètres en moyenne.

Ce qu'il importait surtout de mettre en lumière, c'était l'âge des suhstructions environnant le puits. A cet effet, les murailles voisines ont été attentivement examinée et débarrassées des enduits qui les recou\nraient complètement.

Voici brièvement résumées les constatations que j'ai pu faire. Antérieurement à l'époque de sa destruction, c'est-à-dire jusque vers 1650, le Puits des Saints-Forts se trouvait placé sous une voussure de quatre à cinq mètres de largeur, pratiquée dans une muraille dont l'appareil, plus ancien que celui de la crypte du XI* siècle est identique à celui du mirtyrium carolingien , dit CRveaii Saint Lubin. Cette muraille, comme l'ont démontré les fouilles subséquentes, appartient, ainsi que le caveau Saint-Lubin tout entier, à la cathédrale du IX" siècle.

U résulte de là que les données archéologiques concordent actuellement avec les textes et font remonter à Tépoque carolingienne l'apparition du Puits des Saints-Forts dans l'histoire. En l'année 858, une troupe de pirates normands, venus des rives de la Seine , s'étant emparés pur surprise de la ville de Chartres, pénétrèrent dans la cathédrale, et, après avoir massacré 1 évcque

4 FOUILLES DANS LA CATBâDBALB DE CDARTIIBS

Frotbold et la plupart des clercs qui avaient cherché refuge en ce lieu, ils mceadièrent la basilique. Les iiabitants de la ville recueilliKnt alors, au miliett des débris encore fumants de la cathédrale, ks ossements de résèque et de ses compagnons, et, suivant le témoignage d'un ancien chroniqueur chartrain, ils jetèrent ces ossements dans le Puits des Saints-Forts.

Cela nous explique clairement, semble t-il. pourquoi l'évêque Gislebert, lofsqu'd reconstruisit en 8Ô8 la cathédrale incendiée par les Normands, voulut conserver dans la fondation du nouvel édifice, sous une voussure (1), le puits qui était devenu le tombeau de son prédécesseur.

La découverte du Puits des Saints^Forts au milieu de substruclions ayant certainement fait partie de la cathédrale du TX* siècle contirme donc les enseignements de I histoire locale. Mais, s'il est incontestable que le puits est antérieur à l'année 8r)8, nous ne sommes pas en mesure d'affirmer qu'il date de l'époque druidique ni même des premiers siècles de l'ère chrétienne* La suite des fouilles permettra-t-etle d'élucider ce problème? Je Tignore, et, quoi qu'il en soit, on doit reconnaître que présentement ni rhistoire ni l'archéologie n'ont encore fourni d'arguments susceptibles de corroborer sur ce fait les vieilles traditions de l'église chartrame.

Si j'ai tant insisté sur ces fouilles exécutées par moi dans la crypte, c'Mt qu'elles ont été le point de départ de celles quej'ai entreprises Tan dernier dans le chœur et auxquelles la Société française de fouilles archéologiques a bien voulu prêter vm

concours.

L'examen des substructions situées dans le voisinage immédiat du Puits des Saints-Forts m'ayant démontré que ces substructions appartenaient pour la plupart à -l'église du IX* siècle, il y avait tout lieu de supposer que le reste des fondations de la cathédrale carolingienne existait encore, derrière le puits, dans le terre-plein inexploré que délimitent les murailles de la crjrpte.

Malheureusement on ne pouvait songer à pénétrer dans ce terre-plein en perçant les mw^ qui l'environnent. Une tentative de ce genre avait été faite en 1«00 par Paul Durand à l'intérieur du caveau Saint-Lubin ; mais on avait dû, après de sérieux

(1) Cette voussure, sous laquelle était le Puits, fut comblée en maçonnerie vers ItxiO; vile formait, dtiu!> lu muraille du IX* siècle, une assez large excavation, et il n'est pas douteux que c'est cette excavation eUe-nèoM qui avait Kçu à une date indétermioiée le nom de Grotte Druidique.

POCILLBS DAMS L« CATHÊDllALK DE GHARTmtt 6

efforts, abandonner le projet que l't'paisseur des maçonneries et surtout l'extrèmi lureté des mortiers rendaient impraticable.

Une autre idée, d ailleurs, se présentait naturellement à l'esprit. Comme le teme-plein, où je voulais op^er de Boimlles Te» cherches, atteint en élévation le niveau du dallage du chœur de la cathédrale, je pouvais, en enlevant ce dallage, fsire mes fouilles à ciel ouvert, fi suffisait même de déplacer une partie des stalles habituellement occupées par les chanoines pour arriver à un résultat identique tout en évitant de dcturiorcr le pavage en marbre du buacluaire. C'est ce dernier projet que j ai pu mettre à exécution grâce à la bienveillante coopération des membres du Chapitre de la cathédrale et aussi grâce & Tappui que voulut bien me prêter M. Selmersheim architecte diocésain.

Les fouilles, entreprises dans ces conditions, n'ont pas tardé à mettre au jour des constructions dont l intérét archéologique est très grand. £lles ont prouvé que sous le chœur de l'église gothique, à des profondeurs variant de 2°',40 à 4 mètres en« viron, sont enfouies les ruines entières de la basilique du IX* siècle. Or il n*existe plus en France une seule cathédrale datant d'une époque aussi reculée, et, pour nous renseigner sur l'architecture des grands édifices religieux du temps de Charlemagne et de ses premiers successeurs, nous n'avions guère jusqu'à ce jour à notre disposition que le fameux plan de l'abbaye deSaint-Gall exécuté vers l'année 820 par un dessinateur inconnu.

Je n'entreprendrai pas d^énumérer ni d'étudier en détail les découvres faites au cours des travaux. Lorsqu'on voudra publier cette étude, il conviendra d'y joindre des dessins et des coupes sans lesquels les descriptions, même les plus sommaires, sont difficiles à comprendre. D'ailleurs, tant que les fouilles ne seront point terminées, il serait prématuré de formuler des opinions ou d'émettre des théories que Tavenir peut-être sediargerait de modifier plus ou moins complètement.

Je me contenterai donc de noter que les constructions nouvellement exhumées correspondent au sanctuaire et au transept de la cathédrale construite en 858 par l'évêque Gislebert J'ai retrouvé l'escnlier voûté qui conduisait au martyrium placé sous l'abside. Cet escalier prend naissance au niveau du transept, contourne un des piliers cruciformes de la basilique, étaient déboucher è cinq mètres plus bas dans le caveau Saint-Lubin (1)*

(1) Le rapport officiel 4e Terchitiete dioeéaeln, M. Sdmenbeim, eet explicite eur le poiot : « Lee recherches de M. Mertet ont donstf des réeeltale

6 POUILLBS DANS LA CATHÉDRALE DR CDARTRES

Cela ma permis de rattacher au reste de ledilice les fondations du caveau, de telle sorte que j'ai pu relever avec la plus grande exactitude le plan du chevet de l'église carolingienne.

J'ajouterai que, si l'on se décide & pousser plus 1<md les fouilles que j'ai faites l'an dernier et si l'on achève de dégager les marches de l'escalier qui conduit au martyrium, on rencontrera probablement à peu de distance le premier pilier de la nef et l'on possédera les L'Iémonts suffisants pour faire la restitution certaine du monument prescjue tout entier.

Ce serait là un résultat dont 1 importance ne saurait échapper à personne.

Qu^l me soit permis, comme conclusion de ce rapide compterendut de dire quelques mots de l'une des principales difficultés

que j'ai rencontrées dans mon entreprise. — Les travaux ont duré, sans interruption, du 7 mars au 8 juillet dernier: je ne lésai abandonnés qu'à retire t ; provisoirement, je l'espère. 1-c jour même où ils ont ét(' suspendus, j'ai découvert, dans les fondations de l'une des murailles de la basilique du IX*^ siècle, un curieux chapiteau composite ayant autrefois couronné un pilastre gallo-romain.

Malheureusement mes ressources étaient épuisées, et j'ai dû

imposer un terme à 4^ travaux qui, depuis le commencement de l'année lOOi, ont occasionné une dépense assez considérable. Cette dépense a été couverte pour un tiers environ à mes frais et pour les deux autres tiers par des subventions du Comité des travaux historiques et de la Société Archéologique d'Eure-et-Loir, par une souscription publique, enfin par la somme que la Société Française de Fouilles Archéologique a mise à ma disposition.

On peut juger par ce simple énoncé d'une partie des obstacles auxquels on se heurte en notre pays lorsqu'on veut faire une Fouille quelconque dans un de dos monuments historiques. Je

intéressants. Ellfs ont mis à découvert une pilf cruciforme dont la construction présente un appareil très ancien ; les restes d'un emmarcheœent et un couloir Touté en berceau de 1~ 88 de large, qui paraissent constituer l ancii nni' descente à la Ci vpte curoligienne dito > i \ \iU^ S. I.ubin... ces restes sont très apparents par suite du déblai opéré. On suit la voûte depuis la pile jusqu'au mur limitant, k l'ouest, ce caveau; mais ce berceau a été rompu quand on construisit les fondements de la cathédrale actuelle, les> quels prirent la place de la moitié du couloir laissant l'uutre moitié butée contre la construction du Xlll* siècle. La pilc, le piédroit et le berceau du couloir sont identiques, comme matériaux et comme appareil à la crjpte Saint-Lubin. *

KOUIl.LKS DANS LA CATFléDHALK DK CIIAKTHES

sais bien qu'il n'en est plus de même quand on est chargé de quelque mission lointaine dans les pays d'Orient ou dans l'Afrique du Nord. Mais pourquoi cette différence de traitement?

CHAPITEAU (;ALL0-R0MAIN otcOLVERT DANS LN MUR PE LA CATHÉDRALE DU IX' SU' CLE

Est-ce à dire que les entrailles de notre sol n'aient plus de secrets à nous révéler ?

Certes, grâce à la forte impulsion imprimée à l'étude de nos antiquités nationales par les de Caumont, les Viollet-le-Duc, les Quicherat, les de Lastcjrie et leurs élèves, on peut affirmer qu'il n'existe plus guère en France d'édifices anciens qui n'aient été scientifiquement décrits et classés. Aujourd'hui même la

FOUILUn BANS LA CATEftORALB DB CHAftTRBS

Société Française d'Archéologie, sous la direction de M. Eugène Lefèvre-Pontaiis, le digne successeur de M. de Caumont. entretknt parmi les Mvantt de province une émulation qui jamais ne fut plus fructueuse. Mais chacun sait que, dans cette multitude de monuments qui couvrent la surface de notre aol, aucun, pour ainsi dire, n'est antérieur à l'an mil, et que, si nous sommes assez bien renseignés sur l'histoire de l'architecture civile et religieuse depuis le XT" sièch lu-^ciu'à nos jours, nous sommes dans une ignorance extrême sur toutes les questions d origines. Pour prendre un exemple dans le domaine de l'art religieux, personne ne saurait indiquer avec précision par suite de quelles transformations successives les églises épiscopales des premiers siècles se sont converties en cathédrales de l'époque romane, ni surtout à quelles dates ces transformations se sont manifestées. Il n'y a que les recherches méthodiques, les sondages, les tranchées ouvertes dans le sol ou pratiquées dans 1 épaisseur des maçonneries, qui puissent nous faire savoir ce que les monuments par eux-mêmes sont impuissants à nous enseigner. Cest aux fouilles, en un mot, que semble appartenir l'avenir de notre archéologie nationale-

Aussi peut-on dire que la création d'une Sociét<' Kr.inç^ise de Fouilles Archéologiques s est opérée en temps voulu pour empêcher que nous épuisions toutes nos forces à la recherche loin* taine des civilisations disparues, quand nous connaissons si imparfaitement encore Thistoire de nos propres origines.

Rmsk Merlgt.

Page 1