PREFACE
Les éléments du livre que j'entreprends d'achever ont été assemblés pendant huit années par mon père et par moi. Mon père, sur son lit de mort, corrigeait les épreuves de cet ouvrage, auquel il s'est intéressé jusqu'à ses derniers moments, et il m'a laissé la tâche d'en dresser les tables et d'en rédiger la préface.
Dire brièvement comment a été conçu ce travail sera pour moi l'occasion de revivre en pensée les jours trop vite écoulés où il m'a été donné de poursuivre aux côtés de mon père des recherches qui nous étaient également chères à tous deux. Ceux-là seuls qui les ont goûtées connaissent les joies que font éprouver cette communauté de goûts, cet échange journalier de pensées, cette collaboration avec le plus sage et le plus dévoué des amis, joies sans mélange, qui resserrent encore» s'il est possible, les liens d'affection naturelle et qui peuvent être comptées parmi les plus pures de la vie.
L*idée du travail que je présente aujourd'hui au public me vint à l'esprit lorsque j'étais à l'Ecole des Chartes.
Elle me fut suggérée par l'étude même des plus anciens documents concernant Thistoire du pays Chartrain.
Ces documents, qui appartiennent aux X% XI* et XIP siècles, sont en général des titres de propriété qui, presque tous, nous ont été légués par les établissements religieux, chapitres ou monastères, supprimés au moment de la Révolution. C'est à eux principalement qu'il faut avoir recours pour s'instruire des mœurs et des coutumes de nos ancêtres, de la condition des gens du peuple comme des faits et gestes des gens puissants, en un mot de Tétat de la société pendant cette période obscure qui s'étend du règne des derniers princes carolingiens jusqu'à Tavènement de Philippe- Auguste. Il subsiste un grand nombre de ces chartes ou titres de propriété ; mais beaucoup d'entre eux, parce qu'ils ne sont point datés, sont en une certaine mesure lettre morte pour les érudits qui veulent en tirer parti. On conçoit combien il est difficile et même imprudent d'utiliser un renseignement emprunté à un acte auquel on ne peut assigner une place précise dans la suite des temps ; car ce qui est vrai à telle époque, souvent ne l'est plus à telle autre, et toute conclusion, fondée sur un document de cette nature, est susceptible d'être à bref délai, rejetée comme inadmissible, ou d'égarer ceux qui la regarderaient comme certaine.
C'est en partie pour suppléer à cette insuffisance des actes non datés que les Bénédictins entreprirent, au siècle dernier, de dresser des listes chronologiques des principaux personnages dont les noms figurent dans les chartes du moyen âge. Le résultat de leurs immenses recherches se trouve consigné dans deux ouvrages justement célèbres, VArt de vérifier les dates et le Gallia Christiana. On peut dire qu'il n'est pas d'historien, ayant étudié la période la plus ancienne de nos annales, qui n'ait eu maintes fois recours
h ces précieux instruments de travail, grâce auxquels on peut déterminer l'époque approximative de tout document où est signalé comme vivant encore tel roi, tel pape, tel grand seigneur, tel évoque ou tel abbé.
Mais, si ces grands de la terre, ces princes de TEglise paraissent souvent dans les chartes, il arrive souvent aussi qu'ils n'y soient pas mentionnés, et qu'en leur place soient simplement signalés des arrière-vassaux de la couronne, des officiers subalternes, des dignitaires inférieurs de l'Eglise. Or, pour connaître le temps où vivaient ces gens de moindre condition, les moyens d'information font trop souvent défaut. L'œuvre, entreprise par les Bénédictins, demande donc à être complétée, et il conviendrait maintenant de publier pour chaque région, pour chaque diocèse de nouvelles listes de toutes les personnes ayant rempli une fonction quelconque, si petite fût-elle, dans Tordre civil ou religieux. On semble jusqu'aujourd'hui avoir reculé devant la difficulté de cette tâche. Depuis une cinquantaine d'années, on a fait à VArt de vérifier les dates et au Gallia Christiana un grand nombre de rectifications ; on a établi, dans des monographies locales, la succession chronologique des possesseurs de charges ou de fiefs secondaires ; mais aucun travail d'ensemble n'a été mis au jour. En ce qui concerne le clergé, où les titres d'office étaient autrefois si nombreux et dont les plus humbles dignitaires sont si fréquemment cités dans nos anciens cartulaires, on est pour ainsi dire dépourvu de tout renseignement.
Ces constatations, je ne tardai pas à les faire, lorsque je préparais, à l'Ecole, ma thèse sur les comtes de Chartres. En parcourant les titres primordiaux des établissements religieux de la région chartraine, je fus frappé de la fréquence des souscriptions ^apposées ^^au bas des actes par
les doyens, chantres, archidiacres, prévôts et autres dignitaires du Chapitre de l'église cathédrale. Posséder la succession des chanoines ayant rempli ces diverses fonctions, c'eût été pour moi le moyen de résoudre en plus d'un cas certains problèmes chronologiques, et tel fut le motif qui me détermina dès lors à relever, surHiches, pour mon usage personnel, les noms de tous les membres du Chapitre, figurant avec le titre de leur charge dans les actes datés d'une façon certaine.
Mon père, quej'avais entretenu de mon projet, consentit à me prêter son concours, et, comme ses travaux de classement et ses recherches personnelles lui faisaient passer sous les yeux la plupart des titres originaux conservés aux Archives d'Eure-et-Loir, il amassa rapidement un grand nombre de notes. Pendant les huit dernières années de sa vie, il poursuivit activement cette entreprise, et je crois pouvoir affirmer qu'il n'y a dans notre dépôt d'archives, que bien peu d'actes antérieurs au XIV® siècle qu'il n'ait consultés.
Dès le principe, nous nous partageâmes la besogne. Tandis que mon père dépouillait les documents d'archives je parcourais les recueils et les cartulaires imprimés, et je relev'aisà la bibliothèque nationale, ainsi qu'à la bibliothèque de Chartres, les mentions contenues dans les collections manuscrites. En 1896, nous possédions déjà plus de dix mille références, et, de jour en jour, nous apparaissait plus évidente l'utilité de ces listes où les lacunes se faisaient de plus en plus rares. Je ne saurais dire combien de fois nous y eûmes recours, soit en rédigeant nos inventaires, soit en préparant la publication de nos recueils de chartes. Le profit qu'on en pouvait tirer parut même si certain à mon père qu'il se décida à livrer ce travail à l'impression sous forme de notices in-
dividuelles, donnant pour chaque personnage les résultats essentiels de nos recherches.
Le plan qu'il convenait d'adopter pour cette édition s'imposait en quelque sorte de lui-môme. Jusqu'à la fin du siècle dernier, les dix-sept dignitaires du Chapitre de Chartres prenaient rang, dans les cérémonies religieuses ou civiles, suivant un ordre hiérarchique très anciennement établi. C'est dans le même ordre que nos listes ont été imprimées. — Il eût été fastidieux et souvent inutile d'indiquer toutes les références dont nous avions pris note. Pour la solution des problèmes chronologiques, les seuls que nous eussions en vue, deux choses sont nécessaires à connaître : la date de l'entrée en charge et l'époque de la cessation des fonctions. A la vérité, la plupart du temps, ces deux données précises font défaut ; mais on y supplée, dans la mesure du possible, par la mention du plus ancien et du plus récent document où le titulaire soit signalé comme étant en possession de son office.
Ainsi qu'on peut aisément le présumer, c'est dans la période la plus ancienne que les listes offrent des vides importants ; mais, à partir du XIV'' siècle, les lacunes sont relativement rares. Nousavons pu, en effet, utiliser pour cette seconde période les renseignements contenus dans les Registres capitulaires, conservés à la bibliothèque municipale de Chartres, et dans la série presque complète des Contrats du Chapitre^ qui sont aux Archives d'Eure-et-Loir. — Les Nécrologes do la cathédrale et ceux des différents monastères du pays chartrain nous ont fourni la date du jour et quelquefois, quoique trop rarement, l'année du décès de beaucoup de dignitaires. — Enfin le Livre des Serments^ que prêtaient les chanoines le jour de leur réception, nous a donné les dates certaines de toutes les
entrées en charge depuis les premières années du XVr* siècle jusqu'en 1789.
11 serait, je crois, superflu d*énumérer les services que peut rendre aux érudits la présente publication. Quelques exemples, d'ailleurs, montreront mieux que de longues dissertations la manière de faire usage de ce recueil, qui est, avant tout, un instrument de travail destiné non pas à être lu mais à être consulté.
Les Archives d'Eure-et-Loir possèdent, sous la cote H. 3085, une charte de confirmation des biens de l'abbaye de Saint-Jean en Vallée (1). Ce document émané de l'évéque de Chartres, Geoffroi de Lèves, n'est pas daté, et, comme l'épiscopat de Geofïroi a duré de 1116 à 1149, c'est entre ces deux dates éloignées Tune de Tautre que, faute de plus amples renseignements, il conviendrait d'assigner une place à cette charte. Mais, à côté de la signature de lévéque, figurent celles de quinze dignitaires du Chapitre. — Deux des premières souscriptions sont celles du doyen Arnaud et du sous-doyen Sanson. En se référant à nos listes, on constatera immédiatement qu'Arnaud résigna sa charge de doyen en 1119, et, d'autre part, que Sanson ne devint sous-doyen qu'à une date postérieure aux premiers mois de l'année 1118. (Voirplus bas, p. 9 et 51). L'époque où a été rédigé l'acte en question se trouve donc resserrée entre les années 1118 et 1119.
Cet acte, qui ne présentait que peu d'intérêt, alors qu'on ignorait sa date et dont nous n avons pas fait usage dans ce volume, parce qu'il était dépourvu de mentions chronologiques, peut servir, à son tour, à combler quelques lacunes dans la série des dignitaires du Chapilre. Le rapprochant d'un autre document daté du 29 novembre 1119,
(1) Je viens de publier cette charte sous le n« 19, p. 12 du Cartnlaire de Saini'Jeafi'en' Vallée, actuellement en cours d'impression.
où les officiers du Chapitre figurent au complet (Archives d'Eure-et-Loir, H. 3385) (1), j ^établirai le tableau comparatif suivant :