‹ Archives historiques et ecclésiastiques de la Picardie et l'ArtoisChapitre 1 sur 140 · AMIENS · texte numérisé non relu

AMIENS

TYl'OGHArHlK DE DUVAI. ET HERMENT.

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[^ ANCIENNE province de Picardie offre un champ fertile aux investigations de l'historien. Son nom est inscrit dans toutes les pages de nos annales. Plusieurs parties de la Picardie ne reconnurent pas toujours la domination des rois de France ; soumises aux ducs de Bourgogne , elles passèrent plus tard sous le gouvernement de la maison d'A-utriche. Mais dans leurs fortunes diverses, les peuples picards gardèrent comme un précieux dépôt deux qualités en eux héréditaires: la valeur et la loyauté. Leur coura2;c avait brillé sous la bannière de Charles-

le-Témëraire ; il éclata de nouveau lorsqu'ils se mêlèrent aux vieilles bandes de Charles-Quint. Liés à la fortune de la France , on les vit partager la gloire de ses armes, mesurer leurs sacrifices à l'étendue de ses revers. Ils s'associèrent aussi aux œuvres de son génie et à la marche progressive de ses institutions; — Les cathédrales d'Amiens, de Beauvais et de Laon, où l'art se plut à prodiguer ses merveilles; les ruines de Saint- Riquier, de Saint-Bertin et de Saint-Vaast, antiques abbayes dont les cloîtres silencieux furent l'asile des fortes études ; les débris des nombreux châteaux-forts qui parsemèrent le sol de la Picardie ; et le beffroi de ses cités, symbole révéré des premières libertés communales , pourraient , encore aujourd'hui , fournir à nos assertions de vivants témoignages.

Les limites de la province de Picardie ont souvent varié. Le sort des batailles, les échanges fixés par les traités, les règles de la succession indirecte autrefois en usage parmi les possesseurs des grands fiefs, furent les causes essentielles de cette variation. La question que nous soulevons ici a toujours eu , au point de vue historique , une véritable importance. Nous avons mis à profit, pour la résoudre, les savantes recherches de du Cange et de dom Grenier; et nos limites seront celles que ces deux historiens déterminèrent. Ils avaient l'un et l'autre projeté la publication d'une histoire complète de la province qui les vit naître ; il faut dé-

|)l(»iri les circonstaiicos ({iii s'opposèreiil ;« l accomplissenienl dv Ivm tlossciii. Lr^ Imriies que fixa leur travail préparatoire renfermaient : l'Vmiéiiois ; le liouloniiais; le Calaisis, le comté de Guînes et le gouvernement (l'Ardres; l'Artois; le Ponthieu; le Vermandois ; le Santerre ; le Laonnois; le IXoyonnais; le Valois; le Beauvaisis ; le Soissonnois et la Tiérache.

Le plan de notre publication a mis le pays dWrtois plus particulièrement en relief. JNous avons dû considérer que cette partie notable de l'ancienne Picardie garda , pendant plusieurs siècles , une physionomie distincte. Les conséquences de la guerre, les intérêts de toutes sortes, l'empire des habitudes lièrent ses habitants à la Flandre , a la grande confédération des Pays-Bas. L'Artois avait ses états particuliers et devint une véritable province.

L'impartialité est la condition la plus essentielle de l'histoire. On se borna long-temps à nous raconter la vie de nos rois, les guerres qui remplirent leurs règnes , la naissance des princes ou les intrigues de la cour. Ce que faisait le peuple , la nation pour mieux dire, était négligé par les historiographes. Nul ne nous parlait de sa vie intérieure, de ses mœurs, de ses nombreux intérêts. Ce qu'on en avait écrit restait enfoui dans de poudreuses compilations ou dans les annales bénédictines. La réaction arriva il y a vingt ans ; et beaucoup d'entre nous s'étonnèrent lorsqu'on leur ap-

prit que le peuple avait eu, comme les princes, de glorieuses pages dans notre histoire ; lorsqu'on nous dévoila la forte organisation de la bourgeoisie pendant le moyen-âge , les luttes qu'elle avait soutenues , les libertés municipales concédées aux cités ; et toutes ces corporations de métiers , avec leurs bannières , leurs privilèges et leur active participation à la vie publique. Cette initiation à des mœurs jusqu'alors ignorées éveilla dans nos cœurs des sentiments bien nouveaux et bien chers ! Et les écrivains de notre temps qui , les premiers j nous révélèrent ce qu'avaient été nos pères, préparèrent une régénération complète des études historiques. Commencée il y a vingt atis , l'œuvre régénératrice se poursuit encore ; mais sous l'attrait de son coté utile , ne cacherait-elle pas quelques dangers , comme toute chose nouvelle ? L'histoire des peuples fait foi que les temps réparateurs ne furent jamais entièrement exempts de partialité; et il serait difficile que l'opprimé triomphant ne fut pas un peu oppresseur. Voilà la pente glissante dont l'historien doit aujourd'hui se garder. Qu'il ne glorifie jamais le peuple au détriment de la Noblesse et de l'Eglise ! Rendons hommage à ce que la cause nationale dut aux bourgeois et aux artisans de nos villes; à ce qu'ils firent pour la Liberté — mais sachons dégager notre esprit de tout préjugé philosophique. N'oublions jamais que la Noblesse versa son sang dans mille combats, pour la commune

patrie; aux champs de Crécy et d'Azincourt , de funeste mémoire, les chevaliers de Picardie se serrèrent autour de l'oriflamme et donnèrent leur vie , pour sauver le drapeau de la France des mains de l'ennemi !

L'apologie et le pamphlet sont peut-être les deux ëcueils dont l'historien doit aujourd'hui le plus se délier, s'il tente de mettre en présence le pouvoir reli gieux, la bourgeoisie et la noblesse des siècles passés. L'étude des voies les plus propres à tenir ces dangers loin de nous a fait notre préoccupation constante , et nous serions heureux si cet ouvrage avait gardé l'empreinte de nos efforts. Nous retracerons les grandeurs de l'Eglise de Picardie ; et sans taire les funestes résultats du relâchement de la discipline, qui vint plus d'une fois affliger les diocèses, nous dirons ce que l'agriculture et les lettres durent aux abbayes. Nous rappellerons ces beaux noms de la vieille noblesse picarde : Mailly, Vermandois, Boulogne, Créqui , Ponthieu, Béthune; et celui de ce sire de Coucy qui fournit quinze mille livres tournois , somme très-considérable alors , pour retirer des mains des Infidèles la vraie croix qu'ils retenaient , en garantie de la rançon du roi Saint- Louis. Nous consacrerons la mémoire des familles équestres de l'Artois; de celles qui fournirent des combattants picards à Bouvines ; des vaillants chevaliers qui , pendant le treizième siècle , joutèrent au célèbre tournoi d'Anchin ; et de ceux encore qui à la voix de Pierre

l'Ermite ou de Guibeit de Nogent, comme eux enfants de la Picardie , abandonnèrent leurs nobles manoirs pour arborer l'ëtendart des croisades sur les murs de Solyme et de Ptolëmaïs. Ils étaient la fleur de la noblesse de France ; et les champs de bataille furent leurs seuls caveaux funéraires.... Nous leur devons un souvenir. Lorsque les nations ne s'enorgueillissent plus de ceux de leurs enfants dont les exploits illustrèrent la patrie; lorsque les peuples renient un passé glorieux; nous tenons pour certain qu'ils marchent à leur décadence.

L'histoire des villes viendra compléter le tableau. La Picardie fut le berceau des institutions communales du nord de la France. Dès le commencement du douzième siècle , Noyon , Beauvais , Saint-Quentin , Laon , Amiens et Soissons se firent octroyer des chartes , à l'exemple de la ville de Cambrai. Nous raconterons les luttes dont elles furent le prix. Il faudrait pouvoir ranimer, avec toutes ses péripéties, cette vie des cités du moyenâge, si fertile pour nous en précieux enseignements. Alors, comme aujourd'hui, on vit l'intrigue se faire jour dans l'élection de l'échevinage ou dominer la délibération du conseil communal. Souvent, la cloche du beffroi appela les citoyens à la défense de leurs privilèges que les officiers royaux menaçaient. Elle donna quelquefois le signal de la guerre civile... et les habitants des villes picardes , que des dissensions désolèrent , apprirent alors

à leurs dépens que si la liberté est un bien désirable , il faut savoir chèrement Tacheter par les maux dont elle est presque inséparable. Le peuple d'ailleurs ne saurait changer ; accessible aux plus mauvaises passions , il fut toujours capable de grandes choses ! Les annales de la province nous en offrent de beaux exemples dans le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre , de Jean d'Aire, de Jacques et Pierre de Wissant , bourgeois de Calais; et dans la courageuse conduite de cette Jeanne Hachette, que les historiens surnommèrent la Jeanne d'Arc de Beauvais.

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