ABBAYES DD TBEIZIÈME SIÈCLE
Saint-Paul (Sanctus Paulus ) autrefois Saint-Êtienne de Soissons (Parthcnon Sancti Stcphani Sucssionensis. ) Vers 1228 , un prieuré fondé dans la ville de Soissons, et placé sous l'invocation de St-Êtienne, fut érigé en abbaye par l'évêque Jacques de Bazoches. Des religieuses de l'ordre des augustins y vécurent en communauté jusqu'en 1617. Elles s'établirent alors à Reims dans un prieuré qu'occupaient des chanoines de l'ordre du Val-des-Êcoliers. Ceux-ci se fixèrent à Soissons dans le monastère délaissé et firent place en 1628 à des religieuses augustinesdont la communauté forma l'abbaye de Saint-Paul de Soissons. Revenus de l'abbesse en 1772... 6,000 livres.
Amour-Dieu ou l'Amour-Dieu ( Amer Dci. ) Monastère de filles de l'ordre de Citeaux , fondé en 1232. Revenus de l'abbesse en 1772. . . 5,000 livres.
La Baere (fiarr«. ) Abbaye de filles de l'ordre de St-Augustin, fondée en 1235 par la reine Jeanne de Navarre. Revenus de l'abbesse en 1772. . . 4,500 livres.
Nogent-l'Artaud ( Noviijentum Artaldi. ) Abbaye de filles de l'ordre de Stc- Claire , fondée en 1299. Revenus de l'abbesse en 1772. . . 7,000 livres.
Dame - de - Soissoris posséda de grandes richesses et de magnifiques privilèges. Ses abbesses appartenaient aux maisons les plus illustres; Giselle, sœur de Rarle-le- Grand , Thcodrade , sa cousine , et Rotilde , fille de Karle- Ic- Chauve gouvernèrent cette abbaye. Mais la protection que nos rois lui accordaient et le pouvoir que puisaient ses abbesses dans leurs familles et dans leurs alliances ne furent pas toujours favorables à l'observance de la règle. En 1518, le cardinal Louis de Bourbon, évêque de Laon , vint visiter l'abbaye de Notre-Dame; muni des instructions du Saint - Siège , il y remplit l'office de réformateur et « reconnut qu'il n'cstoit pas » de la bienséance que les chanoines de Saint-Pierre » entrassent dans le chœur des filles, prissent certains » jours le vin et les gastcaux en leur refectoir, dinas- » sent le jour de l'Assomption avec l'abbesse et reçus- » sent de grandes rétributions en pain , vin , argent , » bled , quelquefois même en viande. Pareillement il » n'approuva pas la coutume qu'avoient les religieuses » de sortir de leur abbaye pour aller en procession » non seulement à Saint -Pierre mais encore à Saint- » Médard '. » En 1772, les revenus de l'abbesse de Notre-Dame s'élevaient à cinquante mille livres. La règle du monastère était celle de St-Denoît.
L'abbaye de Saint-Corneille ' de Compiègne dut sa fon-
' ( DoRMiY. Histoire de Soissons. )
' (Sanctus Cortielius et Sunclus Cyprianus de Compendio vel Componditim seu CnrolopoUs. ) Abbaye d'iioiumes de l'ordie de St-Benoîl. La mensc abbatiale étail unie , au dix-huilièine siècle , aux icveiuis du Val-de-Grûce de Paris. Taxe en cour de Rome . . . 200 florins.
dation à Rarle- le -Chauve. Il la fit construire en 876 dans son palais de Conipiègne, y plaça cent chanoines et voulut qu'on l'appela royale '. L'église fut dédiée un an après par le pape Jean VIII, en présence de l'empereur , des grands de sa cour et de soixante et douze prélats. Brûlée par les Normands , au temps de Charles -le- Simple , elle retrouva son ancienne splendeur par les soins de ce prince qui la fit reconstruire et lui donna juridiction sur un grand nombre de collégiales , prieurés , chanoinies ou chapelles. Elle exerça long-temps droit de seigneurie et de justice dans la ville de Compiègne et sur la rivière de l'Oise, son trésor renfermait des pierreries précieuses , témoignages de la munificence de nos rois, une partie de la bibliothèque de Karle -le -Grand et plusieurs manuscrits enrichis de lames d'or et d'argent. Les reliques de Saint -Corneille étaient célèbres'. Les chartes et les bulles donnent à cette abbaye les titres de vénérable , noble , sainte et royale. Henri PMa nomme la bien-aimée de nos Rois; et le grand Suger en parle comme de l'une des plus nobles abbayes du royaume : Tanquam unam de nobilioribus Gallia.
L'abbé de Saint -Corneille portait la crosse, la mitre et l'anneau ; il conférait la tonsure et les ordres mineurs. L'abbaye avait un grand - vicaire , un officiai
* {Monastcrium Ucijiym vncuri jussimus. Cliarle de ('<)iid;ilion. )
- <i Vencrandis rcliquiis quibus locus ille lolo lerraium orbe famosissimns cx- » litit.» ( Suger. )
et un pénitencier ; un aumônier et un chapelain ; un bailli , un prévôt et un chambellan. Parmi ses nombreux feudataires , on remarquait les huit barons ou fieffés. Institués pour la défense de l'abbaye, ces barons avaient aussi d'autres devoirs à remplir; portant une cotte d'armes et une verge, ils formaient le cortège de l'abbé dans les solennités religieuses *. Un dénombrement du treizième siècle leur donne le titre de pairs de V église de Saint - Corneille. Voici les dénominations anciennes des fiefs que possédaient ces huit barons : le fief de la Porte Rouge; le fief des PU lier s ; le fief Cloquette ; celui du Criage ; le fief de V Exemption ; le fief de Lihu ; le fief de Jean Héron et celui de Jean-le- Boucher. Ils appartinrent à des gentilshommes de distinction ; et l'abbaye compta au nombre de ses fieffés des grands -pannetiers et grands - échansons , des maréchaux de France , des baillis d'Amiens et de Vermandois.
Les anciens titres de foi et hommage nous apprennent
* « Sont tenus les fieffez de porter la verge aux processions après le R. P. en » Dieu Monsieur l'abbé de Saint Corneille , où celuy qui chante la grand'messe ; » et , en la fin desdiles processions , mener icelui R. P. en Dieu en son oratoire, là » où il a coutume de soy reveslir ; et iceluy revestu ramener, ladite verge tenant, an » grand autel de ladite église , et à la fin de ladite messe ramener audit oratoire. » C'est à savoir le jour de Noël; le jour des Rois; le jour de l'Assomption Saint- » Corneille; le jour du mi-carême; le jour de Pâques fleuries; le jour de Pâques » commnniaux ; le jour de la Trinité ; le jour de l'Ascension ; le jour du Saint-Sa- » crement; le jour de la Pentecôte ; le cinquième jour de may ( qui est le Pardon » de ladite église ; ) les cinq jours et festes de Noslre-Dame ; le jour de la Sainleu Croix en septembre (qui est la feste Saint-Corneille ; ) et le jour de la Tous- » saints. » ( Dènomhrement des fiefs de Vahhaye. )
que les barons de Saint -Corneille recevaient, toutes les fois qu'ils faisaient leur service dans l'abbaye, deuœ loU de vin et deux pains pesant quarante - huit onces les deux 3 ou la portion d'un religieux. Ces pains s'appelèrent miches conventuaux. L'abbaye fournissait aux fieffés la cotte d'armes qu'ils portaient dans les occasions solennelles. Amyot fut abbé de Saint - Corneille de Compiègne.
L'abbaye de Longpont ' était l'une des plus célèbres de l'ordre de Citeaux. St- Louis et la reine Blanche, sa mère, assistèrent à la dédicace de son église. Jacques de Bazoches , évêque de Soissons , les évêques de Meaux , de Beauvais et de Chartres et l'archevêque de Milylène prirent part à cette solennité. La beauté de l'église de Longpont est citée par les artistes. On admirait aussi la grandeur des constructions de l'abbaye, ses dortoirs spacieux et surtout la salle du réfectoire où deux cents religieux auraient pu trouver place.
Les possessions de Longpont devinrent considérables; au commencement du quatorzième siècle, l'abbé percevait , pour sa part , cinq cent soixante et dix - sept muids des grains que l'abbaye récoltait. Au temps oii
' { Lonijus Pons.) Abhuye d'iioinmes fondée on 4J31 par Joslein de Vierzy, cvêque de Soissons. Lieu ordinaire de la sépulture des comtes de Vermandois et de Valois, des évêques et des comtes de Soissons. Le cardinal Jean du Bellay, évêque de Paris, qui prit part aux plus grandes affaires de l'État sous François I'"'; le cardinal René de Birague , chancelier de France; et le cardinal deFerrare, Hippolite d'Est , furent abbés de Longpont. Revenu abbatial en J772. . . 30,000 livres, Taxe en cour de Rome . . . 550 florins.
les Anglais désolaient la contrée , les religieux de Longpont entretinrent deux cents hommes de pied et quatre cents cavaliers dans une petite forteresse construite à côté de l'église. Pour faire luce à leurs charges, ils vendirent alors dix-huit calices, trois croix d'argent d'un très-beau travail et plusieurs reliquaires enrichis de pierres précieuses ; mais les donations pieuses et les privilèges accordés à l'abbaye par les seigneurs du voisinage vinrent en aide aux religieux et leur permirent de pourvoir aux nécessités de la guerre '.
' CONCESSION FAITE ATIX RELIGIEUX DE I.ONGPONT PAR JACQUES l"^ SIRE DE SA^T-SIMON ET VICOMTE DE HAM.
>> Jou Jacques chevallier, sir de Saint-Simon, vicomle de Hang( Ham) et My » dame de KamKemy {Champremy) ,i&mmck\'\ di monseignour Jacques mon cliier » signeur et mari : faisons sçavoir à tous chiaux qui chex lettres voiront et liau- » vont, que li religieux, abbé et kouvent de Notre-Dame de Long-Pont , di ordre » de Chistel ( Citcaux ) di li diochese de Suessons, à nous venu en li ville de Ilang, » on soait plaintif que nos genx foisoient poié à eux, Icux genx et varlex, lis droits » de vinage , piage , kanchie , roage , et tous iaux droilx et kotume kariaux oppar- » tenoient sur chiaux qui passent en li ville de Ilang , et ke lis di de Long-Pont » avont moult à souffrir s'ils étoient tenus à (oux droix, kaniaux, Icux genx et » varlex vont et vient à leur maison de Ilang et de Hellonvalle ; nous quérans de » leur quitlié li dis droits en diex et asmon ( aumône. )
» Telle kose as ne pouvant faire à touxjou, n'ayant actionx ke li assuivix de iix » propriété donné à Jan de Saint-Simon di de Rouvroy nos gendre , pour kil est de » nos lignages etke nox n'avons plus de mal {mule) nous quittons à li devant di » de Long-Pont et à leux genx et varlex, li dix droix de vinage, piage, kanchie , » roage , et toux iaux droitx de kotume dans à li vicomte de Hang et en no villes » de Saint-Simon, Pont , Arteni , Aven , Clate , Montescort, Liserol, Karaé,Flavi, 1) Anoi , Ollexi , Sommette,Estovillé, parli dix religieux, leux genx, varlex, ju- » menx , passans , allans et venans, ne volons que rienx ne poit yaux , ki lon- » temps ke no cheronx en ce mortelle monde , priant li di Jean de Rouvroy et » Marguerite chieux femme , nos filles , de faire cette axmon as di religieux de » Long-Pont, à ki bailli furent chex lettres , scellées de nos siaux,au mois de juing » après Pâques , Van de l'Incarnation , 1333. »
En 4347 , après la mort de Jacques de Saint-Simon et de sa femme Agnès de
Hugues, seigneur de Château -Thierry, fonda l'abbaye de Saint -Jean- DES- Vignes ' en 1076. Des chanoines de l'ordre de Saint - Augustin y vivaient en communauté. Les papes placèrent ce monastère sous leur protection immédiate et lui accordèrent de nombreux privilèges. L'abbé pouvait excommunier les apostats ; une bulle exempta les religieux de l'obligation de donne?" des repas aux doyens et de payer le palefroi à l'archidiacre pour l'installation de l'abbé. Les évêques de Soissons partagèrent la prédilection du Saint-Siège pour cette abbaye ; ils s'y retiraient quelquefois pour y vivre dans la retraite et la prière; ils étaient dans l'usage de s'y faire saigner avec les religieux ; car un ancien règlement de Saint -Jean -des -Vignes voulait que l'on saignât assez fréquemment ces derniers.
Les chanoines de l'abbaye de Saint-Jean-des-Vignes avaient des costumes variés pour hiver ou été , pour le voyage , pour le chœur, la ville ou l'intérieur de la maison. Voici la description de celui-ci : la soutane était blanche; le camail, formé d'étoffe noire, recouvrait les épaules et la tête; l'aumusse et le rochet complétaient l'habillement. L'aumusse, noire au dehors - blan-
Champremy, Jean de Rouvroy, leur gendre, el Marguerite, leur fille, confirmèrent cette concession devant l'otficial de la ville de Noyon.
' ( Sanclus Johanncs in Fineis.) Revenus de l'abbé en 1772. . . 30,000 livres. Taxe de l'abbaye en cour de Rome. • . 1,250 florins.
• L'usage de l'aumusse iioire remontait h. la fondation des cathédrales. «Statuimus » et provisione concilii diximus statuendum, quod canonici cathedralium et colle- ') giatarum ecclesiarum utantur almuliis nigris.» ( Concile de Paris. )
elle au-deilans , se composait de paUes d'agneaux noirs de Loinbardie et de peaux d'agneaux blancs.
Les chroniques de l'abbaye de Saint-Jean-des-Vignes nous fournissent de curieux détails sur les peines imposées dans les monastères aux religieux qui avaient apostasie. Pendant le quatorzième siècle et sous le gouvernement de l'abbé Mathieu de (ùuisy, un chanoine apostat se présenta repentant aux portes de l'abbaye. Dépouillé de ses habits , il se rendit nu -pieds devant le chapitre assemblé. Sa tète était découverte; il tenait une baguette à la main. S'étant agenouillé devant l'abbé , il demanda humblement la discipline qui lui fut donnée avec une extrême rigueur. Voici la sentence que les religieux prononcèrent : — le coupable n'aura plus voix au chapitre ; il recevra chaque jour la discipline ; au chœur, au réfectoire, partout enfin, il n'aura rang qu'après les novices. Qu'il ne célèbre jamais la messe ! Il
Nous ne terminerons pas cette partie de l'ouvrage sans rendre hommage aux lumières et à l'obligeance qui sont venues à noire aide. Grâce à elles, nous aurons peut-être surmonté les nombreuses difficultés qu'offraient les annales des abbayes que nous avions à retracer. Les précieux conseils de M. le baron de Hauteclocque, à Arrasjde M. de Cayrol, à Conipiègne ; de M. l'abbé Bailly , à Amiens; el de M. le baron Constant de Rebecque , au château du Titre , nous ont déjà préservé de plus d'une erreur et nous seront encore utiles. M. Garnier a misa noire disposilion , avec le plus grand empressement, la bibliothèque de la Société des Antiquaires de Picardie, Aon\, il est le secrétaire-perpétuel. M. le marquis de Clermont- Tonnerbe , membre du conseil-général de la Somme; M. Tilleite d'Acheux , d'Amiens ; et M. le comte de Boubers , an château de Long, oui bien voulu nous confier les nombreux el intéressants manuscrits dont ils sont possesseurs. Enfin . nous devons beaucoup aux lumières et au zèle de M. Delahaye, bibliothécaire de la ville d'Amiens; et nous consignons ici pour lui un témoignage de vive reconnaissance, car son obligeance est pour nous inépuisable.
mangera à genoux sur un petit banc placé au réfectoire; le pain noir et un potage composeront sa nourriture.
Le repentir du coupable amoindrit cependant ces rigueurs. Il put plus tard s'asseoir pour prendre ses repas; il eut place à la troisième table oîi mangeaient les frères convers. On lui permit même , après deux années, de dire la messe dans une chapelle sans assistants ; mais ce ne fut jamais en public qu'il put célébrer le saint- sacrifice.
Une révolution, politique et sociale à la fois, s'est accomplie en France il y a cinquante ans. Chargée des fautes du passé, pleine des espérances de l'avenir, elle enfanta des crimes et nous rendit des droits précieux trop long-temps méconnus. On vit sa main puissante toucher à toutes les institutions; briser un trône; ren-
verser les autels; déchirer les contrats politiques el les titres héréditaires des possesseurs du sol. Les cloîtres jusqu'alors silencieux, où les disciples de St-Benoît, de St-Norbcrt. et de St-Bernard avaient vécu loin du monde dans le recueillement et la prière, furent profanés par les cris de la multitude ; et ces humbles religieux , étrangers à ce qui se passait autour d'eux, se demandèrent quel était le vertige qui gagnait les esprits ! . . . Chassés de leurs demeures et persécutés , beaucoup d'entre eux furent demander à des contrées étrangères un asile et la liberté de leur culte, biens précieux que la terre de France ne pouvait plus leur offrir!
Quelques ruines répandues sur le sol, et dont le temps enlèvera bientôt les derniers débris, sont tout ce qu'il reste , après cinquante ans , de la plupart des abbayes dont nous venons de retracer les annales. Notre génération , préoccupée du présent ou jetant ses mille pensées à l'avenk*, est oublieuse du passé qui ne peut rien pour elle... mais il est cependant quelques hommes pour qui ce passé a des charmes. L'antiquaire se plaît à remettre en lumière le manuscrit poudreux oii l'enfant de St-Benoît écrivit pour la postérité la chronique de son monastère ou les événements contempotains. Les pierres sépulcrales, les ornements d'autel, les fûts de colonnes que le marteau mutila , quelques lambeaux d'une robe de moine, l'aident à ressaisir les traces du passé.
L'historien , lui aussi , a sa tache à remplir. Si l'antiquaire combat contre le temps destructeur, le premier
lutte avec /'owfc/i , avec cet oubli qui engendra l'ingratitude des peuples. Les lettres , l'agriculture et l'industrie durent beaucoup aux institutions monastiques; et ce qui a précédé en offre d'éclatants témoignages. N'oublions pas ces bienfaits! Notre sol , longtemps inculte, fut fécondé par les sueurs des moines. Ils desséchèrent les marais , rendirent les chemins praticables , et conservèrent, au fond de leurs cloîtres, le flambeau des sciences et des lettres que nous avait légué l'.Vnti- ([uité et cpii sans eux, peut-être, serait pour toujours éteint.