NOBLESSE HISTORIQUE
DE
PICARDIE ET D'ARTOIS
ERRE de Picardie et d'Artois, quelle contrée de France fut plus que toi féconde en noblesse de haut lignage , en valeureuse chevalerie ! Quelle est celle de tes plaines que n'a point rougi le sang picard , versé pour la patrie menacée ! Il fut un temps où les armées du Prince Noir , où les soldats de Henri d'Angleterre promenaient sur la terre de France leur drapeau victorieux. La Picardie vit alors son sol profané par l'ennemi ; ses champs
étaient dévastés et des couleurs étrangères flottèrent sur les remparts de ses villes. Cependant la province ne manquait point de défenseurs ; et celui qui écrit ce livre n'a pas fait sans émotion le long dénombrement des chevaliers picards ou artésiens qui , dignes d'un meilleur destin , perdirent la vie dans la funeste journée d'Azincourt, ce Waterloo du moyen-âge!...
Il y a , dans l'histoire des peuples, des temps de rudes épreuves oii la victoire délaisse les meilleures causes et les plus nobles courages; telle fut l'époque que nous rappelons. Nos soldats mouraient alors autour de l'oriflamme, pour ne point survivre à la honte de voir ce saint drapeau placé comme un trophée au milieu des pennons et des étendards ennemis ; les princes du sang étaient comptés parmi les morts; le roi de France lui-même, couvert de glorieuses blessures, demeurait prisonnier après avoir long-temps combattu. Mais tant de valeur ne donnait point la victoire! Et plus tard Dunois , Xaintrailles et La Hire ne purent , eux aussi , ramener la fortune; elle devait nous rester rebelle jusqu'à l'apparition de Jeanne d'Arc.
Nous nous sommes surtout proposé de rappeler aux souvenirs de la contrée ce que son passé eut de plus glorieux. Les services rendus aux cités picardes par les maïeurs et par l'échevinage ; ce que firent pour la liberté , pour la prospérité commune la bourgeoisie et les corporations de métiers devront plus tard nous occuper ; retraçons aujourd'hui les fastes de la noblesse de Picardie et d'Artois; ses exploits et ses périls dans
les contrées lointaines où (iodefroy de Bouillon arbora ses bannières, sur la terre sacrée où mourut le Sauveur des hommes. Nous allons assister à ces brillants tournois où les plus braves chevaliers venaient allier leur valeur à la galanterie. D'autrefois , arrêtant nos regards sur les restes d'un château -fort, sur sa tourelle solitaire dont chaque jour voit un nouveau débris détaché par le temps destructeur, nous raconterons les faits d'armes qui firent jadis sa célébrité. Et si ses fortes murailles préservèrent trop souvent d'un châtiment mérité la tyrannie du châtelain ou les exactions de ses hommes d'armes, nous dirons qu'elles furent quelquefois le seul refuge des habitants de nos campagnes dévastées, devenus les victimes des dissensions civiles ou d'incessantes guerres. Combien de fois le soldat voyageur que la fatigue accablait, le malheureux, surpris par l'orage, ne trouva- t-il pas un asile et des paroles hospitalières dans ce château, l'eifroi de la contrée ! Souvent , les enfants du village étaient admis chez la dame châtelaine; entourée de ses femmes, comme elle occupées à broder de riches tapisseries, elle donnait à ces enfants des préceptes de morale ou leur faisait réciter quelques prières en présence de son chapelain. Les grains, dans les temps de disette; le bois et les vêtements, pendant la rude saison , étaient dispensés par sa main secourable aux pauvres gens qui s'abritaient dans les chaumières voisines de son manoir. Les siècles de la féodalité française attendent encore leur historien ; mais il faudrait qu'il pût unir à vm rare génie une impartialité peut-être plus rare
encore! Car si la vérité ne saurait résider dans l'apologie des mœurs du moyen -âge , où la force fit presque toujours le seul droit , nous refusons aussi de la reconnaître dans la critique de mauvais goût, qui n'aperçoit que violences et barbarie là où de nobles sentiments se faisaient jour, où l'on vit si souvent briller d'un vif éclat l'honneur et le dévouement à la patrie ',
On ne saurait trop le redire : ne jugeons jamais par les mœurs actuelles des temps qui sont si loin de nous, et sachons reconnaître ce qu'ils portèrent de bien avec eux. Un chevalier , désarçonné dans un combat pendant le moyen -âge, se trouvait à la merci de son ennemi ; ce dernier cependant , ayant laissé son arme dans la mêlée , ne pouvait achever le vaincu. Ils réglèrent que le vainqueur irait à la recherche de son épée, afin qu'il pût ensuite mettre à profit sa victoire. Lors-
' « Le système féodal n'a point été sans avantages pour le temps où il est venu ; n il n'a pas été non plus sans force et sans éclat. De grands faits d'armes , des » hommes célèbres, la chevalerie, les croisades, la naissance des langues et des » littératures modernes l'ont illustré. . . A Dieu ne plaise que je veuille prôner le » système féodal ; ce système est incompatible avec nos mœurs actuelles ; il serait » une calamité pour le temps où nous vivons ; mais à présent celte forme degou- » vernement appartient à l'histoire , et l'histoire doit vendre à chaque chose le té- » moignage qui lui est dû , en appréciant sa valeur et les services qu'elle a pu » rendre dans les temps où elle a existé. » ( M. de Caumont. )
« C'est une grande erreur que de juger une institution d'après les résultats qu'elle )) a amenés au bout de plusieurs siècles, d'approuver ou de condamner ce qu'elle » était et ce qu'elle a fait, dans les temps où elle est née, d'après ce qu'elle est '> devenue, ce qu'elle a produit plus tard. L'histoire du monde n'offre aucun pou- •> voir, aucun système social qui soit en état de supporter une telle épreuve , et ') puisse accepter la responsabilité d'un si long avenir. » ( M. Gcizot. )
que l'arme fut rctrouvëe, le vaincu n'avait pas changé d'attitude. Fidèle à sa parole , il attendait la mort et se laissa égorger sans proférer une seule plainte!
Tels étaient ces temps de chevalerie dont nous allons rapidement dérouler le tableau, n'arrêtant nos regards que sur ce qu'il pourrait offrir d'essentiel pour l'histoire de la noblesse picarde et artésienne.
Lorsque les Franks pénétrèrent dans les Gaules , le sol qu'ils venaient y conquérir était encore une terre de servitude. De nombreux esclaves, répandus dans les champs qui les nourrissaient , ou préposés au service des habitations , travaillaient sans recevoir salaire , et l'espoir de la liberté ne les soutenait pas contre l'adversité. L'établissement des Franks sur le sol gaulois
vint mettre un terme à leurs maut. Le salaire paya désormais leur travail jusqu'au temps oii ils purent euxmêmes acquérir des terres.
Les dignités étaient alors électives chez les Franks. Leurs chefs, dans lesquels nos anciens historiens ont cru trouver les premiers rois de France, leurs leudes , leurs anstrutions , recevaient l'investiture par les suffrages du peuple assemblé. Les titres ne conféraient point l'hérédité.
La classe privilégiée, chez les Franks, puisa donc les éléments de son institution dans un véritable principe d'égalité , puisqu'il se manifestait par le choix libre de chaque citoyen. On ne saurait trop étudier cette curieuse origine de la première noblesse franke. Un historien d'un rare mérite, M- Augustin Thierry, a fait preuve d'un très -grand discernement et d'une connaissance approfondie de la période franke, en fixant à la bataille de Fontenay, l'une des plus sanglantes de nos annales *, l'époque oii cette noblesse , détruite par le fer des combats, dut faire place à de nouveaux chefs qui devinrent possesseurs de fiefs considérables et dont la race forma la première noblesse héréditaire.
On a beaucoup discuté sur l'importante question des fiefs. Brussel a cru, par exemple, que le mot fief , /eo-
' Livrée le 25 juin 841 , dans les champs de Fontenay en Bourgogne. Après la mort de Lodewig-le-Débonnaire , ses enfants , Karle-ie-Chauve, Lollier et Lodewig de Bavière , eurent de nombreux différends auxquels la bataille de Fontenay mit un ternie. Plusieurs historiens ont alfirnié que cent mille Franks périrent dans cette journée.
dum*, n'indiqua pas d'abord la terre même, mais sa mouvance'. Ce qu'ont écrit Montesquieu , Boulaiiiviliiers et Mably a répandu de vives lumières sur l'organisation féodale , mais nous laisse dans le doute sur le sens primitif du mot fief. M. Guizot est d'avis que le domaine et la mouvance furent originairement confondus dans le langacje comme dans le fait '.
Ce qu'on peut aflfirmer, c'est que le fief prit naissance lorsque le servage germanique eut remplacé l'esclavage gaulois. Dès le commencement de leur conquête , les Franks s'étaient appropriés des terres qui reçurent le nom d'alleu (alod , lot ou sort ; ou bien propriété indépendante al-od , selon les étymologistes. ) Plus tard, les chefs des Franks accordèrent eux-mêmes des possessions à leurs officiers , à la charge de prendre les armes pour la défense de leur cause. Ici apparaît le fief.
En résumant ce qui précède , on arrive aisément à reconnaître que l'alleu et le fief constituèrent toute la féodalité. Nous nous sommes surtout attaché , en écri-
' Le mol feodum a aussi exercé les étymologistes. Ciijas lui donne une origine latine ; il n'est autre, dit-il , que le mot fides. L'origine germanique a de nombreux partisans: /e , récompense, salaire; od , propriété, possession. Le mot varie d'ailleurs selon les époques et les auteurs; on trouve fcudum , feodum , fochundum , fedtim , fnedum , fenum , fedium.
" Mouvance. Relation féodale de la terre avec le seigneur suzerain.
' ( Histoire de lu Civilisation en France. )
vant ceci , à dégager nos aperçus de l'obscurité qui règne encore sur les premiers temps de l'époque féodale. Peut-être aussi nous saura-ton gré d'avoir laissé à l'écart les dissertations innombrables et les opinions problématiques dont l'institution des fiefs a été l'occasion.
« Tenir en alleu — dit Boutillier — si est tenir terre » de Dieu tant seulement , et ne doivent cens , rente )) ne relief, ne autre redevance à vie, ne à mort. » L'alleu ou franc-alleu finit toutefois par s'absorber presque entièrement dans le fief, car le temps arriva oii il devint impossible de produire en justice des titres de possession primitive par alleu. Ils auraient pris leur date, s'il en eût existé, dans les premiers siècles de la période franke '. Le fief et l'arrière-fief ' régnèrent donc alors presque sans partage sur le territoire , et tout le régime féodal sembla se résumer dans ces mots devenus sacramentels : Nulle terre sans seigneur.
On reconnaissait quatre sortes de fiefs : ceux des grands vassaux de la couronne , les fiefs tenus par les bannerets , les fiefs de hauthert et ceux de simple écuyer. Les grands vassaux , ducs , comtes , et souvent alliés au sang royal, exercèrent long-temps dans leurs fiefs une
* Le franc-alleu fut cependant respecté dans quelques contrées méridionales; mais le parlement de Paris, qui comprenait la Picardie dans son ressort , ne reconnaissait le franc-alleu que par titres,
* « L'arrièrc-ficf, c'est le fief servant qui tient d'un autre fief servant. . . Telle- » ment que quand le seigneur fcudal aciiepte de son vassal un fief mouvant de lui , ). tel arricr(>-fiefAe\\enl supérieur au seigneur de l'achcpleur plein-fief. »
(- Glossaire do nr, I.AURiKr.E. )
véritable souveraineté. Tels étaient les puissants ducs de Bourgogne; ceux d'Aquitaine; les comtes de Champagne , de Flandre et de Vermandois , et quelques hautsbarons comme ceux de Coucy.
Les bannerets venaient ensuite. Leurs fiefs donnaient le privilège de porter bannière dans les armées royales '. Dans les tournois , sur les champs de bataille ou dans les grandes solennités , le banneret envoyait un héraut au roi , ou à celui qui commandait l'armée , pour lui présenter un pennon de ses armes. Nous verrons bientôt les comtes de Boulogne , de Saint-Pol et de Ponthieu, les sires de Créquy, le vidame de Picquigny, le seigneur de Boves et beaucoup d'autres chevaliers de Picardie et d'Artois combattre à Bouvines avec leurs bannières.
Le fief de hautbert ' devait le cheval et le cavalier armé de toutes pièces, accompagné de quelques valets.
' On ne s'accorde pas sui la quantité d'iiomnies d'aimes qu'un fief banneret devait fournir. Quelques historiens affirment que ce nombre s'élevait à cinquante, outre les archers et les arbalétriers. D'autres ont avancé que le banneret devait avoir un château et au moins vingt-quatre feux ou familles qui lui fissent hommage. « Le banneret — dit du Tillet — éloit celui qui avoit autant de vassaux gentils- » hommes qu'il en falloit pour lever bannière et faire une compagnie de gendarmes, » ou de gens à cheval et à pié , entretenus à sa table et soudoyés à ses dépens. »
* n Ainsi nommé parce que celuy qui en éloit possesseur étoit obligé, à vingt et » un ans, de se faire chevalier et de vélir le hautbert ou la cotte de mailles(\[i\ étoit » une espèce d'armure. . . Celuy qui tient fief de hautbert doit desservir son fief par » pleines armes, parle cheval, par le hautbert , par l'écu, par l'épée, par le » heaume. » ( Glossaire de de L\urièrf. )
Le lief de simple écuyer ' ne devait qu'un vassal armé. L'ccuyer marchait dans les armées à la suite des bannerets, et portait dans les tournois Vécu des chevaliers. Les guerres et les continuels désordres qui remplirent le règne des chefs de la seconde race furent favorables aux possesseurs des fiefs. Le prince dut ménager les seigneurs dont les secours lui devenaient toujours plus nécessaires ; souvent même il échoua lorsqu'il voulut mettre un frein à leur ambition. L'hérédité des titres et l'usurpation des droits régaliens, au profit des principaux vassaux de la couronne , prennent leur date dans cette période de notre histoire; et le jour où les fiefs furent héréditaires, les possesseurs leur donnèrent leur nom ou prirent celui qui servait à les désigner. Beaucoup de familles eurent aussi pour nom le composé de ceux qu'avaient d'abord portés et le possesseur et le fief. Villa , ville , autrefois métairie , servit souvent de terminaison. Champ, campus ; mesnil^ c'est-à-dire manse ou demeure ; mont ; châtel ou château ; fort ; la motte , éminence; val ou vaux ; pré ; mousticr ou tnonstier, monastère ; - et beaucoup d'autres noms , qui servaient à dé-
1 « Le mot CCcscvyer vient de celuy de Vcscu ou bouclier nommé des latins scu- » tuvi. Celte dignité tenoit rang immédiatement après celle de chevalier et estoit » un degré pour y parvenir. On ne la donnoit qu'aux personnes de noble extraction. » Leur employ estoit de porter l'escu et Tespée au-devant des chevaliers , d'où )> vient que les chartes latines les appellent scutiferos, armùjeros, portitores cnsis, n servientes , servantes , etc. « ( Le Carpentier. )
"* BoTiRNOTiviLLE, CH Artols ; Burn ou le Brun , qui bâtit le château de Bournonville au XP siècle, et FUla. — Uondain ville , en lieauvaisis; Odonis , Odon , et
signer un édifice ou une position topographique , se mêlant au nom primitif des possesseurs formèrent presque tous les noms de la noblesse française.
Quelquefois des épithètes venaient s'y joindre et servaient à mieux distinguer les familles. Peppin-le-Bref , Karle-le-Chauve 3 Louis-le-Gros et les noms de beaucoup d'autres chefs de la monarchie nous en fournissent des exemples. On en recueille un très-grand nombre dans l'ancienne noblesse de Picardie. Jean de Cramailles était appelé le Borgne , et Jean de Chambly , Grismouton ; Pierre d'Aumont prit le surnom de Hutin ; Jean de Mailly portait le nom de Maillet en 1345 ; Jean d'Argies fut nommé le Borgne comme Jean de Cramailles ; et Gilles de Trasignies, connétable de France, prit le nom de le Brun qui le distinguait de son père , connétable de Flandre , et désignait la couleur de son teint et celle de ses cheveux. Les premiers comtes de Vermandois reçurent les surnoms de Hardi , Fier, Infidèle , ou Chasseur. La maison de Hennin-Liétard , en Artois, adopta ceux de la Vache, du Brochet, du Sauvage et de Courte-Tête.
Filla. — • Regnauville , en Artois ; Reyinald et f^illa. — Ernemont, en Beanvisis ^ Ernoldi , Einold , et Mons. — Roberval , en Beauvaisis ; Roherti f^allis. — Baii.- LEULVAL , en Artois; Val de Bailleul , nom du possesseur, BalleoU f^nllis. — Val- DAMPiERRE , en Beauvaisis , f^allis de Domini Pétri. — Vaurobx on Vauxronx , en Beauvaisis; Fallis Badulphi , Val de Raoul — Baudricourt, en Artois; Baldcrici Cortis, domaine de Baudry. — Rollancourt , en Artois ; Rollandi Cortis. — Bavincourt, en Artois; Bavonis Cortis; Bavon nom du possesseur, Curtis^ domaine.— RiBÉcouRT , dans le Noyonnais; Bayemherii Curtis, domaine de Ragembert, — MoNDicouRT , en Artois ; Mondcrici Cortis , domaine de Mondrv.
Les anciens feudataircs prirent les titres de ducs , marquis, comtes, vicomtes, barons, sires, hautberts et bers, vidâmes, châtelains ou vavasseurs. La plupart des fiefs qu'ils possédaient devinrent des duchés , marquisats, comtés, vicomtes ou baronnies. Les rois de France, désirant s'attacher plus étroitement les seigneurs du royaume , créèrent , de leur côté , des dignités et des charges. Quelques-unes furent héréditaires ; d'autres étaient inféodées à des fiefs. Les seigneurs de Senlis remplirent long-temps , à titre d'hérédité , les fonctions de grand-bouteiller de France. On fit ensuite des duchés et des comtés-pairies. La vieille Picardie renfermait les duchéspairies de Valois et de Laon ; les comtés-pairies de Beauvais, de Noy on , d' A.rtois et de Soissons; et la baronnie-pairie de Coucy. Les terres de Saint-Simon ; Guise ; Caigny, sous le titre de Boufflers ; Maignelay, sous le titre d'Halluin ; Chaulnes; W arty, sous le titre de Fitz-James ; Poix-Créquy; Verneuil ; Fayel et Cœuvres-Estrées devinrent des duchéspairies. Tous ces offices de connétables, grands-maîtres, grands-chambellans, grands-pannetiers ou grands -veneurs accrurent l'importance de la noblesse mais la placèrent sous l'action plus immédiate de la couronne. Il fallait bien que les honneurs de la cour et les largesses royales pussent servir de contre-poids au pouvoir et à l'esprit d'indépendance que les seigneurs puisaient dans l'organisation féodale. Et quelques garanties qu'offrissent les grandes charges et les nombreuses dignités que la noblesse tenait du roi , nous ne devons pas oublier qu'il n'y eut pas trop de la politique de Louis XI,
de la huche du bourreau et du génie de Richelieu, pour maintenir les grands vassaux du royaume dans une fidélité qui fut toujours pour eux importune.
Beaucoup d'historiens ont attribué aux croisades l'origine de la chevalerie dont cependant on retrouve les traces bien avant le onzième siècle. La nature sentimentale des Germains que les Franks portèrent avec eux dans les Gaules ; les mœurs galantes des Maures qui ne furent pas sans influence sur celles de nos provinces méridionales ; les relations féodales enfin ; tels étaient les véritables éléments qui formèrent la chevalerie. En 791 , Karle-le-Grand ceignit solennellement l'épée à Lodewig-le-Débonnaire ; et Grégoire de Tours rapporte que les chefs de la première race instituèrent des chevaliers. Ils leur donnaient le baudrier ou ceinturon doré et les embrassaient sur la joue gauche en prononçant ces paroles : A l ho?ineur du Père , du Fils et du Saint-Esprit , je vous fais Chevalier. Il faut bien cependant reconnaître que la chevalerie acquit dans les croisades plus de force et plus de renommée.
Les seigneurs envoyaient ordinairement leurs fils , en qualité de pages, à la cour des princes ou dans de riches manoirs , pour qu'ils pussent s'y bien préparer aux pratiques de la chevalerie. Le jour oii le jeune homme quittait le donjon paternel , voici par quelles exhortations son père le préparait à la vie de chevalier. « Cher fils — lui disait -il — c'est assez t'amuser aux )^ cendres casanières ; il faut te rendre aux écoles de
» prouesse et de valeur. Car tout jeune damoisel doit
» quitter la maison paternelle pour recevoir bonne et
» louable nourriture en autre famille , et devenir moult
)) expert en toutes sortes de doctrines ; mais , pour Dieu ,
» conserve l'honneur. Souviens-toi de qui tu es fils et
» ne forlignes pas. Sois brave et modeste en toute ren-
» contre ; car louange est réputée blâme en la bouche
» de celui qui se loue, et celui qui attribue tout à
» Dieu est exaucé. Je me souviens d'une parole qu'un
» ermite me dit une fois pour me châtier ; il me dit
» que si j'avais autant de possessions comme avait le roi
» Alexandre, et de sens comme le sage Salomon, et de
» valeur comme le preux Hector de Troie , seul orgueil ,
)) s'il était en moi , détruirait tout. Sois le dernier à
» parler dans les assemblées , et le premier à frapper
» dans les combats ; loue le mérite de tes frères , car le
» chevalier est ravisseur du bien d'autrui qui tait les
)) vaillances d'autrui '. »
Le jeune page ne tardait pas à devenir expert dans l'exercice des armes , à la chasse , dans l'art de dresser un cheval. Puis son cœur s'éprenait d'amour pour une noble dame; il était alors « joly, chantant, gracieux plus
» que oncques mais : et faisoit ballades , rondeaux , vi-
» relais, lais et complaintes d'amoureux sentiment...
» Devant elle et entre toutes dames estoit plus doux et
» bénigne qu'une pucelle. Toutes servoit, toutes hon-
' ( l'bRthFor.E.vt — vol. 2 I." 121 V.' col. 1 el 2 — vol. 5 cl 7. — Cvulk
TohlIQUE. )
» noroît, pour l'ainour d'une; son parler devant elle » estoit courtois et craintif. » Car les préceptes de la chevalerie tinrent toujours à honneur de garder un religieux respect aux dames , et l'influence qu'elles exerçaient fut telle que Saint-Louis , prisonnier en Egypte , ne voulut point traiter avec les Sarrasins, pour sa rançon et pour sa liberté , sans le consentement de la reine Marguerite qui estoit sa dame -. L'amour de la gloire puisait alors un précieux aliment dans la pensée de plaire aux dames ; et l'on sait que celles-ci ne gardèrent nulle pitié pour le chevalier déloyal , lâche ou félon. Alain Chartier nous fait assister à la conversation de quatre nobles châtelaines qui se confient leur sentiment sur plusieurs chevaliers qui combattirent à Azincourt. L'un d'eux a fui pendant la mêlée; la dame de ses pensées s'écrie : « Selon la loi d'amour , je l aurais mieux aimé mort que vif! '" w
Lorsque le page devenait écuyer, il accompagnait son
' ( Livre des faits de Jean Bouciquaut. )
* « Quant le conseil au Soudanc virent que il ne pourroil vaincre le bon roy par » menaces, se revindrent à lies li demandèrent combien il voudroit donner au » Soudanc d'argent, et avec ce leur rendît Damiete; et le roy leur respondi que » se le Soudanc vouloit prenre resonnable somme de deniers de !i, que il mande- « roit à la royne que elle les paiast pour leur délivrance. Et ils dislrent : « comment, » est-ce que vous ne voulez dire que vous ferez ces choses?» Elle roy respondi » que il ne savoil se la royne le vourroit faire , pour ce que elle estoit sa dame. »