I. Historique
Chez les anciens on ne trouve que de très rares Indications concernant l'influence des poisons, en général, sur l’état des ARCHIVES NÉERLANDAISES, T. XXI, 27
nn À Le LEE SE
cadavres. D’après Paulus Zacchias, la rapide décomposition du corps prouve que la mort a été causèe par un poison interne; le cadavre de ceux qui ont été tués par un poison externe se putréfierait, au contraire, très lentement.
Il est remarquable que presque tous les auteurs du dernier siècle pensaient que l’arsenic, resté dans le corps après l’empoisonnement par cette matière, accélérait la putréfaction du cadavre. 2 6p 06%
Mais, au commencement du siècle actuel, un brusque revirement d'opinion se produisit, à la suite de la cause célèbre, jugée à Berlin, de la femme du Conseiller. privé Ursinus.
J’ai à peine besoin de rappeler que les cadavres du mari et de la tante célibataire de la dame Ursinus furent examinés par Welper. Les deux cadavres (l’un avait été enterré à Berlin, l’autre à Charlottenburg) n’avaient pas subi la décomposition ordinaire, mais étaient bien conservés et présentaient l'aspect de momies; cet état fut mis sur le compte de larsenic pris par les victimes, bien que le poison n’eût pu être décelé dans les cadavres. y
Rapprochée d’autres observations analogues, que Welper avait faites antérieurement, cette interprétation attira à un haut degré l’attention des médecins-légistes, et bientôt beaucoup d’entre eux crurent fermement à l’incorruptibilité des cadavres après l’empoisonnement par l’arsenic.
L'adhésion ne fut pourtant pas unanime. Metzger combattit par des arguments solides l’opinion de Welper. Celui-ci, invité à donner des détails plus circonstanciés sur les deux cas Ursinus, ne répondit pas à cet appel. C’est à tort, je m’en … suis assuré, que beaucoup d’auteurs ont cru que Welper luimême avait publié quelque chose sur les cas en question. |
En attendant, Kelch s'était livré, de concert avec Metzger, à des expériences qui semblèrent confirmer l’opinion de Welper. Les recherches de Jäger, par contre, conduisirent à des conclusions tout opposées. D'autre part, sur le conseil de Welper, .
des expériences furent exécutées par, Klanck, et celles-ci s’accordèrent de nouveau, quant aux résultats, avec celles de Kelch.
Le dogme de la momification arsénicale trouva bientôt un précieux appui dans les observations de Bachmann (1812) sur trois cadavres de personnes qui avaient été empoisonnées, au moyen de l’arsenic, par Anna Margaretha Steinacker,
veuve Zwanziger. Des traces de momification, bien qu’à des
degrés très divers, furent constatées chez ces trois cadavres. IL est manifeste, toutefois, que l'esprit de Bachmann était entièrement sous l'empire des idées de Welper. Beaucoup d'auteurs plus récents, partisans de ces mêmes idées, n’ont pas, uanqué, d’invoquer les résultats des. recherches de - Bachmann.
Les observations et les expériences postérieures donnèrent tantôt des résultats positifs (Hünefeld), tantôt des résultats négatifs (Hebréard, Wendt, Seemann, Jäger).
. Cela fait regretter d'autant plus qu’on ait, à ma connaissance du moins, publié si peu de détails sur l’état des cadavres des nombreuses victimes de Margaretha Gottfried, née Timm, la célèbre empoisonneuse de Brême, décapitée en cette ville le 20 avril 1831 :). Au reste, si incomplètes que soient ces communications, elles paraissent autoriser la conclusion que l'examen des cadavres exhumés à Brême n’a pas confirmé les propriétés antiseptiques de l’arsenic.
Le nombre est faible de ceux qui ont nié, plus ou moïns catégoriquement, l'influence de Varsenic, à doses toxiques, sur la décomposition des cadavres. Je nommerai en première ligne Orfila (1831), qui étaya son opinion D eee à puis Graff (1831) et Gaulke (1863).
Jusqu'ici, l’accord n’existe donc pas sur ce point. On en trouvera la preuve surabondante dans mon Mémoire, où j'ai . réuni une série de citations puisées aux sources les plus récentes.
1) L'histoire de la femme van der Linden ressemble sous beaucoup de rapports à celle de la criminelle de Brème,
” ti
ee Le 2
dt CR.
En conséquence, l’occasion s'étant offerte d'examiner, plus ou moins longtemps après le décès, quelques cadavres con: tenant de l’arsenic et quelques autres exempts de ce poison, j'ai cru de mon devoir de communiquer les résultats de
mes recherches, afin de contribuer à résoudre la question toujours pendante. +604
IT. Observations étrangères.
Pour obtenir la réponse à la question agitée, il m’a ‘paru opportun de consulter aussi des observations étrangères. Mes propres recherches ne sont pas assez nombreuses, bien que jen regarde les résultats comme décisifs à maints égards.
J'ai donc rassemblé 60 observations d’autres auteurs TI eût été facile d'augmenter très notablement ce nombre, mais, pour lobjet que j'avais en vue, cela était me et même superflu. L} BLERERS
Dans 19 de ces cas, le cadavre fut examiné avant Vinhumation. Les 41 autres observations ont rapport à des cadavres enterrés depuis plus ou moins longtemps.
Dans tous les cadavres de la première catégorie on trouva de l’arsenic, même en grande quantité chez 4 d’entre eux. L’un de ces cas concernait une jeune fille de 17 ans, qui avait pris 10 grammes de mort-aux-rats et mourut au bout de 72 heures.
Entre le moment de la mort et celui de l’autopsie, il s'était écoulé un temps très variable (minimum 17} heures, maximum 4 jours). |
La putréfaction des corps avait atteint des degrés très dif: férents. Cette différence s’expliquait toutefois, presque ‘sans exception, par la saison dans laquelle la mort avait eu lieu et par le temps écoulé depuis le décès. or
On peut en conclure que l’arsenic pris du vivant n’exerce we
d'influence sur la putréfaction du cadavre dans les premiers Jours après là mort.
Parlons maintenant des cadavres inhumés, au nombre de 41.
Dans 6 cas, il ne fut pas trouvé d’arsenic dans le cadavre, Malgré l'absence de preuve directe de l’empoisonnement arsénical, j'ai compris ces six cas dans ma liste. Deux d’entre eux sont tirés du procès Ursinus, dont l’intérêt historique ne permettait pas de les négliger; pour les autres, l’'empoisonnement est suffisamment démontré par les circonstances concomitantes Dans 1 cas (crâne et différents restes d’os trouvés dans le cercueil après plus de vingt ans) les experts n'avaient pas été d'accord quant à la présence du poison. Dans tous les autres cadavres, l'existence de l’arsenic, en quantité plus ou moins grande, fut dûment constatée; 6 fois on le trouva en proportion considérable.
L’intervalle de temps le plus court, entre la mort et l’au-
topsie, fut de 7 jours (2 cas); la durée la plus longue, depuis
le décès, s'élevait à 22 ans (le cas, bien connu, de Steinhäuser).
Deux fois, le cadavre ne montrait que de faibles signes de putréfaction. L'influence. de la saison (l’inhumation avait eu lieu en hiver) sur la marche de la décomposition ne saurait être contestée pour ces deux cas.
Neuf fois, la putréfaction était déjà très avancée (après 3 mois, 15 jours, 8 jours, 7 mois, 13 jours, 9 jours, 4 semaines, 7 jours, 13 jours).
Dans 13 cas, les parties molles avaient complètement ou presque complètement disparu; dans 5 de ces cas, la durée du séjour en terre avait été de moins de 5 ans (3 ans et 3 mois, 3 ans et 91 mois, 2 ans et 3 mois, 4 ans, 10 mois); dans les 8 autres cas, elle avait dépassé 6 ans (15 ans, 7 ans, 10 ans et, mois, 6} ans, 8 ans, 22 ans, 14 ans, plus de 20 ans).
Les 17 cadavres restants offraient des signes plus ou moins distincts et plus ou moins complets de momification. Sur l’un d’eux, de légères traces de momification furent déjà observées au bout de 3 mois (temps minimum pour les cas en question). Chez un autre cadavre, 6 ans après la mort (temps maximum), la peau de l’abdomen, des cuisses et des genoux fut trouvée momifiée. Les parties molles des cadavres inhu-
Le, edge den ,
eu RE AU TE à
més depuis plus de 6 ans étaient entièrement ou presque entièrement détruites. |. JIRBT
La momification est relativement RH ir LES à Le ee abdominale. 2 FSI"
La paroi abdominale seule était momifiée dans 3 dés cas! La momification des parois de labdomen et du thorax fut également trouvée 8 fois; il s’y joignait la momification de la face (2 fois), de la peau de l’avant-bras droït et des articulations du poignet, du genou et du cou-de-pied (1 fois): Dans 1 cas, c’est la peau de l'abdomen, des cuisses et des genoux qui était momifiée.
Dans 7 cas, on trouva une momification plus ou moins complète de tout le corps, ou au moins de la peau. +
De la plus haute importance pour la question de la momification sont les observations de contrôle communiquées par différents auteurs. Voici ce que rapporte Keber: Le cadavre d’un homme fut exhumé au bout de 8 ans et 5 mois. Le sol du cimetière était en pente. La tombe se trouvait à la partie la plus élevée du cimetière. Le ‘cercueil était intact. La paroi abdominale et la peau de lavant bras droit et des articulations du poignet, du genou et du cou-de-pied étaient momifiées. De l’arsenic fut trouvé dans le foie, le cœur, la paroi abdominale et dans les restes des viscères abdominaux. Dans ce même cimetière, un autre cadavre d’homme fut exhumé après un laps de 3 ans et 9 mois. On soupçonnait que cet homme avait également été empoisonné par l’arsenic. Plus tard, toutefois, il fut établi qu’il était mort d’apoplexie; aucune trace d’arsenic ne put d’ailleurs être décelée dans le cadavre. Celui-ci était en partie mommifié, tout comme le précédent, et quelques organes étaient même encore mieux conservés que dans le premier cas. Keber fait encore mention d’un troisième cadavre, qui, déterré au bout de 5! ans, fut trouvé en majeure partie bien conservé et momifié. Aucune trace d’arsenic ne peut ÿ être . découverte. [HORS
L'état de bonne conservation de ces cadavres était donc évidemment dû à des causes autres que les propriétés antiseptiques et momifiantes de l’arsenic.
Je rappellerai aussi les faits cités par Kelp:
Trois cadavres (père, mère et fille) étaient enterrés dans le même cimetière, l’un à côté de l’autre. De l’arsenic fut trouvé dans les restes du père et de la fille, mais non dans ceux de la mère, à propos de laquelle il n’était d’ailleurs pas question d’empoisonnement. Les trois cadavres présentaient à peu près le même degré de décomposition. Le père était mort depuis 6} ans, la fille depuis 8 ans, la mère depuis 9 ans.
Finalement, je mentionnerai encore l’observation de Gaulke, qui, chez un cadavre exempt d’arsenic et déterré 8 ans après la mort, trouva un meilleur état de conservation que chez un autre cadavre, contenant de l’arsenic et exhumé au bout de 4 ans.
Les résultats fournis par l’examen des cadavres exhumés seront exposés, avec plus de détails, au dernier chapitre de ce Mémoire.
III Observations personnelles.
Mes observations personnelles sont au nombre de 18; 16 d’entre elles se rapportent au procès de la femme van der Linden. Peu de temps après ce procès, nous examinâmes encore deux cadavres de femmes, qui avaient été exhumés à raison de présomptions d’empoisonnement, l’un 48 jours, l'autre 2 ans après la mort, Dans aucun de ces deux cadavres on ne trouva de l’arsenic, ni quelque autre poison. J’ai cru, néanmoins, ne pas devoir omettre les observations auxquelles ils ont donné lieu. Le premier avait de l'importance comme exemple de progrès rapides de la putréfaction; le second constituait un cas très intéressant par l’état de momification du cadavre.
Je dois à l’obligeance de mon collègue M. van der Burg la communication des résultats de l’analyse chimique.
ip re | à LE LES 22
Voici ces 18 observations, dans l’ordre chronologique. !
Ogs. I. Maria van der Linden, épouse de -Hendrik Frankhuizen (Obs. III), belle-sœur de la condamnée, âgée de 43 ans.
Autopsie le 15 décembre 1883, à 10 heures du matin, 52 heures après la mort.
Le cadavre, d’une corpulence modérée, est fortement Res. Rigidité très-prononcée dans les membres inférieurs, beaucoup moindre dans les membres supérieurs, presque nulle au bras droit. Des taches cadavériques étendues se trouvent dans les parties postérieures du tronc; la peau de l’abdomen a en plusieurs endroïts une teinte verdâtre. La mamelle gauche est beaucoup plus grande que celle du côté droit. Les lèvres sont rouges, sans érosions ni perte sensible de substance. La muqueuse de la cavité buccale, du pharynx et de l’œsophage est normale, pâle. Celle de l’estomac montre çà et là, surtout au milieu de la grande courbure et dans l’extrémité pylorique, des plaques d’un rouge foncé, de grandeur différente (1—3 centimètres), avec du sang extravasé dans le tissu. Une plaque de même nature se trouve dans la première portion du duodénum. Vers le milieu de l’iléon la muqueuse, sur une longueur de 10 centimètres, est rouge et fortement injectée. Métamorphose graisseuse du foie. Inflammation légère de l’épiglotte et des replis épiglotti-aryténoïdiens. Petites ecchymoses dans les muscles du cœur et sous l’endocarde.
Analyse chimique. L'arsenic fut démontré dans le foie, dans la mamelle gauche et dans le contenu de l’estomac et de l'intestin grêle. La quantité de l’arsenic dans le foie correspond à 0,1236 gramme d'acide arsénieux.
Remarque. La femme ayant allaité son enfant, on prit pour l’analyse chimique, la mamelle gauche du cadavre. Les deux époux (Obs. I et IIT) furent empoisonnés le soir du 8 décembre 1883. La condamnée avait jeté dans leur souper une poudre contenant de l’arsenic.
Os. II. Hendrik Frankhuizen, fils de I et de IIT, âgé de 8 mois.
Autopsie le 15 décembre 1883, à 2 heures de l’après-midi, 35 heures après le décès.
Cadavre d’enfant assez corpulent. Peu de raideur et seulement dans les membres inférieurs. Lividités cadavériques étendues aux parties postérieures du tronc et des membres. Pas de phénomènes de putréfaction. La cavité buccale, le pharynx et l’œsophage sont dans l’état normal. Vers le milieu de la grande courbure de lestomac se trouve une tache rouge, circonscrite (1,5 à 2 centimètres), sans perte de substance. Les ganglions lymphatiques du mésentère sont très-grands. Quelques-unes des plaques de Peyer sont rouges et gonflées. La muqueuse du gros intestin est rouge et gonflée sur une grande étendue. Métamorphose graisseuse du foie.
Analyse chimique. De l’arsenic en petite quantité dans le contenu de l’estomac, et en proportion moindre encore dans celui des intestins. La quantité de l’arsenic démontrée dans le foie (poids 310 grammes) correspond à 0,0165 gramme d'acide arsénieux.
Os. III. Hendrik Frankhuizen, veuf de I, père de II, âgé de 35 ans.
Autopsie le 20 décembre 1883, à 2 heures d'après-midi, 141 heures après la mort.
Cadavre assez corpulent, fortement musclé. Raideur excessive de tout le corps, qui ressemble à une masse engourdie, Lividités cadavériques étendues dans les parties postérieures de tout le corps: Pas de putréfaction. Perte partielle de l’épiderme à l'oreille droite, à la paupière supérieure gauche, au bras droit, à la région fessière droite, au serotum. Le bord libre des lèvres est rouge, couvert çà et là de croûtes noirâtres, qui se détachent avec facilité. Perte de substance sous les croûtes. Des croûtes plus petites, sèches, grisâtres, se trouvent à la moitié inférieure des joues, surtout du côté droit, jusque
dans la barbe non rasée. La membrane muqueuse dé la base de la langue est rouge, très-gonflée, sans perte de sub: stance. Le pilier antérieur droit du voile du palais montre une plaque, longue d’un centimètre et large de 0,5 centimètre, couverte d’une masse jaunâtre, lardacée; le fonds en est rouge avec perte de substance. Depuis l’isthme du gosier jusqu’à l’anus la membrane muqueuse du tube digestif est d’un rouge foncé, presque noir, très-gonflée, sans ulcères’ ni érosions. L’épithelium des villosités de l’intestin grêle a presque entièrement disparu. Métamorphose graisseuse du foie, des reins, du cœur et de l’épithélium des glandes de l’estomac. Des parties érosives, couvertes d’une substance jaunâtre, se trouvent au bord supérieur gauche et à la face postérieure de l’épiglotte et sur les replis épiglotti-aryténoïdiens ; le fond en est rouge, couvert de sang. Inflammation croupeuse du larynx, de la trachée-artère et de la bronche gauche. Pleurésie en degré modéré du côté droit.”
Analyse chimique. L'arsenic fut trouvé dans le foie, dans les reins et dans le contenu du jéjuno-iléon et du gros intestin, mais n’a pu être démontré ni dans le contenu de lestomac et du duodénum, ni dans le liquor pericardü. Des traces d’arsenic se trouvaient dans l’urine, lâchée durant la vie. Dans le foie seul, on a trouvé une quantité d’arsenie correspondant à 0,05211 gramme d'acide arsénieux.
Remarque. L'homme a vécu encore 11 jours se avoir pris le poison. |
Ogs. IV. Susanna Aben, âgée de 5 ans.
Autopsie le 21 décembre 1883, à 94 heures du matin, 20 jours après la mort.
À l'ouverture du cercueil une odeur de moisi se répand. Le cadavre est celui d’un enfant bien nourri. Peu de raideur dans les membres inférieurs. Paupières fortement affaissées. La peau est d’une teinte verdâtre aux paupières droites; au larynx, aux quatre premiers cartilages costaux gauches, aux