‹ Ardent Troughton (volume 2)Chapitre 1 sur 14 · Ardent Troughton · texte numérisé non relu

Ardent Troughton

Avenir! mot qui embrasse tout! gloire et terreur de l'homme, — glorieux pour un petit nombre, redoutable pour des milliers ! — Avenir! sujet terrible de réflexions, — oublié quand la santé permet la gaieté, et trop souvent accompagné par une affectation de doute, lorsque la maladie force l'àme épouvantée à descendre en dépit d'elle-même dans ces régions ténébreuses que la conscience nous dit être remplies de réalités éternelles. — -L'avenir! — Comment m'y suis-" je préparé? — Oui, j'ai grandement péché. Même en ce monde, mon crime a été pesé contre moi. C'est un fantôme quia suivi tous I. 1

Q ARDENT TROUGHTON.

mes pas, pendant des années terribles de remords. Il passera avec moi le portail de l'éternité, et deviendra un démon accusateur.

Péché, glorieuse enchanteresse (i), — séduisante,— terrible, — irrésistible, — je te connais à présent. — Dans ta brillante jeunesse, tu étais une compagne attrayante; — dans ton âge mûr, une maîtresse exigeante et impérieuse; — qu'es-tu maintenant dans ta vieillesse? un squelette dégoûtant , couvert de soie et d'hermine. — Mais je ne te suis plus à présent; — je ne trouve plus le chemin que tu traces parsemé de roses, et il n'a jamais été pour personne un chemin conduisant à la paix. — Le repentir est un champion redoutable pour toi ; mais le repentir est-il une expiation? — J'ai péché, je me suis repenti;— ai-je expié mes fautes? — Non. Puisse le sang qui coula sur le mont Calvaire se mêler à mes larmes de contrition, effacer mes fautes du registre éternel où elles sont consignées, et en être l'expiation!....

(i) Les Anglais ne sont pas un peuple très galant : ils représentent toujours le péché sous la forme d'une femme.

(Nor« ddTrad.)

— Que suis-je à présent? j'ai à peine cinquante ans, et une décrépitude.... Il faut que je m'arrête. — Le futur ne m'offre qu'agonie; le présent est un supplice; reportonsnous aux jours de ma jeunesse, à ces jours où tout était pour moi vie, lumière et amour.

En mettant ma mémoire à la torture, les plus anciens souvenirs qu'elle me retrace sont un court et misérable voyage à bord d'un petit bâtiment, et une idée vague de balcons, de croisées ornées de treillages, et de belles promenades. Avec le temps, je me trouvai dans une pension, et j'allais alternativement passer les vacances chaque année chez trois correspondants ou agents de mon père, qui, quoique né en Angleterre, habitait l'Espagne , et avait des établissements de commerce à Madrid et à Barcelone. On peut supposer que la mousse de l'affection ne s'attachait guère à une pierre qui était ainsi continuellement à rouler.

A l'âge de douze ans, j'entrai dans une école degrammaireà Norwich, sous un maître qui aurait été fameux par son érudition s'il ne l'eût été encore davantage par sa sévérité,

et à qui l'on ne pardonnait sa sévérité qu'en faveur de son érudition. Je restai chez lui jusqu'à ce que j'eusse atteint ma dix-septième année. Rien de remarquable ne m'arriva pendant ces cinq ans. Je recevais assez régulièrement d'Espagne deux lettres tous les trois mois; l'une de mon père, pleine de bons avis ; l'autre de ma mère, remplie de prières pour ma santé et ma prospérité, — prières qui étaient conçues en fort mauvais anglais.

Pendant que j'étais à l'école, je ne reçus que très peu d'instruction religieuse, et je puis dire avec vérité que je m'étais fait une sorte de foi hétérogène, composée de ce que j'avais lu dans les auteurs classiques , de ce que j'avais entendu dans les sermons prononcés dans la chaire , et de ce que j'avais trouvé dans les saintes écritures.

Tant que je restai à Norwich , je continuai à rendre, à tour de rôle, mes visites périodiques aux trois correspondants de mon père, et une longue pratique avait fini par me rendre en état de distinguer, en arrivant, $i le change était favorable à l'Angleterre ou

non, d'après le degré de cordialité ou de froideur avec lequel j'étais reçu.

Après avoir quitté Norwich, je dirais que mon caractère commença à se développer, si le fait n'était que je n'en avais alors aucun. Je paraissais n'avoir que des qualités négatives. Si je n'étais pas adroit, je n'étais certainement pas gauche , et si je n'avais pas de très beaux traits, ma physionomie n'avait rien de désagréable. Jusqu'alors je n'avais montré aucun penchant décidé pour rien. J'étais gai avec ceux qui se livraient à la gaieté, et triste avec ceux qui étaient mélancoliques. Je n'avais pas encore de vices, mais je n'étais pas sensible aux attraits de la vertu; et si ma conduite était régulière , c'était par habitude , et non par principes. On me comparait souvent à une figure de cire ; mais ceux qui faisaient celte comparaison ne savaient pas plus que moi que cette substance molle et flexible n'était que la surface de mon être et couvrait les éléments d'un feu caché dans l'intérieur, — le nitre, le soufre et le bitume.

A cette époque , j'entrai en qualité de

commis dans la maison de commerce de Barnaby, Falck, Pérez et compagnie, maison qui faisait la plus grande partie des affaires de mon père. Chacun des associés avait sa demeure séparée ; M. Falck habitait le local spécialement destiné au commerce dans Lothburj, et c'était chez lui que je demeurais, La maison était certainement fort vieille, et si obscure, qu'il fallait y avoir de la lumière en plein jour pendant plus de six mois de l'année. Les Falcks étaient une race prolifique , car le vieux père avait cinq fils et cinq filles. — Les fils n'avaient , comme moi, qu'un caractère insignifiant ; — les filles se partageaient toutes les qualités caractéristiques de leur sexe, mais seulement crayonnées, non coloriées.

J'appris dans cette place à connaître assez bien la science des changes, et je fus initié dans tous les mystères de la tenue des livres. Je devins un grand homme pour les vétilles; j'étais fier de la netteté des registres qui m'étaient confiés; mes lignes, tracées en encre rouge , se croisaient invariablement à angles droits avec une précision mathéma-

tique; mon écriture semblait le produit du burin plutôt que de la plume; et une tache sur mon papier m'aurait inspiré autant d'horreur qu'une tache découverte sur sa réputation pourrait en causer à une vieille prude.

Les chefs de cette maison de commerce me regardaient comme un bon jeune homme ; les commis, comme un fat affecté; — les jeunes personnes de ma connaissance, et elles étaient assez nombreuses , comme un jeune homme particulièrement aimable, et ayant une physionomie classique et romantique. Tout cela est fort ennuyeux : c'est mon intention. Le fleuve de ma vie avait alors le cours lent du Léthé, et je veux en peindre la monotonie au lecteur pour qu'il y trouve un contraste qui le fasse frémir, quand il arrivera au moment où ce fleuve, ' devenant un torrent dévastateur, se précipitera du haut d'un rocher, parmi des flots d'écume , dans un abîme ténébreux.

Pendant tout ce temps, je recevais régulièrement, comme parle passé, des lettres de mon père et de ma mère, et un troisième

correspondant s'y joignit; c'était ma sœur Honoria, que je n'avais jamais vue. Ses lettres étaient évidemment écrites sous la surveillance de ses maîtres ; le ton en était grave et formel, et elles étaient conçues en anglais détestable. Si j'avais alors un sentiment qui dominât sur les autres, c'était la curiosité de savoir à quoi elle pouvait ressembler. Je n'étais pas si curieux à l'égard de mon père et de ma mère, quoique je n'eusse conservé aucun souvenir de leurs traits. Mais cette curiosité ne troublait nullement la teneur paisible de ma vie. C'était un paroxisme qui ne durait que deux ou trois jours après l'arrivée de chacune des courtes épîtres inintelligibles qui le causaient.

J'atteignis ainsi ma vingtième année, ayant glissé en sûreté sur une époque si fertile en dangers et si souvent fatale, et ayant subi , avec l'indifférence d'un stoïcien, les épreuves des avances masquées des cinq miss Falck; des tactiques mieux entendues de leur bonne mère , et la magnanimité du père, qui, en condamnant hautement toutes manœuvres matrimoniales, finissait toujours

par me dire : — Mais prenez-y garde , mon cher ami; je crains qu'Agatha n'ouvre trop les yeux sur votre mérite.

Or, depuis Agatha, qui était l'aînée, qui avait vingt-cinq ans, et qui, malgré ses cheveux roux, était réellement fort bien, jusqu'à la petite Mira , qui était extrêmement jolie, quoique ses yeux noirs et brillants regardas sent de deux côtés différents, le brave homme m'adressait la même phrase en me parlant tour à tour de chacune de ses filles , y intercalant seulement le nom de celle qu'il croyait ma favorite pour le moment. Au fait, il était dans la nature des choses qu'une de ces chères créatures devînt mon lot, car toutes étaient véritablement aimables , et toutes me témoignaient une affection que je leur rendais d'une manière paisible et tranquille. Peut-être même, avec le temps , seraisje devenu l'esclave de Mira, car je commençais à trouver que c'était une occupation agréable que de chercher à découvrir quand son re gard oblique se dirigeait vers moi.

Il ne me fallait plus que trois mois pour arriver à l'époque où la loi a la bonté de

nous regarder comme assez sages pour entrer en pleine jouissance de tous nos droits , c'està-dire pour pouvoir ajouter à mon nom l'épilhète « majeur. » — Mais je me souviens que je n'ai pas encore appris mon nom au lecteur. Je lui dirai donc que ce nom était « Ardent Troughton. » Je ne sais pourquoi Ardent m'avait été choisi pour nom de baptême j peut-être était-ce parce que les Espagnols ont coutume de donner pour nom à leurs enfants quelque épithète indiquant la qualité qu'ils désirent que ces enfants possèdent, ou qu'on suppose qu'il posséderont, comme Fidèle, Pieux, Bienheureux, etc.

Quoi qu'il en soit, tel fut le nom que je reçus sur les fouis baptismaux, et ce nom, pendant ma jeunesse, fut un contraste burlesque avec mon caractère. Il donna pourtant lieu à un grand nombre de petits traits d'esprit, car on se plaisait à dire, sans que rien l'annonçât de moi, que je serais ardent en amour, ardent dans mes goûts, etc., etc. Enfin cette persécution cessa, et d'un commun accord, au lieu du nom d'Ardent , on me donna le sobriquet de Tranquille.

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Et dans le fait, j'étais fort tranquille. J'avais toujours un calme imperturbable qu'il plaisait à miss Agatha Falck d'appeler la dignité du repos. J'étais en paix avec moi et avec tout le monde. J'avais vu des transports de passions, mais je les comprenais si peu, que je les attribuais à un égarement d'esprit momentané. J'étais alorsmoralementplongé dans un telle torpeur, que je trouvais les passages les plus sublimes delMilton contre nature, et que la lutte gigantesque des passions dans Shakspeare ne m'inspirait que du dégoût. Je tombais peu à peu dans la frivolité et la sottise , car je commençais à aimer la mode et à me piquer de la suivre.

Dans la société que je voyais habituellement, j'étais regardé comme un prodige de talents. Tranquille Troughton n'avait qu'à ouvrir la bouche, et on écoutait ses opinions avec déférence. L'espagnol était ma langue naturelle, et les leçons d'un bon maître m'avaient empêché d'oublier ce que j'agis appris, sans m'en douter, dans mon pays natal ; je parlais passablement le fiançais avec un

accent fortement anglais, et j'étais tellement versé dans la connaissance des auteurs classiques, qu'il me fallut bien des années pour réussir à les oublier. Quant à ma physionomie, elle était à cette époque assez avantageuse. Je tenais de ma mère assez de sang espagnol, peut-être mauresque, pour donner à ma peau une teinte d'un bronze clair, et pour boucler mes cheveux noirs ; et mon père avait fait passer dans mes veines assez de sang saxon pour donner des couleurs vermeilles à mes joues, et de la vigueur à tous mes membres. Les dames me faisaient l'honneur de dire de moi que j'aurais été un jeune homme dangereux, si je n'eusse été si tranquille. Eh bien, je m'occupais pourtant tranquillement à me mettre à la mode j j'avais fait connaissance intime avec un acteur de second rang , et je m'étais fait faire un habit complet par S tul tz. Depuis quelques mois, je n'achetais mes gants et mes chapeaux que dans Bondstreet. Tout cela se faisait de la manière la plus tranquille, et ni mon nouvel ami, ni mes nouveaux habits ne faisaient mal augu-

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rer de moi. On aurait cru faire un solécisme d'idées si l'on m'eût supposé capable d'un excès.

Les relations commerciales entre mon père et ses correspondants anglais n'avaient jamais été entièrement interrompues pendant la guerre que le prince de la Paix, Godoï, avait allumée entre l'Espagne et l'A-ngleterre ; les bâtiments neutres et contrebandiers offraient de grandes facilités pour les communications. Enfin, quand la péninsule se fut déclarée contre l'ambition usurpatrice de Napoléon , et que Godoï eut été banni d'Espagne , Ardent Trougbton , dit communément Tranquille, y fut rappelé. Le mandat paternel qui me rappelait chez mon père était inattendu, et il tomba parmi nous comme un coup de foudre. Les cinq miss Falck s'évanouirent successivement; leur respectable mère eut une attaque de vapeurs hystériques, et quand elle jugea à propos d'en revenir, elle s'écria, des pleurs coulant le long de ses joues rebondies : « Quel coup pour mes espérances ! » Je ne compris rien à cette exclamation. Le père frotta plusieurs fois les verres de ses lunettes

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pour lire et relire la lettre importante qu'il venait de recevoir; mais il eut beau les frotter, il ne put jamais lire que ce qu'il avait déjà lu; il sentit qu'il perdait un gendre, et il ne put s'empêcher de s'écrier : « Faire une » telle perte ! »

Ce rappel fit une grande sensation dans tous les cœurs de la famille , excepté dans le mien ; je m'étais tellement habitué à regarder tous les événements avec indifférence , que l'idée de revoir mon père et ma mère me causa à peine un instant d'agitation. Celle d'embrasser ma jeune sœur m'émut certainement davantage, et je n'aurais pu dire pourquoi. Mon imagination m'avait tracé un portrait quelconque de mon père et de ma mère; mais elle manquait de couleur pour celui d'Honoria. Je tremblais qu'elle n'eût les cheveux roux comme miss Agatha;le teint basané comme missTabilha ; les yeux d'un gris pâle comme missEudocia; la taille déhanchée comme miss Anaslasia ; et , malgré le plaisir que je trouvais à suivre les regards croisés de la petite et jolie Mira , je craignais qu'elle ne louchât comme elle.

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Je fis tous mes préparatifs de départ avec mon calme et ma méthode ordi naires. M. Falck s'impatienta en voyant quelques petits arrangements de voyage que je faisais avec beaucoup de tranquillité, et s'écria que je manquais d'énergie. Mistress Falck, en jetant successivement un coup d'œil sur ses cinq tilles , dit que je manquais de goût, les cinq frères dirent en ricanant que je manquais d'àme , et les sœurs dirent d'une seule voix que c'était le cœur qui me manquait.

La veille de mon départ arriva. Toute la famille se mit à table pour faire un souper lugubre ; nous étions treize , nombre malencontreux. Chacun paraissait étrangement affecté; moi, j'étais comme le chien de Lance, imperturbable.Lescinq sœurs avaient les yeux rouges et les joues pâles j mistress Falck ne cherchait pas à cacher ses sanglots intermittents; son mari était excessivement grave, et il mangeait avecune vigueur sauvage, comme s'il eût voulu faire tomber le courroux de quelque chagrin secret sur chacun des plats qui étaient sur la table : il y avait quelque chose de tout-à-fait touchant dans sa voracité j mais,

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quelque imposante qu'elle soit , cette manière d'exprimer l'affliction trouve sa fin, et, repoussant sur la table son couteau , sa fourchette et son assiette, il me dit en soupirant : — Mon cher Ardent, ce souper est probablement le dernier que nous ferons jamais ensemble.

Les miss Falck soupirèrent en chœur : rien ne pouvait être plus attendrissant, d'autant plus que leur père parlait d'un ton étouffé qui semblait le nec plus ultra de la sensibilité, ce qui ne venait pourtant que de ce qu'il avait encore à avaler une dernière bouchée de tarte aux pommes.

— Mistress Falck, continua-t-il, passezmoi, je vous prie, la bouteille d'eau-de-vie, — Oui, mon cher Ardent, c'est ici, dans le sein de ma famille, en présence d'une tendre épouse, de cinq filles dans toute la fraîcheur de leurs charmes; de cinq filles qui sont le soutien et l'appui de ma vieillesse ; c'est au milieu de cette félicité domestique, que je déchargerai mon cœur de ses chagrins, et que j'ouvrirai l'écluse qui arrête l'écoulement des eaux de l'affliction.

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— Oh ! oh ! s'écria en sanglottant la grosse mistress Falck, tandis que le flacon d'eau de Cologne de miss Agatha passait de main en main à toutes les sœurs.

— Oui, j'ouvrirai mon cœur à celui qui est plus que mon fils, et je déroulerai devant lui le volume de mes douleurs.— En un mot, comme je ne me lève jamais le matin avant neuf heures, je ferai ce soir mes adieux à monsieur Troughton.

— Ah! dit miss Agatha avec affectation, il y a quelque chose de déchirant dans des adieux à un ancien ami. Je suis sûre que papa n'a exprimé que ce que nous pensons toutes, et qu'il n'a dit que ce que la modestie de notre sexe défend à nos lèvres d'énoncer.

Je saluai miss Agatha, et lui répondis fort tranquillement que, suivant toutes les probabilités, je reviendrais bientôt.

— Non, s'écria M. Falck d'un ton d'oracle; jamais! vous allez dans un pays de tentations et d'épreuves j dans un pays de papistes et de courtisanes; dans un pays d'assassins et d'hypocrites j dans un pays,

.en un mot, qui sera la ruine d'un jeune homme tranquille et rangé comme vous.

Pliant et faible comme vous l'êtes, soit dit sans vous offenser , vous perdrez, dans cette serre-chaude de vice, votre religion en un jour, votre cœur en une semaine, et votre vie en un mois.

— Je ne crois pas qu'il soit si pliant, dit Agatba avec timidité.

— Non , et pourquoi? dit le père qui n'aimait pas à être*contredit. Agatha baissa les jeux et ne répondit rien.

— Je suis sûre qu'il n'est pas faible, dit la petite Mira, un œil dirigé vers son père , et l'autre vers moi.

— Et qu'en savez-vous, miss ?

— Il m'a enlevée l'autre jour dans ses bras comme une poupée, et....

— Et quoi? s'écrièrent huit ou dix voix parmi lesquelles se distinguait le fausset de la mère.

— Et il m'a remise à terre fort tranquillement.

— Oh! oh! dit mistress Falck. Eh bien,

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eh bien, il est possible que M. Troughton revienne, après tout.

M. Falck commença alors à me donner ces bons avis dont la vieillesse est toujours prodigue, et auxquels l'oreille de la jeunesse n'offre jamais qu'un récipient involontaire, en forme de tamis. Enfin il devint temps de nous séparer, et il. ne restait plus que les adieux formels à nous faire. Nous nous levâmes tous, formant un cercle autour de la cheminée et le père étant debout au centre.

— Mon cher Troughton, me dit alors le vieillard, qui avait peut-être réellement quelque affection pour moi, il est de mon devoir de dire que pendant tout le temps que vous avez habité cette maison, votre conduite a toujours été exemplaire. Vous n'avez pas fait une seule tache d'encre sur mes registres, et vous n'avez cherché à tourner la tête d'aucune de mes filles ; vos dépenses n'ont jamais excédé la somme qui vous était allouée pour votre entretien ; vous n'êtes jamais rentré trop tard le soir ; vous avez constamment paru le dimanche à l'église avec ma famille; jamais vous ne vous êtes fait atten^j

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dre pour le dîner; vous entriez le premier tous lesjoursdansmon bureau, et vousenBortiez le dernier. Toutes ces qualités sont les élémentsde la véritable grandeur, et si vous continuez comme vous avez commencé, vous pouvez, sans présomption, espérer d'être iin jour lord maire de cette grande capitale. — Souvenez-vous bien, mon cher Troughton, que, dans le malheur comme dans la prospérité, les portes de cette maison vous seront toujours ouvertes, et que je vousy accueillerai toujours comme un fils. Adieu, soyez vertueux, prudent et sage; restez attaché à votre religion, mais respectez votre mère, toute papiste qu'elle est. Que la bénédiction de Dieu vous suive partout ! Epousez les intérêts de votre père, comme vous avez épousé les miens, et n'oubliez pas de lui faire sentir qu'il doit nous faire une remise sur la dernière cargaison de vin qu'il nous a envoyée, car vous savez qu'il n'était pas semblable à l'échantillon.

Il me serra la main, et alla se coucher, une larme sur la joue. Ses cinq lils m'offrirent la main à la file, et se retirèrerît. liOur mère

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s'approcha ponr en faire autant, mais elle jugea plus à propos de faire une sortie théâtrale en se tordant les bras. Je restai seul avec les cinq sœurs, et il me tardait que cette scène se terminât; mais elles semblaient se faire un plaisir de prolonger leur douleur. Miss Agatha s'avança la première, et me pria d'accepter un petit médaillon contenant une mèche de ses cheveux roux , et de le porter en souvenir d'elle. Tabitha me présenta une bourse qui était l'ouvrage de ses belles mains; Eudocia une chaîne de montre; Anastasia un petit portefeuille.

C'était le tour de Mira, mais elle resta en arrière.

— Eh bien, ma chère Mira, lui dis-je, ne recevrai-je pas aussi de vous quelaue souvenir?

— Je n'ai rien à vous donner, Troughton ; mais peut-être voudrez -vous bien vous charger de cette lettre pour votre sœur. Je suis sûre qu'elle est jolie , et qu'elle est aussi bonne et aussi tranquille que

— Que moi? dis-je; oui, je la lui remettrai. Son âge me le permettant , je la

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serrai dans mes bras, et je l'embrassai vingt fois avec une ardeur qui faisait honte à mon sobriquet de Tranquille. Mais j'y fis plus d'honneur en effleurant légèrement de mes lèvres les joues de ses quatre sœurs. Elles partirent enfin , et Mira formait l'arrière-garde. Elle se retourna pour me faire un dernier signe d'adieu, et je fus encore une fois exposé au feu croisé de ses jeux. Je fis un pas pour prendre sa petite main blanche et la baiser , mais ma tiédeur naturelle ou factice me retint , et ce pas ne me conduisit qu'à la saluer à l'instant où elle passait la porte. Le lendemain, au point du jour, j'étais en route pour me rendre à bord du brick la Jeanne, frété pour Barcelone, et qui était à l'ancre devant Gravesend,

Je veillai à ce que tous mes bagages fussent placés avec la précision et la régularité qui faisaient alors partie de mon caractère, et le maître, qui me regardait déjà comme un freluquet efféminé , parut d'abord porté à me traiter avec mépris , quoique son misérable bâtiment fût frété aux dépens de mon père. Il est vrai qu'il me donna ce qu'il

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lui plut d'appeler sa belle cabine; mais toute la beauté que j'y aperçus, fut qu'elle était horriblement sale. Avant que nous fussions hors du canal britannique, je reconnus que Tomkins n'était qu'un ivrogne aussi ignorant que brutal ; que la cargaison précieuse de marchandises qui lui avait été confiée, devant être à sec, courait grand risque d'être mouillée, et que je devrais m'estimer heureux si je n'étais pas noyé moi-même. Son aide était meilleur marin , mais il avait l'humeur sombre et morose. Les matelots étaient une troupe de drôles qui semblaient avoir été pris dans un hôpital , et choisis au rabais par Tomkins. Le seul être dont la compagnie me parût désirable sur ce bâtiment était un grand chien de Terre-Neuve, et je me liai surle-champ d'une amitié intime avec lui par des raisons de prudence, dont la plus importante était le talent qu'il avait de savoir nager. A peine avions-nous perdu de vue Land's-End, que je commençai à réfléchir sérieusement sur ma situation^ car je n'avais à compter que sur un navire détestable , un mauvais équipage, un maître toujours ivre,

le chien Bounder et la Providence, et j'aurais voulu être encore assis dans le bureau de MM. Barnaby, Falck, Pérez et compagnie, tirant à l'encre rouge des lignes croisant à angle droit les perpendiculaires.

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