CHAPITRE II
Le vent du nord-est continua avec une malignité qu'on ne peut comparer qu'à la harangue d'une virago bavarde, dont la langue prend de la force à mesure qu'elle s'exerce : il dura toute la journée. On cargua quelques voiles , d'autres furent séparées de leurs ralingues, et, quand la nuit arriva, le maître supposa qu'il allait cesser. Agissant d'après cette supposition, il s'enivra, se coucha, et, grâce au rhum , il trouva dans son hamac le repos qui n'existait ni sur le tillac , ni dans les airs , ni sur les flots.
Le brick, si l'on peut donner ce nom à une espèce de tonneau flottant sur l'eau , était bien dans son assiette. La cargaison se compo-
q6 ardent trodghton.
sait de marchandises légères, mais on y avait remédié parunegrandequantitédelest, et jusqu'alors il s'était bien comporté. Je souffrais du mal de mer; si je montais sur le pont, je ne pouvais me tenir sur mes jambes, et si je restais dans ma cabine, la mauvaise odeur et le manque d'air m'étaient insupportables. Ce sont là les petites misères de la vie d'un marin , mais , d'après ma vie préalable et les habitudes que j'avais contractées, elles étaient pour moi une véritable agonie. Vers huit heures du soir, je ne pus résister plus longtemps à mes tourments, car, indépendamment du mauvais air que je respirais et des odeurs exécrables qui montaient de la cale, j'avais à entendre le craquement de tous les bois du navire, et les ronflements perpétuels du maître, dont la cabine n'était séparée de la mienne que par une cloison. Ce dernier bruit était pour moi une torture, et, pour la première fois de ma vie , l'irritabilité de mon esprit se montra; je sentis un étrange désir et presque un besoin de détruire. Je contemplai, d'abord avec boçt^ur, et ensuite avec satisfaction , le plaisir dift^^olique que je
goûterais si j'éveillais ce ronfleur en lui brisant le crâne. Je frémis de cette idée ; mais je m'y livrai en dépit de moi-même , et je m'avouai avec honte que j'étais un fils d'Adam et un frère de Caïn : « Ardent Troughton, me dis-je, si ce penchant à détruire tes semblables est si violent en toi pour une cause si légère , comment y résisteravS-tu quand tu souffriras une injustice ou qu'on te fera un affront? Un feu impie couve dans ton cœur; hâte-toi de l'éteindre , ou il le consumera. » Je me levai humilié, et je montai sur le pont en rampant. La mer avait augmenté de force à mesure que nous nous étions éloignés de la terre, et l'humeur sombre et morose de l'aide du maître, qui était alors de quart, s'était accrue dans la même proportion. Le bâtiment marchait vers le détroit de Gibraltar, ayant le vent à bâbord, et ne portant que sa voile de misaine , dont tous les ris étaient pris , et ses voiles d'étai et de foc. Il fendait les flots avec rapidité; mais la nuit était très froide, et ce froid était encore augmenté par le givre que le vent chassait à travers le pont.
On ne doit pas supposer qu'en montant sur le tillac je fusse de très bonne humeur. En arrivant sur l'espace resserré auquel on faisait l'honneur de donner le titre de gaillard d'arrière, je vins en contact, certainement sans le vouloir, avec l'aide du maître, qui se nommait James Gavel. Il marchait rapidement pour aller donner quelque ordre, et me repoussant du bras, il me dit d'un ton brusque : — Otez-vous de mon chemin, monsieur.
— Est-ce à moi que vous parlez ainsi?
— Oui.
— Vous êtes bien grossier, monsieur.
— J'ai mon devoir à faire; vous me gênez: si vous étiez le fils du roi j'en agirais de même. Et à ces mots il me poussa de nouveau et avec plus de force que la première fois. Le roulis du vaisseau me fit trébucher, et je me fis mal en tombant sur les chevillots de fer servant à amarrer. Je ne pouvais dire que l'aide du maître m'eût frappé, il n'avait fait que me pousser; c'était un geste pour se débarrasser de ce qui obstruait son chemin. Cependant je lui lançai un regard furieux, et
je cherchai autour de moi quelque instrument pour me venger de cette insulte, Bounder lui-même, le chien de Terre-Neuve dont j'ai déjà fait mention honorable, prit parti pour moi, quoique notre connaissance fût encore toute récente. Il se plaça devant moi dans une attitude hostile, et montra les dents à Gavel. Le mouvement soudain de cet animal parut frapper l'aide du maître, et il s'écria en jurant : — Dois-je donc avoir pour ennemi tout ce qui respire?
Je sentis que ma colère allait éclater^ mais, me rappelant la tentation horrible que j'avais eue dans ma cabine, un effort puissant me la fit surmonter. Quand mon ressentiment se fut un peu calmé , je m'approchai de Gavel, et je lui dis, en lui appuyant fortement la main sur l'épaule : — Vous m'avez grossièrement insulté, et vous m'en devez des excuses.
— Je vous verrai aller au diable auparavant.
— Mais il faut que vous m'en fassiez. Ici, sur votre élément, sur un plancher sur lequel je ne puis même me soutenir sans ap-
pui , l'esprit agité , le corps tourmenté par un mal qui n'est pour vous qu'un sujet de dérision, je suis hors d'état de lutter contre vous , ne me faites donc pas entrer dans l'esprit des idées qui ne conviennent qu'à un assassin j faites-moi des excuses, je vous en supplie pour vous et pour moi.
— Je vous dis que je n'en ferai rien. — Si j'avais offensé un homme qui fût un homme, je serais disposé de tout mon cœur à lui en faire mes excuses en homme ; mais moi , marin jusqu'au bout des ongles, que je m'abaisse à demander pardon à une créature avortée , ayant des mains douces et blanches, musquée, parfumée! non, vous dis-je, je n'en ferai rien , quand même vous appuieriez sur ma poitrine la pointe de votre stylet, suivant l'usage de vos lâches compatriotes. Moi, vous demander pardon! Si je sentais dans mon cœur la lame de votre poignard, je mourrais en tous méprisant. — Ah! vous cherchez votre couteau, votre dague! — Eh bien, voilà ma poitrine; frappez si vous l'osez. Autant vaut mourir par la main d'un métis espagnol, que de continuer
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la maudite vie que je mène; car je suis las, fatigué, dégoûté du monde et de tout ce qu'il contient.
Quoique la première partie de ce discours m'eût transporté de fureur, Gavel prononça cette dernière phrase avec un ton de mélancolie si profonde, et qui faisait un tel contraste avec son air habituellement revêche et bourru, que je perdis à l'instant toute idée d'exercer contre lui une vengeance sommaire. Je lui répondis avec un calme qui m'étonna moi-même : — Monsieur Gavel , vous me refusez justice parce que vous me regardez comme au-dessous d'un homme , suivant votre acception de ce terme. Je conviens que je ne possède pas vos connaissances en marine; que je ne suis pas habitué comme vous à supporter les fatigues d'une profession qui n'est pas la mienne; que mes pieds ne sont pas aussi sûrs que les vôtres sur ces planches; mais un homme peut manquer de toutes ces facultés, et posséder une âme noble, une résolution ferme, un courage à toute épreuve. Je ne me vante pas d'être doué de toutes ces qualités, mais je crois en avoir assez pour
être de niveau avec James Gavel, aide du maître du brick la Jeanne, frété par mon père.
— Prouvez-le.
— Je le prouverai quand l'occasion s'en présentera. Alors vous avouerez votre erreur et vous me ferez vos excuses. — Celte querelle est la première que j'aie jamais eue, et je prie humblement le ciel que ce soit la dernière, car elle semble faire de moi un démon.
— Eh bien , monsieur Troughton , c'est parler raisonnablement. — Les occasions ne vous manqueront pas, carcebâtiment est condamné à périr. — La nuit dernière , j'ai vu les feux de la mort danser pendant une heure autour du haut de notre petit mât de hune j et le vieux Huggins a vu près de la poupe un étrange animal, moitié poisson, moitié hyène, qui sait encore mieux que le requin quel est le navire qui doit lui procurer sa proie. — Prends cela pour tes peines, drôle ! s'écria-t-il en donnant à l'homme qui tenait le gouvernail un coup de poing sur le visage qui lui fit sortir le sang parle nez et par la bouche j
prends cela, et apprends à mieux faire ton devoir une autre fois. Veux-tu nous faire couler à fond avant que le moment en soit arrivé ?
En parlant ainsi, Gavel avait pris luimême le gouvernail, et il eut bientôt redressé la marche du bâtiment. Le fait était que cet homme, en écoutant ce que Gavel me disait, avait oublié le gouvernail ; que le navire avait fait chapelle, et qu'une grosse vague avait balayé le pont ; mais le plus grand mal qu'elle causa, fut d'ajouter de l'eau salée à l'eau de pluie dont nous étions déjà trempés.
Je ne fus pas fâché de ce châtiment, quoiqu'il fût sévère; il en imposa à ce drôle, et il se mit à son poste sans se donner le temps d'essuyer le sang qui lui couvrait le visage.
— Vous croyez donc que nous sommes en danger? demandai-je à Gavel.
— J'en suis sûr, et je n'en suis pas fâché , car je suis las de vivre. — Il n'y a pas d'avancement pour un homme qui ne sait que faire son devoir. Voyez cette brute de
Tomkins! si j'avais sa paie, je serais heureux, et je pourrais rendre heureuse ma pauvre mère; — mais il n'y a pas de justice en ce monde.
— Ne passe-t-il pas pour être bon marin ?
— Oui, il est en état de commander ce bâtiment et tout autre navire que ce soit, une heure sur les vingt-quatre, et c'est avant qu'il soit complètement ivre. Avant qu'il ait assez bu pour se donner du courage, il est peureux comme un lièvre, et il a des nerfs aussi susceptibles qu'une jeune fille qui ne vit que de thé vert; quand il a trop bu, il devient aussi bouillant et aussi téméraire qu'un joueur ruiné ; et à l'exception d'une heure par jour, il est toujours dans l'un ou l'aulre de ces deux états. — Mais n'importe à présent, un linceul vert l'attend, et il sera assez large; il sera bientôt dans une tombe plus profonde que celle de son père.
— Mais pourquoi doutez-vous ainsi de notre sûreté? Notre bâtiment a un roulis qui me paraît fort désagréable, parce que je ne suis pas marin , mais il ne me paraît pas plus en danger qu'il y a vingt-quaire heures.
Réellement vos fâcheux pressentiments ressemblent à de la superstition.
— Le croyez vous? pensez-en ce que vous voudrez. En pareille matière, les rats sont de meilleurs j uges que nous, pauvres aveugles que nous sommes. Ce bâtiment est fort vieux, voyez-vous, et ces messieurs à longue queue noire y pullulaient. Il ne pouvait en exister une plus belle colonie à bord d'aucun vaisseau sur la Tamise, depuis le pont de Londres jusqu'au phare de Nore. Eh bien, la nuit même que vous y êtes arrivé, pendant que je faisais mon quart, je les ai vus en partir en bon ordre, en trois divisions, quelques uns portant leurs petits entre leurs dents. On aurait dit des soldats allant à la parade.
— Incroyable !
— C'est la vérité. J'ai vu la première division monter à bord du George, bâtiment de la Compagnie des Indes. Si les armateurs les eussent vus, ils auraient pu se dispenser de faire des frais d'assurance.
— Et où allèrent les deux autres divisions?
— Je n'y ai pas fait attention : j'étais trop
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occupé d'un vieux rat qui était le dernier de la file 5 c'était un vieux routier, dont l'âge avait fait grisonner le poil. A l'instant où il allait se mettre à l'eau , il tourna la tète vers le bâtiment, et la secoua avec l'air de gravité d'un juge qui va prononcer une sentence de mort. J'avais grande envie de lui jeter à la tête un épissoir que j'avais en main ; mais comme nous ne sommes pas très bien outillés à bord, je ne voulus pas le perdre. — Sur mon âme, j'étais sur le point de prendre mon bâton, et de m'en aller avec eux.
— Et voilà ce qui vous fait croire que ce navire doit périr !
— Très certainement. — D'ailleurs, nous avons à bord un meurtrier.
— Un meurtrier! m'écriai-je; ce mot me rappelant les pensées horribles qui m'avaient occupé dans ma cabine. C'est une accusation très grave, monsieur Gavel; êtes-vous bien sûr qu'elle soit fondée? •
— Si le meurtre n'est pas encore commis, je suis sûr qu'il le sera ; et l'homme qui l'a commis ou qui le commettra est sur ce bâtiment.
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— Mais si, conformément à vos ridicules présages, nous devons périr si promptement, personne n'aura le temps de commettre un meurtre, s'il n'est pas encore commis, et nous périrons tous ensemble.
— Il ne faut pas long-temps pour commettre un meurtre. Il y a quelques minutes, ne m'auriez-vous pas frappé d'un poignard, si vous en aviez eu u n sous la main? et pourquoi ? uniquement parce que je vous avais poussé pour vous écarter de mon chemin. De combien s'en est-il fallu que vous ne fussiez un meurtrier?
Mes joues brûlaient de confusion, mais j'avais trop d'orgueil pour l'avouer. — Vous me rendrez satisfaction de cet outrage, monsieur Gavel, lui dis-je avec calme, quand vous m'aurez mis à l'épreuve.C'estune querelle que j'ajourne, mais que je n'oublie pas. En attendant , agissons généreusement l'un envers l'autre. J'ai déjà appris à apprécier les bonnes qualités que vous possédez; je sais déjà que c'est de vous seul que dépend la sûreté de ce bâtiment, et...
— Je vous dis que ce bâtiment doit périr,
à moins que nous ne jetions le meurtrier par-dessus le bord. S'il était à lutter contre ces vagues furieuses, nous aurions du beau temps avant uneheure d'ici. Je voudrais qu'il y fût déjà.
— Ce désir est-il digne d'un chrétien, d'un homme, monsieur Gavel? il est juste que le crime soit puni, mais il est contrenature, il est presque diabolique de se réjouir de la punition.
— La conservation de soi-même, monsieur Troughton... Mais écoutez ! on a mis de
nouvelles mains aux soufflets. Entendez-vous lessifflementsredoublésdu vent? Voyez-vous comme les ténèbres s'épaississent? — Regardez en haut. — Que voyez- vous?
Me tenant de la main droite à un cordage pour résister à la violence du vent, je levai la tête; mais j'étais aveuglé par le givre, je fus obligé de protéger mes yeux de la main gauche, et je fusquelques instants sanslui répondre.
— Eh bien, ne voyez-vous rien ?
— Pardonnez - moi , je vois de petites
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flammes bleues qui semblent danser autour du haut du petit màt de hune, mais
— Les feux de la mort, comme la nuit dernière.
— Non. Ce phénomène est occasionné par des causes naturelles. C'est ce qu'on appelle le feu de Saint-Elrae. Ces flammes bleuâtres indiquent seulement que l'atmosphère estsurchargée defluideélectrique,etce fluide est attiré par le fer qui garnit le haut du mât. Cela prouve, non qu'il se trouve à bord un meurtrier, mais que nous aurons du tonnerre et des éclairs.
— Je sais cela comme vous. — Mais voilà ce que produisent tous vos livres; vous ne croyez rien. Votre philosophie renverse toutes léà vérités de la Bible, vous ne voulez croire {juè ce qui vous est prouvé. Mais parce que ëes feux de la mort sont ordinairement suivis du tonnerre , s'ensuit-il qu'ils n'annoncent {)as la présence d'un meurtrier? Parce que l'arc-en-ciel est produit par des causes naturelles, est-ce une raison pour ne pas le regardëi" côintitiè un signe par lequel il a plu à Dieu (l'aHrioiîcer àiix hommes qu'il n'y aura
plus de déluge? — Mais il reste assez d'eau pour engloutir ce bâtiment et noyer tous ceux qui s'y trouvent. Quoiqu'il en soit, James Gavel fera son devoir jusqu'au dernier moment. — Je voudrais que cette voile de misaine fût serrée, mais je doute qu'on puisse le faire sans qu'elle se déchire en rubans. A peine avait-il prononcé ces mots qu'un éclair fendit la nue; sa vive lueur nous aveugla ; le tonnerre gronda avec fureur au même instant, et la foudre brisa le perroquet de fougue, qui tomba sur le pont encombré de toutes ses manœuvres.
— Tout le monde à la voile de misaine ! s'écria Gavel, qu'on jette à la mer le perroquet de fougue ! — Ah ! que n'ai -je unedemi-douzainedebonsbras! — Hàtez-vous ! hàtez-vous ! Mais avant qu'on eût pu exécuter ses ordres, la tempête redoubla de fureur, le vent souffla d'un côté presque opposé, et poussa en arrière la voilede misaine. Enuninstant,lebrick cula d'une manière effrayante; la roue du gouvernail fît un tour, et l'homme qui la tenait fut renversé par le choc. Gavel et moi, nouscourûmes à la roue, mais nous ne pûmes
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la faire obéir. En moins d'une minute les faux sabords des cabines furent enfoncés, l'eau s'y précipita, et le maître, Tomkins, complètement ivre, arriva sur le pont en chemise.
Siquelquechose pouvaitle rendre plus méprisable, c'était la frayeur lâche et abj ecte qu'il montrait. Il allait d'un côté du tillac à l'autre en se tordant les mains, et en priant Dieu de lui pardonner, mais sans donner aucun ordre, sans faire aucun effort pour sauver le bâtiment. Pendant ce temps, l'eau se précipitait dans le navire par les fenêtres des cabines et les remplissait. La crainte ne retenait plus personne sous le pont, l'eau forçait tout le monde à monter sur le tillac. "
— Tout le monde sur l'avant! s'écria Gavel; il faut couper le mât de misaine, c'est notre seule chance de salut. Vite, mes amis, vite! Suivez-moi, Troughton. Abandonnerons-nous cet ivrogne à son destin ? le mât tombera sur lui et l'écrasera.
— Qui est le meurtrier en pensée maintenant, Gavel? lui dis-je. INon, il faut le sauver ; et nous rentraînâmes avec nous. Gavel
saisit une hache, un grand nègre vigoureux et actif en fît autant ; et ils attaquèrent, Gavel le mât de misaine, et le nègre l'étai du petit hunier. En moins d'une minute tous les mais étaient étendus sur le pont. L'effet de cette manœuvre se fit sentir sur-le-champ; le brick tourna, et présenta sa hanche au vent. Nous tûmes ainsi préservés du naufrage pour le moment.
Nous retournâmes à l'arrière, et nous vîmes que, pour comble d'infortune, le gouvernail avait été arraché de ses éguillots, qu'il ne tenait plus que par ses chaînes, et qu'il battait contre le bâtiment sous la voûte. Après quelques tentatives inutiles pour l'assurer, il fut coupé et abandonné aux vagues, de crainte qu'il ne détachât quelques planches du bâtiment.
— Tout le monde aux pompes à présent!
s'écria Gavel; le navire est à demi plein d'eau. Je ne donnai qu'une pensée îiux marchandises de mon père, qui avaient besoin d'être tenues à sec, et me dépouillant jusqu'à la ceinture, je pris mon tour aux pompes, et je travaillai avec ardeur. Comme l'eau di-
minuait rapidement à mesure que nous pompions, nous vîmes que le bâtiment n'avait aucune voie d'eau , et vers minuit il ne restait que sixpouces d'eau dans le puits. Comme aucun danger immédiat ne nous menaçait alors, Gavel s'approchade moi et médit : — Eh bien, monsieur Troughton, je ne puis nier que vous ne vous soyez comporté en homme , cette nuit, et je n'ai pas à rougir en vous disant que je suis fâché, du fond du cœur, de vous avoir poussé comme je l'ai fait. Mais je regrette encore plus que vous vous soyez embarqué sur ce navire, car il est condamné à périr. Quoi qu'il en soit, je vous engage à aller vous reposer.Dormez tranquillement, si vous le pouvez, car, comptez-y bien, nous verrons avant peu lequel de nous peut voir la mort en face avec le plus de fermeté.
Je suivis son avis, et je descendis dans ma cabine. Le charpentier avait replacé les faux sabords des fenêtres; le plancher était presque sec, grâce au soin qu'avait pris un mousse de le nettoyer plusieurs fois, et quoique l'eau de la mer eût inondé la cabine, elle n'avait pas pénétré dans mes malles, de sorte que j'y
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trouvai du linge sec. Mon mal de mer avait complètement disparu, et i] ne revint jamais.
Le maître avait aussi changé de vêlements, et il travaillait déjà à redoubler son ivresse. Il me pria , avec la ferveur d'un ivrogne , de lui tenir compagnie; et voyant que je ne lui répondais que par un refus méprisant, il vomit des imprécations, et me menaça de sa vengeance. Au bout d'une heure , il était ivre mort, et l'on fut obligé de l'emporter dans sa cabine.
Avant de m'endormir, je fis vœu que si jamais j'arrivais en Espagne en sûreté, la Jeanne serait le dernier navire que Josiah Tomkins commanderait jamais pour mon père, mais je n'avais pas encore tout-à-fait décidé si j'intercéderais en faveur de Gavel. Je m'endormis bientôt, et, contre mon attente, mon sommeil fut profond et tranquille; je m'éveillai bien portant, ne sentant aucune fatigue et presque en gaieté.
Il était plus de neuf heures quand je montai sur le pont. Les hommes de l'équipage étaient encore occupés à en retirer tous les débris qui l'encombraient , mais ils travail-
laient avec tiédeur et nonchalance , et l'aide du maître, toujours sombre et bourru, leur distribuait des coups d'anspect avec un air sauvage qui fit renaître en moi les impressions défavorables que son activité et sa bonne conduite avaient presque effacées de mon esprit la nuit précédente; cependant je ne crus pas devoir intervenir, car ces matelots méritaient peut-être le traitement qu'ils essuyaient. îs'ayant rien à faire, j'appelai mon ami Bounder, le grand chien de Terre- Neuve, je m'amusai à le caresser, et il répondit à mes avances par de semblables marques d'affection.
La tempête avait cessé, mais lèvent était encore très fort et venait directement de l'ouest. Nous étions complètement à sa merci, car nous flottions sur l'eau comme une souche de bois, comme disent les marins. A l'exception du beaupré, il ne nous restait pas un seul màt ; cependant tout l'équipage , sauf le superstitieux Gavel , se livrait à l'espoir d'achever le voyage sans autre danger. Dans le fait, toutes les apparences étaient encourageantes j nous avions fait bien
du chemin vers le sud ; le vent était bon , l'air était doux, et le soleil brillait sans nuages.
On ne peut jouer toute une journée avec un chien , et l'ennui me gagnant faute d'occupation, je m'approchai de Gavel , et lui demandai si je ne pouvais me rendre utile.
Il me regarda avec une surprise qui n'avait rien d'affecté.
— Vraiment! dit-il.
— Oui, sans doute.
— Tenez, aidez-moi à désenverger cette •voile ; suivez-moi , nous y travaillerons ensemble, et vous apprendrez à faire cette besogne en bon marin. Après tout, je vois que vous avez un vrai cœur de chêne ; je crains seulement que le goudron ne gâte vos mains blanches. — Commençons. — Fort bien ! — Sur ma foi, on devrait faire de vous un marin.
— C'est à vous que je le dois, Gavel. Continuez à m'apprendre votre profession , et moi je vous apprendrai autre chose.
— De tout mon cœur ; je n'ai de connaissance qu'en marine.
— Et c'est précisément en marine que je veux vous apprendre quelque chose.
— En marine ! — vous ! — excellent ! — Je voudrais bien savoir ce que vous pourriez m'apprendre.
— A tirer le meilleur parti possible d'un équipage qui me paraît composé de vagabonds et de paresseux.
— C'est ce que je fais. Je leur ai dit à tous ce qu'ils doivent faire, et plût à Dieu qu'ils le fissent !
— Mais ils n'exécutent pas vos ordres avec empressement et bonne volonté, et ils y mettent de la négligence.
— Je ne le sais que trop ! — Ce tas de fainéants!— Ma langue est lasse de jurer contre eux , et mon bras fatigué de les battre.
— C'est ce que je regrette. — Employez de« moyens plus doux.
— Plus doux! Je voudrais vous voir à ma place , vous reconnaîtriez bientôt votre erreur.
— Et je voudrais aussi y être pour vous prouver que je ne me trompe pas. — Ecoutezmoi: ne jurez ni ne battez personne d'ici à une demi-heure; montrez-moi celui qui manquera à son devoir , et trouvez bon que j'aille
lui parler. — Si ma méthode ne vous plaît pas, rien ne vous oblige à l'adopter; je vous demande seulement comme une faveur que vous me permettiez de l'essayer.
— Très volontiers, — Sur ma foi , monsieur Troughton, vous commencez à me gagner le cœur. — Eh bien , mettez-vous en besogne surle-champ. Voyez ce drôle qui a jeté parterre son maillet à fourrer , et qui reste les bras croisés; non seulement il ne fait rien luimême, mais avec sa langue infernale d'avocat il empêche les autres de travailler.
Je m'approchai de cet homme, et, après lui avoir fait une remontrance avec calme et douceur, je retournai près de Gavel, qui, à sa grande surprise, le vit reprendre son travail et s'y livrer avec activité. J'eus trois autres occasions d'aller faire de semblables réprimandes, et ce fut chaque fois avec le même succès. D'abord Gave! fut muet d'étonnement; ensuite il me pria ou de lui donner mon secret pour faire travailler en bons marins des hommes qui ne valaient pas le sel qu'ils mangeaient , ou de conserver l'autorité
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sur eux pendant tout le temps que nous naviguerions ensemble.
— Ce secret, Gavel, tiendrait dans une coquille de noix. — Apprenez-leur à se respecter eux-mêmes, en leur prouvant que vous pouvez les respecter. Croyez-vous que Dieu ait créé des êtres à son image pour qu'ils soient traités comme des brutes parleurs semblables ? Ce n'est point par des injures et des coups qu'un pécheur doit s'adresser à un autre pécheur. Ces hommes, que vous avez battus avec inhumanité, et contre lesquels vous avez juré avec impiété, ont comme vous une âme immortelle. Respectez-les donc par égard pour ce glorieux privilège que vous partagez avec eux. Je sais que vous me direz qu'ils sont dégradés, corrompus, vicieux ; mais, croyezmoi , Gavel , il y a du bon dans le pire de nous, et du mauvais dans le plus vertueux. Mettons en oeuvre le bon que nous trouvons , et nous verrons le mauvais décroître rapidement.
— Vous me présentez les choses sous un point de vue tout nouveau pour moi, monsieur Troughton. Eh bien, j'essaierai votre méth ode. Soyez près de moi autant que vous
le pourrez, et avertissez-moi quand vous me verrez prêt à mal gouverner. En retour, je me charge de faire de vous un marin parfait.
Le marché fut^conclu, et nous en retirâmes l'un et l'autre de grands avantages. Cependant le vent continuait avec la même force. Nous espérions d'abord rencontrer quelque vaisseau dont nous pourrions obtenir des secours. Nous n'en vîmes que deux, et ils ne nous virent pas, quoique nous eussions attaché au tronçon du grand màt un esparre au haut duquel nous avions placé le pavillon d'union renversé. Cependant nous nous éloignions rapidement des côtes de l'Europe, ce qui diminuait considérablement notre espérance de trouver du secours. Le huitième jour de l'ouragan, des observations solaires nous assurèrent que nous étions sous la la latitude septentrionale de 31" 5o'; mais nous ne nous faisions pas une idée de la distance à laquelle nous avions été portés à l'ouest.
Le maître était toujours plongé dans la stupeur de l'ivresse, et son aide et moi nous
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l'évitions autant qu'il était possible. L'équipage travaillait avec bonne volonté. Le neuvième jour, voyant que nous ne devions compter que sur nos propres ressources, nous commençâmes à placer des basses vergues de rechange. C'était alors le 2 avril, et le lendemain nous mîmes en place un gouvernail tel quel. Pendant tout ce temps, je travaillai constamment sous les ordres de Gavel, et j'appris ainsi, quoique imparfaitement, à gréer un navire. Je faisais le quart avec lui; je me rendais aussi utile que je le pouvais dans toutes les parties du service, et j'acquis ainsi des connaissances précieuses en marine. Le 5 avril, le vent tomba, la surface de la mer devint lisse, et le temps fut délicieux. Tout semblait prendre un aspect souriant. Le maître lui-même, Tomkins, semblait sentir l'influence de ce changement de temps; pour la première fois, il ne s'enivra pas avant le dîner, et il passa presque toute la matinée sur le pont, exprimant son étonnement de la discipline qui régnait dans l'équipage, et de l'exactitude avec laquelle chacun faisait son devoir. Gavel ne faisait
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plus exécuter ses ordres à force de jurements et de coups, et il n'en était que mieux obéi. Nous eûmes alors un calme plat qui dura trois jours, et pendant ce temps nous dressâmes tous nos mâts de rechange. J'eus bientôt appris à prendre des ris et à ferler les voiles. Gavel me donnait aussi des leçons de navigation, et il m'apprit à me servir du quadrant, du sextant et du compas azimutal. Il souriait d'un air mélancolique en voyant l'ardeur avec laquelle je me livrais à cette étude, mais il ne disait rien qui pût la refroidir.
Le 10 avril, une légère brise venant du nord se fît sentir; le maitre et son aide eurent une consultation pour décider ce que nous devions faire , et j'y fus invité par politesse. En partant d'Angleterre, nous n'avions pris de l'eau et des vivres que pour six semaines, ■et il y avait déjà un mois que nous étions en mer. Nous n'avions pourtant encore aucun sujet d'alarme, et il fut décidé que nous continuerions à marcher vers le sud jusqu'à ce que nous fussions sous la latitude des Canaries, et que nous avancerions ensuite à l'ouest jusqu'à i:*e que nous vissions le pic de Ténérilfe.
Le lendemain , à midi , nous étions sous cette latitude. ?sous suivîmes ce parallèle pendant deux jours, et ne voyant pas de terre, nous commençâmes à être inquiets. Le troisième jour, un nouveau calme survint; Gavel soupçonna que nous nous étions trop avancés vers l'ouest, et que nous étions alors sous ce climat variable qu'on rencontre toujours avant d'arriver aux vents alises réguliers. Deux ou trois vieux marins partagèrent cette opinion , et elle fut confirmée le lendemain par une observation lunaire que fît M. Gavel. Notre situation devint alors alarmante, et l'on jugea indispensable de mettre l'équipage à demi-ration. Cette mesure causa de violents murmures, et Gavel, reprenant son ancien système, voulut y mettre ordre à coups d'anspect. Je parvins à l'en détourner, et ayant , avec sa permission, fait assembler tout l'équipage sur le gaillard d'arrière , je commençai par déclarer que je mettais en commun toutes les provisions que j'avais faites pour mon usage particulier, n'en exceptant que le vin j et leur parlant ensuite avec douceur et fermeté, j'appuyai sur la nécessité de se sou-
mettre à des privations devenues indispensables , et j'eus la satisfaction de réussir complètement.
Ces malheureux événements firent rapidement mon éducation navale, et me mirent en état d'agir par la suite avec résolution dans les circonstances difficiles et singulières contre lesquelles mon malheureux destin voulut que j'eusse à lutter pendant tant d'années. Nous tournâmes alors la proue du bâtiment vers l'orient, avec l'espoir d'apercevoir quelqu'une des Canaries. Mais nous avions sans cesse des calmes, mêlés de vents légers et variables; nous avancions fort peu sur l'Océan, et nos provisions avançaient rapidement vers leur fin. Je n'ai pas besoin de dire que M. Gavel, avec qui j'avais contracté une alliance intime, car je ne puis y donner le nom d'amitié, mit, comme moi, ses provisions en commun, et nous résolûmes de proposer à Tomkins d'en faire autant. Je méprisais et haïssais cet homme; mais, avec une prudence qui était peut-être un reste de mon ancienne tranquillité, je m'étais abstenu d'en venir à une rupture
avec lui. TVous discutâmes quelque temps la question de savoir quel serait le moment le plus favorable pour lui faire cette proposition, car nous étions sûrs qu'elle ne lui plairait nullement; mais nous reconnûmes bientôt que le choix du moment était indifférent, car depuis quelque temps personne ne l'avait vu une seule fois sans qu'il fût ivre. Nous entrâmes donc dans sa cabine à midi, et nous lui dîmes ce que nous désirions de lui. Cette demande le jeta dans une rage inexprimable; il vomit des injures contre nous , et accusa Gavel d'avoir été la première cause de tous nos désastres. Enfin, il appela le munitionnaire, et lui ordonna de lui donner ses pistolets, jurant qu'il nous tuerait tous deux sur la place, attendu que nous étions en état de mutinerie ouverte.
Avant que d'entrer chez le maître, j'avais fait promettre à Gavel de ne pas se livrer à sa colère. Il tint parole, car il garda tout le temps un sombre silence. Mais qui aurait pu retenir celle d'Ardent Troughton? Je me laissai entraîner par le torrent de ma fureur; je lui fis connaître mon mépris ineffable; je
lui reprochai son ivrognerie, sa brutalité, son incapacité, sa lâcheté. D'abord il me regarda avec l'air de stupidité d'un ivrogne ; peu à peu ses yeux s'enflammèrent, sa physionomie prit une expression diabolique , et sa main droite tomba sur un des pistolets , comme machinalement et sans intention. Le munitionnaire , vieillard vénérable, alarmé de l'air menaçant de Tomkins , se plaça derrière moi; maisje n'avais pas encore fini ma philippique, et, brûlant d'indignation , j'ajoutai en frappant violemment du pied: — Brute dégradée que vous êtes, infiniment au-dessous du noble chien qui est sur lepontjsi nous faisions notre devoir nous vous priverions du commandement à l'instant , nous vous enchaînerions, et nous vous jetterions dans le chenil de cet animal. — Prenez votre pistolet, iâchej je vous méprise trop pour vous craindre j — et aussi sûr qu'il y a un Dieu dans le ciel, si vous ne faites pas mieux votre devoir à l'avenir, si vous ne consentez à partager vos provisions avec vos semblables , si vous continuez à vous enivjer, — je vous le dis au nom de tout l'équipage, — au nom de
ARDENT TROUGHTON. Ô7
l'armateur qui a fait la folie de vous confier une cargaison précieuse, — au nom de mon père à qui elle appartient, — c'est ce que nous ferons.
— C'est cequevous ferez, jeune mutin! s'écria-t-il ; et levant' le bras il me tira un coup de pistolet. J'avais l'œil fixé sur lui 5 je fis un mouvement décote, et la balle perça la poitrine du malheureux vieillard qui était derrière moi. Avant queTomkins eût eu le temps de prendre son second pistolet, Gavel et moi nous nous précipitâmes sur lui, nous le renversâmes par terre , et nous lui liâmes les pieds et les mains.
— Voilà le meurtrier ! me dit Gavel à l'oreille d'une voix rauque. Il faut lui faire subir le destin de Jonas, et tout l'équipage sera sauvé.