CHAPITRE XIV
J'avais lu ces aphorismes souvent cités que l'incertitude est le plus grand de tous les maux; qu'un malheur prévu en devient moindre ; qu'une activité constante est le meilleur préservatif contre le désespoir, et beaucoup d'autres lieux communs aussi sages ; mais je doutais beaucoup de leurvérité. Une heure de bonheur est autant de gagné sur la masse des calamités qui composent la vie humaine.
Irais-je dire à mon père et à ma mère que , suivant toutes probabilités, nous serions tous avant peu impitoyablement massacrés, — à Honoria et à Isidora qu'un sort plus affreux leur était peut-être réservé ? Ne serait-ce pas leur faire souffrir mille fois d'avance cette
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mort et ces horreurs qu'il était encore possible que la Providence leur épargnât?
Mystérieuse et inexplicable nature humaine! combien de fois, dans des cas qui semblent désespérés, ne désirons-nous pas couper le nœud gordien qui retient encore les malheurs prêts à tomber sur nous ! La vue d'un précipice qui nous fait frémir semble nous tenter de nous y précipiter 1 Le lendemain matin , tandis que nous étions à déjeuner, je songeai à la soute aux poudres. Elançons-nous tous ensemble, me dit le tentateur, s'identifiant avec mes pensées, en présence de notre Créateur, et aux pieds de son trône demandons- lui justice. Quelque part, une seule étincelle, et je puis mettre face à face l'accusateur et l'accusé. Il me sembla que ce serait un glorieux sacrifice pour préserver l'innocence de toute souillure, et assurer le châtiment des coupables. Mais tout-à-coup le sort lamentable du malheureux et enthousiaste Gavel se présenta à mon esprit, et je me demandai s'il ne fallait pas que mon cœur fût dépravé au-delà de la corruption de ia nature humaine pour concevoir l'idée de sa-
crifîer d'un seul coup tant d'êtres créés à l'image de Dieu, et de commettre ainsi un meurtre gigantesque. Mes yeux tombèrent sur Jugurtha , — il avait soif de vengeance , — sa main était prête à frapper , — il n'attendait qu'un signe de moi. — Je frémis; — la lutte des passions qui m'agitaient se peignit sur mes traits, et je me trouvai serré dans les bras de ma sœur qui fondait en larmes.
Ce fut un soulagement pour moi de parler. Je dis tout ce que je soupçonnais , tout ce que je savais, tout ce que je craignais; je pris même un plaisir sauvage à exagérer mes craintes; et quand mon agitation me suffoqua, je dis d'une voix sépulcrale : Pourquoi n'oserions-nous pas mourir volontairement tous ensemble?
Cette proposition impie fut suivie d'un moment de silence. Ma sœur le rompit la première. — Je suis prête à mourir avec vous, mon frère , me dit-elle.
— IN on! s'écria mon père, qui semblait être celui qui m'avait écouté avec le plus de sangfroid ; non! nous pourrons toujours mouri:
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quand nous le voudrons^ mais j'espère qu'aucun de ceux qui me sont attachés par le sang ne commettra jamais un suicide. Mourons s'il le faut , mais que ce soit les armes à la main. Nous sommes dans une situation périlleuse, j'en conviens; mais des discours tragiques et des scènes comme celle qui vient de se passer ne peuvent nous en tirer. Que fait un négociant dont les affaires sont embarrassées? 11 convoque ses créanciers, et il leur fait l'abandon de tous ses biens, afin de pouvoir recommencer à travailler sur nouveaux frais. Nous sommes dans la même position. Nous avons fait une spéculation imprudente; nous nous sommes livrés en de mauvaises mains, il faut composer; il faut sacrifier une bonne partie de notre fortune , peut-être tout ce que nous avons ici; je ne serai jamais pauvre si le misérable me laisse ma femme et mes enfants.
Son émotion lui coupa la parole un instant; mais se tournant vers moi, il me dit d'un ton enjoué : — Ardent, dans quelque partie du monde civilisé que je sois jeté, quand je ne posséderais pas un dollar, j'ai du crédit, je
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suis connu , nous pourrons encore réparer nos pertes; ne vous inquiétez pas, tout ira bien. — Mais il n'y a pas de temps à perdre ; il faut faire un marché avec ce Mantez. Reli- ♦irez-vous tous dans l'arrière-cabine , vous entendrez comment je vais lui parler.
Nous lui obéîmes. On desservit le déjeuner; mon père mit sur la table du papier, des plumes et de l'encre, et envoya dire au capitaine qu'il désirait avoir le plaisir de sa compagnie pour une demi-heure.
D'après ce que mon père avait dit , je ne me fis aucun scrupule de jouer le rôle d'écouteur aux portes, et Julien et moi nous entendîmes distinctement tout ce qui se passa entre eux. Craignant que Mantez ne se portât à quelque acte de violence, nous avions pris la précaunon de nous armer de pistolets. Une porte vitrée séparait les deux cabines, et le rideau de mousseline qui la couvrait ne m'empêchait pas de voir au travers.
Don Mantez ne tarda point à arriver. Il s'avança vers mon père d'un pas déterminé, en homme qui aurait eu à se venger d'une
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insulte. — J'examinai si mes pistolets étaient amorcés.
Mon père le pria poliment de s'asseoir, et entama la conversation. Il lui dit qu'il espérait qu'il se portait bien , et que ses passagers ne lui donnaient pas trop d'embarras; il lui témoigna son regret de l'avoir vu si peu depuis un certain temps; parla de l'incertitude des affaires humaines, de l'inconstance des jeunes filles, fit môme des plaisanteries; en un mot , il joua le rôle de diplomate à merveille, A tous ces discours pacifiques, Mantez ne répondit que pas des sourires sombres qui n'avaient rien de satisfaisant; il avait l'air d'un scélérat détermine, mais qui n'a pas encore perdu toute honte. Je tenais en main un pistolet , et j'étais déjà violemment tenté d'en lâcher la détente.
Mon père arriva peu à peu au point qui était le motif de cette entrevue, et dit à Mantez qu'il croyait avoir embarqué une somme trop considérable sur un seul navire, c'était exposer sa fortune à trop d'accidents; c'était une folie; il avait donc dessein, — et
il parla d'un ton décidé, en homme parfaitement libre de faire ce qu'il voudrait , — de faire passer sur le premier bâtiment qu'on rencontrerait la moitié de son argent, avec son fils et les autres passagers, et de rester lui-même avec le surplus de sa fortune à bord de la Santa- Anna pour se rendre à la Nouvelle-Orléans avec le capitaine Mantez.
Nous admirâmes le dévouement de ce bon père; mais à cette proposition les traits de Mantez prirent une expression infernale, dont je n'aurais pas cru la physionomie humaine susceptible.
— Que je vous entende bien , senor Trottoni , dit-il. Si nous rencontrions demain un bâtiment allant aux Indes Occidentales, votre projet serait d'y faire passer votre fils avec la moitié de votre fortune ?
— Précisément. Vous me comprenez parfaitement.
— Et si ce bâtiment allait à Londres ou à Amsterdam , ce serait la même chose.''
— Sans contredit.
— Et même s'il était frété pour Barcelone ?
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— Certainement. Mon fils pourrait en repartir pour tout autre port.
— C'est un arrangement sage , — fort sage, en vérité.
— Je suis charmé que vous l'approuviez; j'en étais sûr d'avance. — J'espère qu'on fait bonne vigie?
— Très bonne. Mais vous allez trop vite, — un peu trop vile. Voyons! vous désirez faire passer sur un autre bâtiment votre fils, — la senora, — le prêtre, — don Julien et sa cousine , — tous vos domestiques , y compris ce nègre hideux, — voilà tout?
— Et ma fille.
— Non ! s'écria Mantez , en frappant sur la table de son poing fermé j elle m'est promise, monsieur, elle m'est promise!
— J'en conviens ; mais on ne peut forcer les inclinations, et ma fille montre une répugnance invincible pour le mariage. Je ne puis la contrarier sur un tel point ; mais je suis prêt à vous payer telle indemnité qui sera réglée par deux arbitres que nous choisirons, et qui nommeront un tiers , s'ils ne sont pas d'accord.
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— Allons, allons, dit Mantez, prenant un air plus féroce, et jouant avec un superbe poignard qu'il portait toujours, pas tant de verbiage. — Nous nous entendons, — oui; n'ayez pas l'air si surpris, — nous nous entendons. Et approchant sa bouche de l'oreille de mon père , il lui dit, en baissant la voix : Vous et les vôtres vous êtes en mon pouvoir, et vous le savez.
— Je n'aurais jamais cru vous entendre parler ainsi, don Mantez! — Vous, Espagnol et hidalgo! — Vous que j'ai si libéralement pajé pour me conduire à la ]S ouvelIe-Orléatis ! — je ne puis croire que vous vouliez vous conduire envers moi autrement qu'avec honneur, droiture et amitié.
— Sans doute, et c'est pourquoi je vous conseille en ami de changer quelque chose à vos arrangements. Le fond ne m'en déplaît pas, et si nous les exécutons, cela nous évitera à tous beaucoup d'embarras et peut-être quelque chose de pire. — Voici ce que je vous propose: — Vous, senor, vous passerez à bord du premier bâtiment que nous rencontrerons avec les autres passagers...
— Volontiers, très volontiers ! s'écria mon père, en se levant d'un air satisfait.
— Et que vous me laissiez Ilonoria et l'argent, ajouta Mantez avec un sourire diabolique.
Mon père retomba sur sa chaise comme s'il eût été tout-à-coup privé de la vie. Mantez s'était complètement démasqué, et avait montré à découvert les traits d'un brigand et d'un pirate. En ce moment de crise, mon ami Julien commit l'imprudence d'armer son pistolet- Mantez en entendit le bruit, pâlit, se leva à son tour, et s'écria avec agitation ; Suisje donc trahi?
Il est presque plaisant d'entendre ce misérable , coupable de la plus noire trahison , demander s'il était trahi.
— Non, don Mantez, répondit mon père avec dignité j il n'existe sur ce bord d'autre trahison que celie que votre propre cœur a conçue, et des suites de laquelle je prie le ciel de me préserver, moi et ma famille.
Mon père ne se regarda pourtant pasencore comme vaincu, et il ne dédaigna pas d'entrer dans un trafic dégoûtant. Il augmenta grâ-
duellement ses offres, et finit par lui proposer l'abandon de toute sa fortune , s'il voulait le mettre h bord d'un autre navire avec toute sa famille. — Le scélérat hésita. Ils se mirent à écrire; plusieurs arrangements furent rédigés; le dernier parut satisfaire Mantez, il prit la plume pour le signer; mais le mettant en pièces à l'instant , il s'écria : Non , non , senor ; dans la position où nous sommes, nul acte, nul engagement ne peuvent être valables.
— Mais ma parole, mon honneur, mon serment !
Ces mots solennels ne parurent aux oreilles de Maniez que fraude et dissimulation, et rompant brusquement l'entretien, il sortit précipitamment de la cabine, en s'écriant : Il me faut l'argent et la fille!
Julien et moi nous eûmes besoin de toute notre prudence pour ne pas envoyer deux balles à sa poursuite. Nous rentrâmes dans la cabine; nous entourâmes mon père avec un nouveau sentiment de vénération, et je lui baisai la main avec un respect presque religieux.— Ardent, me dit-il, il faut à présent songer à d'autres mesures. Cet homme est
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aussi fou que scélérat ; il peut nous assassiner tous, s'emparer de notre fortune, conduire ce navire dans un port éloigné et l'y vendre mais il se trouvera moins ricne que s'il eût accepté mes offres, car il faudra qu'il entre en partage avec ses compagnons d'iniquité. — Maintenant, Ardent, voyez si vous pouvez avoir un entrelien secret avec notre ami Drinkwaler.
Je voulus sortir de la cabine; mais je vis que notre ennemi avait déjà frappé le premier coup; il y avait à la porte deux sentinelles ayant des pistolets à leur ceinture et un sabre à la main : nous étions prisonniers. Pour toute réponse à nos questions, les sentinelles nous appuyèrent sur la poitrine la pointe de leurs sabres. Nous essayâmes de faire sortir nos domestiques, on ne s'y opposa point; mais on n'en laissait sortirqu'un seul à la fois, et une sentinelle le suivait partout pour empêcher qu'il ne parlât à personne ; il en fut de même quand on alla préparer notre dîner dans la cuisine. Le capitaine avait fait monter tout l'équipage sur le pont ; sans se donner la peine d'entrer dans aucun détail, il nous
avait accusés de mutinerie , et comme une grande partie de ses gens étaient entrés dans son complot, pas un murmure ne se fit entendre.
Nous passâmes vingt-quatre heures dans cette situation. Toute ressource semblait nous être enlevée; nous n'avions pas même l'alternative de mourir les armes à la main ; nous étions comme des moutons enfermés dans une tuerie, et attendant le couteau du boucher. Pendant tout ce temps, nous n'avions eu communication avec personne. Nous ne pouvions nous cacher nos inquiétudes, et nous faisions des efforts inutiles pour ranimer notre courage par de vaines tentatives de gaieté. J'avais de cruels pressentiments des horreurs auxquelles nous devions nous attendre; et, ce qui était pour moi le plus fatal présage , un calme plat survint dans la soirée.
Le lendemain malin , j'ouvris la porte de la cabine pour voir si nous étions encore gardés; il n'v avait plus qu'une sentinelle, et je conçus un rayon d'espoir en voyant un bout de ruban bleu se montrer sous son gilet. Je
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pensai avec reconnaissance à notre ami Da* vid , et je n'hésitai pas à accoster cet homme, quoique je visse que c'éiai t un Espagnol ; mais au Heu de me répondre , il me força à rentrer en me poussant rudement avec la main , et il ferma la porte avec force.
Je fus outré d'indignation ; mais elle se changea en plaisir quand je vis à mes pieds une letlre cachetée. Elle était de notre ami Drinkvvater, et nous passâmes tous dans l'arrière-cabine pour en dévorer le contenu , qui prouvait son zèle, son intelligence et sa fermeté. 11 me disait que nous n'avions d'espoir de sûreté que dans une lutte désespérée et sanglante pour nous rendre maîtres du navire. Il avait déjà engagé plus de quarante hommes à prendre notre parti, mais il n'osait porter le prosélytisme plus loin. Il nous proposait de commencer l'attaque la nuit suivante, et demandait une réponse par la même sentinelle.
Cette proposition était soudaine; elle nous frappa de consternation. Que pourrions nous répondre quandon nous accuserait d'avoir corrompu une partie de l'équipage pour couper
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la gorge, pendant le silence de la nuit, au capitaine et à ses principaux officiers? Celte idée nous fit trembler. Après une courte discussion , je répondis à cette lettre , du consentement général, dans les termes suivants:
« Mo?? CHER David , — nous ne devons pas répandre le premier sang; aidez-nous à faire nos préparatifs de défense, et, s'il est possible, faites en sorte que nos ennemis nous y provoquent. Tâchez de venir nous voir ce soir. Vous avez déjà notre estime et notre reconnaissance, sauvez-nous dans ce moment de crise et votre fortune est assurée. Honoria vous prie de vous rappeler que vous êtes son chevalier. »
La sentinelle se chargea de cette réponse, et elle arriva à sa destination.
Vers le soir, une brise s'éleva, et la boussole qui était dans la cabine m'apprit que le navire, non seulement avait changé de course, mais marchait droit au sud. Minuit arriva, et personne de nous n'avait encore songé à se retirer; je fus pourtant charmé de voir, pendant ce quart. Cuillère d'Argent en sentinelle à notre porte, car, d'après son histoire , que
j'avais entendue, je ne doutais pas qu'il ne fût de notre parti. Vers une heure, David Drinkv^ater entra dans la cabine, chargé d'un sac de munitions, et plusieurs hommes vinrent successivement, apportant des mousquets, des pistolets, des piques et des coutelas. Tout cela se fît dans un profond silence ; et quand nous eûmes assez d'armes et de munitions pour une cinquantaine d'hommes, David examina les deux canons qui étaient dans la cabine, en retira la bourre, et y mit une charge de mitraille par -dessus le boulet. Mais ce qui nous surprit le plus, fut de voir apporter ensuite une provision d'eau, de biscuit et d'eau-de-vie, comme s'il eût été probable que nous aurions un siège à soutenir dans la cabine.
Quand tout cela fut terminé, David, après avoir dit quelques mots à voix basse à mon père, lui présenta un officier à visage basané, que je reconnus pour être le maître canonnier. Mon père lui serra la main, et emplit de doublons, sans les compter, un sac de toile que cet homme désintéressé avait apporté. Lorsqu'il fut parti , nous ])assàmes dans i'ar-
rière-cabinc , et chacun de nous s'empressa de donner à Drinkwater toutes les marques possibles de reconnaissance et d'affection. Il n'avait pourtant pas Pair aussi tranquille quç je l'aurais désiré. Enfin, quand nous fûmes tous rangés autour de lui, il nous dit, après avoir bu coup sur coup trois grands verres de vin de Porto :
— Drinkwater ne fait pas delongs discours. Voici votre seule chance de sûreté : Que le senorTroltoni, comme armateur de ce navire, fasse ce qu'il a droit de faire; qu'il destitue le capitaine Mantez , et qu'il me donne une commission par écrit en forme régulière. Je sais que Mantez y résistera ; mais donnez-moi seulement Jugurtha, et les choses se passeront tranquillement. Mes amis et moi nous ferons en tendre raison au reste de l'équipage. — Que dites-vous à cela?
— Nous ne pouvons sanctionner un assassinat, Drinkwater, répondis-je avec fermeté ; il faut que nos ennemis en viennent les premiers à quelque acte de violence. — Nous ne pouvons aller plus loin.
— Comment l'entendez -vous, monsieur
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Ardent? J'ai entrepris de vous servir, et vous me lenez ici pieds et poings liés ! Je suis sur un lit de poudre entouré de mèches allumées. Il y a déjà trop de monde dans le secret , il s'éventera. — Je vois que ma vie est sacrifiée. — N'importe! — j'aurais voulu qu'elle pût élre utile à cette pauvre jeune dame. ^- Juste ciel ! un seul coup frappé , et le navire serait à nous dans cinq minutes. — N'est-il pas vrai, Jugurtha, mon brave, que vous seriez en un moment dans la cabine du patron ?
Jugurtha tira son poignard , et avec un sourire diabolique, passa le pouce sur la lame pour montrer qu'elle était bien affilée.
Je regardai mon père; il secoua la tête. Don Julien s'écria avec impétuosité : — En vérité, Ardent, il me paraît injuste de mettre en danger la vie de ce brave homme et celle des amis qu'il nous a gagnés. C'est un scrupule mal placé; il faut lui donner la commission qu'il demande, et si Mantez refuse de se soumettre, — c'est son affaire.
— [Non, répondit mon père; quoique jesois propriétaire des cinq huitièmes de ce navire.
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Gt que je l'aie frété pour ce voyage, je doute que j'aie le droit de destituer le capitaine en pleine mer; un acte de violence peut seul nous autoriser à des représailles.
— En ce cas, je suis vendu, dit David, baissant la tête et croisant les bras sur sa poitrine.
Je sentis que nous n'étions pas justes envers ce généreux ami, et il me sembla que les circonstances doivent faire les lois. — David, lui dis-je , demain nous serons prêts à recourir à la force. — Je suis sûr que vous le serez à nous assister.
— C'est parler en homme, et en Anglais. Mais, après tout, vos scrupules, que je ne puis concevoir, coûteront plus de sang que mon plan n'en aurait fait couler. — A présent il faut combattre ouvertement. — Mais voyons, comment commencerez-vous?
— A midi précis , nous sortirons de la ca^ bine ; si la sentinelle fait résistance , tant pis pour elle. Vos amis seront armés; dix hommes, des plus sûrs viendront ici pour garder les dames et le prêtre. Nous monterons alors sur le gaillard d'arrière; nous appellerons
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tout le monde sur le pont; nous expliquerons la situation des choses à l'équipage; nous mettrons aux arrêts le capitaine et ses deux lieutenants , et, avec la grâce de Dieu , tout ira bien.
— Soit ! vous verrez du moins que je ne crains pas la mort. En attendant, barricadezvous bien dans l'arrière-cabine, et dormez, si vous le pouvez. — Savez-vous qu'il y a un bâtiment marchand à peu de distance de nous? Il a l'air d'un navire américain faisant la pêche de la baleine. Je suis sûr qu'ils ne savent ce que nous faisons dans cette latitude, ou plutôt dans cette longitude ; si nous étions plus à l'est, ils auraient pu nous prendre pour un vaisseau de la compagnie des Indes. S'ils sont encore en vue demain , ils auront tout le temps de calculer et de conjecturer, quand ils nous verront faire feu les uns sur les autres, et nous attaquer le coutelas en main. — Adieu ; comptez sur moi, je ne vous manquerai en rien.
Don Julien parut satisfait de la détermination que nous venions de prendre. Il pouvait combattre avec intrépidité et braver tous
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les périls de cette crise ; mais il n'était pas en état de supporter le tourment de l'incertitude et de l'attente. Quant à Jugurtha , il avait une figure rayonnante, comme s'il eût trouvé tout le bonheur que nous avions perdu. Le jour suivant fut aussi beau qu'un poëte aurait pu le désirer. Nous marchions toujours vers le sud. Je regardai par un des sabords de tribord, et je vis à environ trois milles un grand navire qui suivait exactement la même route que nous; je compris que cette circonstance devait contrarier don Mantez, car l'équipage de ce bâtiment pouvait par la suiie rendre témoignage contre lui. Ce fut peutêtre pour cette raison, et dans le désir de s'en éloigner, que notre perfide capitaine fit déployer toutes ses voiles; mais l'Américain, comme s'il eût vu dans cette manœuvre un défi, en fit autant de son côté, et après nous avoir prouvé qu'il était meilleur voilier que nous, il cargua successivement toutes ses bonnettes.
Nous passâmes toute la matinée à préparer nos armes et à les charger. Peu de jours après nous être ambarqués , j'avais remarqué dans
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l'équipage un jeune mousse d'une figure prévenante, et je l'avais pris à mon service. Il était exactement de la même taille qu'Honoria, et ses traits avaient même quelque rapport avec ceux de ma sœur. Il était près de onze heures, et tous nos cœurs palpitaient à l'approche du moment de la crise de notre destin, quand il me vint à l'esprit, comme par inspiration subite, que si nos ennemis étaient victorieux, Honoria serait la première proie dont Maniez chercherait à s'emparer. Nous avions décidé que, s'il fallait combattre, les femmes seraient conduites en lieu de sûreté dans la cale; mais elles ne voulurent pas y consentir, et cette obstination fut ensuite un grand bonheur pour Honoria. Je fis faire à ma sœur le sacrifice de ses beaux cheveux, et je la fis changer de vêtements avec le mousse. Elle montra d'abord beaucoup de répugnance pour ce déguisement; mais je lui dis qu'il était nécessaire à sa sûreté, et elle y consentit.
Ma main tremble à l'instant de s'acquitter de la tâche que je lui ai imposée. — Mon cœur frémit au souvenir de ce que je vais avoir à
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décrire; mais c'était ma destinée. — J'espère que c'était ma destinée; moi, qui avais élé élevé dans une profession toute pacifique; — moi, qui avais une horreur naturelle et presque superstitieuse pour l'effusion du sang; — moi, qui avais vu deux meurtres punis d'une manière où l'on pouvait reconnaître le doigt de la Providence, — j'allais doimer le signal peut-être d'un carnage 1 Dispensateur de toute merci, prenez en considération la faiblesse humaine, et que l'expiation que j'ai faite ne me soit pas inutile I
Fl?f DU TOME PHEiVHKU.
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