‹ Ardent Troughton (volume 2)Chapitre 13 sur 14 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

— Eh bien , messieurs, dit William Watkins, je ne vous dirai pas qui étaient mon père et ma mère , parce que cela ne vous regarde pas; et je ne vous parlerai pas delà manière dont j'ai été élevé , parce que vous pouvez voir bien aisément que j'ai reçu une bonne éducation. Je fis des progrès si étonnants dans tout ce qu'on m'apprenait , qu'on pensa que de pareils talents ne devaient pas être perdus pour le monde, et il en résulta qu'on me mit en apprentissage chez un tailleur, dont la principale occupation était de faire des culottes de peau. Cependant je me dégoûtai bientôt de ce métier, d'abord parce que je n'aimais pas à rester toute la journée assis

sur mes talons , et ensuite parce que l'odeur des peaux me déplaisait. Je tirai donc un beau jour mes jambes de dessous mes hanches , et j'en fis un meilleur usage en m'enfuyant.

Je ne rapporterai pas en détail la relation que fit Watkins de la partie de sa vie qui suivit immédiatement sa fuite de chez son maître. Il fit connaissance avec des mauvais sujets , avec lesquels il fit un apprentissage de filouterie qui le conduisit bientôt au moulin à pieds; punition, dit-il, qui semblait avoir été inventée pour lui , car il fut l'un des premiers qui mirent les pieds sur cette échelle de promotion, sur laquelle on pourrait monter toute sa vie sans se trouver jamais un pied plus haut. Quand il en fut sorti , il continua sa carrière de filouterie, sans avoir encore commis-d'autre crime , si ce n'est qu'il attestait quelquefois l'innocence de ses compagnons devant les cours de justice par un faux serment , pour lequel il recevait dix-huit pences. Enfin , sa bonne mine et son activité lui servant de recommandation, il obtint la place de premier garçon d'une taverne, située I. » 19

H^O ABDENT TROUGHTON.

près de la prison de la flotte. Là, il avait toujourssespochespleines défausse monnaie, qu'il distribuait libéralement aux pratiques qui avaient besoin de changer une pièce d'or ou d'argent. Ce nouveau métier lui était très profitable, et ce fut pendant cet état florissant de ses affaires qu'il fit connaissance avec Marie Est. Ici, nous le laisserons parler luimême.

— Sur mes yeux! c'était un ange. Quand elle passait dans une rue, chacun se retournait pour la regarder. Nous étions toujours ensemble, et je la conduisais quelquefois à l'opéra et à White-Conduit-House. — Vous ne connaissez pas White-Conduit-House? — Non, non. — Tout le monde n'y est pas reçu 3 et les jours de bal , il faut avoir une cravate blanche. Mais ce n'était pas tous les jours que Marie consentait à m'accompagner ainsi, car elle aimait l'ouvrage, elle travaillait bien, et elle gagnait de quoi s'entretenir comme une dame, elle et sa vieille mère. C'était une bonne fille, une excellente fille, et je n'aurais pas plus osé jurer devant elle que dans une église. Eh bien, pour raccourcir

une longue histoire, Marie Est me promit de m'épouser quand nous aurions épargné huit cents livres , et il faut dire à son éloge qu'elle en avait déjà devant elle plus de la moitié. Ma place était bonne, et j'aurais pu en amasser autant en peu de temps; mais je dépensais mon argent aussi vile que je le gagnais, et je craignais d'ailleurs qu'on ne me la soufflât, car plus d'un marchand bien établi l'avait déjà demandée en mariage. Mais non; c'était moi qu'elle voulait épouser, mais seulement quand nous aurions de quoi louer une boutique , acheter un fonds de commerce bien achalandé, et établir un magasin de souliers pour les dames. Notre fortune aurait été faite, car Marie travaillait si bien , que les souliers qu'elle faisait se vendaient toujours presque le double des autres. Cependant, je n'étais pas content d'avoir à attendre si long-temps, et je fis part de mes chagrins à quelques uns de mes amis. Un d'eux, nommé Jim Sneezer, — je ne lui ai jamais connu d'autre nom, — me prit en pitié, car il était lui-même amoureux. C'était un brave Jeune homme,

292 ARDENT TROTTGHTOW.

et fort adroit, quoiqu'il soit mort, comme tant d'autres, sans autre cravate qu'une corde, il me proposa une affaire, qui n'était certainement autre chose qu'une filouterie, mais où il y avait beaucoup d'argent à gagner: il me jura sur son meilleur chapeau, que tout le profit en serait pour moi, et je consentis à ce qu'il me proposait.

Mais je vais vous prouver, Bobstay , comme je suis honnête. En quittant^ Jim j'allai trouver Marie Est, et je lui demandai encore si elle voulait m'épouser sur-le-champ; mais elle me répondit, comme à l'ordinaire : Non, William, il faut attendre que nous ayons huit cents livres! — jN'y a-t-il pas d'autre obstacle? lui demandai-je. Eh bien, c'est aujourd'hui jeudi ; si je vous en apporte à peu près la moitié lundi, consentirezvous à me suivre de suite à l'église? — Oui, répondit- elle ; mais où trouverez -vous cet argent? Comme un fou que j'étais, je lui contai tout ce qui s'était passé entre Jim et moi. Aussitôt, je ne l'aurais jamais cru si je ne l'avais vu et entendu, — le sang lui monta au visage 5 elle me fit un sermon

ARDENT TROUGHTON. SqS

comme un prédicateur, et me dit que, si je faisais une telle chose, elle serait la première à me dénoncer. Mais je ne la crus pas plus que je croyais qu'un homme qui avait reçu une éducation comme la mienne serait un jour Je compagnon d'un tas de vagabonds comme ceux qui se trouvent à bord de cette gabare espagnole, — la compagnie présente exceptée, comme de raison.

--P Je ne saurais trop dire comment nous nous séparâmes , car j'étais hors de moi en songeant que j'allais risquer mon cou pour l'amour d'elle, et qu'elle me menaçait de fournir la corde. Cependant je ne pouvais me figurer qu'elle voulût en venir là, et la nuit du vendredi suivant nous finies l'affaire. Elle réussit parfaitement, et quand nous comptâmes notre butin , Jim me remit trois cents livres , en ajouta vingt autres pour acheter des présents pour ma femme, et je crois qu'il n'en garda pas pour lui plus de trente. — Voilà ce que j'appelle de l'honnêteté!

— J'écrivis à Marie pour lui conter tout ce que j'avais fait pour l'amour d'elle, et

m'en faire un mérite, et j'ajoutai que j'avais fait serment sur la bible de ne jamais recommencer, — et j'ai tenu ce serment, messieurs. — Je lui dis que le lundi suivant à dix heures je serais à sa porte avec un fiacre pour la conduire à l'église, et que j'avais acheté une dispense de bans. Quelle réponse croyez-vous qu'elle ait faite à mon épitre? Elle n'était pas longue; — Malheureux William 1 — fuyez, si vous aimez la vie , — votre plus malheureuse Marie.

— Je montrai ce billet à Jim, qui ne fit qu'en rire, et qui me dit que le lundi suivant je verrais Marie sauter gaiement dans le fiacre quand nous irions la chercher: je secouai la tête, et j'allai chez Marie pour avoir une explication avec elle. Elle demeurait au second étage, j'y montai, mais je trouvai la porte fermée; j'écoutai, et je l'entendis sanglotter; je frappai à la porte, une voix de femme que je ne connaissais pas, cria: — Qui est là? — C'est moi, répondisje, William Walkins.. Ouvrez-moi, il faut que je parle à Marie un instant! — Allez-vous-en, me dit-elle , et songez à ce qu'elle vous a

ARDENT TROUGHTOîf. ÎQS

écrit. Je fis de nouvelles instances, et voyant qu'elles étaient inutiles, j'allai retrouver Jim. Nous sommes pinces , Jim , lui dis-je. — Sottises! répondit-il. —Je vais détaler, ajoutai-je. — Comme vous voudrez, dit-il, je suis un jeune homme de bonne mine, et si votre Marie a envie d'être mariée lundi, elle ne sera pas désappointée. Jim ajouta que le vol que nous avions commis n'avait pas fait de bruit, que la police n'était pas en mouvement; qu'on ne pouvait nous soupçonner; qu'il était impossible que Marie nous trahît, et enfin je me décidai à tout risquer.

Le lundi arriva; nous étions tous deux vêtus de neuf des pieds à la tête, et j'avais un gros bouquet à ma boutonnière. Jim avait préparé chez lui une collation froide qui nous attendait au retour de l'église, et nous devions ensuite aller passer la journée au Grand-Cerf à Barnet, comme c'est l'usage des gens comme il faut. Nous prîmes un fiacre, et nous nous fîmes conduire à la cour de Simon , au fond de laquelle Marie Est demeurait. L'entrée en était trop étroite pour que la voilure pût aller jusqu'à la

agS ARDENT TROUGHTON.

porte, et je n'en fus pas fâché, parce que nous aurions à traverser la cour , beaux comme deux paons. Nous arrêtâmes devant la cour à côté d'un autre fiacre qui était vide et dont la portière était ouverte. — Oh, oh! dis-je, Marie veut faire les choses dans toutes les règles. Il faut qu'elle ait invité quelques unes de ses amies à notre mariage ! — J'en suis bien aise, dit Jim. Comme nous nous préparions à descendre, un hom me de mauvaise mine mit la main sur la portière pour empêcher de l'ouvrir, et nous dit que miss Est allait venir, et qu'elle nous priait de ne pas nous donner la peine de monter chez elle; Jim avança la tête à l'autre portière, et y vit un autre drôle qui la tenait aussi d'une main ferme. Il devint pâle comme la mort, s'appuya le dos au fond du fiacre , et s'écria à son tour : — Nous sommes pin-

ces

— J'avais à peine eu le temps de faire une réflexion, quand la porte de la maison où demeurait Marie Est, s'ouvrit, et j'en vis sortir d'abord Townshend , un des chefs des officiers de la police de Londres, que je

connaissais parfaitement , suivi d'un monsieur et d'une dame entre lesquels était Marie Est, vêtue en noir, et pleurant comme un toit couvert de chaume pendant un dégel. Un joli costume de noces! pensai-je: et passant la tête par la portière, je m'é criai : Marie ! Elle m'entendit, tomba en faiblesse , et on la porta dans l'autre fiacre. Townshend se fît ouvrir une portière du nôtre pour y monter. C'est une méprise, monsieur Townshend, lui dis-je. — Non , non, mon cher monsieur Watkins , répondit-il, permettezmoi d'avoir l'honneur de votre compagnie. — Il monta en voiture , d'un air aussi affable que s'il eût dû être mon garçon de noces. Il tirade sa poche des menottes d'acier bien poli, et nous en décora de la manière la plus délicate possible; cependant les plaisanteries qu'il fit sur les liens du mariage ne furent pas de mon goût Où désirez

vous aller, monsieur Walkins? me demandât-il ensuite. — Il me semble que c'est où il vous plaira, répondis-je; mais vous êtes trop poli pour vouloir faire attendre le ministre de l'église de Sainte -Anne. — Sans doute,

igS ARDENT TROUGHTON,

dit-il, vous voyez que je n'ai pas voulu vous séparerde votre fiancée le jour de vos noces; mais il faut d'abord que nous fassions une petite visite dans Bow-Street. — Je vous dirai pourtant, monsieur Watkins, que miss Est est un ange sur la terre. Elle a déjà donné dix livres à un avocat pour vous tirer d'affaire.

— Je ne saurais décrire la scène cruelle qui eut lieu devant le magistrat. Marie n'osait tourner les yeux; elle passait d'une faiblesse à une autre, et dans les intervalles elle implorait la pitié des magistrats en ma faveur, et priait les poursuivants d'intercéder pour moi. Je dois vous dire qu'ils le firent par égard pour elle, mais inutilement. Je fus envoyé à Newgate avec Jim.

Tandis qu'on nous conduisait à pied en prison , Marie me suivit en versant des larmes. Elle s'humilia devant moi , me dit de ne pas me désespérer, m'offrit de l'argent, me dit que le marchand que nous avions volé lui avait garanti que je ne courrais aucun risque , et me promit de m'épouser aussitôt que je serais libre. Mais le diable

ARDENT TROUGHTON. Î299

me possédait ; j'étais furieux de rancune et de colère, je la repoussai si rudement, que je la fis tomber dans le ruisseau, et je continuai mon chemin au milieu des cris, des huées et des malédictions de la populace qui nous suivait; je ne la revis jamais depuis ce temps. Elle me fît nourrir en prison aussi bien que les règlements le permettaient, elle paya deux avocats pour me défendre; mais la manière dont je l'avais traitée fut ma ruine. Elle tomba malade , elle ne put paraître à mon procès , et ma conduite avait tellement endurci le cœur du marchand qui nous poursuivait, que, lorsque le jury m'eut déclaré coupable, il ne voulut pas même me recommander à la merci des juges. Nous fûmes donc condamnés, le pauvre Jim à être pendu, et moi à être déporté pour toute ma vie. Et tout cela m'est arrive pour avoir trop aimé Marie Est, et avant que j'eusse fini ma vingtième année.

— C'est un cas un peu dur , dit Bobstay , dont je reconnaissais la voix rauque. Eh bien, quand j'aurai fini ce voyage , je chercherai à

300 ARDENT TllOUGHTON.

voir cette Marie Est. — Vous avez dit que vous n'avez plus de prétentions sur elle ?

— Aucune, — pas la moindre.

— Fort bien ! dit Bobstay en frappant d'une main dans l'autre; cela étant, de par le ciel je l'épouserai.

— Vous ! vous ! s'écria Watkins, avec un éclat de rire mêlé d'angoisse et de dérision. Avant qu'elle eût trente ans, elle était lady Mairesse de Londres , et elle est maintenant une véritable lady, car elle a épousé en secondes noces un baronnet.

Il leur fit ensuite la relation de son voyage pour Botany-Bay.

C'était une vie de chien. Enfermés comme des bêtes sauvages dans leurs loges, nous n'avions la permission démonter sur le pont que par petits détachements , pour prendre une bouchée d'air chaud qui nous paraissait frais en comparaison de celui que nous respirions le reste de la journée, et nous étions sept cents et plus sur un bâtiment d'environ six cents tonneaux. Il n'y avait point dérèglements alors, aussi un tiers de la cargaison de

ARDEWT TROUGHTON. 3ot

déportés périssaient ordinairement et étaient jetés par-dessus le bord, avant d'arriver à leur destination. Je ne saurais dire où nous étions, mais à en juger par la chaleur et par les herbes marines , ce n'était pas bien loin de l'endroit où nous sommes, quand un grand bâtiment négrier espagnol vint se placer bord à bord avec nous. Les Espagnols étaient alors en guerre avec nous, et ils nous firent le signal de nous rendre. Mais notre patron était un petit homme qui avait delà résolution. Il avait h bord soixante hommes du 5o*^ régiment, commandés par un capitaine et deux lieutenants, et notre navire portait douze pièces de canon de neuf. Le combat s'engagea , et si le carnage rend un combat glorieux, il n'y en eut jamais qui pût l'être davantage. Pour un coup que nous tirions, nous en recevions deux; et chaque boulet de l'Espagnol qui perçait les flancs de notre vaisseau, traversait ensuite des masses solides de déportés, car nous étions entassés comme des harengs , et les femmes qui étaient dans les prisons de l'arrière poussaient des cris à faire frémir. Tous les mats furent renversés les uns après

3o2 ARDENT TROUGHTON.

les autres , nos batteries furent démontées , et quand les Espagnols -virent qu'il ne restait presque personne de l'équipage ni des soldats, ils eurent assez de courage pour monter à l'abordage. Or, qui croiriez-vous que fut un des premiers qui mirent le pied sur notre pont? — notre patron actuel, — le capitaine don Mantez.

Ce nom fit tressaillir tout le monde, et surtout moi qui tremblais d'apprendre quelques horreurs qui redoubleraient mes craintes pour la sûreté de ma famille. • — Cuillère d'Argent continua :

— Le capitaine ne me reconnaît pas à présent. Depuis ce temps, ma barbe a poussé, mon teint s'est hàlé. Quand il me vit pour la première fois, j'étais pâle , décharné, un vrai squelette. Mais, à cette époque, il n'était pas capitaine ; il n'était que commandant en second. Cependant il en remplissait les fonctions, parce que le capitaine était malade. Mais il ne savait que faire du navire qu'il avait pris, et encore moins de la cargaison; cardes déportés ne sont une marchandise de défaite dans aucun port. Peut-être ne croirez-vous

ARDENT TROUGHTON. 3o3

pas ce que je vais vous dire ; cela est pourtant aussi vrai que l'Evangile. — Mais un instant ! Etes-vous bien sûrs qu'aucun de ces mangeurs d'oignons ne nous écoutent ? Ne sentez-vous pas l'ail? — Non? — Eh bien, ce don Mantez commença par ordonner qu*on jetât à la mer tous les blessés qui étaient sur le tillac aussi bien que les morts. Il descendit ensuite sur le premier pont où étaient les prisons des déportés, et il fît aussi jeter indistinctement par-dessus le bord les morts et les blessés , sans même en excepter les femmes. Cette opération nous mit plus au large, car de huit cents personnes qui étaient à bord une heure auparavant , il en restait tout au plus quatre cents. Mais Mantez ne savait qu'en faire, non plus que du navire, qui était complètement dégréé. Enfin il nous fit monter tous sur le pont, et nous laissa généreusement le choix de rester sur notre bâtiment et d'en faire ce que nous pourrions, ou de rester à bord du navire espagnol.

C'était une alternative un peu délicate, elle me le parut du moins. Je ne me souciais pas de passer sur un navire qui ne valait guère

3o4 ABDFNT TROUGHTON.

mieux qu'un pirate, et j'étais encore moins tenté de rester sur un bâtiment sans voiles , sans mâts, sans agrès , avec un tas de bandits et de renégats; mais la plupart des déportés avaient une grande idée d'eux-mêmes, et ils disaient que lorsqu'ils seraient leurs maîtres, ils conduiraient leur bâtiment où bon leur semblerait, et formeraient une petite république, où chacun ferait ce qu'il voudrait. Cette dernière idée plaisait surtout aux femmes.

Enfin, soixante-dix déportés, dont je faisais partie, et trente femmes, — les plus jolies, soit dit en passant, passèrent à bord du navire espagnol. Je dois rendre aux Espagnols la justice de dire qu'avant de rendre aux déportés le bâtiment qu'ils avaient capturé, ils n'y prirent que le peu d'argent et d'argenterie qui s'y trouvait , et qu'ils y laissèrent toutes les provisions, sans doute parce qu'ils n'en avaient pas besoin. Les deux navires restèrent dans les mêmes eaux jusqu'à la nuit , l'espagnol voulant peut-être voir ce qu'on ferait à bord de l'anglais. On n'y fit que boire, chanter et danser, et quand nous le

ARDENT TftOUGHïON. 3o5

perdîmes de vue, on n'avait pas encore songé à réparer la moindre avarie. Le lendemain matin , nous ne raperçûiiies plus.

— Il serait curieux de savoir ce qu'est devenu ce bâtiment avec son équipage de trois cents brigands, dit une voix. N'en avez-vous jamais entendu parler?

— Non ; mais il est presque impossible qu'il ait péri, car on n'aurait pu trouver dans toute l'étendue des trois royaumes trois cents gaillards plus adroits et plus industrieux que ceux qui le montaient.

11 faut que j'abrège encore la relation de notre ami Cuillère d'Argent. Le vaisseau sur lequel il se trouvait alors était un négrier bien armé, qui se rendait sur la côte d'Afrique pour prendre une cargaison considérable de nègres, et les transporter sur les domaines du propriétaire et commandant de ce navire, don Diego Mantez, frère aîné de don Roderic Mantez. Les déportés Anglais y étaient traités à peu près comme des esclaves j mais les femmes trouvaient le moyen d*y passer le temps joyeusement. Don Diego , qui était plus âgé de dix ans que son frère, était I. ao

3o6 AHDFNT TROUGHTON,

d'une mauvaise santé. Watkins apprit bientôt qu'il était d'un caractère tout différent de son frère, et qu'il avait complètement désapprouvé la manière sommaire dont on avait disposé des blessés ; mais sa santé était si mauvaise , qu'il n'avait la force ni de donner des ordres , ni de faire des remontrances.

Il paraît que ce bâtiment négrier rangea presque toute la côte d'Afrique; mais comme il tirait beaucoup d'eau , il ne pouvait en approcher de très près, et l'on était obligé d'envoyer des barques aux entrepôts où se faisait la traite. Les déportés, condamnés à la plus dure servitude, n'ayant pour récompense que des coups, et pour nourriture que le rebut des provisions , saisirent cette occasion pour déserter, et presque tous ceux qui prirent ce parti périrent à terre, soit par la main des nègres, soit par suite de leur intempérance et de l'insalubrité du climat j mais notre ami Watkins était réservé à de plus grandes choses. Quand le navire espagnol quitta la côte avec une cargaison complète, il ne s'y trouvait plus que quinze déportés et

septfemmes;les dix-sept autresétaientmortes de maladies , qui étaient la suite d'excès de toute espèce.

Je ne sais si Timagination poétique de Cuillère d'Argent lui suggéra la figure de rhétorique appelée hyperbole; mais il assure positivement que la Santa-Cariiada avait à bord quinze cents nègres. Comme les Anglais commençaient alors à mettre quelques obstacles à ce trafic, cette cargaison était presque aussi précieuse que si elle eût consisté en lingotsd'argent,et pour éviter la rencontre des croiseurs anglais , ce navire fit un long détour vers le sud nvant de se rendre à sa destination.

Pendant tout ce temps, don Diego ne sortit guère de sa cabine; on disait qu'il était convalescent, mais encore faible. On toucha à une île déserte, couverte d'une belle verdure; on y dressa une tente. Les deux frères se rendirent à terre , et ils y restèrent une quinzaine de jours. Pendant ce temps, l'équipage était occupé à faire de l'eau et à couper du bois, et l'on envoyait les nègres par détachements à terre pour qu'ils prissent de l'exercice et

3o8 ARDENT TRODGHTON.

qu'ils respirassent un bon air. Celte mesure judicieuse eut lieu par l'ordre exprès de don Diego, et elle produisit le meilleur elfet, car la santé délabrée de ces malheureux se rétablit promptement.

Enfin, la Santa-Caritada remit à la voile , et don Roderic Mantez eut la fantaisie de prendre les six plus grands et plus vigoureux esclaves nègres, et de leur faire apprendre à manier les rames sur sa barque à la manière européenne, et Jugurlha, mon cher Jugurtha fut un de ceux qu'il choisit. Don Mantez, sans autre défense qu'un coutelas et ses pistolets, se fiait à eux pour le conduire pendant les calmes, quelquefois à une grande distance du vaisseau, et en leur témoignant une bonté traîtresse, il réussit à se les attacher véritablement.

Mais vous allez voir la scélératesse de l'homme à présent, continua Walkins. A la môme époque, il eut l'air de me prendre en grande amitié; il me prit à son service particulier, et me donna le commandement de l'équipage noir de sa barque; et....

' — Et vous prétendez qu'il ne vous a pas

ARDENT TROUGHTON. 3o9

reconnu ? s'écria Bobsîny; contez cela à d'autres qu'à nous, à des soldats de marine, par exemple. La chose est impossible, si ce que vous dites est vrai.

— La chose est possible puisqu'elle est vraie, et i! n'y a rien d'étonnant. A. vingt ans, j'étais beau comme Narrowciss, ce jeune Romain qui est mort d'amour pour lui-même ; et quand je l'ai revu ensuite, j'étais velu comme un blaireau ; j'avais la peau basanée et le visage couturé de petite-vérole, dont j'ai pensé mourir à vingt-cinq ans. Je ne me reconnais pas moi-même quand je me regarde dans un miroir. Quand je me présentai devant notre patron , sur le quai de Barcelone, il ne me reconnut pas plus qu'un chat ne reconnaît son père ; et pourtant je pourrais lui dire à l'oreille deux ou trois mots qui le feraient sauter hors de sa peau, si ce n'est que, le moment d'après, il me ferait sauter par-dessus le bord; car don Mantez n'est pas homme à s'arrêter à une bagatelle, voyez-vous. Quand un homme peut, aussi tranquillement au'il se lave les mains le matin , les tremper dans le sang d'un frère,...

•3lO ARDENT TROUGHTON.

— D'un frère! s'écrièrent tous ceux qui l'entouraient. Je frissonnai d'horreur, et Bounder, comme par instinct, gronda sourdement.

— Oui, d'un frère, et ce chien même semble m'avoir compris. Mais approchez-vous de moi , il faut parler plus bas. Nous approchions des côtes de l'Amérique méridionale , et les deux frères vivaient dans la meilleure intelligence; dans quelques jours ils allaient être sur leurs domaines avec les nègres dont ils avaient besoin, et ils n'en manquaient pas; mais ils étaient convenus de garder les meilleurs et de vendre les autres. Par une belle après-midi , nous arrivâmes près d'un groupe d'iles couvertes d'une verdure comme aucun de vous n'en a jamais vu. On y voyait des arbres chargés de fruits, et l'odeur des fleurs arrivait jusqu'au navire, comme celle qui sort de la boutique d'un parfumeur daiis B^^ndstreet. Nous mîmes en panne; les deux frères prirent chacun un fusil, montèrent avec moi dans la barque, et les six nègres nous conduisirent à terre.

— Restez dans la barque avec les nègres ,

ARDENT TEOUGHTON. 3ll

Watkins, me dit don Mantez, et ayez soin de la tenir à flot. Il descendit à terre avec son frère, et se retournant, il me cria, comme par seconde pensée, — car il avait arrangé tout son plan d'avance, — Watkins, venez avec nous , vous porterez le fusil de mon frère jusqu'à une certaine distance , car nous pourrons trouver du gibier dans l'intérieur. — 11 en trouva.

Je pris le fusil de don Diego et je les accompagnai pendant environ un mille. Alors don Mantez me dit : Il faut à présent que vous retourniez pour surveiller nos nègres ; mais vous pouvez rester à terre jusqu'à ce que nous revenions, et vous amuser à manger des oranges et des ananas. Je remis le fusil à son frère, et je retournai vers la mer, tandis que les deux frères continuaient à avancer dans l'intérieur, et je les perdis bientôt de vue. Les nègres se reposaient tranquillement étendus dans la barque, et je me mis à me promener, décrivant un cercle que j'agrandissais à chaque fois. Trois heures se passèrent ainsi. Mon dernier cercle m'avait conduit à plus d'un mille du rivage, et me trouvant fatigué , je

3l2 ARDENT TROUGHTON.

m'appuyai le dos contre un rocher, admirant la beauté de ce paradis. Toul-à-coup une balle me siffla aux oreilles; elle frappa le rocher à côlé de moi , et en lit sauter des éclats, dont l'un me fendit la peau du crâne et me couvrit le visage de sang. Je sautai en l'air de surprise et de frayeur, et je vis en même temps don Mantez qui rechargeait son fusil en me regardant. Je pensai que je n'avais qu'un parti à prendre , et je me laissai tomber lourdement à terre comme si j'eusse été mort. L'infernal coquin accourut à moi, me donna un ^rand coup dans les côtes avec la cro.sse de son fusil; mais je ne remuai pas. Il me retourna avec le pied, et voyant le sang dont ma tête était couverte , il crut m'avoir tué , et il se retira. J'entr'ouvris les yeux , et comme je vis qu'il retournait dans l'intérieur des terres, je repris le chemin de la barque, et m'étant lavé la tête dans la mer, je me couchai sur les écoutes de poupe.

Au bout d'une demi-heure, don Mantez arriva, et dès qu'il put se faire entendre, il s'écria de toutes ses forces : O mon frère 1 ô

ARDENT TROUGHTOK. 3l3

mon pauvre frère ! ce i-célérat de Watkins l'a assassiné! — Allons, misérables nègres, ramez de toutes vos forces! — Que je voudrais savoir où est ce bandit de Watkins qui a tué notre capitaine î — Le voici , monsieur; bien à votre service, dis-je, en me levant tout-àcoup. Il pâlit et trembla. Il réfléchit un instant, et me dit: Ce n'est donc pas vous qui avez tué mon frère? — Certainement non. — C'est une affaire mystérieuse. Je l'ai vu tomber du haut d'un rocher comme s'il eût été percé d'une balle. — Vous pouvez le savoir mieux que moi — C'est donc une méprise, dit-il, en me mettant dans la main une poignée de doublons. Et vous êtes tombé sur des cailloux qui vous ont déchiré le front? — Oui , je m'en souviens à présent. — S'il vous arrivait de l'oublier... ajouta-t-il, en appuyant la main sur la poignée d'argent de son coutelas. — Il n'y a pas de danger , monsieur. — ■ Ah ! ainsi nous nous entendons? — Parfaitement. Nous arrivâmes à bord, et tout y fut en confusion. On mit toutes les barques en merj on prit des armes, des torches et des lanternes, et l'on alla chercher le corps du malheureux

3l4 ARDENT TROUGHTON.

don Diego, mais on ne put le trouver, Jan)ai8 personne ne versa tant de larmes pour la mort d'un frère chéri que notre patron. Il fit tendre sa cabine en noir, et l'aumônier dit la messe tous les jours pour le repos de l'âme du défunt.

Dès que nous aperçûmes une ville sur le continent, — je crois qu'on la nommait Juncal, — don Mantez fit mettre en panne, et me dit de l'accompagner à terre. Je le suivis sans crainte , car depuis la mort de don Diego j'avais toujours sur moi un pistolet que j'avais trouvé le moyen d'escamoter au mailre armurier. Dès que nous fûmes dans la ville, il me fît entrer dans un cabaret, et ayant demandé une chambre particulière et une bouteille de rum , i! me dit : Vous savez que vous êtes un réprouvé, puisque vous avez été condamné dans votre pays à la déportation, et je ne puis vous garder plus long-temps sur mon bord. Voici deux cents doublons; retournez dans votre pays par la première occasion que vous pourrez trouver, et songez bien que si vous reparaissez jamais devar^ mes yeux , je serai obligé ensuite de dépenser quelques

ARDENT TROUGHTON. 3l5

onces d'or pour faire dire des messes pour le repos de votre àme ! — Je lui répondis que je serais bien fâché de mettre en frais un homme si généreux, et il me quitta.

J'abrégerai encore le reste de la narration de Cuillère d'Argent. Une demi-heure après, la Santa- Caritada remit à la voile et se dirigea vers le nord. Watkins fut ainsi laissé dans une petite ville où l'air était malsain, où l'eau-de-vie était moins chère que la petite bière en Angleterre, et qui était habitée principalement par une populace qu'aucun frein ne retenait. Watkins échappa pourtant à tous les dangers. Il connaissait celui de l'inlenipérance, et il en évita un plus grand encore en ne laissant savoir à personne qu'il avait de Targent sur lui; il lit semblant d'avoir été laissé à terre par oubli, affecta la pauvreté et chercha de l'ouvrage.

La partie de cette histoire qui va suivre n'est pas moins atroce que celle qui précède. Il paraît que don Mantez ignorait que les nègres, quoiqu'ils n'apprennent jamais à parler parfaitement une autre langue que la leur, ont plus d'aptitude que qui que ce soit pour

3l6 ARDENT TROUGDTON.

comprendre promplement une langue étrangère, et pour en faire usage tant bien que mal. Les nègres qui formaient l'équipage de la barque de Maniez avaient à peu près compris la conversation qui avait eu lieu entre lui et l'immaculé déporté, après le meurtre de don Diego; et comme ils étaient considérés comme faisant partie de l'équipage du navire, et que parconséquent ils avaient toute liberté de fréquenter la compagnie des matelots, ils répandirent des bruits-étranges sur la disparition de don Diego et sur celle de Watkins. Don Mantez en fut informé, et il prit des mesures aussi promptes que décidées. Ajant sur-le-champ fait mettre les fers aux pieds et aux mains des six rameurs nègres, sous prétexte qu'ils avaient comploté contre sa vie, il ordonna au chirurgien du vaisseau de leur couper la langue, voulant bien,dil-il, épargner leur vie. Celte opération faite, il les renvoya à fond de cale avec les autres esclaves. Comme je l'ai déjà dit, mon fidèle Jugurlha était de ce nombre.

Que mes lecteurs ne disent pas qu'un tel acte d'atrocité soit invraisemblable. Il léserait

AKDEiVl ÏROUGHTON. 3l']

aujourd'hui ; j'espère qu'il le sera toujours à l'avenir ; mais il ne l'élaitpas à celte époque, et je pourrais citer une foule de traits authentiques de cruauté non moins horrible. Cette mutilation n'empêcha pas Mantez de trouver à vendre Jugurtha et ses compagnons. Mantez alors, triomphant dans son iniquité, vendit son vaisseau , prit possession des domaines de son frère, et vécut dans la plus grande prospérité jusqu'au moment où la révolution dans les colonies et le cri : Mort aux Espagnols ! le forcèrent de pourvoir à sa sûreté par la fuite , et de chercher des moyens d'existence dans la marine royale ou marchande d'Espagne.

Ce fut ainsi que la vie de cet infâme scélérat, qui aspirait à devenir mon beau-frère , fut déroulée devant moi. Pas un anneau ne manquait à la chaîne. J'étais armé de connaissances redoutables ; mais à quoi pouvaient-elles me servir en ce moment? J'avais entendu le récit de toutes les aventures de Cuillère d'Argent qui pouvaient m'intéresser, mais comme je ne pouvais me retirer seul sans

;5l8 ARDENT TROUGHTON.

risquer qu'on le remarquât, je restai jusqu'à ce qu'il l'eût terminé.

Il paraît que le maître d'un bâtiment côlier, ayant appris qu'un Anglais avait été oublié à terre, offrit à Watkins de le prendre à bord. Le déporté accepta cette offre bien volontiers , mais il s'en repentit vivement quand, en entrant dans le port de Lima , il y reconnut la Santa- Caritada à l'ancre. Don Mantez s'y était rendu pour vendre une partie de ses nègres , et il s'en occupait dans ce moment. Watkins se logea dans une auberge obscure , et n'en sortit qu'après le départ de Mantez. Il s'embarqua alors à bord d'un bâtiment américain qui allait faire la pêche de la baleine dans le Sud, et retourna avec lui à New-York , dépensa tout son argent en extravagances , et n'eut plus que des aventures dont le récit n'avait rien d'intéressant. Enfin se trouvant à Barcelone quand don Mantez cherchait à former un équipage •çouv la Santa- Anna ^ la nécessité l'avait déterminé à se présenter devant le capitaine <jui, quatorze ans auparavant, avait voulu

ARDExNT TROUGHTOî*. 3l9

l'assassiner. Sa hardiesse réussit ; ses traits avaient tellement changé, qu'il n'en fut pas reconnu.

Il était environ deux heures du matin, quand Walkins finit son histoire. Il se leva alors ainsi que ses compagnons. J'en fis autant, et, grâce à l'obscurité, je sortis sans avoir été reconnu. Je montai sur le gaillard d'arrière, et j'y trouvai David Drinkwater qui était de quart. Je lui fis part de tout ce que je venais d'apprendre, il en fat consterné, et me dit qu'il craignait que notre situation ne fût désespérée. Il me dit qu'il croyait que Mantez soupçonnait Jugurtha d'élre un des nègres qu'il avait fait mutiler; car il avait remarqué que toutes les fois que le capitaine le rencontrait sur le pont, il évitait toujours de s'en laisser approcher. Je lui demandai s'il nous avait déjà trouvé quelques amis. Il me répondit que si je regardais avec attention le lendemain matin, je pourrais voir plus d'un bout de ruban bleu attaché sans ostentation à la boutonnière du gilet de nos partisans sous leur jaquette j et que si je leur demandais ce que cela signi-

fiait , ils me répondraient que c'était la marque qu'ils faisaient partie du club des lions- Marins. Je le laissai finir son quart, et je rentrai dans ma cabine, moins pour dormir que pour me livrer à mes réflexions.

ARDENT TROUGHTOW. 3a 1

Page 1