Ardent Troughton
Il ne s'en fallait plus que de quelques minutes qu'il fût midi. Je souris avec amertume en voyant mon bon vieux père placer une paire d'énormes pistolets dans une ceinture dont il s'était entouré la taille, et attacher un grand sabre à son côté. Jugurlha était armé jusqu'aux dents. Julien et moi nous prîmes soin que , si la victoire ne se déclarait pas pour nous^ ce ne pût être faute d'armes, l^ous détachâmes les canons de la cabine, et nous en tournâmes la bouche en avant, dans le dessein de faire leu à travers la cloison , si la nécessité l'exigeait. Toutes les femmes étaient à genoux, le visage ij. 1
contre terre, sur le tapis de Farrière-cabine; Honoria, quoique sous le costume de mousse^ était au milieu d'elles, et ma digne mère s'était bouché les oreilles avec du coton. Bounder lui-même semblait comprendre ce qui se passait, et il me regardait la queue en l'air, et les oreilles dressées. Je jetai un regard autour de moi , et je vis que tous mes compagnons, excepté Jugurtha , étaient pâles comme la mort. Je ne doute pas que la même pâleur ne couvrit mes joues.
— Jugurtha, mon frère, lui dis-je, en lui voyant les yeux ardents et le visage animé, je vous en conjure au nom des souffrances que nous avons endurées ensemble , ne répandez le sang qu'en cas de nécessité absolue; attendez que nos ennemis nous y forcent. Me tournant alors vers mon père et don Julien : Il est midi, leur dis -je, suivez-moi sur le gaillard d'arrière , nous y trouverons Drinkwater et nos amis; mais ne commettons pas le premier acte de violence.
Dans l'espoir d'inspirer à la sentinelle un esprit de modération, je plaçai entre Ju-
gurtha et moi le jeune mousse qui portait les vêtements et la mantilla de ma sœur, et j'ouvris brusquement la porte de la cabine. Au même instant^ le sabre de la sentinelle menaça ma poitrine. C'était un espagnol qui avait l'air féroce d'un bandit de profession .
— Rentrez, senor, ou vous êtes mort, me dit-il. Bounder gronda, et je commençais à faire des représentations à la sentinelle, quand je le vis tomber mort à mes pieds, nageant dans son sang. Le poignard de Jugurtha ne lui avait pas seulement laissé le temps de donner l'alarme.
Poussant de côté son cadavre, nous montâmes à la hâte sur le gaillard d'arrière, et nous y arrivâmes sans rencontrer aucune opposition. J'ordonnai à un des aides du contre-maître d'appeler tout l'équipage en hautj mais m'étant retourné , je vis avec surprise que le mousse qui portait les vêtements de ma sœur nous avait suivis. Ce n'était pas ce que je m'étais proposé.
Le dé était jeté ; il n'y avait plus à reculer, et Drinkwater nous fut fidèle comme
Facier de damas. Dès que je fus sur îe gaillard d'arrière, il cria: — Aux armes, les bons Marins! et je fus bientôt entouré d'une bonne garde de partisans, tout l'équipage montant alors sur le tillac. Paralysé de crainte, et tremblant de tous ses membres , le jeune mousse jouait au naturel le rôle d'une femme saisie d'épouvante, ûrinkwater, dis-je, chargez un homme digne de confiance de conduire ma sœur en lieu de sûreté. Ma sœur supposée fut aussitôt entourée d'une troupe de marins , dont la plupart n'étaient pas même de mon parti , car il y en avait peu qui n'eussent pour Honoria une sorte de vénération qui avait quelque chose de superstitieux.
Une scène de confusion commença alors.
Comme la manliila disparaissait par l'écoutille, don Mantez sortit de sa cabine à la tête de sept à huit hommes , bien armés comme lui, et voulut s'emparer du mousse déguisé. Jugurthase précipita sur lui, comme le tigre sur sa proie, le sabre levé; mais un marin se jeta en avant du capitaine, et eut la tête fendue jusqu'aux épaules pour ré-
compense de sa fidélité. Le cri de mutinerie et les coups de mousquets et de pistolets se firent alors entendre de toutes parts.
Nous remportâmes d'abord un grand avantage^ car nous repoussâmes Mantez déjà légèrement blessé, et ses principaux officiers, d'abord sous la poupe, et ensuite dans sa cabine, dont ils barricadèrent les portes à l'instant. Les deux hommes qui étaient à la roue abandonnèrent leur poste, et laissèrent ainsi le gouvernail à notre disposition. Nous étions maîtres du gaillard d'arrière, et nous commencions déjà à nous féliciter d'avoir remporté la victoire si facilement.
Je regardai autour de moi, et je me vis entouré d'une cinquantaine de partisans, portant ouvertement un bout de ruban bleu attaché à une boutonnière de leur jaquette, tandis que Drinkwater déployait sur sa poitrine avec ostentation le grand cordon de l'ordre, et portait à son chapeau une grosse cocarde bleue. Les cris, Mutinerie! Mort aux Anglais! retentissaient à nos oreilles et partaient du gaillard d'avant et du premier pont. Les hommes montaient
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sur le tillac comme des guêpes sortant d'un guêpier. On apporta le cadavre de la sentinelle, et cette vue ajouta à l'exaspération de nos ennemis. Je m'avançai pour adresser la parole à l'équipage, mais les cris et les malédictions couvrirent ma voix. On me tira plusieurs coups de fusil et de pistolet, mais, ce qui me parut fort étranû:e, aucun ne partit, et l'amorce seule brûla. Je pus voir alors bien clairement que nous aurions à combattre un contre deux tout au moins.
Nos ennemis étaient rassemblés en grande force sur le gaillard d'avant. Ils commencèrent par détacher les deux longues pièces de douze et les canons de chasse de la proue, et les pointèrent vers l'arriére. Des matelots, armés de mousquets, montèrent au haut des rnàts de l'avant. Tous ces préparatifs, qui me paraissaient redoutable^, avaient l'air d'amuser extrêmement Drinkwater, ce qui me semblait fort à contre-temps, car , ni mon père, ni Julien, ni moi, nous n'y voyions rien qui dût porter à rire. Tandis que les deux partis semblaient attendre un moment
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favorable pour commencer l'attaque, je pris un porte-voix que David s'était procuré, et je déclarai à haute voix, au nom de mon père, comme armateur du navire, qu'il destituait du rang de capitaine don Mantez, qui n'était qu'un brigand, un pirate et un assassin, et qu'il nommait en sa place David Drinkwater. Cette déclaration, que j'avais faite en espagnol, en anglais et en français, fut reçue avec des transports d'enthousiasme sur le gaillard d'arrière, mais elle ne fit que redoubler les cris : A bas les Anglais ! Mort aux Mutins! Périssent les meurtriers! sur le gaillard d'avant.
— Capitaine Drinkwater, dit mon père avec le plus grand calme, nous nous mettons entièrement sous vos ordres; commandez et nous obéirons.
— En ce cas, monsieur, prenez avec vous don Juhen et Jugurtha avec une douzaine d'hommes, et chargez-vous de défendre la cabine où sont les dames et nos munitions. Rangez-vous en ligne sur le premier pont, et si vous vous trouvez trop pressés , nous vous enverrons du renfort. Souvenez-vous,
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monsieur, que la cabine est notre citadelle, si nous ne pouvons mettre ces mangeurs d'ail à la raison. J'ai dans l'idée que c'est sur le premier pont que se frapperont les grands coups. — Et vous, Cuillère d'Argent , je sais que vous êtes à toute main ; mettez-vous à la roue, elle n'est pas dure à manier, et gouvernez sud quart sud-est. Si vous trouvez une bonne occasion pour bien ajuster don Moustachio, ne vous inquiétez pas du navire, mais ne quittez le gouvernail pour aucune autre raison. — A présent, monsieur Troughton, j'en suis bien fâché, mais il faut commencer à en découdre.
'-^^-^^n instant! que je parle encore une lois à ces honames égarés.
— Parlez-leur si vous le voulez, mais ditesleur que s'ils ne se rendent dans cinq minutes, nous ferons feu sur eux.
— Ils se moqueraient de nous. Il est plus probable qu'ils feront eux-mêmes feu sur nous. Ils sont armés de fusils comme nous, et leurs deux longues pièces de douze doivent leur donner un avantage décidé. Je crois que le mieux serait de les charger à
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larme blanche^ et d'emporter de vive force le gaillard d'avant. Alors, nous serons maîtres de tout le tillac.
— Vous entendez fort bien ce genre d'affaire^ monsieur^ mais il nous en coûterait quelques hommes, et nous n'en avons pas à perdre. D'ailleurs, il vaut toujours mieux obéir à son capilaine que de raisonner avec lui. Parlez-leur^ puisque vous le voulez, et ensuite nous leur enverrons une volée de mousquelerie sans changer de place.
Gomme je commençais à leur parler, à l'aide d'un porte-voix, j'entendis du bruit derrière moi ; je retournai la tête, et je vis la poupe , sur laquelle deux minutes avant il n'y avait personne, couverte d'hommes armés.
Mantez , ses officiers et plusieurs marins de son parti y étaient montés par-dessus les clavecins de la galerie. Je ne me faisais pas une idée qu'il pût y avoir tant d'hommes à l'arrière ; la plupart d'entre eux étaient armés de mousquets, etquand je les aperçus, iisavaient placé les deux caronnades de manière à commander notre position. Nous étions donc entre deux feux, et notre destruction sem-
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blait inévitable. Un soupçon affreux me vint a l'esprit, et me tournant vers Drinkwater, je m'écriai : ?Cous auriez-vous trahis?
- Cherchez la vérité dans mon cœur; vous avez un sabre à la main.
Il prononça ces mots d'un ton calme et mélancolique. Il était évident que mes soupçons l'avaient profondément blessé. 11 se détourna de moi, et rangea notre petite troupe sur deux lignes , faisant face, l'une à la poupe l'autre au gaillard d'avani; il ordonna ensuite que chacun armât son. mousquet, et se tint prêt à faire feu dès qu'il en recevrait l'ordre Le maitre canonnier,- le seul officier qui tut de notre parti, - Drinkwater et moi nous étions entre les deux lignes, près du cabestan. La crise approchait, et il en résulta un profond silence de quelques instanls. Pendant ce tenips , Drinkwater me dit , de ce ton bas et solennel dont on parle près d'un lit de mort :
— Je vous pardonne vos soupçons, monsieur Troughton. Ce n'est point par crainte pour vous que vous les avez conçus; mais if y va ICI de tout ce que vous avez de plus cher.
Je ne suis pas lâche; je vous dirai pourtant que je tremble pour moi-même. Ce sourcil bien arqué qu'on remarque sur votre front, manque au mien ; c'est le signe d'une longue vie. — Je ne saurais vous dire combien je vous révère en ce moment où la mort nous menace , je révère jusqu'à votre horreur pour l'effusion du sang, et je n'en donnerai l'ordre qu'au dernier moment ; mais une fois qu'il aura été donné, soyons comme l'hiène blessée, — point de merci, car nous n'en obtiendrons aucune. — Écoutez! Le scélérat parle; — comme sa voix retentit au milieu du silence l Se mettant à l'abri, autant qu'il le pouvait, derrière le mât d'artimon , et ne montrant qu'une partie de son visage pâle et blême , Mantez , à l'aide de son porte-voix , ordonna à ses gens de ne faire aucun quartier, parce que nous étions des hérétiques et que nous méprisions les saints, et de faire une décharge générale d'artillerie et de mousqueterie à l'instant où il agiterait son mouchoir. Il leur recommanda trois fois de pointer leurs canons fort bas, de crainte de donner la mort
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à leurs amis qui étaient sur la poupe. Ses gens l'entendirent distinctement , et lui répondirent par trois acclamations. Drinkwater entendit ce discours avec un sourire méprisant ; quant à moi, en voyant les mèches allumées prêtes à lancer la mort dans nos rangsen avant et en arrière, il me parut impossible qu'aucun de nous échappât au carnage. Mantez était toujours caché derrière le mat d'artimon ; mais, un instant après^ je vis son bras s'étendre et agiter un mouchoir. — Les bouches d'airain vomirent leurs flammes; leur tonnerre gronda; tous les mousquets firent feu en même temps, et pas un de nous ne fut blessé.
— Miracle ! miracle ! s'écrièrent plusieurs voix en espagnol dans nos rangs.
— Feu! s'écria Drinkwater^ et nous vîmes nos ennemis sur la poupe et sur le gaillard d'avant tomber comme des épis de blé sous la faucille du moissonneur.
— Gardez vos rangs ! — Rechargez vos armes! — Feu ! cria encore Drinkwater.
Cet ordre fut exécuté; et ni lui , ni le maître
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canonnier^ ni moi, nous ne restâmes oisifs; mais aucun de nous ne put ajuster Mantez, qui avait grand soin de rester à l'abri.
Nos ennemis trouvèrent bientôt l'explication du miracle. Pendant la nuit précédente, le maître canonnier avait retiré les boulets, la mitraille et le plomb, et quand ils voulurent recharger leurs canons et leurs mousquets, ils ne trouvèrent plus que des gargousses humides et de la poudre mouillée. Comme nous ne manquions ni d'armes, ni de munitions, nous avions toutes les chances possibles de remporter une victoire complète; mais, hélas ! nous fûmes vaincus par suite d'un accident aussi bizarre qu'inattendu.
Nousnousétionsdéjàpréparésànous mettre en possession de la poupe , car ceux qui s'y trouvaient , et qui avaient échappé à nos balles, s'étaient rétirés hors de la portée du mousquet , et s'étaient couchés à plat sur les planches. Déjà les Espagnols, sur le gaillard d'avant, n'aimant pas la situation des affaires, disparaissaient l'un après l'autre par Técoutille de la proue, tandis que les plus braves
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se disposaient à se précipiter sur nous et à nous attaquer à l'arme blanche. Je croyais déjà me voir en sûreté avec ma famille , et Drinkw^ater se flattait de rester en possession de son nouveau grade et de le conserver longtemps. Un misérable accident déjoua tout-àcoup ces brillantes espérances.
Le combat commença quelques minutes avant midi. Entre ks tropiques, pour empêcher la poix de fondre entre les coutures, et les têtes des marins d'être grillées par l'ardeur du soleil, on a coutume, dés que le soleil s'est élevé de quelques degrés au-dessus de l'horizon , de couvrir d'une grande banne tout le gaillard d'arrière ; cette banne, faite de grosse toile , est suspendue par le moyen d'une corde qui la traverse par le milieu, et qui est attachée aux taquets du grand mât et du mât d'artimon , tandis que les côtés de la banne sont attachés par des nœuds aux manœuvres dormantes ; et sur les bâtiments espagnols, ils ne le sont ordinairement qu'aux quatre coins. Nous formions un corps serré sous cette banne, faisant feu continuellement, et nous étions fort incommodés par la
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fumée que la poudre produisait, et que la banne empêchait de s'élever en Fair. Or, il se trouvait sur la poupe un drôle qui avait une bonne tète , ce qui vaut souvent mieux qu'un bon bras, et que je n'ai jamais eu Fhonneur de connaître ni de vue ni de nom , et il chargea six hommes de couper toutes les cordes à un signal donné. La fumée nous empêcha de les voir s'en approcher, et d'ailleurs nous étions trop occupés des ennemis que nous avions en face à 1 avant et à l'arrière pour faire attention à autre chose.
Tandis que nous pensions que nous allions recueillir les fruits de la victoire, nous entendîmes une voix forte s'écrier: Maintenant! et au même instant l'énorme et lourde banne, sous le centre de laquelle nous nous trouvions, nous tomba sur la tête et nous enveloppa dans ses plis. Tandis que nous faisions les plus grands efforts pour nous en débarrasser, ceux de nos ennemis qui étaient sur la poupe sautèrent sur la toile; ceux qui étaient à la proue accoururent pour en faire autant. Pas un de nous ne put se soutenir sur ses jambes, nous fûmes tous renversés, et un
combat, tel qaon n'en avait jamais vu, commença alors. Tout l'avantage était pour le parti de don Mantez , car ses hommes n'avaient sur la tête que la voûte du ciel , ils avaient pleine liberté de tous leurs membres, tandis que nous étions écrasés sous une grosse toile, ne voyant rien , et pouvant à peine remuer les bras. Des deux cotés on se battait ; sans se voir, au poignard , la pointe dirigée en haut ou en bas, suivant la position des belligérants : c'était une sorte de loterie de meurtre. La toile- fut bientôt trempée de sang, et il ruisselait sur le pont. C'était un véritable combat à l'espagnole, et mes amis, percés à coups de stylets , cessaient de lutter et périssaient l'un après l'autre.
Pendant cette mêlée sanglante et singulière, "William Watkins ou Cuillère d'Argent, n'avait pas quitté un instant son poste , et avait toujours maintenu la marche du navire dans la direction qui lui avait été prescrite; même quand il vit nos ennemis sauter de dessus la poupe sur la toile qui nous couvrait il ne fit pas un mouvement; l'homme qu'il attendait n'était pas encore descendu.
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Enfin don Mantez, voyant que son parti avait un ascendant décidé et croyant n'avoir plus rien à craindre, voulut partager la victoire sans avoir pris part au combat. II descendit de la poupe avec précaution ; mais du moment qu'il fut à la portée de Watkins, celui-ci laissa le navire se gouverner lui-même, et prenant les deux pistolets qu'il avait à sa ceinture, il les tira l'un après l'autre sur Mantez, en s'écriant : Voilà pour le coup de fusil que tu m'as tiré sur une île déserte, — et voilà pour le meurtre de ton frère !
Pas un seul de nous ne restait alors sans blessure, et la plus grande partie avaient été tués. Drinkwater, quoique ayant reçu plu sieurs coups de poignard , conservait encore sa vigueur; mais son courage n'était plus que la fureur d'un loup enragé : il ne songeait plus à la victoire, il ne respirait que sang et vengeance. Il avait soif de voir ses ennemis en face, et il n'était plus en état de donner aucun ordre. Nos ennemis, sachant que nous ne pouvions leur échapper que par l'écoutille de l'arrière, avaient jeté sur la partie de la toile qui la couvr-ait des caillebotis et d'autres II. a
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objets pesants. Nous appelâmes alors à notre aide ceux de nos amis qui étaient sur le premier pont , et ils commencèrent à faire feu par récoutille, ce qui obligea les Espagnols à s'en écarter; mais ils y jetèrent les corps morts de leurs compagnons, et notre mousqueteric ieur en avait fourni un bon nonibre.
?>'ous sentions tous que, si nous ne pouvions nous débarrasser de cet obstacle, nous péririons infailliblement sous cette toile. Quelques uns de nousessajèrent de la fendre avec leurs coutelas ou leurs poignards; riiais cela ne strvait qu'à indiquer Te n droit où un raaliieureux respirait encore, et il était percé à l'instant à coups de stylet. Ces ouvertures nous firent aussi voir qu'on avait jeté sur la toile les filets de bastingage, de sorte que^ comme des animaux sauvages, nous étions véritablement pris dans des filets.
Nous avions cessé de faire résistance, car chaque fois qu'un mouvement de la toile annonçait quelle partie couvrait un corps encore vivant, le poignard ou la baïonnette mettait fin à son existence. Nos ennemis commençaient à pousser des cris sauvages de vie-
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toire, et nous les entendions se demander s'il n'élait pas temps de soulever par un bout la toile et les lîlets pour nous en tirer et nous jeter a la mer les uns après les autres. Je ne saurais trop dire quelles iciées m'occupaient en ce moment : j'avais oublié mon père, ma mère et ma sœur; une rage aveugle me transportait; j'étais altéré de vengeance; et pourtant je n'osais montrer que je vivais encore, et j'étais obligé de feindre d'être mort pour conserver ma vie.
Celte situation horrible semblait nous menacer d'une mort inévilable; ceux de nous qui respiraient encore en furent tirés par une sorte de miracle. Nous en fûmes redevables à un nègre muet et méprisé, à Jugurlha. — Jugurlha, qui sera toujours honoré au fond de mon cœur, — qui sera toujours placé à ma main droite; — et maintenant qu'il est assis près de moi, cherchant à puiser la vie et la lumière dans mes yeux presque éteints, je me demande : Qu'est-ce que le bonheur, s'il ne se trouve dans l'air de trion)phe qui se re» pand sur tous ses traits, quand il croit m'a- Toir plu par quelque petite attention? — Def
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paroles! ô mon pauvre compagnon, combien eiles sont inutiles pour uneamitié comme
la nôtre!
Tandis que nous étions ainsi, sans métaphore, couchés dans l'ombre de la mort, respirant à peine, et couverts du sang les uns des autres, une explosion terrible ébranla tout le vaisseau, une vive lumière brilla à nos veux, et tout ce qui couvrait Técoutille sauta en Tair avec les corps des Espagnols morts et vivants qui l'entouraient. Je crus d'abord que mon père , dans son désespoir, avait mi^ le feu aux poudres, oubliant qu'elles avaient été mouillées.
Cet événement, si terrible en lui-même, et si désastreux par ses suites pour nos ennemis, fut le résultat du courage, de l'intelligence et de la fidélité de Jugurtha. Lui seul parut bien comprendre la cause du revers que nous avions éprouvé sur le gaillard d'arrière à l'instant même de la victoire , et à l'aide du petit détachement qui avait été chargé de défendre les dames , la cabine et les munilions , il avait traîné une des caronades , chargées à boulet et à mitraille, jusqu'à l'écou-
tille, et ravanl pointée vers le haut, il y mit le fen , et Texplosion qui s'ensuivit produisit les effets qui viennent d être décrits. Avant que les Espagnols qui étaient sur le tillac eussent eu le temps de revenir de leur consternation et de leur surprise, ceux de nous qui n'étaient que blessés descendirent ou furent transpor- ' tés dans notre dernier fort , la cabine du premier pont. Ceux qui étaient mortellement blessés ou hors d'état de service, furent portés dans l'arrière-cabine; les autres se formèrent en ligne sur le premier pont pour résister à toute attaque.
Les hostilités furent interrompues quelques minutes, et le bâtiment américain, qui avait l'air de faire voile de conserve avec nous, s'approcha pendant ce temps de not]'e hanche duvent;Iecapitainenoushéiapiusieursfois,et nous demanda cequi se passait sur notrebord. On lui répondit qu'il eût à songer à ses propres affaires, et à s'éloigner sur-le-champ, s'il ne voulait recevoir une bordée. L'Américain frappa du pied , et jura que les Espagnols étaient des fous, puisqu'au lieu de songer à diner, ils s'entretuaient les uns les autres.
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Cependant , voyant des dames dans l'arnèrecabine, il fît mettre sa grande barque en mer, y plaça un équipage, l'emmena à la remorque, et ne s'éloigna qu'à une portée de pist(jlet.
Le calme qui succéda à l'explosion ne fut pas de longue durée. Les Espagnols semblaient alors au comble de la rage, et ceux mêmeoui s'étaient rnfuisdutillacpar lâcheté, se rallièrent alors aux autres, et sortirent de la cale où ils s'étaient réfugiés. Malgré It* carnage que nous en avions fail , leur nombre était encore plus du triple du nôtre, car nous avions perdu beaucoup de monde sous la banne. Aucun de ceux que nous avions Chartres de la défense de la cabine n'avait été blessé; mais ils n'étaient que quinze, en y comprenant don Julien et mon pèr.e • cej eudnnl ils étaient munis d'armes à feu , les munitions ne nous manquaient pas, et nos ennemis n'avaient de ressource que dans Tarme blanclie.
Mes blessures me faisaient souffrir, mais elles n'étaient pas dangereuses. Le maître canonnier n'existait plus ; le pauvre Drink-
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^vatcr touchait à Tinstant de mourir. On l'avait porté dans l'arrière-cabine, et , en dépit de sa résistance, les femmes avaient bandé ses blessures aussi bien qu'elles l'avaient pu. Malheureusement pour nous, le chirurgien n'était pas de notre parti.
Les deux troupes ennemies étaient rangées face à face à quelque distance, mais l'attaque ne commençait pas. Ma niez, avec sa prudence ordinaire, était resté sur le tillac, d'où il exhortait ses partisans à nous attaquer; mais les Espagnols, vovant nos armes à feu et notre air de déterminalion , ne se souciaient pas d'approcher, et comme ils se mettaient à l'abri derrière les affûts de canon et en d'autres lieux de sûreté, nous voulions réserver notre premier feu pour l'instant où nous serions attaqués.
En ce moment, le vieux prêtre, revêtu de ses vêtements sacerdotaux , et chantant un psaume, sortit de la cabine, où il était resté avec les dames, et s'avança entre les deux partis; sa présence arrêta encore quelques minutes les hostilités.
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