CHAPITRE \\I
La suspension soudaine d'un combat encore indécis est toujours un instant de peine , de repentir et de crainte. Cest pendant ce moment derepos,nv:ilefoisplusfécond en torluresque ie temps de Taclion^ que la douleur des blessures se fait sentir, quele chagrin fait entendre ses gémissements, que la réflexion prononce ses sentences, qTie le remords agite son fouet armé de scorpions, et que la terreur et sa sœur, plus abjecte, la lâcheté, disent tout bas au fond du cœur qu'il n'y a pas de honte à se rendre , ni de déshonneur à prendre la fuite. Quand le saint médiateur fut parti pour la mission de paix dont il s'était chargé lui-
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même, mes compagnons jetèrent les uns sur les autres des regards de désespoir. Leur petit nombre, leurs blessures, l'inégalité du combat qui allait s'engager de nouveau, tout les portait déjà à s'adresser cette phrase fatale : Que ferons-nous? ce qui signifie souvent: Il n'y a rien à faire, il faut céder.
xMais ce n'était pas le langage de tous; il y avait encore parmi eux des cœurs déterminés. Jugurtha qui, pendant cet intervalle de repos, était immobile, et avait un aspect farouche et terrible, semblait une idole taillée en marbre noir, emblème du dieu du carnage. Mon bon vieux père, dont l'air était si peu militaire, était calme comme le juste à l'heure de la mort. Julien était impatient, irrité de cette suspension d'armes, et il lui tardait de répandre le sang à son tour. Les autres attendaient avec inquiétude l'effet de l'intervention du prêtre.
Toute espérance à cet égard disparut bientôt. Dès que les Espagnols virent le digne prêtre s'avancer vers eux, ils regardèrent sa présence comme un présage certain de victoire, comme une injonction du ciel de se
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précipiter sur nous et de nous massacrer. Sa voix fut étouffée par le bruit des uwat! Ils se jetèrent à ses genoux, baisèrent avec respect les pans de ses vêtements; mais ils ne voulurent pas l'écouter, et, malgré les pleurs qu'il Versait, ils l'emportèrent dans la cale, pour le mettre en lieu de sûreté, lis examinèrent ensuite les canons, et vomirent des imprécations en voyant qu'ils n'étaient chargés qu'à poudre. Enfin ils se formèrent en corps serré, et avancèrent vers nous d'un pas ferme.
Je vis que notre destin était décidé. — Mort pour mort ! fcriai-je à mes compagnons; que personne ne tire sans être sûr de son coup.
— Deux pour une , s'écria Watkins , après avoir tué un Espagnol d'un coup de pistolet, en jetant cette arme à la tête d'un autre avec tant de force qu'il le renversa.Deux et deux font quatre, ajouta-t-il en faisant le nK^me usage de son second pistolet , ils seront bien adroits s'ils me tuent quatre fois.
Nous avions déchargé toutes nos armes à feu , et ils n'étaient plus qu'à quelques pas de nous.
— Dans la cabine! m'écriai-je.
Nous nous y retirâmes, et nous en barricadâmes la porte. — Je fis un signe à Julien. — INous saisîmes les mèches qui brûlaient près des deux caronades que Drinkwater avait chargées jusqu'à ia bouche de boulets rames et de mitraille; nous pointâmes les deux pièces vers la cloison , dans la direction de la colonne qui s'avançait, et nous mîmes le feu àTamorce. L'explosion fut horrible; mais les cris qui la suivirent le furent encore davantage. Le massacre doit avoir été affreux. Cet acte de vengeance inutilersera toujours un poids sur ma conscience, et les cris des blessés et des mourants retentiront à mon oreille à l'heure de ma mort ; mais j'étais exaspéré, furieux, privé de raison. La détonation simultanée de deux pièces chargées comme elles l'étaient nous frappa desunlité pendant quelques secondes ; c'est un miracle qu'elles n'aient pas crevé. Quand nous recouvrâmes le sens de l'ouïe, nous entendîmes tous les cris qui marquent le désespoir, l'agonie et la mort ; mais au même instant des sons de douleur partirent de l'arrière-cabine presque en même temps qu'un cri de triomphe.
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— Hourra ! s'écria Drinkwater , bravo î
je meurs comme un il ne put achever
sa phrase, et il mourut entre les bras des femmes qui lui soutenaient la tête, étouffé par son propre sang.
Quelque considérable que fût la perte que la mitraille avait fait essu} er aux Espagnols , ils élaient encore assez nombreux pour se venger. Ceux qui avaient survécu s'étaient enfui a l'autre extrémité du premier pont; ils hésitèrent une minute, et enfin ils se précipitèrent vers nous en poussant des hurlements sauvages. Maniez luimême, devenu moins soigneux de sapersonne, était, non à leur tête, mais au milieu d'eux. 11 ne nous restait qu'à céder, à mourir, ou à fuir. — Fuir! où? si ce n'était dans les cavernes de l'Océan. Mais la mort dans les profondeurs de la mer me semblait pleine de douceur, en comparaison de celle que m'infligeraient des ennemis acharnés et barbares.
A l'instant où les Espagnols furieux arrachaient les débris de la cloison pour entrer et nous attaque; en masse, je me précipitai
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dans rarrière-cabine. — Le sang ruisselait sur le tapis, et les femmes y étaient étendues. Je n'eus le temps de voir aucun détail de cette scène ; je ne distinguai ni dona Isidora, ni même ma mère , mais je vis ma sœur, vêtue en mousse, à genoux près du corps de Drinkwater, son petit crucifix d'ivoire à la main , et en prières. Je ne fis que lui appuyer la main sur l'épaule en passant, et je lui dis d'une voix que le désespoir avait rendue dure et rauque : — Suivez-moi, ma sœur.
Elle était pale comme si elle eût déjà passé les portes de la mort. Elle leva les yeux sur moi avec un air de résignation , et il me semblait qu'elle souriait en me répon dant : — Et où, mon frère?
— A la mort, — pour éviter le déshonneur.
— Je vous suis.
Je ne m'arrêtai pas; je ne me retournai pas pour la regarder, et je m'élançai dans la mer par la fenêtre de la cabine. A peine y étais-je tombé, que j'entendis le bruit d'ui>e seconde chute, — d'une troisième, — d'une quatrième. C'étaient Honoria, Jugur-
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tha, et mon fidèle Bounder, qui tous trois m'avaient suivi à Finstant.
J'ai déjà dit que le bâtiment américain quij depuis quelques jours, que nous le voulussions ou non, avait vogué de conserve avec nous, voyant le combat acharné qui avait lieu sur notre bord, et ayant remarqué des femmes dans la cabine, avait mis une barque en mer, et s'était tenu à une portée de pistolet. Nous n'avions pas été plus de deux minutes dansTeau, quand nous fumes pris à bord de celte barque, qui s'était avancée à force de rames pour nous secourir. Mais ces deux minutes avaient sulfî pour faire perdre connaissance àHonoria, quoique Jugurtha l'eût soutenue sur l'eau; et ce court intervalle m'aurait été fatal à moi-même, — car je n'avais pas fait de grands progrès dans l'art de la natation depuis mon naufrage sur la Jeanne, — si Bounder ne fût venu à mon aide.
Quand Mantez et les Espagnols qui avaient survécu au carnage virent que Jugurtha et moi nous leur avions échappé, leur fureur fut sans bornes. Ils n'avaient pas de muni-
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tions, sans quoi ils auraient fait feu sur nous et nous auraient probablement tués.
Mais ils nous jetèrent tout ce qui leur tomba sous la main, des boulets, des piques, des mousquets, des anspecls, heureusement sans blesser personne. Mais leurs horribles discours me firent plus souffrir que la mort la plus cruelle. Ils me dirent que toute ma famille allait être massacrée. Je frémis, et je ne pus articuler la prière que je voulais faire aux Américains d'empêcher ces nouveaux crimes. Toutes mes facultés étaient suspendues, anéanties; j'étais aussi incapable de parler que l'enfant qui vient de naître, et pourtant toutes mes sensations étaient vives et distinctes. Je ne perdis pas un seul mot, un seul geste de don Maniez. J'entendis les invectives, les malédictions, et les blasphèmes de sa haine concentrée. Il me rappela, — car il croyait encore que ma sœur était en son pouvoir, et il me tint à ce sujet de si horribles propos, que le souvenir m'en glace encore le sang dans les veines, et que pour rien au monde je ne voudrais les rapporter. Je ne lui répondis rien : je regardai ma sœur,
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et je regrettais que nous ne fussions pas morts l'un et l'autre.
IVous fûmes bientôt à bord du bâtiment baleinier. On nous conduisit dans la cabine du capitaine, et Honoria recouvra la première la pleine possession de ses facultés; son sexe lui donnait le privilège de pleurer. Dès qu'elle eut repris connaissance, elle versa un torrent de larmes, et se jeta dans mes bras en s'écriant : — Mon cher Ardent! vous m'êtes du moins laissé !
Le capitaine Darkins , qui commandait ce bâtiment, son premier aide et son chirurgien, brûlaient d'impatience d'avoir l'explication de la scène étrange dont ils venaient d'être témoins. Ils avaient déjà reconnu que Juguriha n'était pas plus «n état de la leur donner que Bounder. Il fallut donc qu'ils attendissent que ma sœur ou moi nous eussions repris l'usage entier de nos facultés. Quant à moi, je crois que ma raison chancelait sur son trône. Il me semblait que je ne distinguais les objets qu'à travers une atmosphère couleur de sang. Je fis des efforts inutiles pour chasser cette illusion de mon imagination ,
et y renonçant enfin, je m'écriai douloureusement :—Honoria! je crois que je perds la raison. Il me semble que nous voguons sur une mer de sane!
Ce fut alors que je vis se déployer tout l'héroïsme de l'àme d'une femme. — Celle qui n'était encore qu'un enfant, puisqu'elle n'avait pas alors seize ans, — celle que je n'avais connue que comme une créature
aimable, pleine de douceur et de gaieté,
montra une élévation d'àme proportionnée à l'abaissement de la mienne. J'étais vaincu et humilié, et elle semblait faite pour conquérir et commander. C'était un ange, non seulement de lumière, mais de pouvoir.
— Revenez à vous , mon frère , s'écria-telle avec une énergie qui prenait sa force dans sa voix animée. ^ Revenez à vous , mon frère; nous sommes orphelins, nous sommes sans ressources au milieu de ces bons étrangers; ne leur montrons pas de faiblesse j objets de leur pitié, ne le devenons pas de leur mépris. Songeons qua présent nous sommes seuls dans le monde. Songez au sang espagnol qui coule dans nos veines; II. 3
nous n'avons que Dieu et nous pour nous venger.
Ces paroles détruisirent le charme , et je me retrouvai dans mon état naturel; je levai tristement les yeux sur elle, et je vib dans ses traits ce que je n'avais jamais aperçu. Sa beauté avait pris un caractère sombre et sublime, qui me blessait, tandis que je l'admirais. Sa physionomie m'avait toujours paru incapable d'exprimer les fortes passions de la nature humaine, et j'y voyais alors quelque chose de mystérieusement terrible. L'idée qui me frappa , fut qu'elle aussi elle avait un point noir dans son cœur, et j'eus encore une fois sous les yeux la créature adorable que j'avais cru pouvoir aimer sans crime. De quelles idées se repaissait mon imagination tandis qu'un bon père, une mère tendre , expiraient probablement sous le poignard des assassins. Il est vrai que j'étais cruellement affaibli au physique et au moral j mais avec quelle force ce qui se passait alors en moi ne proclamait-il pas cette vérité : Que la religion est la seule sécurité de l'homme, et qu'il n'a de fermeté
que celle qu'il obtient du Tout-Puissant ! Au lieu de répondre à son cri de vengeance, je lui dis avec tristesse : — Honoria depuis que je suis parti pour venir vous' «rouver, j'ai parcouru un cercle perpétuel dinsultes et de vengeance, de vengeance et d. «suites. L'homme ne doit pas toujours tremper ses mains dans le sang. -Je ne le puis du moins. Si je suis encore capable dun acte d énergie, ce sera pour faire le serment solennel que nulle provocation ' ""lie insulte, ne me feront jamais lever là main contre un de mes semblables. Et je aissai tomber ma tête sur la table devant
laquelle j'étais assis, le visage app„3,é sur mes mains. "^
- Quoi ! s'écria ma sœur avec force, a-t- |1 donc perdu toute l'ardeur de sa race, et à I instant où l'on assassine son père et sa mère! Puisse mon cœur se briser à l'ins,a„t ou puisse la raison m'abandonner l
Ce court entretien ne put être compris par le capitaine Darkins, ni par les autres personnes qui se trouvaient dans la cabine car nous avions parlé en espagnol , et il leur'
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tardait de satisfaire leur curiosité.- Je vous cropisAnslais?meditenfinlecapUameen
me touchant légèrement l'épaule.
Je suis plus Anglais qu'Espagnol , lui db-je en faisant un effort pour lui répondre , et ma reconnaissance pour vous....
Oh! vous pouvez rayer cela de votre livre de loch. - Et qui est ce jeune homme . il est presque aussi beau que s'il étaxt ne a Boston. Ce ne peut être un mangeur d ad
Espagnol.
C'est mon frère , répondis-je , après avoir hésité un instant. Nous sommes nés en Espagne d'un père anglais et d'une mère es-
pagnole.
le capitaine insista alors pour que nou prissions des vêtements secs ; et comme il fallait aussi panser mes blessures , quoique légères , il nous fit passer, ma sœur et mo. , à ma grande satisfaction , dans deux cabmes séparées. Il me donna généreusement du linge et un habit complet, et les vêtements plus humbles d'un mousse de bâtiment baleinier ne purent déguiser la beauté d'Honoria. Nous retournâmes bientôt dans la cabine du capi-
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taine; des rafraîchissements y étaient préparés, et tous ceux à qui leur rang donnait ]e priviiége d'y entrer y étaient réunis.
La Marie-Anne^ de Boston, — c'était le nom de ce bâtiment , — continuait de se tenir à environ une portée de pistolet de la Santa- Anna^ où l'on commençait à peine à orienter les voiles et à rétablir quelque ordre sur les ponts. Je fus alors obligé de faire la relation de ce qui s'était passé à bord de ce navire et d'en expliquer les causes. Cette relation fît frémir mes auditeurs, et ma pauvre sœur écouta les expressions de leur indignation en versant des torrents de larmes. Quand j'eus fini, je conjurai le capitaine Dcrkins de faire tous \ts efforts qui seraient en son pouvoir pour reprendre ce bâtiment, et pour arracher à Mantezses victimes, s'il en était encore temps.Pour être d'accord avec moi-même, j'avais dit que ma sœur était encore sur ce bâtiment avec mon père et ma mère , don Julien et sa cousine ; et une jeune fille, belle, riche et bien née, dans une îelle situation , émut vivement de compassion l'honnête capitaine Darkins. Il me dit qu'il croyait qu'il n'était pas trop
tard pour la sauver, ainsi que les autres femmes; mais que pour les hommes.... Il secoua la tête. Je pensais de même , car il me semblait qu'en entrant dans Farrière-cabine j'avais vu mon père étendu par terre sous le corps tout sanglant de William Watkins, et don Julien, pâle comme la mort, assis dans une mare de son sang.
Je parlai beaucoup de la somme immense que nous avions à bord, et j'en offris au capitaine et à son équipage moitié, ou même la totalité, s'ils pouvaient Fenlever à ces bandils. Mais je dois rendre la justice de dire que le désir de sauver ma sœur , ma mère et dona isidora , parut être pour le capitaine et ses officiers un motif plus déterminant que mes offres.
Après une courte consq^lation avec ses officiers, le capitaine Darkins fit assembler tout son équipage sur l'arrière de son bâtiment, et, après avoir détaillé à ses marins les atrocités qui s'étaient commises et qui se commettaient probablement encore sur ce navire quils avaient à tribord, il leur demanda s'ils voulaient faire un effort pour arracher de
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malheureuses femmes des mains de ces pirates, ajoutant qu'elles avaient à bord une somme considérable, et qu'ils seraient généreusement récompensés. Une acclamation générale d'assentiment lui répondit, et chacun commença à s'armer ; mais il nous manquait l'arme la plus importante dans un combat naval , nous n'avions pas d'artillerie.
Le capitaine Darkins ordonna la manœuvre nécessaire pour que la Marie- Anne arrivât en dépendant sur la Santa-Anna. Tandis que nous en approchions, nous tînmes conseil sur le plan d'opérations à adopter. D'après toutes les apparences, une attaque contre ce vaisseau pouvait bien difficilement réussir: nous n'avions pas de canons , et il était probable que Mantez avait déjà découvert les munitions que nous avions cachées dans la cabine du premier pont, et il y en avait assez pour nous couler àfond. Attaquer àl'abordage un grand navire qui s'élevait tellement hors de l'eau , c'était une entreprise très dangereuse, et presque folle. Notre seule chance était donc de prendre position derrière sa
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poupe y de balayer son t il lac par un feu de mousqueterie bien nourri, et, pendant ce temps, d'essayer d'entrer dans l'arrière-cabine par le moyen des porte-haubans d'artimon et des clavecins de la galerie.
Lorsque nous fûmes près de la Santa- Aima, Mantez fît déployer avec pompe le pavillon espagnol , comme s'il eût prévu un engagement, et le capitaine Darkins y répondit en arborant le pavillon américain , pavillon qui n'a jamais été déshonoré, et qui ne s'est que bien rarement baissé sur FOcéan. Dans quelle étrange situation je me trouvais alors 1 J'allais combattre sous pavillon américain uri bâtiment frété par mon père, lui appartenant en partie, et sur lequel ma mère et lui étaient encore, — morts ou vivants! Mais les Espagnols ne songeaient guère que nous nous approchassions d'eux avec des intentions hostiles; ils étaient trop occupés des préparatifs d'un autre acte d'horreur, dont des barbares seuls pouvaient être capables. Les doux navires suivaient le vent, Faméricain gagnant du terrain peu à peu, parce qu'il était meilleur voilier. Nous étions assez près l'un de l'autre
pour pouvoir nous héler, quand la Santa- Anna lira Je sa proue un coup de canon. En voyant Téclair, nous crûmes que nous allions entendre craquer les bois de la Marie- Anne , car à si proche distance le boulet devait porter. Il n'en fut pourtant rien , probablement parce que le canon n'était chargé qu'à poudre. C'était l'annonce d'une exécution, et au même instant nous vîmes une femme pendue à la vergue du mât de misaine : c'était le malheureux mousse qui portait les vêtements de ma sœur. Elle le reconnut surle-champ, et s'écriant en espagnol : Et c'est pour moi ! — à cause de moi ! — Elle couvrit ses yeux des deux mains , et s'évanouit. Yi^s motifs de prudence me décidèrent à la porter moi-même dans la petite cabine qui lui avait 4té destinée, et je ne la quittai que lorsqu'elle eut repris connaissance et que je la vis endormie.
Cet affreux spectacle fit pousser des exécrations à nos honnêtes marins, et une décharge générale de leurs fusils et de leurs pistolets en fut la suite ; mais elle ne produisit aucun effet, et la Santxi-Anna continua tran-
quillernent sa course^ le corps de Tinforluné jeune homme toujours suspendu à la vergue. Cependant ce qui se passait sur son premier pont fit juger au capitaine Darkins qu'il était a propos de laisser tomber sa voile de misaine, de hisser ses voiles de perroquet qui étaient sur le ton , et de prendre l'avance. On préparait les canons, on les mettait en place à bâbord, mais avec une lenteur qui prouvait évidemment qu'on y manquait de bras. Enfin, une batterie de cinq à six pièces de canon se trouva en état de service ;, et Mantez nous envoya une bordée; mais nous élions déjà à plus de cinq cents toises de distance, et pas un seul boulet ne porta. Le capitaine Daikins fit alors déployer ses bonnettes, et continua tranquillement sa route.
Les Espagnols avaient trouvé fort aisé de suivre le vent; mais quand ils voulurent reprendre leur course, ils ne le trouvèrent pas aussi facile. Quand nous en fûmes à une couple de milles, tout semblait en désordre sur le tillac de la Santa-^nna. Quelques unes de ses voiles étaient coiffées , d'autres fouettaient les mâts, et le navire semblait marcher comme
bon lui semblait. La confusion et Tanarchie paraissaient y régner, et quand nous le perdîmes de vue, il n'avait pas encore la proue tournée dans la direction qu'il voulait suivre. J'appris tous ces détails du boa capitaine américain, car il se passa plusieurs jours avant que je pusse me résoudre à monter sur le pont, et que je prisse aucun intérêt à ce qui se passait autour de moi. Voyant la profonde mélancolie dans laquelle j'étais plongé, le capitaine Darkins, avec le tact d'un homme sensé, écarta de moi les importuns que la curiosité aurait amenés près de moi, et ne vint lui-même me tenir compagnie qu'autant qu'il croyait pouvoir me consoler et me distraire. Dans une de ses conversations , il me dit qu'après avoir vu ma sœur, c'est-à-dire le mousse qu'il prenait pour elle, suspendue à une vergue , il avait perdu tout espoir de nous rendre service, car, après un tel acte d'atrocité, on ne pouvait douter que tous les passagers n'eussent été assassinés. Il ajouta qu'il saurait à peine comment s'excuser à ses armateurs, s'il différait de s'occuper de l'objet de son voyage , car la saison favorable pour
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la pêche de la baleine était fort avancée, et il lui lardait d'arriver dans les parages fréquenlés par ces cétacés. Il chercha à me donner l'espoir que nous rencontrerions quelque vaisseau de guerre anglais, américain ou français, et me dit qu'il me ferait passer sur son bord, et que je déterminerais facilement le capitaine à se mettre en chasse de ces pirates meurtriers.
Pendant ce temps, Jugurtha et Bounder avaient gagné Tamitié de tout l'équipage; et depuis îe dernier mousse jusqu'au capitaine tout le monde traitait ma sœur avec respect, et la regardait avec admiration , quoiqu'on supposât toujours qu'elle était un beau jeune homme.
Il faudrait des volumes pour peindre les réflexions qui m'occupaient alors , les sentiments qui m'agitaient , les souvenirs qui me déchiraient. Quand le bon capitaine Darkins venait me demander^ en me serrant la main, comment je me trouvais, — car mes souffrances de corps et d'esprit m'avaient causé une fièvre lente, — je frémissais, et une voix secrète me disait de l'avertir que
j'étais abandonné de Dieu, réprouvé; que la ruine et la destruction Miivaient tous mes pas; et que tous mes semblables devaient me fuir , à peine d'encourir le courroux du ciel, et d'attirer sur eux les plus grands malheurs. Depuis que j'avais quitté le toit hospitalier de M. Falck dans Lothbury , ma présence n'avait-elle pas toujours été fatale. A bord de la Jeanne, tous mes compagnons, excepté Jugurlha, n'avaient-ils pas été noyés. Mon père, .na mère, mes amis, infectes de la contagion de ma présence, ne venaientils pas de périr sous les coups d infâmes assassins? Drinkwater et tous ceux qui avaient pris ma défense, n'avaient-ils pas misérablement péri? et je ne doutais pas que
ceux qui restaient de l'équipage de la Santa- Annun. vinssent à s'entre-égorger, quand il s'agirait de partager entre eux nos richesses
oui, j'étais maudit du ciel , et ces bon. Américains, qui r^Vavaient sauve la vie, seraient eux-mêmes victimes de leui hur^té. Quelquefois l'Implorais la n.r^^^ ciel,maisc'étaitavec un cœur rebelle, et
manière n'était pas exaucée. Dans ces pa-
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roxismes, je désirais qu'un ange descendît du firmament, pour que je pusse lutter contre lui, comme l'ancien Patriarche, et lui prouver que le ciel était injuste de me charger d'un fardeau que je n'étais pas en élat de supporter. Quel est donc mon crime? m'écriai-je avec amertume; un sentiment involontaire, un désir non exprimé, combami, vaincu, — un tumulte involontaire de mes sens,-sont-ce là les forfaits qui m'ont fait condamner à porter partout la désolation et la mort, et à marcher sans cesse sur un sentier couvert de sang?
Un soir que des idées semblables avaient augmenté l'ardeur de ma fièvre, et, sans me donner un véritable délire, avaient jeté une nouvelle exclamation dans toutes mes idées, je dis à Jugurtha, qui ne me quittait jamais : - Mon frère, je vais mourir, -ayez
soin de ma sœur,- protégez-la , défendezla.
Il se mit à genoux, et leva un bras vers le ciel en sanglotant.
- Il ne faut pasqueMantez vive, Jugurtria.
Il se releva sur-le-chàmp , en mettant là main sur sort poignard. Ses yeux étincelaient; il semblait l'esprit de la vengeance incarné.
— Comprenez-moi bien , Jugurtha. Il faut qu'il meure sur Téchafaud. Vous commencez à pouvoir écrire et parler avec vos doigts. S'il échappe à la mer courroucée et à la foudre du ciel vengeur, poursuivêz-Ie dans tout l'univers jusqu'à ce que nous soyons vengés. — Non, Jugurtha, vous ne me comprenez pas ; je veux dire jusqu'à ce qu'il soit pendu, — pendu, vous dis-je. Vous trouverez d'honnêtes blancs qui vous y aideront.
Jugurtha secoua la tête; et me sentant épuisé, je gardai le silence. Il sortit, et revint sur-le-champ avec un verre à vin et une bouteille de rhum. Il me passe une main sur l'estomac^ comme pour me faire entendre que cette boisson me ranimerait. Mais je savais qu'elle ne ferait que redoubler ma fièvre, et je lui dis que je ne pouvais en boire. Il mit la bouteille et le verre sur une table, et me regarda d'un air inquiet, comme
s'il eût réfléchi sur ce qu'il pouvait faire pour me soulager. Ne voulant pas qu'il pût croire que j'étais insensible à ses soins , je lui dis : — Allez vous coucher, mon cher Juf^urtha ; je vous remercie devos attentions, mais vous ne pouvez me soulager. Il n'y a pas de soulagement pour moi tant que Mantez et moi nous vivrons.
11 tira son poignard de son sein , et me le remit entre les mains.
— Que voulez -vous me dire? lui demandai-je.
Sa physionomie s'enflamma. Il serra le poing, s'en frappa violemment la poitrine du côté gauche, et jeta ensuite un regard vers la mer.
— Quoi! pensai-je, un pauvre nègre, sans éducation , me reproche-t-il de ne pas avoir une vertu romaine ? — Pense-t-il que je doive mourir, et que je n'en aie pas le courage?— Rien n'est plus facile, — c'est l'affaire d'un instant. — La mort m'apprendra tout ce que j'ignore. C'est l'arbre des connaissances, et le fruit n'en est défendu qu'au lâche.
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Je regardai la lame du poignard avec une avidité sauvage, j'en examinai la pointe, je le fis brandir sur ma tête, mes idées se troublèrent, mon imagination s'égara, je crus voir Mantez devant moi un poii^nard à la main, et je portai plusieurs coups en l'air avec le mien. Il est probable que je le dirigeai ensuite contre moi-même, car toutà-coup je sentis mon bras saisi par Jugurtha, qui m'arracha son poignard. Cette action soudaine dissipa mon égarement d'esprit. — Je n'ai pas dessein de me donner la mort, Jugurtha, lui dis-je ; mais vous ferez aussi bien de garder ce poignard. Il le remit à sa ceinture et se retira.
Il fut absent un peu plus long-temps que la première fois, et en revenant, il m'apporta la bible in-folio du capitaine Américain, dont la reliure était garnie en cuivre aux quatre coins. Il la plaça sur le sofa à côté de moi, avec autant de respect qu'un nègre en a pour son fétiche, croisa les bras sur sa poitrine, me salua, et se retira.
Qui lui avait appris à mettre ainsi à ma portée la source de toute consolation? !.. 4
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Mais j'y fus insensible; je regardai quelque temps ce volume sacré avec l'apathie de Tindifférence ; et quand enfin je l'ouvris, ce fut machinalement et au hasard. — Mais mes yeux tombèrent sur Un chapitre, — sur un verset, — sur une ligne, — que rien au monde ne me décidera jamais à indiquer. Je me bornerai à dire que le peu de mots que je lus, donnèrent une nouvelle direction à mes idées, — une nouvelle vie à mon corps, — un nouveau ton à mon caractère. — Je me levai le lendemain avec moins de fièvre, mais le cœur plus endurci. — J'aurais dû en lire davantage, mais je ne le voulus point.
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