‹ Ardent TroughtonChapitre 18 sur 25 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Laissons la Santa- Jnna, qui n était guère plus que les déplorables débris d'un bâtiment naufragé,ballottés parles longues ondulations des vagues de l'Océan méridional, avec sa cargaison vivante de misère.

Retournons maintenant à l'ile d'Honoria , — car j'avais déterminé que l'endroit où je me trouvais était une île, — l'empire futur que mon imagination destinait à Honoria. J'avais déjà tracé le plan de la forme du gouvernement du pays; j'avais pieusement résolu de vivre jusqu'à un âge très avancé , — assez longtemps pour voir ma quatrième et même ma cinquième génération me rendre autour de

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tnon trône rhonimage dû par des enfants à leur père, et par des sujets à leur souverain. Je laisserais à mes descendants, comme un legs inappréciable, une conslilulion et un code de lois qu'on ne pourrait presque sans impiété songer à enfreindre. J'avais décidé que le gouvernement d'Honoria serait, du moins pendant quelques générations, strictement patriarcal, — c'est-à-dire absolu : et que, lorsque l'empire commencerait à compter une population nombreuse, il deviendrait une monarchie, ayant des classes privilégiées, des communautésjouissant de droits indépendants, etdes lois fixes qui protégeraient les sujets et qui seraient obligatoires pour le pouvoir dominant.

Je n'avais pas dessein d'aller plus loin ; cependant une chose à laquelle j'étais complètement déterminé, c'était que la dignité royale fût assurée à perpétuité à mes descendants en ligne directe; et que nul mérite, quelque transcendant qu'il fût, nulle sagesse^ quelque profonde qu'elle pût être, ne troublassent jamais l'ordre de succession au trône. Mais j'avais les yeux tellement fixés sur un avenir magnifique , que j'oubliais totalement cjue le plus humble

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balayeur de rues de ce royaume imaginaire, qui serait en possession de mon trône, serait un de mes descendants en ligne directe. Bien certainement, si Adam vivait encore, il devrait regarder les enfants de ses enfants presque du même œil, quant au rang et quant au droit abstrait de l'un à dominer sur l'autre.

Quoique j'admette tout cela , je n'en suis pas moins parlisan du droit de primogéniture. J'étais moi-même u.i despote, quoique le nombre de mes sujels fut peu nombreux, et je puis voir fort aisément que ce monde et tout ce qu'il contient a été fait pour les premiers nés des premiers nés à jamais et à jamais. Ce qui me surprend beaucoup, c'est que la nature ne fasse pas une attention suffisante à ce principe fondamental , plein d'une sagesse impénétrable, et quelle ne rende pas toujours le fils aîné le plus fort , le plus noble et le plus vertueux. S'il lui plaît de créer des cadets, elle n'a pas besoin, suivant moi. de leur donner une àme ambitieuse , et de les douer de vertus extraordinaires de corps ou d'esprit. J'en suis sûr, d'après l'habitude que j'ai eue de réfléchir profondément sur ce sujet, et parce que,

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quelque humble que soit cet exemple , j'étais le premier né de la maison Troughton et compagnie.

Tandis que je faisais force réflexions de celte espèce, Bounder et moi nous suivions tranquillement et à loisir le cours de la rivière sur sa rive droite. Je Pavais déjà nommée le Jug pour deux raisons : la première en honneur de la fidélité et des excellentes qualités de Jugurtha; l'autre, parce que les noms des grandes rivières étant destinés à être si souvent dans la bouche de tant de monde , doivent toujours être courts, afin que la langue ait plus^ de facilité à les prononcer.

Je faisais de temps en temps de courtes excursions dans les bois et dans les prairies, cherchant inutilement mes sujets, mais sans en trouver un seul. Cette fois, quand la nuit tomba , je remarquai que la rivière prenait un autre caractère ; la largeur de son lit s'augmentait à un tel point, qu'elle formait une sorte de lac; mais l'eau en était si basse, qu'un baquet à blanchissage aurait pu seul y flotter. Cette vue porta un coup terrible à mes espé-^ rances. Je tremblai en songeant combien ces

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bas-fonds gêneraient le commerce dans mon futur royaume, et combien peu de ressources le produit des douanes otTrirait à mon trésor.

Sur cette vaste étendue d*cau , on voyait percer des fragments de rochers en si grand nombre, et si près les uns des autres, qu'on aurait pu s'en servir pour passer la rivière à pied sec. Le cours de Feau était lent k traverser CCS pierres, mais elle était pure et limpide, et elle coulait sur un fond de rocher.

Je résolus de passer la nuit sur la rive droite du Jug, de le traverser le lendemain matin, et de continuer mon voyage sur la rive gauche.

Le matin arriva, revêtu de toute sa gloire, comme c'est l'ordinaire dans ces climats. Après m'être baigné et avoir déjeuné, je commençai à passer le gué, le cœur léger et le pied ferme. C'était vraiment un travail fatigant, car il me fallait tantôt marcher dans l'eau, tantôt grimper sur des rochers. Bounder fît le passage plus aisément, car il s'inquiétait peu des rochers, et quand il en rencontrait un, il en faisait le tour à la nage, et il ne quitta pas l'eau un seul instant. Enfin nous nous trouvâmes

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sur l'autre rive, et dans un pays, s'il est possible, encore plus beau que celui que nous quittions. Nous continuâmes a marcher gaiement. Je voyais déjà en imagination des grandes roules,— de jolies chaumières éparses ça et là, — des pâturages couverts de bestiaux, — des terres bien cultivées, — et dans le lointain les clochers de quelques villes. Réellement nous ne sommes jamais plus heureux que lorsque nous nous trompons nous-mêmes.

Peu de temps après avoir passé le gué , je vis que la rivière se resserrait dans son lit, et que le cours en était plus rapide, sans être impétueux. On ne pouvait en calculer la vitesse que par la vue du bois ou d'autres objets qui flottaient sur la surface. L'eau semblait couler sur un plan incliné; et les rives, de chaque côté, avaient plus d'élévation.

A mesure que j'avançais , la rivière coulait sur un terrain plus bas, tandis que celui sur lequel je marchais semblait conserver partout le même niveau. Ses rives ne s'approchaient plus de l'eau par une pente inclinée : elles étaient perpendiculaires; l'eau se trouvait de

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plus en plus resserrée entre elles, et elle avait la rapidilc d'un torrent.

Deux ou trois milles plus loin, la mer, — une mer ouverte, immense, sans limites, \ — s' offrit tout-à-coup à mes yeux; j'arrivai à rextrémité de la terre. Elle finissait par un promontoire élevé, dont la mer baignait la base à deux cents pieds au moins au-dessous de moi. La rivière rétrécie, et devenue presque un torrent, se précipitait dans la UiCr entre les rochers comme une cataracte écumante; et jusqu'à une assez longue distance ses eaux blanches semblaient refuser de s'amalgamer avec les vagues bleues de TOcéan. Elle avait déjà formé plusieurs bancs de sable à son embouchure, et ils en divisaient les eaux d'une manière pittoresque.

Tel était le Jug jusqu'à^son embouchure. Ce fleuve n'était encore qu'un jeune enfant de la nature : il lui faudrait des siècles pour qu'il pût se creuser un lit navigable, et, comme noire Tamise, se jeter majestueusement dans le sein de son éternité, l'Océan.

Comme, malgré l'ardeur de mon imagina-

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tîon , je ne pouvais m'altendic à vivre assez Icng-tcnips pour voir ce fleuve devenir navigable^ je repris le chemin de noire habitation avec des idées un peu moins exaltées.

Chemin faisant, je réfléchis que songer à creuser un canot à l'aide du feu, ou à construire une barque pour voguer sur cette rivière , ce ne serait que du temps perdu pour Jugurlha et pour moi. Nous avions déjà lancé sur l'eau une sorte de long tonneau qui nous servait à la traverser quand nous le désirions, et cela nous suffisait pour placer et retirer les nasses d'osier que nous mettions au milieu de son lit.

Je résolus donc, pour le présent, de me contenter de l'état actuel de ma marine royale. Je retournai à notre habitation en suivant la rive gauche de la rivière; je fis quelques excursions dans l'intérieur; mais je ne découvris pas le moindre vestige qui annonçât l'existence d'habitants dans ce pays, et je vis que je n'avais guère de chance de ramener avec moi une femme pour Jugurtha.

Le quatrième jour après mon départ, deux heures avant le coucher du soleil, Bounder et

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moi nous sortîmes du bois, précisément en face de notre habitation, — je devrais plutôt (dire de la capitale de mon empire. Honoria et Ju2:urtha me cherchaient de leur côté .de la rivière, et le nègre s'était placé sur une des plus hautes branches d'un grand arbre. Ce fut le bruit que fit Bounder en se jetant dans l'eau qui me lit apercevoir. Jugurtha se hâta de descendre de son observatoire, et sa descente fut si rapide, que c'était presque une chute. Cependant, malgré toute cette précipitation, Honoria avait détaché le coracle, et l'avait conduit jusqu'au milieu de la rivière , avant que mon ami noir fût arrivé au bord de l'eau.

Quel moment de transport, que celui où ma sœur et moi nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et n^s nous embrassâmes! Si je la serrai dans les miens un peu trop long-temps, si cet embrassement avait quelque chose de trop passionné pour n'être que l'effet d'une affection fraternelle, c'est une erreur que je suis sûr que le ciel m'a pardonnée, en faveur du grand motif qui m'occupait alors entièrement. La pauvre Honoria! la joie de me revoir l'empêchait de pleurcr,et le besoin depleurer ne lui

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permellait pas de se livrer à sa joie. Nous primes tous deux les rames; nous fûmes bientôt sur la rive, je reçus le tribut d'affection de Jugurlha, et le moment de cette réunion fut un des plus heureux de ma vie.

La beauté d'fîonoria me parut plus radieuse que jamais. Il est impossible que les charmes d'aucune des filles d'Eve l'aient jamais emporté sur les siens. Je l'avais vue sous une variété infinie de costumes, toujours entourée de ce halo de gloire que nous nous figurons appartenir exclusivement aux essences célestes, mais il me sembla qu'aucun n'avait jamais pu lui aller mieux que celui qu'elle s'était fabriqué elle-même avec les riches fourrures et les plumes superbes que lui avaient fournies les soins prévoyants de Jugurlha. Elle paraissait moitié amazone, moitié ange.

J'aime la parure; elle a sa poésie. Qui pourrait la mépriser, si ce n'est un sauvage ou un brigand ? Honoria joignait au génie d'invention le goût le plus pur. Elle avait dans son âme le miroir de la vérité qui y réfléchissait tout ce qui était réellement beau. Elle ne pouvait placer sur une table les choses les plus commu-

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ncs, sans les mettre dans la position qui les fit voir sous le jour le plus avantageux. Je ne lai jamais vue^ même dans les circonstances les plus tiifticiles, faire un geste qui manquât de grâce j on n'aurait pu la placer sous un point de vue gauche ou ridicule.

Jugurlha lui-même éprouvait l'influence de sa présence, et il avait pris quelque chose de ses manières. Grand, sec et maigre, il déployait plus de force que de grâce. Son air sérieux avait je ne sais quoi de gauche , et la gaieté le faisait tomber dans le grotesque : mais à présent, une sorte de dignité marquait ses moments les plus graves; et dans les démonslralions les plus extravagantes de sa joie, tous ses gestes étaient en harmonie.

Avec le discernement le plus délicat de ce qui était beau, juste et aimable^ lïonoria n'aurait plus été elle-même si elle n'eût pas été la femme la plus parfaite et la plus pure, en esprit^ en pensées et en actions.

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