CHAPITRE XXX
]V[ous (levons à présent dire quelques mots sur la position de Fauteur de toutes ces infortunes , le commandant de la SantaAnna^ don Rodei ic Mantez. Il n'existe pas une plus grande différence entre les attributs d'un homme , comme individu , qu'entre ces qualités par lesquelles ilestcapable de sentir l'affliction. — Les uns portent légèrement les plus grands maux, d'autres plient sous le faix des peines les plus légères.
Un ancien philosophe a dit que la douleur physique est le plus intolérable de tous les maux. Celui qui pensait ainsi a dû être un grand philosophe, doué d'une pureté d'esprit presque inconcevable. L'angoisse d'un mal sera
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toujours plus OU moins forte, suivant Tirritabilité du sujet qui réprouve.
Les esprits lourds et portes à l'apathie penseront toujours avec notre philosophe que les peines du corps son t les plus insupportables : les poltrons et les âmes abjectes appartiennent aussi à cette classe. Ils aimeraient mieux être injuriés sur la place publique, insultés par le bourreau, voir le déshonneur souiller leur famille, que de recevoir une douzaine de caresses du chat à neuf queues. Pour des êtres semblables, la douleur corporelle est le pire de tous les maux. Les âmes très pures doivent, ainsi que je l'ai déjà dit, partager la même opi' nion, mais par des causes fort différentes. Les ' souffrances mentales excessives n'ont aucun accès vers elles ; tous ks passages sont fermés. La religion, la pitié, un sentiment de justice, défendent toutes les issues. Ne pouvant même pas imaginer les crimes que d'autres commettent, le remords et les sentiments qui portent avec eux un aiguillon mortel, leur sont inconnus, ils n'ont donc rien à craindre, si ce n'est la torture physique, et ils peuvent bien affirmer, dans leur impossibilité d'en connaître
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acune autre, « que la douleur corporelle est le plus intolérable de tous les maux. » Ainsi les extrêmes se rencontrent^ — et Ton retrouve la même pensée dans l'homme bon par excellence et dans celui qui est entièrement dépravé.
Mais laissons parler ceux qu'agitent l'ambition, l'amour, la vengeance; — écoulons les dernières paroles des criminels ; — prêtons l'oreille au désir du brigand enfermé dans un cachot. Quelle torture pourrait produire une souffrance égale à la leur? L'assassin courrait a la question joyeux et triomphant, — si à ce prix le meurtre pouvait n'être pas commis. L'avare, parvenu au terme de sa carrière, ferait de bon cœur le sacrifice de ses membres pour échapper au supplice de quitter la moindre parcelle de ce métal qui, dans ses mains, est un trésor inutile.
Connaissant tout ceci^ je puis , — et le lecteur peut aussi concevoir une faible portion de l'angoisse qui déchirait sans relâche le cœiyr de don Mantez. Là tous les chemins étaient ouverts à la torture morale. Il était orgueilleux, — et il se voyait l'objet du m.épris général.
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Ambitieux , — et le plan pour lequel il avait joué son âme immortelle et souillé sa main de plus d'un meurtre, —n'avait attiré sur lui que honte et ignominie. Il était avare, et il voyait cet or pour lequel il avait tout risqué en îa possession de ceux qu'il considérait comme les plus vils de tous les êtres. Lui-même était l'objet de leur dédain.
Le genre d'humiliation le plus sensible aux hommes ne lui avait pas été épargné : son amour aussi avait été méprisé. Mais bien qu'il fut comme brisé sous ce conflit de passions déçues, la soif de la vengeance vivait encore en lui; c'était le seul soutien de son existence, le seul lien qui maintenant retînt encore cette âme de boue dans ce corps presque épuisé.
II se confina presque entièrement dans sa cabine , sous la poupe. Nul n'allait l'y chercher, — et à l'instar des anintaux carnassiers, qui sont à la fois lâches et impurs , il ne sortait que la nuit pour chercher les aliments nécessaires, ce qu'il ne faisait 'qu'à de longs intervalles, ayant soin de se pourvoir pour plusieurs jours. Dans ces rares occasions néanmoins il recueillait du] peu de gens qu'il
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rencontrait les témoignages du plus profond mépris : c'était lui qu'ils accusaient de toutes leurs misères, et il était pour tous un objet de dégoût et d'horreur.
A l'époque où noussommes, j'ai peu dechoses à dire démon père. Un découragementpaisible et burlesque s'était emparé de lui. Il mangeait, buvait bien, et sa mélancolie prenait chaque jour une teinte plus comique. Il se livrait sans relâche à l'examen de ses livres, et, après avoir arrêté le compte de chaque page de son registre, il avait écrit en- tète du passif, en lettres capitales: — Dépensé en mésaventures fâcheuses, au bord de la Santa-Anna^—Xd. somme couvrait juste l'immense chiffre de Tactif formant toute sa fortune. C'est ainsi qu'il établissait sa balance.
Il avait alors pris un goût prodigieux pour Cuillère-d'Argeift, et, non content de causer avec lui, il l'admettait à sa table. Il le considérait comme un fripon en miniature, un de ces drôles qui volent six pence avec plaisir, s'ils en trouvent l'occasion, et qui garderaient fidèlement un dépôt de plusieurs milliers de louis. Je suis fort tenté de croire que sans les escar-
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mouches que le Cockney livrait aux sentiments de mon père , celui-ci aurait succombé sous le poids de ses infortunes.
Pour passer le temps il apprit à mon excellent père à jouer aux dames, et l'initia à tous les mystères du margouillet. Il était non seulement amusant mais encore surprenant dans ses descriptions de la foire de Croj don et de AVest-End, dont il parlait en répandant un profond mépris sur celle de St-Bartholomée, selon lui, aussi commune que vulgaire, et faite pour des badauds. Puis venaient ensuite les confidences de son amour pour Marie Est, et Watkins était d'autant plus amusant qu'il était sentimental. Il rendait en outre une infinité de services. Par je ne sais quel moyen il avait conservé toute sa vigueur, et comme il ne paraissait jamais sans une paire de pistolets chargés, placés ostensiblement dans sa ceinture, il était craint et même obéi par l'équipage, alors à demi mort de faim , il se moquait de leurs coutelas , et il avait pris soin de s'emparer de tout ce qui restait de poudre. Les matelots réunis n'eussent pas réussi à forcer la cabine.
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Sa pradence n'avait pas oublié les vivres ; après une traversée de six mois la cabine était encore bien approvisionnée; depuis long-temps il vivait avec ma famille sur le pied d'une égalité parfaite.
Deux mois suffiront sur ma mère : soutenue par l'enthousiasme religieux le plus élevé, et croyant son fils en sûreté, elle supportait ses nombreuses infortunes avec la même sérénité qu une pénitence imposée par un confesseur chéri et respecté ; l'empreinte d'une douce résignation animait toujours ses traits; on se sentait consolé en la regardant, en voyant l'heureux sourire avec lequel elle accueillait les plaisanteries de son mari , — elle se réjouissait de sa gaieté^ — car elle ne pouvait pas comprendre une seule de leurs paroles, lors même qu'ils ne s'entretenaient pas en aniïlais.
Don Julien languissait comme un faucon retenu en cage. 11 aurait pu être grand dans l'activité de la vie; il était faible dans la souffrance. Ses blessures, plus dangereuses que celles de Walkîns, s'étaient guéries lentement. Il était aigri, et parfois à charge aux autres
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aussi bien qu à lui-même. Souvent la fantaisie lui prenait de violer la réclusion de don Mantez, sans meilleur motif que de risquer une entreprise qui eût pu lui coûter la vie; car Mantez était assez scélérat pour le frapper par derrière. Une semblable disposition d'esprit et des circonstances de ce genre ne sont pas favorables à Tamour. Isidora et lui réfléchirent sur leur position, et devinrent très raisonnables, sur ce point du moins.
Le changement et la faiblesse de lady Isidora avaient d'abord fait des progrès effrayants. Mais vers la fin de sa détention sur ce malheureux navire, elle se ranima d'une manière surprenante. Sa taille cessa d'être courbée et amaigrie; ses joues se colorèrent; elle agaça Cuillère-d'Argent^ bien que ce meuble utile n'approchât jamais de ses lèvres; elle se moqua d'Auguste Epam inondas. De plus, elle s'occupa du pauvre Julien , le plaisantait quand il était chagrin, et se disputait avec lui quand il était ' raisonnable. — Elle causait avec ma mère, et affectait de comprendre \^^ bons mots de mon père.
Mais elle parut former une alliance plus
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étroite avec le seuhor Zurbano. Elle le raillait sans pitié sur ses antipathies soudaines, et le défiait d'en prendre contre elle-même. Elle pariait à coup sûr; car en échange des doux instants qu'il lui devait, il lui eût volontiers enseigné la chimie, et même la physiologie. Elle refusa, ruais elle se livra avec ardeur à l'étude de l'astrologie ,— non pas qu'elle y ajoutât foi, — mais il était si agréable de se sentir en santé à l'abri de cette dangereuse science, de recevoir l'assurance que Mantez serait pendu et disséqué par Zurbano. Gomme ce dernier avait juré trois fois qu'il ne dépècerait les membres du mécréant que lorsqu'ils seraient sur la terre ferme , il en résultait que la figure patibulaire de l'ex-commandant offrait à la senora une lueur d'espoir qu'elle saisissait avec avidité.
Ceci était le côté brillant du tableau,— le seul; — tout le reste n'était que peines et misères, sans aucun mélange. Deux hordes composées, l'une d'êtres réels, et l'autre d'êtres imaginaires, avaient fait irruption à bord, et glaçaient d'effroi les malheureux matelots. Les uns étaient des rats d'une grosseur énorme, et
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multipliés à l'infini; les autres^ des légions de fantômes qui apparaissaient à tous les coins après le coucher du soleil. De c*?s fléaux, le plus grand n'était pas celui qui existait réellement. En mettant les choses au pire, les rats pouvaient se manger; — mais un esprit qu'en faire? — un bon prêtre peut le chasser, et non s'en nourrir; le seul remède qu'il puisse fournir contre la faim, c'est de faire mourir les gens de frayeur.
Le sceptique par excellence, celui qui ne voulait croire à rien autre chose qu'a l'astrologie, ne put s'empêcher d'avouer que dans le silence de la nuit il avait entendu parfois des bruits étranges et surnaturels. Des insectes aussi, d'une dimension si grande qu'ils semblaient devoir mériter un autre nom, disputaient aux hommes une portion du territoire des ponts inférieurs. Ils devinrent si féconds, et se montrèrent sous des formes tellement étranges, que Zurbano commença à soupçonner de nouvelles et spontanées créations qui menaçaient de rendre plus hideux encore le séjour de la SantaAnna, L'imagination égarée des matelots expliqua autrement ces phéno-
mènes; — ils crurent sans la moindre difficulté que les âmes de leurs camarades défunts avaient été forcées de prendre ces corps et de faire ainsi une partie de leur pénitence du purgatoire.
Watkins riait sous cape tout en cherchant à fortifier ces croyancessuperstitieuses; il haïssait la bande entière avec une animosité et une énergie dignes de figurer dans une guerre de religion.
Le navire continuait à se balancer languissamment sur les vagues, lorsqu'enfin on aperçut un petit brick. L'agitation et l'émotion furent extrêmes, sur-le-champ des signaux de détresse furent faits et suspendus dans tous les endroits où Ton pouvait espérer qu'ils seraient vus; les uns rougissaient et pâlissaient tour à tour, — d'autres tremblaient. — Pour la première fois les Espagnols montrèrent de l'activité, en dépit de la chaleur et de leur paresse; chacun préparait son histoire et tachait de s'assurer un trésor acquis d'une façon peu légale. Les malles étaient entourées de doubles et triples cordes, et les sacs pressés au point d'en suffoquer. Leurs jours filés d'or et de soie allaient commencer,
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— chacun pensait au coin de terre qu'il préférait ; — là il établirait ses pénates , et il s'avancerait vers la tombe entouré de paix, de bonheur et d'aisance.
Don Mantez sortit de sa retraite et jeta un coup d'œil d'envie sur l'autorité qu'il n'osait pas encore reprendre. Il se livra à l'espoir que d'ici à une heure les esprits rebelles qui s'étaient révoltés contre lui seraient de nouveau réduits à l'obéissance, forcés de restituer ce qu'ils avaient pris, et que par conséquent toutes les richesses qui se trouvaient à bord redeviendraient sa propriété.
Lui aussi avait sa version toute faite; ses passagers avaient suborné une partie de l'équipage, et s'étaient révoltés contre lui. Sans doute il y avait des chefs dans ce bâtiment qui venait si rapidement vers eux^ et sa cause était celle de tous ceux qui ont l'autorité entre les mains. Tout fier de sa propre importance il se tenait en évidence sur le tillac, il avait repris tous les insignes de son rang. Il portait son plus bel uniforme (j'ai déjà dit qu'il était officier dans la marine espagnole), les épaulettes brillaient sur ses épaules, et son grand chapeau à cornes
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se balançait majestueusement au gré du vent. Nul ne pensait alors aux passagers, à ces hommesinjuriésetdépouillés, dont la vie même avait couru de si grands risques. Les maîtres des doublons et du vaisseau étaient déterminés à les abandonner, et si on ne pouvait les laisser à bord de la Santa-Jnna à demi détruite, de les désavouer ou de les accuser des crimes qu'euxmemesavaient commis. Dans cette conjoncture le doucereux et élégant Auguste Épaminondas de Montmorenci déserta le parti qui pouvait se vantrede compter des femmes dans ses rangs. Toute son attention se porta à entourer d'une surabondance de cordes trois caisses très fortes et très lourdes ; il les îraina ensuite sur le passavant, toutes prêtes à faire le saut, puis les couvrant de sa personne parfumée et parée, il attendit. •
. Mais Cuillère-d'Argent appartenait à une autre classe que celle où figurait Montmorenci; il n'avait pas touché un seul doublon, — il n'avait pas même pris son salaire; — la récompense était plus loin, il resta avec notre famille. Eux n'avaient pas de trésors à mettre en sûreté, — rien à offrir à l'étranger^ qui s'approchait,
que le simple récit de leurs outrages. L'espoir cependant ranima leurs fronts, une courte prière s'éleva vers le ciel pour leur délivrance, et ils osèrent espérer encore des jours plus heureux.
Il est quatre heures du soir, trois heures de jour restent encore, on touche au moment du salut; le brick s'avance à pleines voiles, il est élégant mais petit, beaucoup ne pourront pas être sauvés. — Comme leurs cœurs palpitent dans leurs poitrines ! ils montent dans les agrès, — quelques uns plus hardis et aussi inquiets se placent à la hune et au mat de misaine. Nul n'approche du grand mât, — le corps du vieux prêtre le défend; — ils pensent qu'après tout rOcéan pourra bien être sa tombe: qui voudrait s'embarrasser de quelques os desséchés?
L'équipage du brick a observé et observe encore la Santa- Anna y il est évident que son extérieur lui plaît peu ; — une voile se plie, une autre ensuite, — désespoir! la nuit s'approche! ont-ils tous des cœurs de marbre ?
Le doute et le découragement s'emparent desEspagnols; — le brick ne se dirige plus vers eux, ils sont enpanne^ et l'on peut voir distinc-
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tement ses officiers considérant les naufragés à travers leurs lunettes. Il est clair qu'ils ne savent que faire d'un si vaste débris. Ils aperçoivent d'étranges phénomènes^ — des plantes grimpantes et des lichens s'entortillent autour des cordages en désordre, et l'on entrevoit de tous côtés des fragments de végétation.
Puis, ceux qu'on voit errer sur cette ruine sont eux-mêmes si maigres^ si pâles 1 11 est évident qu'ils veulent agir avec pruuenccj — la peste peut être à bord; — il se peut que l'équipage soit caché et nombreux, — que tous ces signes de détresse ne soient qu'un piège : ils doivent agir avec circonspection.
Ce délai en apparence si barbare porte jusqu'à la frénésie le désespoir de nos gens ; — ils agitent leurs bras; — ils gesticulent comme des fous furieux, mais en réponse à ces violentes démonstrations, le temps d'arrêt est rompu, et le pavillon américain flotte majestueusement agité par la brise.
Ceci ne semble qu'une dérision : — à quoi bon ces signaux diplomatiques ? ne sont-ils pas chrétiens et des marins en danger? Ts'ont-ils pas les pavillons anglais et espagnol hissés au
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haut de leur màt ; celui de la Grande-Bretagne avec rUnion penché , en signe de grande détresse?
Au lieu d'accourir les bras ouverts avec des aliments pour raîTamé, des remèdes pour le malade et des secours pour tous, on les voit prendre leurs armes; — les piques d'abordage brillent sur les ponts , et l'on voit étinceler les lames des coutelas tandis que le matelot soigneux en examine la pointe.
Le temps s'écoule , le soleil touche à l'horizon^ — il n'y aura pas de lune cette nuit, — « et le crépuscule ne durera que peu de minutes dans ces régions. Ont-ils changé d'avis? Non, — un sentiment généreux semble prévaloir. Ils ont aperçu qu'il se trouvait des femmes a bord , — ils ont vu leurs bras gracieux s'étendre en suppliant vers eux, et des gages de paix sont arborés. Qui peut résister à la prière d'une femme? Le brick n'hésiste plus, — il garnit sa grande hune, et glisse doucement vers le bâtiment naufragé.
— Vite, vite, — il n'y a pas une seconde à perdre; — les merveilles de l'Océan sont nombreuses , ils ont différé trop long-temps, — u. 19
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Pour la première fois depuisleur sortie du port, un épais brouillard s'élève comme évoque par leur mauvais génie, il apparaît sous le vent, semble se mouvoir en sens contraire; il enveloppe la Santa-Anna d'un vaste linceul. De profondes ténèbres couvrent au même instant, l'horizon, le vent passe subitement au point opposé du compas, et soulève les vagues surprises de cette tourmente improvisée.
L'obscurité venue sans transition était totale;
le brick doit sans doute avoir été pris en arrière, caries deu^ ,aisieauxnese rencontreront plus Les matelots du léger brick auront plus d'un conte à faire au sujet d'un grand navire rencontré dans les latitudes méridionales. Us disserteront des heures entières sur ses agre^ délabrés, -ses flancs couverts de mousse , ses mâts tournés en sens opposés , - ses voiles sales et déchirées pendantes en festons bizarres Maisl'étonnementde l'auditoire redoublera lorsqu'ils parleront des figures fantastiques qu'ils ont aperçue; c'étaient des esprits, - car n'ont-ils pas vu entre autres un dandy parisien se promener sur le pont, en pantalon vert clair et en habit bleu de ciel ;-pour ne rien dire de
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Thomme qui portait un uniforme complet d'un genre tout nouveau. Puis il y avait là de belles femmes dont les bras étaient d'une blancheur qui surpasse celle des mortelles, et de vieux gentlemen avec des perruques poudrées et des lunettes ; — que pouvait être ce navire si ce n'est l'asile d'àmes tourmentées?
L'auditeur n'est-il pas convaincu? Que dirat-il lorsqu'il entendra l'honnête matelot offrir de jurer sur sa bible de famille, — et remarquez que c'est un homme religieux, qui a bien élevé ses enfants , — qu'il l'a vu, de ses propres yeux, disparaître dans un nuage de fumée noire et épaisse ; — puis quelle affreuse tempête suivit sa disparition !
Bien des convertis furent faits à la croyance du vaisseau fantôme, et les bons marins ne doutèrent pas pluslong-temps que le voltigeur hollandais ne fût une vérité.
Les cris de désespoir qui s'élevèrent à bord de la Sauta-Anna furent terribles , lorsque le banc de brouillard enleva tout espoir aux voyageurs. Ils ne sentirent pas le vent qui s'élevait subitement; ils s'écrièrent, maudirent, versèrent des pleurs , et s'écrièrent encore ;
mais leurs efforts furent vains, leurs cris furent inutiles.
Mantez se jeta la tête la première du couronnement du vaisseau , et se frappa le front sur les planches du pont. Il n'osait pas espérer davantage. Les miracles s'élevaient contre lui , et il abandonna toute pensée de temporiser avec l'éternelle justice. 11 ne devait plus rentrer dans le sein d'une société civilisée. Aucune occasion ne lui serait plus offerte de convertir ses péchés en pénitences, et de séduire par sou or le prêtre tout-puissant qui pourrait l'absoudre. C'était un de ces hommes de mauvaise foi avec eux-mêmes, et cpii croient pouvoir tromper celui qui lit au fond des coeurs, en vivant à leur fantaisie jusqu'au moment où Tàs^e rend l'existence moins agréable , puis remettent le reste de leurs tristes jours et de leurs biens entre les mains du ministre chargé d'i^tre leur intermédiaire auprès de la Divinité. Dans cette horrible nuit, cette fausse mais attrayante espérance l'abandonna pour jamais.
Auguste Epaminondas dcMonlmorenci supporta différemment sa mauvaise fortune. Au milieu d'une bordée de jurements, il remplit
AtlDKNT TROlîGHTOÎf. Sg?)
Ses coffres outre-mesure en s'écria nt que c*était toute Xùfortime de la guerre, ajusta les boucles de ses cheveux que l'épais brouillard avait dérangées , puis fredonnant vwe la bagatelle! il demanda humblement la permission de rendre ses devoirs aux dames.
La plus grande partie de l'équipage veilla toute la nuit sur le pont. Le matin suivant on n'apercevait rien autour de soi, excepté le ciel sombre et les eaux furieuses.
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