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CHAPITRE XXXV

J'étais seul sur les sables /et mes regards se dirigèrent vers la mer. La matinée était calme, mais la mer était encore très houleuse au-delà de la petite baie autour de laquelle la plupart des maisons étaient bâties. Tous les canots doubles et simples , avaient été tirés sur le rivage assez loin pour que ni les vagues ni la marée ne pussent les atteindre, et par conséquent la tempête ne les avait nullement endom. mages. Il n'y avait pas long-temps que je contemplais cette scène, quand mes jeux furent frappés du spectacle le plus étrange, mais le plus agréable pour moi dont j'eusse jamais été le témoin.

A peu de distance du promontoire ^ et près-

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que au milieu du bouillonnement des vagues qui se biis3ient sur le rocher, je tis îa carcasse d'un grand bâtiment h deux ponts, qui n'éiait pouriant pas démâté , et qui suivait à la dérive le cours des vac:ues. Je me sentis enraciné en cet endroit, et tous mes membres tremblèrent, comme si mon être allait se dissoudre. — Je désirais crier, mais je n'avais plus de voix;— j'avais reconnu sur-le-champ la Santa- Anna : mais comme ce navire était changé !

Quand je l'avais quitté, sept mois auparavàiît, c'était unbâtiment qui faisait plaisir à voir; maintenant , ce n'en éta,it plus que le spectre. 11 y avait quelque chose qui semblait surnaturel dans la verdure qui le couvrait. Au bout de quelques minutes, je découvris des créatures humaines qui me semblaient ramper sur le pont.

Faisant alors un puissant effort siir moimême, je secouai ma léthargie, et courant au village , je dis un mot à la hâte à Honoria et à Diego , et prenant avec moi Jugurlha et l'élite des jeunes gens, bien armés à leur manière, je sautai dans le plus grand des canots doubles 3 et nous fîmes force de rames pour arri-

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^èr au bâtiment qui continuait à approcher de la côte à la dérive. Nous étions en force , — au moins cinquante hommes; — mais nos armes ne nous auraient pas mis en état de vaincre la résistance de la moitié de ce nombre d'Européens.

Quel tumulte s'élevait dans mon cœur, a mesure que nous avancions! je ne pouvais plus parier, mais j'emplovâis les gestes les plus animés pour engager lés rameurs à redoubler d'efforts. Plus noiis approchions, plus mes

craintesaugmentaient d'intensité, et je maudis tTîille fois de bon cœur la malheureuse position du bàtimerit. Il avait la proue tournée vers la côte, et j'aurais donné tout au nionde |)our voir à travers les fenêtres de la cabine sous la poupe.

Mais bientôt un rayon de joie fit sur tout mon être le même effet que le choc électrique. —Au ailieud'ungrouped'hommesqui nousregardaient avec grande attention , je découvris ce que je savais ne pouvoir être que la perruque poudrée de mon père. Je remerciai Dieu de lui avoir conservé la vie. Un moment après, je lui Vis ôter ses lunettes pour en essuyer les

Terres, La manière dont il le faisait lui était particulière , nul autre n'aurait pu le faire comme lui; cela seul suffisait pour le faire reconnaître entre mille.

— Ramez! ramez bien! m'écriai-je; Honoria et moi nous recevrons encore la bénédiction de notre père !

Les Mantézumiens répondirent à mon cri en redoublant d'efforts : et au bout de quelques minutes, notre canot, fendant rapidement une mer écumante, se trouva bord à bord avec le bâtiment. Sans songer aux suites que pouvait avoir notre témérité, Jugurlha et moi nous fumes en un instant sur le pont, et celui d'après, je serrais mon père dans mes bras. Nous restâmes long-temps embrassés, et nous ne pûmes nous empêcher de verser bien des larmes.

— Ardent, vous reverrez votre mère, me dit-il.

— Dieu soit loué ! m'écriai-je en me dégao;eant de ses bras; et je regardai autour de moi, dans l'espoir de l'apercevoir.

Mais à l'instant où je quittais les bras de mon père, je vis Jugurtha qui entourait d'un

de ses bras nerveux le corps d'une de nos anciennes connaissances; et peu content de cette étreinte, il lui serrait fortement le gosier de l'autre main. L'objet de ses empressements n'était autre que le capitaine Mantez^ en grand uniforme.

— Garrottez le mécréant! m'écriai -je; liezlui les pieds et les mains, mais ne lui faites aucun mal, Jugurtha; — non, pas encore; — notre temps viendra, — fiez-vous à moi. — D'anciens , de bien chers amis nous attendent. En un instant Mantez fut garrotté , et jeté sur le pont avec aussi peu de componction qu'en montra Sindbad, quand il débarrassa ses épaules du fardeau du méchant vieillard infirme qui s'y était accroché.

Après avoir reçu de mon père un accueil cordial à îa hâte, Jugurtha nous accompagna dans la grande cabine, d'où les dames, presque étourdies par l'heureuse nouvelle qu'elles avaient déjà apprise, ne s'étaient pas encore trouvées en état de sortir. Que dirai-je ici? Ne suffira-t-il pas, pour faire comprendre toute cette scène, que je dise que je reçus la bénédiction de ma mère, les félicitations ami-

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cales de don Julien , et qu'Isidora se jeta dans mes bras et s'évanouit.

Elle reprit bientôt connaissance; les larmes vinrent à son secours, et elle sanglotta, la tête appuyée sur mon épaule. — Ardent, me ditelle enfin, j'ai pensé à vous nuit et jour.

Il y eut un moment de silence, — de silence, de profond intérêt. — Où est notre chère Honoria? fut la question qui me fut adressée ensuite, et à peine put-elle être prononcée.

— Elle est en sûreté, — bien portante,— plus belle que jamais;

Dieu en fut remercié avec ferveur, et ma mère lui offrit à genoux Toblation de son cœur.

— Ma mère,— mon père, — dans moius d'une heure vous la serrerez dans vos bras.

— Pourquoi pas à l'inslant même? demanda mon j)ère; — et ma mère se leva sur-le-champ.

— Non, non, répondis-je; nous avons beaucoup de choses à faire, et le vent et la mer n'attendent personne, — pas même des parents tendres et vertueux.

Pendant ce temps, Cuillère-d'Argent et le nègre fraternisaient ensemble, et s'élant pris par la main^ ils firent le tour de la cabine, en

ARDENT ÏROOGHTOljr. 3g-.

cabriolant avec des transports de joie frénétique; et ensuite le badaud de Londres, avec une promptitude et une dextérité qu'on ne peut égaler qu'à bord d'un bâtiment, décapita une bouteille de rhum , pour ne pas perdre fie temps en la débouchant , en versa le contenu dans un grand bol, y ajouta de l'eau, par égard pour les apparences, autant que les torys auraient accordé de réforme au peuple anglais c est-a-dire le moins possible; et ils le vidèrent amicalement ensemble.

Mon père me présenta alors formellement Cm. ere-d'Argent,sous le nom de M. William Watkins, et comme un de ses meilleurs amis et je lui serrai la main de bon cœur. Pendant que toutes ces reconnaissances se faisaient à la hâte un épouvan.ail grimaçant, portant habit bleu de ael tout déchiré et des pantalons verts, montra à la porte de la cabme son laid niuseau, et le retira aussitôt. Ses traits exprimatent un singulier mélange de crainte et de familiarité. Cet homme mavait toujoursdépb, T" ''."^''''' P^^ ""'^ raison pour manquer d honnêteté enverslui, si, dans la situation dé-

sastreuse où ma famille avait été placée , il lui avait montré des attentions ou de la civilité.

— Que mérite ce grimacier, mon ami? demandai-je à Cuillère-d'Argent en lui appuyant une main sur l'épaule.

- — D'être berné sur une couverture, et d'avoir ensuite la bouche remplie de pommade pour l'étouffer.

— Garrottez-le, Jugurtha, et jetez-le à côté du capitaine.

Malgré la longueur des jambes d'Auguste Epaminondas Montmorenci, la chasse ne fut pas longue. Il fut garrotté en un clin d'œiî , et en outre, — petite attention dont je n'avais pas donné l'ordre, — Watkins le bâillonna, et on rétendit près de Mantez. Cette dernière mesure lui évita le péché de jurer suivant son usage, quoiqu*il faille avouer que les jurements qui cherchaient à passer par son gosier semblaient l'étouffer.

Nous nous rendîmes tous alors sur le pont avec Zurbano et le barbier. Nous trouvâmes ce qui restait encore des Espagnols de l'équipage, les uns malades, les autres en bonne s^nté, si l'on peut parler ainsi de squelettes qui péris-

saient d'inanition. Chacun d'eux avait mis ses meilleurs vêtements, avait près de lui son sac et son coffre, et était prêt à descendre dans le canot.

Pendant ce temps , les autres canots des Mantézumiens étaient arrivés près à^ la Santa- Anna. Mais leur conduite fut marquée par le bon ordre et la discipline; ceux que je Lssai monter à bord n'essayèrent pas de dérober la moindre chose; tousnë semblaient songerqu'à exécuter les ordres que je pouvais avoir à leur donner.

— Messieurs, dis-je à l'équipage , nous n'allons pas encore à terre; mais soyez bien assurés d'une chose, c'est que vous quitterez ce bâtiment comme vous y êtes entrés à Barcelone. Le second que j'entendrai murmurer ou se plaindre sera pendu à la grande vergue, et le premier sera forcé de tirer la corde. Je n'entendis ni plainte ni murmure; cependant on distingua un profond gémissement ; et il sortait, malgré le bâillon, des lèvres qui s'étaient ouvertes pour des propos d'amour, du

dernier rejeton d'une des branches des Montmorency.

3^0 ARHEIST TROUGHTOS.

— Maialeiiaiit , monsieur Walkiii^, ais-je en touchant mon chapeau suivant les règles de l'étiquette, je vous consul ue maitre de tous les ports au royaume de Maiitézuma. Vous allez donc prendre toutes les mesures nécessaires pour faire remorquer ce bâtiment au centre de celte baie avec toute la promptitude possible^ et vous l'approcherez du rivage autant que faire se pourra.

— Oui, oui, monsieur, répondit-il; mais en même temps il me montra les canots avec un air d'inquiétude.

— Oh! ce sont de braves gens, pleins de bonne volonté: et ils entendent assez bien l'espaenol pour vous obéir. Je vais chercher sur le bâtiment les cordes de remorque; je crois qu'elles tireront mieux du bout du bâton de foc.

Halant ensuite tous les canots, qui étaient alors au nombre d'environ quatorze , tant doubles que simples , pour établir entre eux un concert d'opérations, ils furent bientôt tous sous l'avant, rangés sur trois lignes à peu près d'égale force.

J'ordonnai aux hommes de l'équipage de

la Santa^Annaà^ m'aider a jeter par-dessus le bord les cordes de remorque. D'abord quelques uns d'entre eux voulurent faire leurs conditions ; mais je refusai de les écouter. Je leur dis que tout ce que je pouvais leur accorder c'était Foubli du passé à ceux qui m'obéiraient ponctuellement; et que ceux qui se montreraient récalcitrants seraient mis en prison en arrivant à terre, et traduits en justice comme pirates. Ils jetèrent un regard mélancolique sur leurs coffres remplis à nos dépens, mais ils obéirent, quoique d'un air sombre, à l'ordre que je leur avais donné.

Les Mantézumiens manièrent leurs rames si vigoureusement, que le vieux bâtiment marcha avec rapidité, et sa quille toucha la terre à environ deux cents pas du rivage. D'après les ordres de Walkins, les Mantézumiens qui étaient dans les canots, sautèrent sur le rivage, prirent en main les cordes de remorque, et toute la population qui put y trouver place se joignant à eux, chaque fois qu'une vague favorisait leurs efforts, ils tiraient de toutes leurs forces avec un concert parfait, de sorte que le bâtiment , avançait chaque fois plus près

^7^ A.RDENT TROUGHTON.

de la terre; et enfin, roidissant les cordes , le cockney de Londres trouva le moyen de les attacher solidement sur le rivage.

Don Diego, sa famille et les anciens , qui étaient les membres de son gouvernement civil, étaient rangés sur le bord de la mer pour nous recevoir. Sa dynastie n'était pas encore d'une antiquité suffisante pour qu'il pût exiger un cortège militaire, et ses sujets n'étaient pas assez nombreuxpour lui en fournir un. Honoria était au milieu de ce cercle, où chacun semblait lui rendre hommgge, et ses parents, à bord de la Santa-Anna , l'avaient déjà reconnue.

I.e bâtiment étant alors fermement établi sur le sable , je fis signe aux canots de revenir à bord , et en faisant évacuer complètement un des plus grands , je le fis placer bord à bord. L'actif Walkins nous avait déjà rejoints, et nousfimes placer tout l'équipage sur le passeavant. INous étant procuré deux grandes et fortes caisses, l'une pour l'argent et l'autre pour For, nous ordonnâmes au premier homme de la file de prendre son sac , et tout ce qu'il prétendait lui appartenir. Alors ,

sans beaucoup de cérémonie , nous vidâmes Je sac, nous coupâmes les cordes du coffre, nous en fîmes sauter la serrure, et nous plaçâmes dans nos deux réceptacles tout l'or et tout l'argent que nous trouvâmes.

Nous en fîmes autant à l'égard des autres, nous laissâmes à chacun tout ce qui lui appartenait indubitablement, et nous les fîmes passer tour à tour sur le grand canot, après une recherche exacte sur toute leur personne. Cette dernière mesure nous fît découvrir beaucoup de ceintures garnies de doublons, et Watkins se montra expert dans ce genre de perquisition.

Nous recouvrâmes ainsi une somme immense. Quand nous eûmes passé en revue de cette manière tous les hommes de Péqnipao^e, on apporta le malheureux Montmorency sur le passe-avant. Je fus un peu mécontent de le voir bâillonné, ce que je n'aurais pas souffert si toute mon attention n'eut été dirigée vers d'autres objets. Après lui avoir fait ôter son bâillon, je l'assurai que c'était contre mon intention et sans que je le susse, qu'il avait été ^ privé de l'organe de la parole; et il ouvrit enfin la bouche pour lâcher une volée de jnrt-

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ments et d'invectives. Rien ne pouvait calmer son indignation d'avoir été traité d'une ma*? nière si outrageante pour un gentilhomme, et ce ne fut qu'en faisant un geste expressif avec un épissoir, que je parvins à arrêter ce torrent. Après avoir ainsi apaisé Torage, je lui demandai tranquillement s'il avait quelque ba-. gage qu'il désirât emporter à terre avec lui, attendu que tout ce qui resterait sur le bâtiment serait considéré comme appartenant à mon père et à moi.

— Oui, sans doute, répondit-il d'un air moitié soumis, moiîié impudent.

— Monsieur Watkins, Jugurtha, m'écriai^je, suivez monsieur, et aidez-le à apporter sur le passe-avant tout ce qu'il dira lui appartenir.

Bienôt après, le coquin incorrigible reparut avec quatre grandes caisses garnies en fer; et elles étaient si lourdes, que ce n'était qu'avec la plus grande peine qu'un homme pouvait en traîner une sur le pont.

— Que contiennent ces caisses si pesantes, monsieur?

— Mort de Dieul — que sais -je? — Celle qui est couverte en peau d'ours est remplie

de ma garde-robe et du matériel de ma toilette. Les autres contiennent un dépôt sacré qui m'a été confié par un vénérable prêtre pour un pauvre couvent à la Nouvelle-Orléans.

— Quoi qu'il en soit, nous prendrons la

liberté d'examiner ce qu'elles contiennent

Monsieur Walkins, Jugurlha !

Elles furent bientôt ouvertes. Trois d'entre elles, comme je le supposais, ne contenaient que des doublons et des dollars mêlés ensemble ; et la quatrième, un misérable amas de vieux linge usé et de vêtements, jadis élégants, mais dans un état déplorable, avec quelques mauvais livres.

Il protesta avec violence contre ce qu'il appela un acte de piraterie impardonnable, et vomit mille menaces pendant que mes compagnons séparaient judicieusement For de Targent. -Il était fils d'un grand capitainesun rejeton de la jeune France, —sa nation le vengerait ; — le bruit de cet attentat retentirait dans toute l'Europe.

Nous ne fîmes que rire de ces exagérations. Mais quand nos deux aides de camp commencèrent la perquisition sur sa personne , je crus

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que la colère l'aurait étouffé. Jamais homme, à moins qu'il ne portât des bijoux précieux, n'avait pu être vêtu d'une manière si dispendieuse. Le haut collet de son habit était entièrement rempli de doublons. Comme il était très grand et très maigre, je m'imaginais qu'il serait couvert d'or des pieds à la tête. Mais je m étais trompé en partie; il avait consulté les apparences, et il n'avait fait que rembourrer de doublons ses mollets et ses hanches ; du moins ce fut tout ce qu'on put en découvrir. Cependant je ne puis m'empêcher de croire qu'il avait été trop adroit^ même pour M. Watkins, et qu'il avait encore sur lui une certaine quantité de pièces d'or qui ne lui furent d'aucune utilité.

On le fit alors passer sur le canot 011 était déjà l'équipage de la Santa-Anna; mais son orgueil ordinaire ne l'abandonna point. Il se plaça sur la poupe avec un air de hauteur, et il envoyait au diable d'un ton impérieux quiconque osait le regarder.

Enfin nous fîmes entrer Mantez dans le canot, sans cérémonie, les mains liées derrière le dos, et l'on accéléra sa marche ^ coups de la-

nières. Je permis qu'on 1 y conduisît ainsi pour satisfaire une fantaisie de Cuillère -d'Argent, qui disait qu'il ne mourrait pas content sans l'avoir vu, de manière ou d'autre, pendu à la grande vergue d'un bâtiment. Il y avait de la petitesse d'àme dans cet acte de vengeance^ et j'ai quelque honte de l'avoir permis. Il souffrit tous ces affronts dans un sombre silence.

Cependant les bonnes gens qui étaient dans la cabine avaient employé le temps de leur mieux. Les dames et les femmes à leur service s'étaient parées comme pour aller au bal; mon respectable père avait mis sur sa tcte une perruque neuve qui avait été destinée à y figurer, pour la première fois , le jour de son arrivée à la Nouvelle-Orléans, et sa grande canne à pomme d'or avait été mise en réquisition; Julien lui-même avait donné un soin plus qu'ordinaire à sa toilette. Il faut sûrement qu'il y ait un grand plaisir à exciter l'admiration des ignorants.

Je trouvai toute ma garde-robe précisément dans le même état que je l'avais laissée, et j'aurais pu m'endimancher comme les autres; mais, peut-être avec plus de vanité qu'ils n'en

avaient eu, je déclamai contre rostcntatîon de la parure, et je me contentai d'emporter une bonne provision de linge. Je m'étais entrevu dans le miroir placé sur la boîte où passent les drosses du gouvernail , et je n'avais été nullement mécontent de la figure barbue, mâle et basanée que j'y avais vue, et que rendait pittoresque un costume à demi barbare. Ma mère et Isidora me dirent que le dédain que je montrais pour une parure efféminée était digne de moi, — avait quelque chose de grand et de philosophique, — et annonçait une âme qui s'élevait au-dessus des babioles de la vie commune. Zurbano et le barbier vinrent nous trouver, et demandèrent qu'on les fouillât; mais nous ne voulûmes pas les soumettre à cette indignité. Nous descendîmes alors dans le canot royal de Diego, suivi par un autre, qui en remorquait un troisième, — celui qui contenait don Mantez, son second lieutenant, et les misérables restes de son équipage. Jugurtha les accompagnait pour les surveiller; et Watkins^ avec une gaieté maligne, battait énergiquement la marche des brigands sur le

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tambour du bâtiment. Ce fut dans cet ordre que nous arrivâmes au rivage.

Il fut heureux, pour toutes les parties, que la première entrevue d'Honoria avec ses parents fût si publique. Quoique plusieurs centaines d'yeux fussent fixés sur eux, leur émotion était si visible, que presque tous ces yeux furent mouillés de larmes. Don Diego regarda son frère d'un air triste et sérieux, mais il ne se fit pas connaître à lui.

J avais alors bien des choses à faire. Il fallait d'abord mettre en sûreté tout ce qui se trouvait de précieux sur le bâtiment, et prendre ensuite un parti à l'égard du perfide et scélérat Maniez. On ne pouvait laisser la vie à un homme qui avait été la cause de tant de meurtres. Nous le tînmes, sous bonne garde, pendant deux jours, dans une maison inhabitée; mais, sous tout autre rapport, il fut bien traité. Le troisième, je résolus de lui faire subir son procès publiquement. Les anciens s'assemblèrent, ayant pour président Diego, toujours inconnu à son frère; sa barbe blanche, son nouveau costume, et le nombre d'années qui s'étaient

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écoulées depuis leur séparation , le déguisaient plus que suffisamment.

Roderic Mantez comparut devant ce tribunal avec le même air sombre qu'il avait toujours eu depuis qu'il était notre prisonnier. Je remplis les fonctions d'accusateur public. Je Taccusai de piraterie et de meurtre; je le dénonçai comme un homme indigne de vivre, et je conclus à ce que ses juges le condamnassent à mort. La véhémence de mon discours le fit trembler un instant; mais quand j'eus fini de parler, et qu'un silence ('omplet régna dans la chambre, il recueillit ses forces, comme un homme qui se prépare à se battre , et prit la parole à son tour. Il rétorqua contre moi en particulier^ et contre ses passagers en général, l'accusation de meurtre, et affirma solennellement que nous avions fait couler le premier sang, en commettant un acte de mutinerie ouverte. Il me défia de prouver qu'il se fût confédéré avec ses principaux officiers pour voler ses passagers, et se défaire d'eux secrètement. Il fut malheureux dans cette partie de sa défense, car Auguste Epaminondas Montmorency s'avança et produisit un acte^ dont copie

ARDENT TROUGHTOPr. 38 l

avait été remise à chaque membre de la conspiralion, signé par toutes les parties^ et il montra à Mantez sa signature. Celui-ci déclara que cette signature était un faux infâme. Mais tandis qu'il bégayait ce désaveu avec quelque confusion, William Walkins se mit en face de lui et lui demanda s'il se souvenait qu'il avait fait voile avec lui, environ vingt ans auparavant. Mantez répondit hardiment qu'il ne s'en souvenait pas. Alors Watkins lui dit hardiment qu'il mentait, et l'accusa d'avoir abandonné son frère sur une île déserte pour l'y laisser mourir de faim; sans oublier de parler aussi de la tentative faite contre sa vie par le capitaine Mantez.

Il chercha à se justifier de ces nouvelles accusations en commettant d'un ton solennel les parjures les plus blasphématoires, tandis que son frère pleurait comme un enfant. Enfin cette scène devint insupportable au bon Diégo^ et, étendant le bras, il lui dit avec douceur :

— 11 suffît... c'est assez!

Le coupable prit le change ; il s'imagina que son juge était convaincu de son innocence, et il n'en parla qu'avec plus de force et d'audace.

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Mais Watkins revint à la charge, en l'accusant d'avoir fait couper la langue à des esclaves nègres, afin qu'ils ne pussent rendre témoignage contre lui du crime dont il venait de l'accuser; et quand Jugurlha s'avança et annonça par ses gestes qu'il élait une de ces malheureuses victimes, ce qu'il prouva en ouvrant la bouche, un murmure d'horreur se fit enlendre, et les ilnciensse levant, le condamnèrent à être lapidé.

Le scélérat ne perdit pas encore courage. Il en appela énergiquement au président, récusa la juridiction de la cour, et demanda à être mis en liberlé sur-le-champ.

Son frère lui répondit ainsi qu'il suit : « Depuis que je suis le père de cette colonie, et que j'y ai promulgué des lois, nous ne nous sommes jamais trouvés obligés à infliger une plus forte peine que celle d'interdire toute communication verbale avec le coupable. Cependant il existe une peine capitale prononcée cotitre les grands crimes; mais il me répugne de la prononcer contre un étranger. — Vous avez récusé notre juridiction; nous admettons cette récusation dans toute son étendue. Mais

si VOUS n'êtes pas soumis à nos lois, vous n^avez plus droit à leur protection. Éloignez-vous donc de nos habitations et de tous les lieux que la culture désigne comme nous appartenant. Mort ou vivant, vous n'êtes plus rien pour nous. — On va vous remettre un pain et une gourde pleine d'eau. Partez, et ne vous montrez jamais aux jeux d'aucun habitant de ce pays. »

Rejetant avec colère le pain et l'eau qu'on lui offrait, Mantez tourna le dos à ses juges, et sortit de la salle où siégeait la cour. Mais il s'y trouvait un être qui ne pouvait parler, mais qui n'avait pas perdu un seul mot qui eût été prononcé. Ses yeux brillaient d'un triomphe concentré en lui-même, tandis qu'ils regardaient le coupable s'éloigner.

Peu de temps après, comme je me promenais sur le bord de la mer, livré à des idées mélancoliques, Jugurlha s'approcha de moi, et par des signes fort intelligibles me demanda la permission de s'absenter. Je n'osai pas lever les yeux sur lui, et je lui dis d'une voix entrecoupée : (( Allez, mais soyez aussi miséricordieux que vous le pourrez. » Étais-je coupable

fie connÎTence à un projet de meurtre? Si cela est, que Dieu me le pardonne ! Mais mon pauvre ami et moi n'avions que de trop justes causes de ressentiment.

Le lendemain matin , au point du jour, on aperçut Mantez pendu à la vergue de misaine de son propre bâtiment^ et Jugurtha, debout sur le pont devant lui, contemplant d'un air heureux et satisfait les traits défigurés du défunt.— Jamais je ne m'informai comment cette catastrophe avait été amenée. Zuibanose rendit à bord, disséqua le. corps de Mantez , et on l'enterra ensuite, sans aucune publicité, dans le terrain dont Diego avait fait un cimetière. Depuis ce temps, personne ne prononça un seul mot qui eût rapport au défunt.

Walkins saisit aussi cette occasion pour enterrer les restes du prélre, qu'il avait conservés au haut du grand hunier.

Nous étant abstenus de tout travail pendant un jour, par égard pour le chagrin de don Diego ^ dont on ne laissa jamais transpirer la cause , le lendemain nous vit déployer toute notre activité. Les Espagnols, voyant que toute résistance était inutile, se décidèrent à se met-

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tie au travail. On enleva rapidement de la Santa-Anna tout ce qui s'y trouvait, et comme alorsce bâtiment tirait moins d'eau, on l'amena peu à peu plus près du rivage. — On bâtit des hangars , — on construisit des magasins ,— on creusa àt^ fosses pour les scieurs de long, — enfin on dessina les lignes d'un schooner qui devait s'appeler VHonoria, L'activité était l'ordre du jour, et nous en éprouvions les effeis salubres. Les sujets de Diego profitèrent incalculablement de nos opérations, mais ils nous en indemnisaient en travaillant avec zèle et intelligence. Enfin , on approcha tellement le vieux bâtiment du rivage que sa proue touchait presque la terre. On mit on pièces toutes ses œuvres mortes, et on les déposa sur le rivage. Cette opération nous fournit tant de bois que nous aurions pu en construire trois schooners. Pendant toute la journée^ non seulement je dirigeais les travaux, mais je les partageais moimême. Le soir, j'étois heureux dans le sein de ma famille, ou je parlais mystérieusement à Lsidora d'expiation, -^ de double existence,— de la folie, sinon du crime, des mariages entre parents. A l'égard d'Honoria , c'était un jeu

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muet qui aurait fourni une double intrigue pour deux comédies espagnoles; cependant elle semblait apprécier de plus en plus les nobles et bonnes qualités de Julien, et l'enthousiasme de son caractère.

Quoique mon esprit fût alors en général dans une assiette saine, il y avait des moments où j'étais encore en proie à la mélancolie et aux remords, et le meilleur antidote était la société délicieuse d'Isidora. Chaque jour, je trouvais quelque chose de nouveau et de plus angélique dans le caractère de sa beauté. Je n'irai pas jusqu'à dire que je la préférais à celle d'Honoria; mais elle me semblait se rattacher de plus en plus à mon goût. Dans le fait, elle devenait d'heure en heure plus semblable à l'être que j'avais vu dans ma vision expiatoire.

J'employai tous les détours possibles pour m'assurer de l'état véritable de ses sentiments, et pour savoir ce qui avait occupé ses pensées pendant tout le temps qu'avait duré ma vision; mais je vis qu'il s'était passé sans être marqué par aucun accident particulier, au milieu de jours qui offraient continuellement une scène de nouveaux événements. Elle m'en dit pour-

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tant assez pour que je ne pusse douter que je n'eusse été presque constamment présent à ses pensées.

Par une belle soirée, nous allâmes nous promener à quelque distance des habitations, et j'employai quelques heures à lui raconter ma vision expialoire.il était près de minuit quand nous rentrâmes, et nous nous étions mutuellement donné notre foi.

Chacun comprit bientôt ce qui s'était passé entre nous, quoique nous n'en eussions jamais parlé à personne. La joie de don Julien me fit grand plaisir- — celle d'Honoria fut peut-être encore plus grande, — ce qui me donna beaucoup à penser. Pour la première fois de ma vie, je me trouvai comme un homme se promenant sous le calme d'un beau soleil. Tout portait autour de moi la teinte de la joie et de la paix. Je n'avais plus de moments d'exaltation excessive, et il se passa très long-temps sans que je songeasse aux horreurs de ma vision.

Pendant ce temps, la construclion de VHo' noria marchait rapidement. Lorsqu'elle commença à s'avancer, j'eus une petite différence

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d'opinion avec mon père : je désirais en faire un yacht, il croyait qu'il fallait lui donner assez d*arrimage pour prendre une cargaisoa de bois de sandal, car il s'en trouvait beaucoup dans le royaume de Mantézuma. Cependant j'emportai le point, car don Diego ayant demandé à mon père comment il paierait ce bois, celui-ci lui répondit, sans y réfléchir, que ce serait avec des doublons et des dollars et au prix le plus raisonnable. Cette proposition fit frémir d'horreur le digne chef, qui avait résolu qu'une monnaie courante ne serait introduite parmi ses sujets que le plus tard possible; il était infatué de cet expédient maladroit, si redouté par les économistes politiques, le commerce par échange. Plutôt que de recevoir le quart d'un dollar, il aurait donné une cargaison complète de ce bois odoriférant.

LUionoria devint donc un yacht, et c'en fut un de la première beauté. Cuillère-d' Argent, — je lui demande pardon , — M. William Watkins, était le plus grand homme du pays. 11 parlait le plus haut, riait le plus long-temps, et tout se faisait d'après ses ordres.

Enfin la Santa- Anna disparut de la surface

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des eaux; on en avait conservé avec soin tout le cuivre et toutes les chevilles; et au lieu de cet énorme bâtiment, on voyait près de la côle un léger esquif, doublé en cuivre, et dont la forme était aussi agréable que Tœil pouvait le désirer. Il était large par le travers, avait les contours très fins et les ailes dégagées. Nous prédîmes qu'il serait excellent voilier. Presque toutTavant et tout Tarrière étant divisé en cabines, on y serait logé d'une manière supérieure. Quoique nous permissions à M. Walkins de réclamer le principal mérite de sa construction, on pouvait dire avec vérité que nous y avions tous contribué. Ce dont Tun ne se souvenait pas, l'autre se le rappelait ; sur trois idées qui étaient présentées^ nous pouvions en trouver une bonne, et c'était celle que nous choisissions.

Le jour qu'il fut lancé à la mer fut une grande fêle. VHonoria se montra sur son élément avec la grâce et la dignité d'une imïade, et nous vîmes enfin arriver le jour où nous devions dire adieu pour toujours aux simples et hospitaliers Mantézumiens. Ce fut un jour de chagrin pour tous^ de désespoir pour quelques uns. Mais ce

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n'est pas l'histoire de ces derniers que j'écris. Puissent-ils ne se rappeler les chagrins de leur jeunesse, que comme faisant contraste au bonheur d'un âge plus mûr !

Nous nous embarquâmes. Notre équipage n'était pas nombreux; il n'était composé que de six Espagnols, les mieux disposés que nous eussions pu trouver parmi ce qui restait de réquipage de la Santa-Anna. Les autres restèrent volontiers à Mantczuma. Nous donnâmes le commandement du yacht à M. Walkins, je fus son premier lieutenant, et nous partageâmes les quarts ensemble. Jugurtha fut maître d'équipage et tout ce qu'on voulut qu'il fût. Julien lui-même se rendit utile. Nous avançâmes vers le nord, et au bout de quelques jours nous rencontrâmes un vaisseau qui nous donna exactement notre latitude et nôtre longitude. Nous touchâmes ensuite à Sainte-Hélène, où nous prîmes des provisions fraîches. J'avais déjà eu de la mer autant que j'en pouvais désirer; à ma vive sollicitation , mon père consentit que le cap du yacht fût tourné vers l'Angleterre, et il se retrouva enfin à Londres , sans être beaucoup plus pauvre que lorsqu'il

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était parti de Barcelone. Il avait recouvré presque tout ce qu'il avait emporté en espèces, etTonn'avait pas touché à ses lettres de change. Honoria étant encore trop jeune pour se marier, Julien, fort à contre-cœur, repartit pour l'Amérique méridionale, et il fut plus heureux qu'il ne s'y attendait, car il recouvra une partie de sa fortune. Mon père passa près d'un an à réaliser la sienne et à faire venir d'Espagne la portion qu'il y en avait laissée. Au total, nous sommes une famille riche; mais il n'est pas vrai, comme on en a malignement fait courir le bruit, que nous ayons rompu avec les Falcks, quoique nous ajons entièrement renonce au commerce. 11 y a déjà quelques années que don Julien et moi nous sommes mariés, lui à ma sœur, moi à sa cousine. Nous ne manquons jamais de sujets de conversation. Nous avons perdu Bounder, il y a déjà long-temps; il est mort plein d'années et de graisse.

William Watkins se conduit bien et réussit dans le monde. Nous lui avons fait présent de rHonoria, et il est content... Jugurtha est encore avec moi... quelquefois un peu grondeur... surtout quand il est quelque temps sans voir

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mes enfants... Entouré de tous ces moyens dé bonheur, j'ai pourtant encore des accès de remords; mais la présence de mon Isidora ne manque jamais de les dissiper.

IVous nous sommes assurés de la situation précise de l'endroit habité par don Diego et ses Manlézumiens; mais nous lui avons fait la promesse solennelle de ne jamais la révéler. Il craint trop la civilisation; et je crois qu'au fond du cœur il na pas été très fâché de nous voir partir. J\ai pourvu aux besoins de la mère de James Gavel; et je terminerai par une réflexion morale dont la justesse est prouvée par mon histoire : — C^*''^ cest un insigne péché de désirer de meure à V écart les lois divines pour céder aux convenances humaines.

MN d'ardent TROUGHTON'.

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