Argow le pirate Honoré de Balzac
M. Luc-Joachim Gérard entra en qualité de sous-chef dans l’administration des droits réunis, aussitôt que cette branche du service des contributions fut organisée, et on aura sur-le-champ une idée fort claire du caractère de M. Gérard, si nous disons qu’en 4816 il était encore souschef dans la même administration.
Alors il comptait vingt-neuf ans consécutifs do service qu’aucun chef du bureau des pensions n’aurait pu lui disputer, car M. Gérard avait toujours eu le soin de tenir ses certificats en règle, et aucune administration ne possédait d’employé aussi exact et aussi minutieux.
Depuis l’an III de la République, M. Gérard avait adopté un costume dont il ne s’était jamais départi, et tous les matins, à neuf heures trois quarts, les habitants de la vieille rue du Temple voyaient passer l’honnête sous-chef, marchant du même pas, portant un chapeau à la victime et un gilet jaune, un pantalon et un habit de couleur marron arrangés avec une telle symétrie que jamais l’habit non plus que le gilet ne se dépassaient l’un l’autre, et l’on ne reconnaissait les limites du pantalon et de l’habit que
par une chaîne d’acier au bout do laquelle la- clef de la montre avait pour accompagnement un petit coquillage blanc tacheté de brun.
Dans les premiers temps de son union légitime avec mademoiselle Jacqueline Servigné, cette dernière mettait chaque matin la tête à la croisée, et suivait des yeux son Gérard jusqu’à ce qu’elle l’eut perdu de vue; mais cette attention conjugale était tombée en désuétude au temps dont nous avons à parler, et si quelqu’un regardait alors par la croisée, ce ne pouvait être qu’ Annette Gérard, la fille unique, l’enfant chérie de ce chaste couple qui, depuis vingt ans, cheminait dans l’étroit sentier de la vertu sans jamais nuire à personne, et sans chercher à couper à droite et à gauche les branches de ses voisins pour se faire un fagot d’hiver : cette famille était la crème des bonnes gens du quartier et la fleur de la bonhomie ; de plus, M. Gérard était le plus ancien locataire de la maison qu’il habitait, et dont il était le pilier protecteur.
Arrivé à son bureau, M. Gérard, depuis un temps immémorial, mettait son habit marron dans une armoire et prenait le dernier habit marron auquel il avait accordé les invalides, en le consacraut au service du bureau. Là il était au centre de son existence, car il avait fini par se faire un véritable plaisir des occupations de sa place, et l’or de la séduction, l’espoir d’avancer, ne lui auraient pas fait donner injustement le pas à un dossier sur un autre. Il avait l’amour de son état, et ses papiers, ses cartons étaient rangés avec une grosso élégance, avec une rigido propreté qui sentait l'artiste bureaucrate.
Satisfait d’exercer son empire par des circulaires sur les tabacs et par les commissions dont il chargeait ses garçons de bureau, il n’avait point d’ambition, ne comprenait pas ce que c’était qu’une intrigue, et, durant tout le temps qu’il siégea sur son fauteuil en bois de chêne
peint en acajou, couvert d’un maroquin qu’il avait vu de couleur verte, et à clous dorés, il n’eut jamais d’ennemis, crut à l’amitié de quelques-unes de ses connaissances, et servit toujours d’autel conciliatoire aux partis divers, pour lesquels il était comme une borne placée au milieu de l’arène qu’on se partageait.
Sa figure exprimait tout son caractère : deux grands yeux bleus bien ronds, un visage aussi rond que ses yeux, le front sans aucune saillie, le nez gros par le bout et nul à sa racine, les lèvres épaisses et aptes à garder longtemps la môme expression, qui tenait le milieu entre un rire complaisant et une grimace de bonté un peu niaise ; enfin, ses cheveux étaient toujours collés contre les tempes et formaient deux boucles éternelles au-dessus de son front.
Il ne connut jamais la folle dépense de déjeuner à son bureau : du moment qu'il eut sa place, il accoutuma son estomac à aller de neuf heures à quatre heures sans rien prendre, et, pendant que les employés déjeunaient, il lisait le journal.
Ce fut en 1817, après avoir déposé le Journal des Débats sur le bureau du chef, qu’il trouva une lettre venant des bureaux du personnel. Le pauvre homme avait alors trente ans de service : il ouvrit la lettre fatale, et, après l’avoir lue, il lui prit un éblouissement comme à un homme qui voit un précipice. Dans cette lettre il se trouvait l’objet de l’attention spéciale de M. le directeur-général des contributions indirectes, qui lui donnait le conseil de demander sa retraite, attendu que sa présence à l’administration devenait inutile et même impossible, en ce que son fauteuil n’était pas assez large pour le contenir lui et M. de la Barbeautière, ancien receveur des droits du grenier à sel de Brives-la-Gaillarde.
Quel coup de foudre!.,. A peine le père Gérard eut-il
annoncé ce qui lui arrivait, que tous les employés du bureau accoururent et chacun., l’entourant, s’écria :
— Pauvre père Gérard!..,
L’ex-sous-chef, en voyant les marques de l’intérêt qu’on lui témoignait, fut attendri et serra la main de ses employés. Tous faisaient une véritable perte, car, nul doute que M. de la Barbeaulière ne serait pas aussi indulgent que son prédécesseur et ne fermerait pas les yeux, comme le bon Gérard, sur bien des petites inexactitudes. En effet, si quelque jeune homme arrivait à midi ou restait quelques jours sans venir : « Il faut que jeunesse s’amuse 1... » disait Gérard au chef. Si quelque surnuméraire pliait sous la besogne, le sous-chef l’aidait de sa longue expérience.
Aussi chacun lui promit de s’occuper avec activité du règlement de sa pension et lui tint parole. Pour le pauvre bonhomme, il était étendu sans force devant son bureau, n’osant regarder ses cartons et ses papiers, et gémissant sur sa vie future et sur un coup aussi imprévu. M. Gérard croyait ne pouvoir point cesser d’être sous-chef, comme un mourant croit qu’il doit toujours vivre.
Vers quatre heures, après avoir bien réfléchi à tout le vide qu’il allait trouver dans l’existence, après avoir songé à la réduction que cette retraite opérerait dans ses dépenses, après avoir calculé de quelle manière il apprendrait cette nouvelle à madame Gérard et à sa chère Annette, un furet de surnuméraire, qui s’était glissé au personnel, vint lui apprendre qu’on lui accordait une indemnité préliminaire de six mois de traitement. Cette nouvelle jetait quelque baume sur la plaie, et le père Gérard faisait déjà l’emploi de cette somme, en la consacrant au voyage que sa femme méditait depuis vingt ans, voyage tant de fois désiré et tant de fois remis, lorsque tout à coup un coup terrible fut porté au père Gérard :
la porte s’ouvre, et un monsieur d’une quarantaine d’années, au visage sec, un peu hâve, habillé tout en noir, ayant une queue disposée en crapaud et des cheveux bien poudrés, entra et s’annonça pour être M. de la Barbeautière. À cet aspect et en comparant la maigreur de son successeur à l’honnête rotondité qui emplissait son pantalon brun, M. Gérard jeta un regard de compassion sur ses papiers et sur ses cartons, que son successeur avait l’air d’avaler d’une seule bouchée, et, lui montrant le fauteuil, il n’eut que la force de lui dire :
— Monsieur, voilà...
Et il n’acheva pas, implorant par un regard le secours du chef de bureau. Ce dernier installa la Barbeautière; et Gérard, après avoir salué tout le monde, se relira le cœur navré, avec la ferme croyance que tout irait à mal aux droits réunis, et que l’on mettait toutes les administrations de France à feu et à sang en les livrant à des inconnus.
Ce fut ainsi qu’il chemina à travers les rues de Braque, du Chaume et des Quatre-Fils, vers le second étage du numéro 131 de la vieille rue du Temple, où l’on n’était guère prévenu de la fatale nouvelle. L’appartement était composé d’une antichambre modeste, d’un salon à deux croisées, à la suite duquel était la chambre conjugale avec son cabinet, car l’appartement d’Annette se trouvait séparé par l’antichambre, et elle couchait dans une jolie pièce parallèle au salon : la cuisine était au-dessus, et, en regard de la cuisine, il y avait un autre logement oc- % cupé par M. Charles Servigné, neveu de madame Gérard et cousin d’Annette.
Ce jeune homme, âgé de vingt-sept ans, était fils d’un commissaire de police do Paris : il avait fini son droit, comptait parvenir, et brûlait d’être l’époux d’Annette; aussi était-il presque toujours chez M. Gérard, qui le
voyait avec plaisir. M. Charles avait été grandement obligé par la famille Gérard pendant le temps qu’il faisait ses études et son droit à Paris : c’était une chose toute simple, puisqu’il était leur parent; néanmoins, si l’on réfléchit à la modicité de la fortune de M. et madame Gérard, on conviendra que ce n’est pas une chose ordinaire que d’avoir pendant huit ans un jeune homme presque tous les jours à sa table, et de l’aider en mainte et mainte occasion.
Charles était de Valence, patrie de sa tante, madame Gérard. Son père mourut de bonne heure à Paris, et sa mère, trop pauvre pour vivre dans la capitale, s’en retourna à Valence avec une fille, en laissant Charles aux soins de sa tante. Madame Gérard le mit au lycée en payant souvent les quartiers de sa pension, car madame veuve Servigné n’était pas assez riche pour en faire les frais à elle seule. Elle se saignait bien pour envoyer quelques petites sommes insuffisantes, mais les bons Gérard achevaient le reste pour procurer une belle éducation à leur neveu. Charles fut donc élevé avec Annette, et dès leur enfance ils eurent l’un pour l’autre beaucoup d’amitié : cette amitié fut, du côté d’Annette, la tendresse d’une sœur pour son frère, et du côté de Charles Servigné, un penchant décidé, de manière qu’à l’âge de dix-huit ans Annette pouvait bien se croire de l’amour pour Charles, et Charles pour Annette. Quand Charles sortait jadis du college, Annette et la domestique allaient souvent le chercher; elle avait été la confidente de ses chagrins et sa protectrice auprès de son oncle et de sa tante.
Charles, ayant compris de bonne heure l’ordre social, avait vu qu’il n’y aurait jamais de ressources pour lui que dans la science et dans l’intrigue : aussi avait-il fait d’excellentes études. Le hasard le servit fort bien : il possédait un bon organe, une figure assez heureuse, mais où
un observateur aurait remarqué peu de franchise, beaucoup d’ambition, et les plus heureuses dispositions pour sa profession d’avocat; une langue dorée, une manière insidieuse et complaisante d’envisager les principes, une logique serrée, mais prompte à tout justifier, le travail facile, la conception vive, enfin un de ces caractères dont on ne peut comparer la souplesse qu’à celle de l’eau qui se glisse dans toutes les sinuosités d’un rocher en en prenant les formes, également propre à couler sur un sable fin et à menacer de son écume les abords d’une montagne, à ravager une prairie comme à la féconder.
En ce moment ils étaient réunis tous les trois et attendaient M. Gérard pour dîner. Madame Gérard, femme d’une cinquantaine d’années, respectable, et n’ayant pour tous défauts que ces pçtits travers par lesquels nous devons tous payer notre tribut à l’imperfection humaine, était vêtue dans son genre comme son mari dans le sien : un bonnet de tulle brodé, orné de fleurs artificielles, lui enveloppait la figure en se rattachant sous le menton ; un faux tour, exactement frisé de même depuis dix ans, cachait quelques rides, et une redingote à collet montant et de mérinos rouge ou bleu, composaient sa toilette. Elle était assise devant une table à ouvrage, et raccommodait, à l’aide de ses bésicles, les bas de M. Gérard, tandis qu’Annette, de l’autre côté, ourlait un mouchoir à son cousin qui marchait à grands pas dans le salon, les bras croisés et parlant assez haut.
— Je vous assure, ma tante, disait-il, que mon oncle a eu grand tort de ne pas retirer de la chancellerie les pièces dont il avait appuyé sa demande pour obtenir la croix de la Légion d’honneur, car il s’y trouve des certificats constatant que le citoyen Gérard a offert un cheval à la Convention et l’habillement de trois gardes d’honneur à Sa Majesté l’ex-empereur; et au moment où l’on va épurer
Alt GO W LE IM BATE
toutes les administrations, si quelqu’un de la chancellerie trouve ces renseignements, pour peu qu’il ait quelque cousin à placer, il fera facilement passer mon oncle pour un jacobin et un bonapartiste... avec cela la pendule que voici (et il montrait la cheminée du salon) a une aigle!
— Air! s’écria madame Gérard, cette aigle y est depuis . 4781; nous avons acheté cette pendule à la vente du duc de R...
—Cela ne fait rien, ma tante; vint-il du mobilier du roi, cela n’en est pas moins un oiseau prohibé, et, dans les circonstances où nous sommes, il faut de la prudence : un moine doit chanter plus haut que son abbé ; or, quand nous avons été chez M. de Grandmaison, le chef de division, avez-vous remarqué que mademoiselle Angélique, sa GUc, a fait enlever les abeilles qui entraient dans cette ruche d’acajou dont le dessus lui sert de pelote et dont l’intérieur forme une boîte ?
— Ah ! s’écria Annette, j’entends les pas de mon père. . .
Et elle courut ouvrir elle-même la porte de l’appartement.
M. Gérard entra, l’air décomposé ; il porta sa canne à sa place habituelle, posa son chapeau sur le piano de sa fille, s’assit sur un fauteuil, et lorsqu’il fut ainsi installé, chacun, dans un profond silence, attendit ce qu’il allait dire, non sans une sorte de terreur, car tous ses mouvements avaient été empreints d’une douloureuse solennité. M. Gérard, trop abattu, gardait le silence.
— Qu’as-tu, mon Gérard ? dit sa femme.
— Ah ! qu’as-tu, mon petit père ? dit Annette.
— Qu’avez-vous, mon bon oncle? s’écria Charles.
Tout cela fut prononcé en même temps, et tous trois
regardèrent M. Gérard.
— Je suis destitué !... répondit-il d’une vqix faible; ainsi, ma pauvre Annette, plus de leçons de piano; ainsi,
ma femme, plus de voyage à Valence; ainsi, Charles, il faudra penser à te faire un sort plus vite que je ne le comptais ; et, du reste, fions-nous à la Providence, qui n’a pas laissé la veuve et l’orphelin sans secours.
— Mon père, dit Annette en embrassant M. Gérard, que rien ne soit changé ; avec ma dentelle je pourrai gagner beaucoup ; quant au piano, j’étudierai toute seule en me levant plus matin ; quant au diplôme do mon cousih, j’ai des petites économies!... Vous aurez une retraite, eh bien 1 nous n’en serons que plus fixes et vous n’aurez plus à trembler pour votre place.
— Charmante enfant !... s’écria le vieillard.
— Qui est nommé à votre place, demanda le jeune homme avec une vive curiosité, le connaissez-vous ?
— C’est un M. de la Barbeautière!... répondit Gérard avec un geste d’humeur.
A ce nom Charles parut étonné, mais personne ne s’en aperçut.
— Notre voyage à Valence sera donc encore remis ? dit madame Gérard en regardant Annette, et nous ne pourrons pas revoir mon pays.
— Nous examinerons cette affaire-là quand ma pension sera réglée, répondit M. Gérard.
Dès ce moment l’ex-sous-chef prit une manière de vivre qui combla à peu près le vide opéré par son défaut d’occupation. Le lendemain de sa destitution, il se leva encore à la môme heure, s’habilla et partit pour son bureau ; ce ne fut qu'à moitié chemin qu’il se rappela qu'il n’était plus employé : il aurait volontiers offert de travailler gratis, mais Charles Servigné lui trouva des occupations qui le ravirent de joie.
En effet, dès lors le père Gérard ajouta à son costume un parapluie, et il s’en allait tous les matins aux audiences pour écouter plaider : il devint tellement assidu et si
connu, que, souvent, dans les affaires importnntes, les concierges lui gardaient sa place. De l’audience, il so rendait aux cours publics et écoutait les professeurs; il r, entendait quelquefois plusieurs cours de chimie; il éprouvait une véritable satisfaction à voir M. G... discuter sur la valeur do tel mot grec, etM. A... sur tel mot français; I il courait, comme au feu, à toutes les expositions gratui- » tes de tableaux et d’objets d’art ; il ne manquait jamais les cérémonies publiques, l’ouverture des Chambres, les séances; et lorsque tout cela lui faisait défaut, il allait observer dans les ventes comment les marchands poussent ce que les bourgeois veulent acheter, et comment ils s’entendent entre eux : il revoyait vingt fois les tableaux du Musée, les animaux empaillés du Muséum, les travaux publics, la parade à midi au château, et il disposait sa journée pour toutes ces choses-là comme un homme d’affaires pour ses rendez-vous.
Ainsi, s’il rencontrait un ami, il s’empressait de le quitter en lui disant : « Il faut que je sois à midi au Collège de France et à trois heures au Palais; » ou bien, si on le voyait faire faction à l’un des guichets des Tuileries, il répondait : « J’attends la sortie de tel et tel prince. »
Mais le comble de sa joie était lorsqu’il y avait aux Champs-Élysées quelque belle partie de boule : il suivait les joueurs et les boules avec une ardeur sans égale, et cependant une aventure fâcheuse le priva de ce spectacle. En effet, un jour qu’il était en sueur pour avoir couru avec deux joueurs intrépides, il se trouva que le jeu avait été si animé que toute la galerie ambulante avait fini par déserter : le père Gérard vint seul contre Marbeuf avec les deux virtuoses; un coup difficile à décider survint, et les deux joueurs, s’en rapportant à l’avis du père Gérard, il arriva qu’il fut obligé d’avouer qu’il
ne savait pas le jeu, de manière qu’il n’osa pas retourner au carré du jeu de boules.
Pendant qu’il s’amusait ainsi, on régla sa pension d’une manière avantageuse, si bien qu’avec son indemnité, les arrérages de sa pension, les économies de sa femme, celles de sa fille, et l'emploi de son capital, il se trouva posséder, sa pension comprise, presque autant de revenu que lorsqu’il avait sa place. Alors il renonça à aller avec sa femme à Valence, et il fut convenu qu’elle irait avec Charles et Annette aux vacances prochaines, si, d’ici là, on économisait assez pour fournir aux dépenses d’un voyage d’un si long cours, pour lequel madame Gérard s’apprêtait comme s’il se fut agi de passer l’équateur. Le père Gérard, qui n’était jamais sorti de Paris, no se soucia nullement de se hasarder à un tel péril à son âge, et il devait, pendant l’absence de sa femme, se mettre en pension chez une voisine pour plus d’économie.
Annette, dont il a été question dans le chapitre précédent, était une jeune fille de dix-neuf ans : madame Gérard, sa mère, l’avait nourrie elle-même, parce que, dans le temps où elle accoucha d’Annette, M. Gérard s’était hasardé à lire Y Émile de Rousseau, dont les principes triomphaient alors. Annette fut donc toujours élevée sous l'œil de sa mère et selon les principes du philosophe genevois : ainsi elle ne fut pas emmaillottée, son corps ne fut comprimé par aucun lange, et le sang des Gérard coula, comme bon lui sembla, dans les veines d’azur qui nuançaient la peau d’Annette.
A R (î O W LE PIRATE
Madame Gérard, née dans le Midi, avait cetto piété J? aveugle qui, sans raisonner, croit et pratique; elle était £ d’une dévotion exemplaire, et remplissait avec rigidité toutes les obligations imposées par l’Église; elle ne s’in-^S formait jamais de la conduite des autres, ne jugeait point sur les apparences, ne croyait qu’au bien, ne se mêlait de gouverner qui que ce fût au monde, et ne s’inquiétait que de son âme et de celles dont elle se croyait responsable devant le Seigneur.
Ainsi Annette fut élevée par un jeune abbé marseillais dans les salutaires principes de la foi chrétienne, et de bonne heure elle fut accoutumée à ne jamais manquer de se rendre à la grand’messe, à vêpres, complies, etc.
Son jeune directeur avait, une âme grande et une belle imagination; il était chrétien par conviction et non par état: aussi voyait-il dans les prières d’habitude autre chose que des mots : il comprenait le christianisme à la manière de Fénelon et de madame Guyon, et l’extase profonde de ces pieux personnages, leur anéantissement devant un principe infini, formaient le fond de sa doc- . trine.
Cette religion fut bientôt celle d’Annette, et de bonne . heure son caractère en reçut une élévation qui ne pouvait se montrer qu’aux observateurs les plus attentifs ou dans les plus grandes circonstances. Dans la vie privée et insignifiante que menait Annette, on la voyait simple, douce, attentive à plaire, bonne pour tout le monde, et plutôt fière qu’orgueilleuse.
M. de Montivers, l’abbé qui dirigea avec complaisance son éducation, lui donna une instruction de femme : il lui laissa lire tous les bons auteurs .de notre littérature et les plus fameux des littératures étrangères ; il lui permit d’aller au théâtre voir représenter les bonnes pièces de nos grands tragiques, et prit un véritable plaisir à
instruire Annette sommairement sur tous les points, de manière qu’elle pût remplir son rôle de femme dans telle condition que le sort voulût la placer Marchande, elle aurait été une femme active, prudente, soumise; mariée à un homme ambitieux, elle l’aurait poussé vers les grandeurs ; simple bourgeoise, elle se serait conformée à sa situation médiocre.
Néanmoins, M. de Montivers ne put empêcher Annette d’ôtre un peu superstitieuse et craintive, aimant la recherche et l’élégance plus qu’il n’est permis à un chrétien qui doit mépriser toutes les superfluités de la terre. Elle avait même un attrait, une grâce bienveillante et des manières féminines qui l’auraient fait prendre pour une jeune personne un peu coquette, si on ne l’eût connue qu’à demi.
Cependant Annette Gérard, toujours simplement vêtue, aimée de son cousin, ne cherchait pas à faire ressortir tous ses avantages comme les Parisiennes en ont l’habitude : elle n’était même pas belle, mais elle avait une de ces figures que l’on ne voit pas avec indifférence. Sa physionomie était spirituelle, et néanmoins annonçait plus d’élévation et de noblesse que d’esprit ; ses traits manquaient de régularité ; sa bouche était grande ; mais personne ne serait resté froid en voyant son sourire, l’expression de ses yeux de feu et la singulière beauté qui résultait de l’accord de sa chevelure noire avec un front d’une blancheur mate, blancheur que les Grecs exprimaient d’un seul mot et dont un de leurs empereurs a porté le surnom. Cette couleur rare est l’indice de la mélancolie jointe à la force, mais une force qu’il faut encore distinguer, en ce qu’elle ne se montre que par éclairs.
A l’àge où était Annette, elle ignorait elle-même son caractère et acceptait avec plaisir la vie obscure et sim-
pie que le hasard lui avait faite. Travailler à côté de sa mère, partager son temps entre l’église et ses occupations de femme, voir dans son cousin un époux sur le bras duquel elle pourrait s’appuyer, pendant toute sa vie se maintenir pure de pensée et d’action, réaliser l’idéal d’une sainte, telle était en peu do mots l’histoire de sa conduite. Elle n’avait en perspective rien de ce qu’on appelle dans le monde les plaisirs; car, imitant la rigidité sainte de sa mère, elle n’allait que rarement au spectacle, et mettait quelque scrupule à jouir de ce divertissement permis. Enfin, ne portant sa disposition à la grandeur que dans sa manière d’envisager les principes religieux, et suivant la pente de l’esprit des femmes, qui les porte souvent à l’extrême, elle avait fini, à l’époque où nous nous plaçons, par tomber dans l’exagération de la vie ascétique.
Cette grande pureté qu’elle avait dans l’âme, et dont on doit avoir rencontré plus d’un exemple parmi les jeunes filles de cette classe de la bourgeoisie, Aunette la supposait dans tous les cœurs; mais aussi, par suite de cette croyance touchante, elle était portée à donner à une action simple en apparence pour tout autre une extrême importance, à juger favorablement les hommes sur un mot, sur une action, sur une pensée. Ainsi on aurait pu lui dire mille fois que son cousin Charles Servigné était comine tous les jeunes gens de Paris, courant après le plaisir, et d’autant plus que, par sa modique fortune, il lui était interdit d’y songer; que le prix de la dentelle qu’elle faisait avec tant de peine en se levant si matin, et qu’elle lui donnait, lui servait à quelques parties dont il est difficile qu’un jeune homme se prive, elle n’en aurait rien cru, il n’en serait même pas entré dans son âme un seul soupçon contre son cousin ; mais que Charles {Servigné eût manifesté par quelque action que sa con-
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duite manquait de pureté et de droiture, s’il eût été assez maladroit pour le faire apercevoir à sa cousine, Annette, après quelques avis sages, aurait été éloignée de lui par lui-même, et pour toujours, sans cesser de l’obliger.
Depuis qu’elle avait trouvé le moyen de gagner quelque argent avec sa dentelle, elle s’était fait un bonheur de n’ètre plus à charge à son père, elle avait pu satisfaire ses goûts sans crainte et sans reproche. Sa modeste chambre était même devenue trop élégante pour la fille d’un sous-chef : ce petit appartement donnait dans l’antichambre, comme on a pu le voir dans le chapitre précédent ; par conséquent, il se trouvait dans l’angle de la maison, qui, par hasard, faisait le coin de la vieille rue du Temple avec la rue de l’Échaudé; de manière qu’elle avait l’une de ses croisées sur la vieille rue du Temple et l’autre sur celle de l’Échaudé; mais comme les deux appartements du bas étaient d’une très-médiocre hauteur, ses croisées ne se trouvaient pas à plus de vingt pieds du sol des deux rues, si bien qu’un homme monté sur une voiture aurait pu atteindre à son balcon.
Ces détails sont nécessaires pour l’intelligence des faits qui vont suivre. Or, ce petit appartement d’Annette était tenu avec une propreté d’ange; elle souffrait rarement qu’on y entrât, et sa mère tout au plus en obtenait la faveur. Cette pièce carrée était ornée d’un tapis bien simple, mais toujours net et comme neuf ; les croisées avaient des rideaux de mousseline qu’elle avait brodés de ses mains, et que, sans faste, elle avait attachés, par des anneaux, à un bâton doré, de manière qu’ils flottaient à grands plis : les meubles étaient de noyer, mais recouverts d’étoffes de soie blanche : tout autour de l’appartement, des jardinières étalaient le luxe des fleurs, et c’était là la plus grande dépense d’Annetle: en hiver comme en été, il lui fallait des fleurs, et lorsque la na-
ture faisait défaut, elle avait des fleurs artificielles; son lit était dérobé à tous les yeux par des rideaux doubles de mousseline, la cheminée était de marbre blanc et simplement ornée.
Depuis la destitution de son père, Annette se levait à quatre heures du matin, et jusqu’à huit heures elle travaillait à une superbe robe de dentelle dont la duchesse de N... lui avait donné le dessin. Elle espérait la vendre assez cher à la duchesse pour pouvoir payer l’impression du savant ouvrage sur lequel son cousin comptait pour obtenir une grande célébrité et marcher à la fortune, et cette robe devait payer aussi leur voyage à Valence. Sachant que le duc de N... protégeait Charles, elle espérait pouvoir lui faire parler par la duchesse, et cette recommandation, jointe aux mérites de son cousin, devait le faire avantageusement placer, au moment où l’on organisait l’ordre judiciaire et où de grands changements allaient s’y opérer par suite des derniers événements de \ 84 5.
Le cœur lui battait à mesure qu’elle avançait : enfin, un matin, elle courut porter à la duchesse la robe demandée, et elle en reçut un prix inespéré. Quelle joie et quel moment pour elle quand, arrivant à déjeuner à l’instant où, réunis autour de la table de famille, tous i commençaient à s’inquiéter de sa course matinale ! Elle entra, s’assit, et, rougissant de bonheur, elle dit à Charles :
— Charles, voici tout ce qu’il te faut ; et nous, voici pour une partie des frais de notre voyage !...
Et ce peu de mots fut prononcé avec cette simplicité et cet air de satisfaction qui doublent le prix de ces sortes de demi-bienfaits que les honnêtes gens appellent des devoirs, et elle crut en retirer mille fois trop de salaire quand on lui fit raconter à quelle heure elle se ]
levait et comment elle travaillait, et que le bon père Gérard s’étonna de n’avoir jamais rien entendu, lui qui s’éveillait si matin pour faire sa barbe et lire son journal.
Charles ne tarda pas à jouir du succès qu’il attendait, et le duc de N..., favorablement prévenu par le talent dont il avait fait preuve, lui témoigna assez d’amitié pour qu’il lui fût permis d’espérer d’ètre bientôt nommé à quelque emploi dans la magistrature amovible, celle qui offre le plus de, chances aux ambitieux, en ce qu’elle présente plus d’occasions de servir le pouvoir. Alors il jura à Annette que toute sa vie il se souviendrait de ce bienfait, et qu’il lui vouait une tendresse que rien ne pourrait étouffer.
— Oui, chère cousine, lui disait-il les larmes aux yeux, vous pouvez compter que je n’aurai pas de relâche que je ne me sois rendu digne de vous ; ce n’est pas assez de l’union que nous avons formée dès notre jeune âge, votre mari saura payer les dettes du cousin, et, en acquérant une honorable fortune, il vous mettra à la place où vous appellent vos talents et vos vertus.
— Ce que j’ai fait ne mérite pas tant de remerciments, et je serais malheureuse, Charles, si je devais votre amour à la reconnaissance.
Pendant cette scène, le père Gérard serrait la main de sa femme et sentait rouler quelques larmes dans ses yeux en regardant Annette.
Un mois après, madame veuve Servigné écrivit à Charles qu’elle était sur le point de marier sa sœur, à laquelle elle donnait en dot la maison de commerce de mercerie qu’elle avait été forcée d’entreprendre pour vivre à Valence, et que c’était l’occasion ou jamais de venir avec sa tante et sa cousine à Valence.
Cette fois le voyage fut irrévocablement décidé, et le père Gérard vit avec plaisir que le reste du prix de la
robe de dentelle suffirait presque aux frais du voyage. On mit donc dans une bourse le présent d’Annette, et il fut décidé que le 1er juin l’on partirait pour la Provence. Annette insista longtemps pour que l’on ne partit que le 2 ; mais quand on la força d’en dire la raison et qu’elle avoua que c’était à cause du vendredi qui tombait le 1®r juin, on se moqua d’elle, et M. Gérard l’emporta.
La veille du départ, madame Gérard fit venir la voisine à laquelle elle confiait son pauvre Gérard, et elle entra avec elle dans les détails les plus minutieux sur le régime alimentaire et sur les soins de tout genre qu’exigeaient le tempérament et le caractère de son époux.
Madame Partoubat ayant souri à quelques-unes des recommandations de madame Gérard, cette dernière parut hésiter un instant :
— Ma chère madame Partoubat, ayez soin de ne jamais donner de veau à M. Gérard; car voyez-vous, cela le dérange au point que lorsque j’ai le malheur de le laisser aller dîner en ville et qu’il en mange, eh bien, ma voisine, pendant quinze jours...
Elle eut peur de confier son Gérard à des mains assassines, mais elle continua :
— Ne souffrez pas non plus qu’il sorte sans mettre du liège dans ses souliers et sa noix dans la poche de son habit. Faites en sorte qu’il se couche toujours à huit heures et qu’il ne se permette aucun excès, comme de boire de la bière ou de prendre une demi-tasse, quand il va voir jouer au billard au Café Turc. Emmenez-le bien à la messe lo dimanche, car quelquefois il fait l’esprit fort et ne va qu’à une messe basse. Au surplus, ma voisine, je suis parfaitement tranquille en le laissant avec vous.
— Oh I ma voisine, vous pouvez voyager sans crainte; M. Gérard sera chez moi absolument comme chez vous,
et je ferai pour lui tout ce que vous pourriez faire vousmême.
Cette phrase ne calma qu’à demi les inquiétudes de madame Gérard, qui, pour le reste, s’en remit à Dieu et à la sagesse de son mari.
Là-dessus, M. Gérard, sa canne, son parapluie, etc., furent remis ès-mains de la voisine avec un cérémonial presque pareil à celui dont on a dû user pour remettre une de nos places fortes à la garde de nos alliés.
Le lendemain malin, M. Gérard n’eut garde de manquer d’accompagner sa famille aux diligences de la rue Montmartre, car il n’avait pas encore eu le coup d’œil du départ des diligences, et il s’en faisait une petite fête qui compensait ce que l’adieu de sa femme pouvait avoir de douloureux. On discuta longtemps la question de savoir si l’on irait à pied ; mais Annette ayant sagement fait observer que leurs effets coûteraient plus qu’une course à faire porter par deux commissionnaires, la famille s’emballa avec les paquets dans un fiacre, et l’on arriva dans la cour des Messageries royales.
La diligence contenait neuf personnes dans la caisse du' milieu ; et, comme l’on avait retenu les premières places, Annette, sa mère et Charles se mirent au fond, laissant les six autres places à ceux qui devaient arriver; alors M. Gérard, qui furetait partout, vint leur apprendre qu’on n’attendait plus que trois personnes. L’heure de partir était déjà passée, et un militaire licencié sans pension, un peu plus mécontent que ne l’exige l’ordonnance, faisait grand tapage en exigeant que l’on partît sur-lechamp, lorsque l’employé du bureau vint lui dire que c’était une demoiselle et sa femme de chambre que l’on attendait, et que le beau sexe demandait toujours un peu d’indulgenee.
Au bout d’un gros quart d’heure arriva un brillant
équipage aux chevaux gris-pommelé, couverts d’écume ; on entendit une voix flûtée montée à trois tons plus haut qu’il n’est convenable, et qui gémissait de la cruauté des horloges. Une jeune femme descendit avec un oreiller élastique et plusieurs autres objets, tels qu’un voile vert, un éventail magnifique, des flacons, etc. : c’était la femme de chambre.
— N’est-ce pas une horreur d’être obligé de voyager par une diligence! disait la petite voix flûtée! quelle persécution ! Comment, mais c’est une infamie 1 Enfin il faut bien s’y soumettre, et vous verrez qu’ils me feront payer une amende 1
— Adieu...
Cet adieu fut dit d’une voix plus douce, plus tendre ; malgré les efforts que firent le père Gérard, Charles et le militaire, pour avancer la tête, il leur fut impossible de voir quel était le monsieur qui se cachait dans un des coins de la brillante voiture.
— Allons, dépêchez-vous, disait l’employé; nous avons attendu 1
— Mais, répondit-elle d’une voix en fausset, vous êtes fait pour cela, mon cher !
— Non, madame, dit de sa grosse voix l’officier décoré, nous ne sommes pas faits pour cela l
— Monsieur, répliqua-t-elle en montrant une des plus jolies figures qu’il fût possible de voir, je ne disais pas cela pour vous !...
Elle monta lestement et de telle façon, qu’on put voir . sous son jupon garni de dentelle une jambe bien faite et un fort petit pied. Annette rougit en les apercevant.
— Ah ! quelle horreur ! s'écria l’inconnue en restant sur le marchepied, je suis sur le devant ; mais c’est impossible ! Monsieur l’employé, venez donc voir !...
A ce moment le postillon, la croyant montée, fouetta
ses chevaux ; elle fut jetée sur le devant, et la voiture partit la portière tout ouverte. Aux cris aigus que poussait l’inconnue, on arrêta; le conducteur, sans écouter, ferma la portière, et la voiture marcha d’autant plus vite qu’elle était de vingt minutes en retard.
— Ah ! dit l’inconnue en prenant une pose intéressante et en clignant des yeux, je me trouve mal 1 Je ne saurais aller en arrière!... Justine, criez donc au conducteur d’arrêter 1 J’aime mieux courir le risque d’aller en poste et d’être découverte que de rester dans cette maudite voiture.
Alors la compatissante Annette poussa le coude à Charles, qui n’attendait que ce signal pour offrir sa place à la jeune et belle inconnue : celle-ci l’accepta avec reconnaissance, et jeta au bel ami d’Annette un sourire bienveillant et protecteur. Lorsqu’elle fut assise au fond, elle poussa encore quelques plaintes sur l’odeur effroyable de la voiture, et sur-le-champ vida dans un mouchoir un flacon d’eau de vanille distillée ; elle chercha une position commode, fit signe à Justine qu’elle était assez bien placée : le militaire remua la tête en signe de dédain, et l’on traversa Paris au grand galop.
L’intéressante voyageuse avait fort bien remarqué le geste et le sourire dédaigneux du militaire, et elle s’en vengea en ne faisant aucune attention à lui et en prodiguant, au contraire, à Charles les marques de sa protection.
C'est ici le lieu de faire observer que Charles Servigné
était un fort bel homme ; nous avons dit que sa contenance prévenait en sa faveur ; aiors il n’y avait rien d’étonnant à ce que l’inconnue remerciât d’un air gracieux celui qui venait de lui céder sa place pour un voyage aussi long; mais le regard dont elle accompagna son discours, la façon dont elle regarda Charles, déplurent singulièrement à Annette, tandis que la rougeur du jeune avocat et le feu qui brillait dans ses yeux annoncèrent combien il était heureux de plaire à la belle voyageuse dont la beauté ravissante éclipsait la pauvre Annette comme un lis éclipse une violette.
Mademoiselle Gérard jeta un coup d’œil à Charles, et ce coup d’œil de la vertu impérieuse, sans lui déplaire, le gêna en le faisant rentrer en lui-même. L’étrangère, qui paraissait fort rusée et qui d’ailleurs était accoutumée à de pareilles rencontres, s’aperçut de ce jeu muet des yeux des deux cousins et parut se faire un malin plaisir de les désunir ; et, pour que son plaisir fût plus vif, elle chercha à acquérir la certitude de leur tendresse mutuelle.
— Mademoiselle et monsieur sont vos enfants, madame? demanda-t-elle à madame Gérard avec autant de politesse que d’indiscrétion.
— Non, madame, répondit la bonne femme qui aimait assez à causer, c’est un cousin et une cousine quo nous marierons bientôt.
— Et monsieur est votre fils ?...
— Non, madame, c’est mademoiselle qui est ma fille.
Sur cette réponse, la belle voyageuse jeta sur Annette un regard perfide et malin dont l’expression s'adoucit visiblement en s’adressant ensuite à Charles.
Celui-ci, que sa cousine regardait fixement, n’osait se hasarder à contempler la charmante sirène ; il rougissait
comme un enfant, et, quoiqu’il eût eu déjà plus d'une aventure, il avait l’air novice en galanterie.
Cette rougeur, cet embarras, étaient pour l’inconnue un langage plus délicieux cent fois que les compliments les plus délicats ; et, voyant une foule d’obstacles défendre ce jeune homme, son imagination cherchait déjà à les vaincre.
De son côté, Charles, à l’aspect de la richesse et du bon goût des vêtements de l’étrangère, en examinant à la dérobée ses manières dont l'affectation lui parut d’une rare élégance, pensait que la dame appartenait à la plus haute société. L’équipage qui l’avait amenée, la défense qui lui était faite d’aller en poste et sur laquelle elle ne s’était pas expliquée, tout confirmait cette opinion, et alors l’attention qu’elle lui accordait le flattait singulièrement.
Par instants, lorsque le regard d’Annette no pesait olus sur lui, il contemplait la voyageuse avec un plaisir d’autant plus grand qu’il s’en faisait un crime, et que l’inconnue baissait les yeux avec une grâce charmante et le regardait ensuite avec tant de vivacité qu’il était impossible à Charles de no pas s’aventurer dans le monde des rêves avantageux où sa fatuité le mettait fort à l’aise.
Quand il fut certain que la dame prenait plaisir à le voir, alors il s’enhardit au point de la regarder à son tour, sans s’inquiéter de ce que les yeux d’Annette lui disaient. Il n’y avait pas un mot de proféré, et cependant tous trois se comprenaient mieux que s’ils eussent parlé.
Annette, pleine de finesse, jugea que, si elle paraissait blessée de l’attention de Charles pour l’étrangère, la pente de l’esprit humain le conduirait à chercher à plaire à la voyageuse; alors elle les laissa se parler des yeux autant qu’ils voulurent et ne regarda plus son cousin ; mais, comme on cherche à défendre son bien, et qu’An-
nette, d’après son caractère, devait être plus jalouse qu’une autre, elle inventa une véritable ruse de femme. Elle commença par prétendre qu’elle était mal dans son coin, et elle offrit à la dame de prendre sa place.
Celle-ci, qui avait remarqué la jalousie d’Annette et qui ne s’était pas trompée au dépit qu’elle avait manifesté en cessant de regarder Charles, ne comprenait rien à cette manœuvre de la jeune fille; car Annette, en offrant son coin, mettait sa rivale en face de son cousin, de sorte que leurs genoux se touchèrent. Annette feignit de ne rien voir de ce secret manège, et elle se mit à parfer bas à sa mère.
— Ma chère maman, lui dit-elle, vous seriez infiniment mieux au milieu, puisque vous ne dormez jamais en voiture, et j’aurais la tête appuyée à droite au lieu de l’avoir à gauche comme tout à l’heure.
Au premier relais, Annette changea avec sa mère, de manière que madame Gérard fut à côté de l’étrangère. Ce fut alors que les desseins d’Annette commencèrent à paraître dans toute leur étendue, et que sa rivale put admirer la politique profonde que la jeune fille avait déployée en cette occasion.
— Mon cousin, dit-elle avec un intérêt extraordinaire, oh I comme vous rougissez et pâlissez par instant ! seriezvous incommodé?
— Non, ma cousine, je suis très-bien, je vous assure.
Quelques instants après, Annette, saisissant l’instant .
où Charles rougissait, dit à voix basse à sa mère :
— Voyez donc comme Charles rougit ! je suis sûre qu’il n’ose pas nous dire qu’il ne peut pas aller sur le devant; moi, cela ne me fait rien, et même je serais mieux dans son coin, j’aurais la tète absolument comme je l’ai là, et, de plus, je verrais bien plus de pays à la fois ! Tu verras, ma mère, que si c’est moi qui lui dis de
venir prendre ma place, il ne le voudra pas, parce que je dois être sa femme et qu’il aurait l’air de m’obéir.
Au relais suivant, madame Gérard s’étant convaincue que Charles rougissait, exigea qu’il vînt à la place d’Annette, et la jeune fille prit celle de son cousin d’un air froid et en dissimulant fort adroitement la joie de son triomphe.
Charles était dans le fond, sur le même rang que la dame, et il en était séparé par madame Gérard. Ifs ne pouvaient plus ni se toucher ni se voir, et Annette les embrassait à la fois du même coup d’œil. Elle jeta un regard de supériorité sur l’étrangère ; celle-ci se mordit les lèvres, jura de rendre la pareille et de se venger d’Annette. Charles, de son côté, piqué de la conduite desa cousine, ne lui parla point et s’entretint avec l’inconnue.
Quand on s’arrêta pour dîner, il descendit le premier et offrit sa main en tremblant à la voyageuse, qui le remercia par un gracieux sourire; ce sourire lui parut d’un bon augure, et il semblait lui promettre beaucoup. Charles, après avoir conduit Annette et sa mère dans la salle de l’auberge, demanda au conducteur le nom de celte dame ; alors le conducteur, tirant sa feuille, lui fit voir qu’elle était inscrite sous le nom de mademoiselle Pauline. A ce nom, le vieux militaire dit à Charles :
— C’est une actrice du théâtre de***...
Et il fit un tour à droite en lançant à Charles un regard qui signifiait : Jeune homme, prenez garde 1 Alors le conducteur, se penchant à l’oreille de Charles étonné, lui dit avec un air de mystère :
— C’est la maîtresse du duc de N... ; elle voyage sous un faux nom et sans passe-port, car il lui est interdit de prendre ce congé ; voilà pourquoi elle a été forcée de voyager par diligence. M. le duc l’a conduite ce matin
iui-mèrae à la voiture dans son équipage ; ils étaient venus la veille retenir les places.
Le conducteur s’éloigna.
Ce discours fut pour Charles un trait de lumière ; il eut comme une révélation, et vit dans ce voyage le moyen d’arriver à la fortune et à une place brillante s’il pouvait plaire à Pauline et l’intéresser. Il rentra, et, loin de se mettre à côté de sa tante et d’Annette, il s’empara, sans montrer d’empressement, de la chaise qui était à côté de l’actricé, et Pauline rendit à Annette le regard de supériorité qu’elle avait reçu d’elle.
Annette, confuse pour son cousin, lui jeta un regard plein d’une douleur véritable; il n’osa pas le soutenir et • baissa les yeux en feignant de ne pas la voir. Tout le temps du repas, il ne parla ni à sa tante ni à sa cousine ; il chuchota avec l’actrice, et leur conversation parut fort animée: en effet, Charles voulut briller, et il y parvint; il fut spirituel et passionné : à la fin du repas, la courtisane lui marcha sur le pied pour le faire taire et lui donner à entendre que dès lors ils étaient d’intelligence et qu’il fallait mettre autant de soin à le cacher qu’ils avaient mis d’empressement à se l’avouer l’un à l’autre.
Ils sortirent ensemble et parlèrent longtemps dans la cour. A peine Charles avait-il quitté Pauline, qu’en se retournant il vit venir Annette; elle était calme et pleine de dignité.
— Charles, dit-elle, je ne suis pas contente de vous.
— Ma chère cousine, répondit-il, j’ignore en quoi je puis vous déplaire.
— En voilà assez... répliqua-t-elle avec bonté.
On monta en voiture, et Annette dut être bien con- , tente de Charles, car il fut empressé auprès d’elle et de sa mère, ne dit pas un mot à Pauline, qui, de son côté, •lui jeta parfois des regards de dédain et s’entretint cons-
ARGOW LE PIRATE Sa 7
tamment avec sa femme de chambre. Ann'ette fut rayonnante de joie et dupe du manège de l’actrice; elle chercha à dédommager Charles des soupçons qu’elle avait conçus, en se montrant affectueuse et expansive.
Quand on descendit, à onze heures du soir, pour souper et se coucher, car à cette époque les diligences ne marchaient que pendant le jour, Charles laissa l’actrice descendre seule, et ne parut en aucune manière faire attention à elle : à table, il se plaça à côté d’Annette, à laquelle il prodigua des soins ; il fut même d’une tendresse qui aurait dessillé les yeux à toute autre qu’à Annette et qui même fit sourire le vieux militaire.
Le lendemain matin, quand on se mit en route, Charles se mit dans un coin, et parut à Annette accablé de fatigue ; en effet, il dormit d’un profond sommeil. Le vieux militaire le regardait d’un air moqueur, et semblait rire de l’actrice, qui, à chaque instant, se penchait pour voir Charles, et surmontait son propre sommeil pour veiller sur lui, sans pouvoir étouffer dans ses regards un sentiment vainqueur de toute dissimulation. Annette finit par s’apercevoir du manège de ce vieux militaire, qui s’était placé à côté d’elle, et un pressentiment terrible la fit frémir.
— Mademoiselle a sans doute peu dormi, dit le malincolonel, car elle a les yeux bien abattus et la figure fatiguée ?
— C’est le voyage, répondit-elle d'un air de dédain.
— Alors, reprit-il, nous serons privés à Valence du plaisir d’applaudir votre admirable talent, car ce soir vous serez encore bien plus fatiguée, et vous n’avez guère de temps à rester dans votre patrie.
— C’est vrai, répliqua-t-elle sèchement.
— Oh ! il y a des grâces d’état! ajouta malignement Je rusé militaire avec un sourire moqueur.
Pauline, vaincue par la fatigue, s’endormit bientôt ainsi que sa femme de chambre. Alors Annette, que les paroles du militaire avaient singulièrement alarmée, lui demanda bien timidement :
— Monsieur, oserai-je vous demander quelle espèce de talent possède cette dame ?
— C’est une actrice! répondit le colonel; et il jeta sur Charles, qui dormait, un regard ironique. Ce regard üt pâlir Annette, qui regarda le militaire de façon à lui inspirer de l’intérêt et de la pitié.
— Mademoiselle, dit-il tout bas, j’avais averti votre cousin par un mot; mais on ne peut pas empêcher les folies de la jeunesse. Écoutez-moi : je suis père, et j’ai une fille presque aussi aimable et aussi modeste que vous me paraissez l’être; je ne tiens pas assurément à lui donner un Caton pour mari, mais, si un jeune homme qu’elle dût épouser lui donnait le spectacle d’une faute, j’aimerais mieux me brûler la cervelle que de lui donner un époux qui lui aurait manqué d’égards au point de la rendre témoin d’une aventure de corps-de-garde.
Annette versa quelques larmes.
— Hélas! murmura-t-elle, nous sommes partis un vendredi, jour de malheur.
En ce moment on était sur le point de descendre une côte, lorsque l’on entendit le bruit d’une voiture qui paraissait emportée avec une extrême rapidité ; ce bruit, dans l’état nerveux où était Annette, retentit dans son cœur: elle craignait tout, la pauvre enfant!... C’était une calèche élégante et légère qui semblait voler : elle passa comme un éclair, et Annette frémit en la suivant des yeux, car elle la vit entraînée au grand galop sur le versant d’une côte rapide : elle s’intéressait aux voyageurs que contenait cette voiture comme on plaint les passagers d’un bâtiment battu par la tempête ; mais en
voyant la brillante calèche atteindre le bas de la montagne, elle rentra dans la voiture, tranquille sur leur sort.
Tout à coup elle entend le bruit d’une chute, des voix confuses crient au secours. Annette, effrayée, en s’élançant, fit céder la portière qui n’était pas bien fermée, tomba à terre sans se blesser, et courut avec rapidité au secours des malheureux qui venaient de verser dans une fondrière.
Annette fut bien vite auprès de la calèche, et s’avançant sur le bord d’un rocher, elle apparut comme un ange aux deux voyageurs qui gisaient au fond du ravin.
Le postillon n’était pas blessé, les deux inconnus en étaient quittes pour des contusions ; mais les roues de leur calèche étaient brisées de façon à ne plus pouvoir servir.
Annette, tout émue, leur demanda s’ils n’avaient pas reçu quelque blessure grave : les deux inconnus restèrent dans l’étonnement le plus profond en apercevant, sur le bord de ce rocher et sur une route qu’ils venaient do voir déserte, une jeune fille, les cheveux épars. Ils la regardèrent avec surprise sans lui répondre, et Annette ne put soutenir le regard singulier de l’un d’eux : elle reçut à son aspect une impression indéfinissable, et, honteuse de se voir seule, elle rougit et se retira. Alors la diligence arriva; les voyageurs s’empressèrent de descendre et d’aider au postillon à dégager deux chevaux qui restaient vivants, car les deux autres avaient été écrasés : après avoir tout arrangé, on aida les deux inconnus à remonter sur la route.
Celui qui avait si fort ému Annette regarda la calèche et vit que les deux essieux étaient brisés de façon qu’il devenait impossible de continuer à voyager dans cette voiture : il tira alors sa bourse, donna quelque argent au postillon en lui recommandant de garder la calèche et de la faire raccommoder, et ajouta qu’à son premier voyage il la reprendrait.
Cette affaire terminée, il monta dans la diligence avec son compagnon, après avoir repris les effets de la calèche, et notamment un portefeuille assez grand auquel il parut donner l’attention que l’on a pour un objet précieux.
— J’aurais voulu, dit-il après être remonté, passer de jour le bout de la forêt de Saint-Vallier, car on dit qu’il y a des voleurs en ce moment, et il ne nous manquerait plus que cela pour avoir eu tous les accidents qui peuvent fondre sur des voyageurs.
En entendant ce discours, la pauvre Annette serra dans son sein l’or qui lui avait coûté tant de peine à acquérir, et dont chaque pièce représentait plusieurs journées d’un travail monotone : elle fit ce mouvement machinalement, car son coeur était rempli d’une douleur profonde que l’aspect de Pauline et de son cousin renouvelait à chaque instant.
— Vous avez été fort heureux, messieurs, dit Pauline ; sur cent personnes qui verseraient ainsi, bien peu échapperaient à la mort.
Les inconnus ayant répondu par un signe de tète, personne ne fut tenté de renouer la conversation.
Alors chacun se mit à regarder avec curiosité les nouveaux venus, ainsi que l’on fait d’ordinaire, et cet examen se [:a : saen silence. Celui des deux voyageurs qui paraissait le maître, c! qui l’était en effet, pouvait avoir trente-
cinq ans; il était basané, d’une taille moyenne, l’œil plein d’une énergie et d’une assurance prodigieuses.
Il était habillé de noir, malgré la saison : le luxe de son linge et le diamant énorme qui attachait sa chemise annonçaient un hommê fort riche; mais ce qui saisissait tout d’abord, c’était l’air de majesté répandu sur ses traits, et qui paraissait provenir de l’habitude du commandement. Ses gestes, où respirait la conscience qu’il avait de sa supériorité, confirmaient l’impression que son aspect faisait naître.
On remarquait de singuliers contrastes dans la physionomie comme dans les lignes de son visage; la dureté et la bonté s’y confondaient dans une expression dominante de grandeur et de force ; on sentait que, comme Pierre I er , il aurait fait assassiner sous ses yeux les révoltés, mais que, comme lui, il aurait aidé l’enfant timide à sortir du cercle fatal en écartant les poteaux de l’enceinte où l’on égorgeait les strélitz et les familles des seigneurs insurgés. Enfin, la nature l’avait taillé en grand: ses épaules étaient larges, sa tête forte comme celle do tous les hommes en qui l’intelligence domine le sentiment de la vie matérielle, ses cheveux noirs frisaient d’euxmêmes, et ses muscles saillants, sa barbe fournie, ses favoris épais, indiquaient une force de corps prodigieuse. En effet, quand il s’assit sur la banquette du milieu et qu’il posa sa main sur le dossier, il semblait qu’en pressant il lui eût été possible de briser ce qu’il touchait. Ses mains étaient d’une grosseur remarquable, et quoique couvertes de gants blancs, elles paraissaient habituées aux travaux les plus rudes.
Ses manières étaient brusques, et l’on voyait qu’il devait avoir fait la guerre, car les militaires ne perdent qu’à la longue le ton et les manières qui les distinguent des
autres hommes, diagnostic qui reste indéfinissable et qui échappe à l’analyse.
Après que chacun eut observé l’étranger et reçu avec plus ou moins de réflexion les impressions que sa vue devait faire naître, on examina son compagnon, et l’on s’aperçut qu’il régnait entre eux une liaison fort intime, bien qu’elle ne pût reposer sur l’égalité. Le second était grand, sec, maigre, nerveux, et il aurait pu fixer l’attention s’il n’eût pas été à côté du premier : il y avait chez lui moins d’idées et plus d’énergie, en ce sens qu’elle était tout le caractère et qu’elle entrait pour la somme totale des règles de la conduite : cet homme-là, une route prise, devait la suivre toujours, bonne ou mauvaise.
Pendant qu’on les examinait ainsi, de leur côté ils jetaient des regards observateurs sur leurs compagnons de voyage. Le coup d’œil du premier des deux inconnus ne fut pas favorable à Charles : cette figure mielleuse et régulière ne lui convint pas; il le témoigna involontairement par un geste qui exprimait à la fois l’aversion et le mépris : Charles feignit de ne pas l’apercevoir. L’étranger regarda assez attentivement l’actrice, mais il revint toujours assez cavalièrement à la figure d’Annette, et finit par lui dire en adoucissant sa voix :
— C’est vous, mademoiselle, qui êtes venue si vite à notre secours?... je vous remercie...
Annette s’inclina.
Toujours occupée de son cousin, elle acquérait de plus en plus les preuves de ce que le colonel lui avait dévoilé. La nuit approchait; on n’était plus qu’à sept lieues de Valence, et Pauline profitait de l’obscurité pour faire plusieurs signes à Charles. Annette resta plongée dans les réflexions les plus tristes, et sa vue était arrêtée sur l’homme extraordinaire que le hasard leur avait amené. De son côté, celui-ci regardait la figure d’Annette avec
intérêt ; car, expressive comme elle l’était, sa mélancolie s’y peignait à grands traits, et il se sentit entraîné vers elle.
II faisait nuit noire; on traversait le bout de la forêt de Saint-Vallier, qui se trouve à quelques lieues de Valence, lorsque tout à coup la diligence s’arrêta, et le postillon eut beau fouetter ses chevaux, ils n’avançèrent pas. Le postillon descendit et jeta* un cri d’alarme en trouvant des cordes tendues d’un arbre à l’autre, ce qui barrait le chemin : à peine le postillon eut-il crié, qu’une troupe d’hommes à cheval parut, entoura la voiture en montrant une forêt de canons de pistolet, si bien que les deux étrangers et le colonel virent qu’il n’y avait aucune résistance à opposer.
Un des brigands détela les chevaux de la diligence, les attacha à un arbre, et l’on entendit alors frapper à coups redoublés sur la malle de la diligence. Le chef de la bande rassura les voyageurs en leur disant qu’il ne leur serait fait aucun mal, puis il ordonna à ses gens de s’acquitter lentement de leur besogne en s’emparant des sommes qu’ils savaient être dans la voiture.
L’actrice se lamentait, et Annette tremblait comme la feuille : elle avait tiré la bourse de son sein pour la donner aussitôt et n’être pas fouillée ; l’étranger ouvrit son portefeuille, et, avec une présence d’esprit étonnante, il défaisait sa cravate et y plaçait un gros paquet de billets de banque, lorsqu’un brigand parut avec une lanterne allumée, en priant les voyageurs de descendre l’un après l’autre.
L’actrice fut dévalisée avec promptitude; la pauvre mère Gérard n’offrit rien à la rapacité des brigands; on prit la montre de Charles, cinq cents francs au colonel, et Annette, en descendant, pria qu’on ne la louchât pas, donna en pleurant l’argent qui lui avait coûté tant de
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peine à acquérir, et en ce moment pensa encore au vendredi.
Les deux étrangers descendirent, mais chacun tenait un pistolet à chaque main, d’un air si déterminé, que les deux brigands reculèrent... Après avoir contemplé ces deux personnages, le chef de la bande accourut, et se mettant entre eux et ses gens :
— Ne lirez pas, s’écria— t-il, et respectez leurs effets 1... diable!...
Alors toute la troupe accourut, et entourant à quelque distance son chef et les deux voyageurs, donna les marques d’un grand étonnement en les voyant converser paisiblement ensemble. Les voyageurs, qui se trouvaient plus éloignés encore, regardèrent cette scène avec terreur, et chacun d’eux crut avoir fait roule avec les chefs suprêmes de quelque association secrète.
Ils contemplaient avec curiosité cette diligence arrêtée sur le grand chemin, les chevaux attachés à un arbre, le conducteur et le postillon, tristes et osant à peine se parler à voix basse, et au milieu les brigands protégeant l’étrange colloque de leur chef et des deux voyageurs.
— Parbleu, dit à voix basse le plus petit à son maigre et froid compagnon, je ne croyais guère me trouver en pays de connaissance avec ces brigands-là! Dis donc, ajouta-t-il en prenant le bras de son ami qui désarmait ses pistolets, combien leur donnes-tu de temps à vivre avant d’être pendus ?
— Nous savons ce que nous risquons, dit le chef, et vous...
— ChutU.. ou je te brûle la moustache! s’écria l’ami de l’étranger; tu es en mauvais chemin, Navardinl... Mais, puisque tu es leur capitaine, rends, donc à cette jeune fille son petit trésor.
— Je t’en dédommagerai , ajouta l’étranger , allons,
rends-Ie-lui ! Elle est venue à notre secours la première, nous lui devons bien quelque reconnaissance.
Alors le capitaine, devant qui les brigands s’écartèrent, s’avança, vers les voyageurs et rendit la bourse à la trembfante Annette : après quoi ses compagnons ayant laissé tous les voyageurs remonter dans la diligence, s’enfuirent au grand galop. On peut imaginer les divers sentiments qui partagèrent les voyageurs à l’égard des deux étrangers tandis qu’ils se rendaient à. Valence, qui était la première ville qu’ils allaient rencontrer et le terme de leur voyage : cette route se serait faite en silence sans l’actrice, qui regrettait à chaque instant son cachemire, ses diamants et ses dentelles.
Annette ne savait que penser de la manière dont son trésor lui avait été rendu, et elle dit à l’étranger :
— Je ne sais, monsieur, si je dois me féliciter ou më plaindre d’avoir recouvré ma bourse par votre entremise...
— Il ne m’appartient pas, mademoiselle, répliqua l’étranger, d'éclairc.ir vos doutes sur ce point. Je n’ai pas entendu vous imposer la moindre reconnaissance, et vous pouvez même douter que je sois entré pour quelque chose dans cette restitution.
Annette se tut.
Le colonel regrettait fort ses cinq cents francs et ne pouvait s’empêcher de penser que les inconnus étaient de connivence avec les brigands. Cependant, en se rappelant leur chute, leur empressement à cacher leurs billets dans la cravate et leur surprise quand le chef des bandits avait paru reconnaîre l’un d’eux, il devenait clair qu’ils n’avaient pas couru risque de la vie en brisant leur calèche pour le plaisir de présider à un vol auquel leur concours n’avait guère paru nécessaire, et surtout que, s’ils étaient complices de l’arrestation de la diligence, ils ne seraient pas
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remontés avec les voyageurs. Jamais aventure ne renferma plus d’aliments pour la curiosité, et néanmoins cette curiosité, toute vive qu’elle fût, ne pouvait pas se satisfaire, puisque l’on n’osait faire aucune question aux deux étrangers. *
En s’approchant de Valence, Annette éprouva une sorte de peine : jusque-là elle s’était dispensée de parler à son cousin, et, se séparant de lui par la pensée, elle avait, cette journée, vécu comme loin de lui; désormais elle devait se trouver sans cesse avec Charles et dans une extrême contrainte qui nécessiterait une explication. A ce moment la lune se levait et jetait dans la voiture assez de jour pour qu’on aperçût les figures des voyageurs. Les yeux d’Annette s’arrêtèrent machinalement sur l’étranger, qui, ne se croyant pas observé, réfléchissait sans doute à des choses fort graves : son visage était farouche et exprimait une sombre méditation.
Annette tressaillit à cet aspect; un sentiment indéfinissable s’éleva dans son cœur; elle le prit pour de l’effroi et détourna lentement sa tète vers la campagne; mais elle fut ramenée par la curiosité vers cet homme qui apparaissait à son imagination comme un monument; elle baissa les yeux une seconde fois, et, par l’effet de cette chasteté pure qui faisait le principal charme de son caractère, elle s’ordonna à elle-même de ne plus contempler l’étranger.
La diligence roulait dans les rues de Valence ; la voiture entra dans la cour d’une auberge, et le conducteur, en descendant, annonça qu’il avait été arrêté et volé. Il s’approcha du directeur de l’entreprise, qui, par hasard, se trouvait dans la cour, occupé à fumer sa pipe, et il lui dit quelques mots à l’oreille. Sur-le-champ le directeur sortit, et le conducteur resta dans la cour sans ouvrir la portière, sans aider aux- voyageurs à descendre.
— Qu'attendez-vous donc? lui demanda le compagnon de l’étranger, ouvrez-nous!...
Le conducteur monta sur le marchepied et répondit que l’on avait été chercher du inonde pour dresser un procèsverbal sur l’aventure de la nuit.
— Nous serons aussi bien au bureau que dans la voiture, répondit l’actrice.
Le conducteur ouvrit alors comme à regret, et tous les voyageurs descendirent en se dirigeant vers la salle. Comme l’étranger et son compagnon allaient entrer, le conducteur les arrêta et leur dit i
— Messieurs, voulez -vous avoir la complaisance de me dire vos noms, pour que je vous porte sur ma feuille?
— C’est inutile, répliqua l’étranger; puisque nous sommes arrivés, le directeur ne nous ayant pas vus, cela doit être votre profit.
— Impossible! messieurs, répliqua le conducteur.
— Oh! oh! reprit l’étranger en entrant dans la salle, ceci annonce des hostilités; eh bien, mettez M. Jérôme et M. Jacques!...
Et ils allèrent tous deux s’asseoir, l’étranger à côté d’Annette, et son compagnon entre Charles et l’actrice.
Une jeune servante était dans la salle., et l’étranger, au bout d’un instant passé dans le silence, lui dit :
— Mademoiselle, avez- vous ici des voitures?...
— Oui, monsieur.
— Pourriez- vous nous en trouver une que nous vous renverrions ce soir ?
A ces mots, le conducteur faisant un geste qui signifiait que les étrangers ne s’en serviraient guère, sortit, pour reparaître un instant après avec trois gendarmes, le directeur et un monsieur habillé de noir.
— Il parait que vous avez été arrêtés à Saint-Yallier? demanda l’officier de police, car c’en était un.
— Et volés, dit l’actrice.
— Ces messieurs, continua l’officier en désignant les deux inconnus, paraissent connaître les voleurs, à ce que l’on prétend?...
— Oui, monsieur, dit Charles en souriant.
— En ce cas, reprit l'officier, nous allons recevoir vos dépositions et ces messieurs me suivront.
A ces mots, il fit un signe aux gendarmes, qui s’avancèrent vers les deux inconnus.
Le front de l’étranger se plissa tout à coup, ses yeux s’animèrent, son visage exprima la plus effroyable colère.
— Jouons-nous la comédie? s’écria-t-il d’une voix tonnante ; et sur le oui d’un jeune freluquet, allez-vous nous arrêter? Jour de Dieu! tout le monde est-il muet pour raconter ce qui s’est passé? et pour qui nous prend-on?...
L’officier de police, sans écouter cette véhémente apostrophe, demandait à chacun ses passe-ports, et chacun les cherchait. Alors l’étranger alla rapidement à l’officier de police, et, le saisissant par le milieu du corps, il le secoua de manière à lui faire jeter les hauts cris, et l’enleva à plusieurs pieds de terre, sans que les gendarmes, accourus au bruit, pussent l’empêcher.
— Cet homme-là, dit tout bas Pauline à Charles en riant, nous moudrait comme une meule écrase un grain de blé.
— Ah! criait l’étranger, je t’apprendrai la politesse et les belles manières, et dorénavant tu écouteras les gens qui te feront l’honneur de te parler, méchant pourvoyeur du bourreau 1...
Les trois gendarmes tentèrent de s’emparer de l’inconnu; mais en un clin d’oeil il les envoya à trois pas de lui ; alors les gens de l’auberge, le conducteur, le directeur, les gendarmes et l’officier tombèrent tous sur lui et le continrent avec peine. Annette, tout effrayée, se serrait
auprès de sa mère; l’actrice admirait la force merveilleuse de l’inconnu, tandis que le compagnon de ce dernier riait à gorge déployée.
Il alla vers son ami et lui dit :
— Tu n’en fais jamais d’autres!... Eh, laisse-les instrumenter! Ne sommes-nous pas à Valence?...
L’officier de police, voyant ce nouveau délinquant en liberté, fut épouvanté; car si l’un coûtait tant à arrêter, comment parviendrait-on à s’emparer de l’autre?... Alors il prit le parti de lui demander fièrement son passe-port.
— Imbécile, lui dit ce dernier, si tu nous arrêtes, que nous ayons ou n’ayons pas de passe-ports, qu’est-ce que cela fait à notre affaire, puisque tu nous prends pour des brigands? Tes gendarmes n’ont pas d’armes, tiens 1...
Là-dessus il tira de son sein une paire de pistolets à deux coups et les mit jusque sous le nez de l’agent de la police valençaise, qui recula brusquement en disant :
— Monsieur, pas de mauvaises plaisanteries !
A ce moment, un piquet de gendarmerie arriva, et les deux amis furent mis ensemble au milieu des gendarmes ; celui qui avait tiré ses pistolets les donna aux soldats qui les lui demandèrent. L’officier de police se mit en devoir de questionner les voyageurs.
Alors l’inconnu dit au maréchal-des-logis qui le gardait de le conduire à la préfecture; et comme on lui fit observer que le préfet n’était pas levé, il répondit qu’il se lèverait pour lui. Cette réponse surprit la cohorte, et l’air impérieux de l’étranger devint tellement imposant, que les deux prisonniers furent emmenés à la préfecture, au grand étonnement des voyageurs qui avaient contemplé cette scène avec des sentiments bien divers.
L’officier, malgré l’absence du capitaine de la bande de voleurs, n'en continua pas moins de dresser son procèsverbal, et à mesure qu’on lui disait comment la chose s’était passée, il ne pouvait s’empêcher de s’apercevoir qu’il devenait impossible que les étrangers fussent complices de ce vol. Néanmoins il continuait, lorsque le maréchal- des-logis qui avait conduit les soi-disant brigands à la préfecture vint annoncer que M. le préfet venait de marquer de la joie en les apercevant ; qu’ils étaient entrés sans façon dans sa chambre à coucher, et que les gendarmes l’avaient entendu rire au récit de l’aventure des étrangers; puis il apportait une lettre écrite par le préfet lui-même : l’officier de police la lut et parut décontenancé.
— Ils vont môme déjeuner avec le préfet, ajouta le gendarme, et il leur prêle sa voiture pour s’en retourner, car je viens d’apprendre par les domestiques que c’est ce riche Américain qui s’est rendu acquéreur du château de Durantal : cet homme-là a des millions!
— En tout cas, répliqua l’officier de police en souriant, il a aussi un fier poignet, car il m’a presque brisé les reins.
Sur le bruit qui courait dans Valence que la diligence
avait été arrêtée et volée à Saint-Vallier, madame Servi-
gné et sa fille accoururent au-devant de leurs parents, et entrèrent avec un petit garçon qui prit les paquets de nos voyageurs.
Charles, après avoir embrassé sa mère et sa sœur, alla s’entretenir avec Pauline et ne la quitta que pour suivre
AHGOW LE PIRATE
la famille, qui, se formant en bataillon serré, se dirigea vers le domicile de madame Servigné, lequel était situé dans une rue assez fréquentée de Valence. C’était une honnête boutique de province, ou, pour parler plus correctement, du département : on y vendait de tout, depuis du fil jusqu’à du lin, depuis la toile jusqu’au coton, soieries, draperies, même de la dentelle, de la parfumerie, des cachemires d’occasion, et ce magasin était un des plus fréquentés par les beautés v.alençaises.
Madame Servigné avait étendu son commerce et si heureusement fait ses affaires, qu’elle se trouvait propriétaire de la maison où elle demeurait ; Annette et sa mère y furent reçues avec une cordiale franchise et avec cette chaleur de cœur que les gens du midi mettent dans les moindres actes de leur vie comme dans les plus imposants. •
' On trouva dans le magasin le futur d’Adélaïde Servigné : c’était un homme d’une trentaine d’années, d’une figure peu avenante, l’œil sournois, le maintien embarrassé, petit, le front bas, les lèvres minces et les cheveux roux; du reste, il s’était fait aimer d’Adélaïde, et à cela il n’y avait rien à répondre. Annette éprouva, en voyant • le prétendu , un mouvement d’aversion , qu’elle réprima ; mais il lui échappa le même geste par lequel l’étranger de la voiture avait témoigné sa répugnance pour Charles. Annette, comme toutes les personnes superstitieuses, accordait singulièrement de confiance à ces premières impressions, et elle observait avec une crédulité puérile les circonstances qui accompagnaient l’origine de toutes ses relations : ainsi elle remarqua qu’en apercevant M. Bouvier, elle marcha sur un oiseau que l’on avait lâché en oubliant de le faire rentrer dans sa cage : la pauvre bête mourut, vivement regrettée par madame Servigné, qui aimait vivement les oiseaux, les chats, les chiens, trait distinctif de son caractère et
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qui doit conduire plus d’un lecteur observateur à supposer qu’elle était bavarde. En effet, la bonne femme ne tarda pas à donner des preuves de sa loquacité.
— Enfin vous voilà !... dit-elle, lorsque tout le monde fut réuni dans une chambre haute qui servait de salon, quoique son lit y fût; ah! que je suis aise!... Monsieur Bouvier, Jacques a-t-il fermé la boutique?... Mais asseyezvous donc, mesdames... Ah! Charles, que tu es grandi!... et savant... Eh bien, viens donc que je t’embrasse encore... J’ai cru que vous n’arriveriez jamais... et vous avez été volés encore! Mais vous nous raconterez cela, j’espère... dans un autre moment... s’écria- 1— elle en voyant que madame Gérard ouvrait la bouche pour faire sa partie... Tenez, ma chère sœur, voici mon gendre, M. Bouvier; il est de Bayeux, en Normandie...
Ici la respiration lui manqua, et elle embrassa son fils tout en reprenant haleine.
En habile femme, madame Gérard saisit la parole, et la conversation devint un peu plus générale.
Enfin l’on installa les Parisiennes, et au bout de deux ou trois jours elles se trouvèrent aussi à l’aise chez madame Servigné que si elles y eussent habité depuis vingt ans. Une des premières occupations d’Annette fut de s’informer si l’on était près.d’une église ; car on approchait du jour de la Fête-Dieu, solennité que l’on célèbre dans tout le midi de la France avec une pompe remarquable.
Pendant la semaine qui précède ce grand jour, on célèbre, à la fin du jour, la magnifique cérémonie du salut; et la pieuse Annette n’aurait pas manqué, pour toute la fortune et les joies de la terre, *cette imposante cérémonie.
U y avait justement au bout de la rue habitée par madame Servigné, une petite église où Annette crut pou-
voir éviter les distractions inséparables des rassemblements nombreux.
Le lendemain de son arrivée à Valence, le soir, après dîner, Annette, qui avait marqué à Charles tout autant d’amitié que par le passé, lui demanda : Mon cousin, ne voulez-vous pas venir au salut avec moi?... Aussitôt madame Servigné s’écria : — Mais, ma nièce, nous irons tous!... — Non pas moi, dit Charles avec un embarras visible, car j’ai précisément affaire à cette heure-ci.
Annette le regarda avec étonnement, il baissa les yeux. Cependant il avait parlé d’un ton si péremptoire, qu’il n’y avait aucune observation à faire, et la famille s’achemina vers l’église en le laissant seul. Avant d’entrer dans la chapelle, Annette vit dans la rue une affiche en gros caractères : c’était une affiche de spectacle qui annonçait que mademoiselle Pauline ne donnerait que trois représentations; la première était indiquée pour le soir môme, et par l’heure du spectacle, Amélie se convainquit que son cousin préférait le plaisir de voir mademoiselle Pauline à celui d’acompagner un instant au salut celle qui depuis l’enfance lui avait prodigué les marques de la plus tendre amitié.
A l’aspect de cette affiche, une foule de pensées vint assaillir Annette. — Quel charme exerce donc une semblable femme, se disait-elle, pour que dans un instant elle fasse tout oublier!... A-t-elle des secrets pour déployer en un jour plus do témoignages d'amour que nous n’en prodiguons en vingt années ? ou serais-je trop peu aimante?... Grand Dieu! vous aurais-je donc tout donné?
À ce moment elle entrait dans l’église, et toutes pensées mondaines s’évanouirent comme une vapeur, légère devant le soleil : elle renonça à Charles pour toujours, et elle prononça ces mots à voix basse en s’agenouillant : — O mon Dieu 1 c’est donc à vous que je me donne!... et ce
cœur sera tout entier brûlant pour vous à jamais dans cette parcelle de temps que nous appelons la vie, comme pendant votre règne qui durera toujours!
Elle releva lentement la tète, secoua les boucles de ses cheveux, qui retombèrent sur son cou d’albâtre ; une espèce de tranquillité rentra dans son âme, elle ouvrit son livre et tomba sur ces mots : « Ce sera ton époux glorieux » [Hic erit sponsus gloriæ).
Frappée de la singulière coïncidence de ces paroles qui retentissaient dans son cœur comme prononcées par un ange qui se serait assis à ses côtés, elle releva ses yeux humides de pleurs, et contre un pilier composé de cinq petites colonnes assemblées, elle vit dans l’obscurité la tète énorme et les cheveux bouclés de l’étranger de la voiture. Annette tressaillit, et son cœur fut frappé d’un te! coup, qu’on ne peut comparer son effet qu’à ce malaise qui précède une défaillance complète.
Celle apparition était-elle un effet de son imagination ou une réalité? Elle n’osa pas relever la tète pour s’en assurer, et, tenant son livre en tremblant, elle lisait involontairement : « Ce sera ton époux glorieux. » Ses idées superstitieuses vinrent l’assaillir, et elle fut frappée de la pensée que le livre parlait un langage divin qui déchirait le voile de l’avenir. 11 y a des idées importunes qui, malgré de palpables absurdités, s’emparent du cerveau sans que la raison la plus sévère les en puisse chasser : Annette trembla si fort, que sa cousine s’aperçut de son agitation à celle de son livre.
— De quoi riez-vous, ma cousine? dit Adélaïde.
— Je ne ris pas, répondit Annette ; je viens d’être un peu indisposée; mais je me sens mieux, ajouta-t-elle en craignant que sa cousine ne lui proposât de sortir. Elle voyait toujours malgré elle celte figure énergique dont les yeux lui avaient paru briller d’un feu surnaturel.
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Le salut commença, l’église était parfumée des (leurs dont on l’avait ornée ; une profusion de cierges répandait une brillante lumière qui, venant de l’autel, produisait un effet prodigieux, car le prêtre semblait marcher au sein d’un nuage lumineux formé par la fumée de l’encens.
Le chant de joie et la masse d’harmonie répandus par l’ensemble des voix avaient quelque chose d’imposant ; mais pour ceux qui environnaient Annette, il régnait dans ces accords un charme de plus, car elle chantait avec une telle sensibilité, un goût si pur, une voix si juste et si flexible, que chacun aurait voulu l’entendre seule. Plusieurs personnes môme cherchèrent dans les rangs des femmes celle qui faisait entendre ces mélodieux accents; mais Annette, agenouillée avec grâce et la tête penchée sur son livre, restait immobile comme un de ces anges que Raphaël représente prosternés devant le trône.
Quand le salut fut fini, Annette se leva et ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur la colonne auprès de laquelle ce visage mâle s’était présenté à sa vue. Elle tressaillit encore davantage, car cette fois-ci elle vit l’inconnu dans l’enfoncement de la chapelle ; le faible jour qui s’échappait des vitraux et de l’autel sur lequel les cierges • s’éteignaient ne le lui laissa voir que d’une manière indistincte et comme une grande ombre, ou plutôt comme une statue funéraire, car il était immobile, la tète inclinée, et plongé dans une profonde méditation : son ami l’accompagnait. Cet ami lui toucha le bras quand Annette le regarda ; alors elle baissa la tête et ses yeux cherchèrent la terre. Elle frémit en y apercevant une tête de mort sculptée entre deux os, et elle remarqua que pendant tout le temps du salut elle était restée sur la pierre d’un tombeau.
Ces petites remarques, ces présages, ces rencontres, que l’éducation moderne feront paraître puériles à la plu-
part de nos lecteurs, étaient pour Annette des événements qui faisaient une profonde impression sur son âme. Elle suivait donc sa mère dans un silence qui étonnait sa cousine, et non madame Gérard, car elle était habituée, en sortant de l’église, à voir Annette plongée dans la méditation.
Les deux cousines marchaient les dernières de la petite troupe que formait la famille. Après être sorties de l’église, elles entendirent les pas de deux hommes qui les suivaient de près.
— Ma cousine, dit Adélaïde, regardez donc l’un des messieurs qui nous suivent!... il a une figure singulière; c’est un visage de conspirateur. — Vous jugez légèrement les gens ! répondit Annette sans se retourner, mais certaine qu’il s’agissait de l’inconnu.
D’après la réponse d’Annette, Adélaïde se tut et pensa en elle-même que sa cousine était plus grave que ne le comportait son âge, elle craignit de ne point trouver en elle la compagne aimable et enjouée qu’elle avait attendue.
A peine avaient-elles fait quelques pas, qu’elles entendirent les deux étrangers discuter assez vivement; ils parlaient bas, mais cependant, on pouvait, en prêtant attentivement l’oreille, saisir quelques mots de leur conversation, et l’on pense bien qu’Annette et sa cousine avaient l’oreille fine comme toutes les jeunes filles.
— Oui, je t’empêcherai d’y venir!,., disait l’étranger; oui, sans doute. — Et pourquoi?... — Pourquoi !... parce que cela ne te convient pas, et que c’est assez d’une victime.
Ici les deux jeunes filles n’entendirent plus rien, si ce n’est un nom qui finissait en ie, comme Stéphanie, Mêlante, Virginie.
A ce nom, l’inconnu interrompit son compagnon en le
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priant de parler plus bas ; mais quand il vit que celui-ci affectait d’élever la voix, il ralentit le pas, de sorte que les deux cousines n’en purent entendre davantage.
Le peu de mots qu’Annette avait saisis de cette conversation mystérieuse, comme tout ce qui se liait dans son esprit au souvenir de l’inconnu, lui inspira en même temps de la crainte et de la joie, mais elle ne s’avoua que le premier de ces deux sentiments; sa modestie refoula le second dans les profondeurs de sa conscience.
Charles n’était pas rentré et ne parut même pas au souper do famille; Annette en fit tristement l’observation, et elle s’endormit bien avant dans la nuit sans avoir entendu rentrer son cousin.
Pendant les cinq jours que mademoiselle Pauline fut à Valence, Charles ne parut dans sa famille que pendant le temps strictement convenable ; il ne dînait même pas toujours au logis, et il n’alla pas une fois au salut. Un jour qu’Annette sortait en même temps que son cousin, celuici fut montré au doigt par un jeune homme, qui dit à son compagnon quand Charles s’éloigna : — C’est l’amant de Pauline.
Enfin cette dernière partit : dès lors Charles fut tout entière à sa famille et.n’eut plus d’autro dérangement que la nécessité de soutenir une correspondance qui parut très-active. Charles Servigné redevint très-empressé pour Annette : Il semblait sentir qu’il avait de grands torts £ réparer, et il revenait vers son amie d’enfance avec une ardeur, une tendresse, qui firent horreur à la jeune et intolérante dévote. Charles avait trop de tact et de finesse pour ne pas s’apercevoir de la froideur que sa cousine laissait percer toutes les fois qu’il s’agissait des sentiments intimes que ces deux jeunes gens, destinés l’un à l’autre, s’avouaient autrefois, et cette froideur contrastait chez
Annette avec les prévenances amicales dont elle accablait son cousin dans toutes les circonstances ordinaires.
Il n’y avait plus que deux jours de salut, le samedi et le dimanche, jour de l’octave de la Fête-Dieu. Le vendredi soir, Charles, au souper, dit à sa tante que l’étranger qu’ils avaient reçu dans leur diligence était resté à Valence et qu’il était venu au spectacle dans la loge du préfet, mais que depuis deux jours on ne l’avait pas revu. — Il parait, ajouta- t-il, que cet inconnu est fort riche; on ne lui donne pas moins de sept à huit millions : il y en a même qui disent douze : ainsi il était loin d’être capitaine de voleurs.
Annette rougissait en entendant parler de l’étranger, mais Charles ne s’en aperçut pas et continua de s’entretenir de lui en exaltant la magnificence du château de Durantal, la somptuosité du parc, les environs et le site ; car cette propriété était placée sur une hauteur dans les environs de Valence, du côté du midi, et le revenu s’en élevait à plus de quatre-vingt mille francs.
— Est-il marié? demauda madame Gérard.
— Non, répondit madame Servigné, dont la boutique était le rendez-vous de toutes les commères et qui savait tout ce qui se passait dans la ville et aux environs; mais, reprit-elle, une chose plus intéressante, c’est que l’on prétend que notre procureur du roi va être destitué, et c’est une nouvelle, ça ! car il s'était vanté de rester en place, malgré sa conduite pendant les Cent-Jours...
Charles parut comme frappé d’une lumière soudaine en entendant cette phrase de sa mère, et il tomba dans un profond silence.
Ce soir-là, Annette, sa mère et madame Servigné venaient de se retirer, que Charles et Adélaïde, sa cœur, étaient encore pensifs, assis à la table de sa famille.
— Mon frère, dit la jalouse Adélaïde, croirais-tu, par hasard; être aimé de cette pie-grièche d’Annette?
— Est-ce que tu aurais à t’en plaindre? demanda Charles; car, pour en parler en de pareils termes...
— Moi! s’écria Adélaïde, non, et quoique son regard, sa mise, sa conduite et ses moindres discours-soient un blâme continuel de la façon d’agir des autres, dieu merci! pour ce que je la verrai, je ne crains guère la cousine Annette!... mais elle n’est pas de son âge, et je ne t’en parlais que pour toi : si tu crois quelle t’aime, tu te trompes...
— Comment cela?... répondit Charles étonné, je ne lui ai donné aucun sujet de plainte, et je ne crois pas...
— Eh bien, dit Adélaïde en l’interrompant, crois-moi, les femmes se connaissent' un peu à cela : voilà cinq ou six fois que je remarque l’air dont Annette détourne la tête quand tu la regardes avec complaisance, et cet air-là n’est pas de bon augure pour toi.
— Je n’imagine pas qu’Annette puisse changer.
— Questionne-la, fais un essai, et tu t’en convaincras... Dis-moi, est-elle riche ?
— Annette, reprit Charles, est riche en sentiments honnêtes et religieux, du reste, quand son père et sa mère seront morts, elle pourra avoir mille écus de rentes.
— Eh mais, répliqua Adélaïde cela vaut bien la peine d’entretenir la paix avec elle.
Cette conversation excita quelque défiance dans l’esprit de Charles, et il résolut do saisir la première occasion qui lui permettrait d’éclaircir scs soupçons. En effet, il no pouvait croire qu’Annette fut instruite de son intrigue avec Pauline : l’extrême innocence de sa cousine excluait toute idée de perspicacité de sa part dans une semblable affaire, et Charles ne croyait pas s’être permis la moindre inconvenance qui pût le trahir. Cependant les ma-
so
nières d’Annette n'étant plus les mêmes, les discours d’Adélaïde plongèrent le jeune avocat dans une grande anxiété.
Le lendemain était le dimanche de l’octave de la Fête- Dieu et le dernier jour du salut. L’inconnu ne s’était montré qu’une fois à la chapelle.
Par suite des sentiments qui se partageaient son âme, Annette avait craint et espéré à la fois une nouvelle apparition de son mystérieux poursuivant, et, en entrant comme en sortant, quand elle avait jeté un coup d’œil dans l’église, elle avait, chaque fois, éprouvé une sorte de désappointement. Du reste, ce mouvement était involontaire en elle, et cette phrase : — Il n’est pas venu... se formulait sans commentaire dans sa pensée intime.
Charles offrit son bras à sa cousine pour se rendre au salut; elle l’accepta, et il se plaça à côté d’elle. Le salut était commencé, et Annette chantait d’une voix douce et pure, quand elle sentit un inconnu venir se placer sur la chaise qui se trouvait à sa droite; elle trembla, car un secret pressentiment lui disait que co ne pouvait être que l’étranger. Elle fut confirmée dans ses soupçons par 1’impatiencc que Charles témoigna après avoir aperçu celui qui s'était placé auprès de sa cousine : il se levait., tournait la tète, regardait l’étranger, qui ne faisait aucune attention au manège de Charles et dévorait des yeux le voile blanc qui descendait du chapeau d’Annette, en dérobant sa ligure à tous les yeux. L’étranger recueillait en son âme les sons purs et harmonieux de cette voix céleste, et son émotion était visible; il n’avait point son
compagnon, et rien ne troublait un plaisir- auquel il s’abandonnait tout entier,
Charles bouillait d’impatience; il aurait voulu que le salut fût fini, et il se réveillait en son cœur plus que de l’amour pour sa cousine depuis que la présence de l’étranger lui révélait l’existence d’un rival qu’Annette aimait peut-être. Il avait cependant le plaisir de voir sa cousine immobile et les yeux fixés sur l’autel. Lorsque le salut fut fini, elle ne tourna môme pas la tôte, donna le bras à Charles, et sortit de l’église sans faire un seul mouvement pour voir l’étranger.
— Ma cousine, dit Charles, il fait un temps magnifique; nous avons une heure et demie à attendre le souper ; voulez-vous vous promener dans la campagne? nous n’en sommes pas loin.
— Très-volontiers, dit Annette.
Et ils se détachèrent de la compagnie en se dirigeant vers le faubourg.
Arrivés à la fin du faubourg, ils entendirent sortir de dessous une treille, en dehors de la ville et à la porte d’une espèce de cabaret, les éclats de rire et les chants d’une troupe joyeuse. Quand Annette et son cousin passèrent devant cette treille, qui était séparée du cabaret par un espace assez grand, une voix s’écria : — La voici I... Et toute la troupe, se taisant, regarda sur le chemin. Annette et son cousin continuèrent à marcher; mais Annette conçut un secret pressentiment qui lui disait que c’était d’elle qu’on s’occupait sous cette treille, et cependant il n’y avait aucune apparence qu’une jeune inconnue, depuis peu à Valence,- fut le sujet de la conversation de ces hommes qui paraissaient appartenir à la classe inférieure du peuple. Néanmoins elle ne se trompait pas, et cette treille était en ce moment le rendezvous de gens qui occupaient bien du monde. Il pouvait y
avoir autour de trois tables oblongues une douzaine d’hommes au milieu desquels on distinguait un gendarme en uniforme.
La plupart des convives étaient habillés de vestes et paraissaient être des ouvriers endimanchés : quelquesuns avaient du plâtre à leurs habits; leurs chapeaux étaient couverts de quelques taches blanches de chaux, et l’un d’eux, mieux habillé que les autres, tenant en main une toise qui lui servait de canne, était placé au centre, à côté du gendarme, et semblait être l’entrepreneur qui les employait tous. Les figures de ces ouvriers étaient toutes assez caractérisées pour qu’on ne pût attribuer au hasard seul leur rassemblement en ce lieu ; aucune n’était sans énergie, et chacune annonçait soit la ruse, soit la résolution : à l’union, à l’accord qui régnait entre eux, un observateur n’eût pas douté qu’un même but, qu’une même pensée ne les liât momentanément les uns aux autres. Leurs traits étaient fortement prononcés, leur teint bruni par le soleil, mais par le soleil qui brûle l’Afrique et allume les torrents de chaleur de la ligne. Il était facile de voir que ces hommes n’appartenaient pas à la France : l’un portait le caractère des têtes américaines, tel autre offrait le type anglais ou celui du Nord, tandis que d’autres avaient tous les traits distincts des Méridionaux. En un mot, rien ne pouvait mieux que cette étrange réunion donner une idée de ces célèbres flibustiers si remarquables par le mélange des races humaines, par le courage porté à l’excès, ainsi que par la résolution, l’amour du pillage et la cruauté qui les animaient.
Ils étaient à la fin d’un repas, et dans cet état d’ivresse et d’exaltation qui suit une conversation animée par lès cris, les chants, les mets épicés et les vins chaleureux du Midi : leurs cris et leurs propos se ressentaient de leur ivresse.
— Vive la joie!... criait un homme au gosier desséché.
— Mais vivent les sonnettes!... répondait un autre.
— Et requiescat in pace !... disait mystérieusement un compagnon en jetant par terre une bouteille vide.
— Écoutez! écoutez!... s’écria l’un d’eux plus ivre que les autres, je vais chanter. Et, sans attendre, il entonna :
Si l’on pendait tous les voleurs Qui volent sur la terre,
11 resterait moins de pendeurs Que de vin dans mon verre.
— Au diable la chanson!... dit le gendarme en interrompant le chanteur et en criant plus fort que lui ; quand j’entends parler de corde et de supplice, cela me trouble la digestion.
— Ah bah ! lui répondit un vieillard encore vert qui était à sa gauche; ne savez-vous pas que nous sommes sujets à une maladie de plus que les autres?
— C’est bien pour cela qu’il ne faut pas clocher devant un boiteux, répliqua le gendarme; d’ailleurs, s’il continue, je le frotte...
— Je voudrais bien voir cela, hussard de la mort! s’écria le chanteur en répétant :
Il resterait moins de pendeurs Que de vin dans mon verre.
Le gendarme leva son sabre, et l’autre, saisissant une canne creuse qui formait le canon d’un fusil sans crosse, para le coup du gendarme ; mais lo petit vieillard et le maître maçon arrêtèrent la querelle naissante.
— Brigands, tenez-vous donc tranquilles!... nous ne sommes pas ici pour banqueter, colleter et nous tuer; il s’agit de choses importantes, et, si vous voulez toujours boire, écoutez-moi !
A ces paroles le calme naquit, et le maître maçon, désignant deux d’entre les compagnons, leur montra du doigt la porte du restaurateur et le chemin : comprenant ce que ce signe voulait dire, les deux ouvriers se mirent en sentinelle.
— Bahl dit le gendarme, toute la ville est au salut.
— Mes enfants, reprit le maçon à voix basse en s’a- * dressant à toute la troupe qui s’amoncela autour de lui, vous saurez que John (et il montrait le gendarme) vient
de m’apprendre que notre ancien et son lieutenant sont indignes du nom d’hommes, car ils ont donné à M. Badger, leur ami, le préfet de Valence, le signalement de . tous ceux qui ont servi sous lui, et qu’il a reconnus l’autre jour, moi le premier!...
— C’est une horreur!...
— C’est une infamie!...
Et une foule d’autres exclamations partirent en môme temps de tous côtés.
— Il faut piller sa baraque 1... s’écria l’un.
— Piller, oui, reprit un autre, mais auparavant il faut tuer le vieux requin !
— Un vieux caïman comme lui ne mérite qu’une dragée dans le crâne 1... ajouta celui dont la figure annonçait le plus de férocité.
Cetle dernière parole, prononcée après toutes les autres et avec un fort grand sang-froid, semblait le résumé des pensées qui agitaient en ce moment les lôtes de ces gens que le vin et les cris avaient plongés dans un état voisin de l’ivresse.
— Un moment, mes amis, dit le gendarme; piller sa
cambuse, ce n’est pas l’affaire d’une minute, car il a avec lui une bonne tête; le lieutenant n’est fias homme à se laisser prendre par dix de nous, sans compter que l’ancien est rude à manier. Supposez que nous les ayons mis à la raison, croyez-vous. que le pillage de Durantal ne fasse pas ouvrir les yeux à l’autorité, surtout après que notre dernière aventure nous a tant signalés?
— Signalés!... reprit celui qui vient d’être désigné comme le plus féroce de la troupe et que l’on nommait Flatmers; oui, signalés, nous le sommes, et celui à qui l nous devons ce service, moi, je dis qu’il faut le tuer sans rémission.
— Tuer notre ancien 1 s’écria le plus vieux de tous, nommé Tribel, non, de par tous les diables!... c’est un brave homme et tel que jamais tillac n’en a porté de meilleur! Ne lui avons-nous pas juré de garder le secret? n’a-t-il pas toujours donné loyalement à chacun ce qui lui revenait dans les prises, et ne nous a-t-il pas tous enrichis? Est-ce sa faute si nous avons tout mangé comme des brigands que nous sommes, sans dire seulement un pauvre petit Ave? si nous avons fricassé nos sacs d’or comme des goujons? Lui, il a su garder les siens, qu’on les lui laisse 1... Songez que c’est lui qui nous défendait, et qu’il aurait plutôt sauté seul sur un tillac que de nous livrer!...
— Eh l s’écria le maître maçon, pourquoi nous a-t-il dénoncés aujourd’hui?...
— Oui, reprit Flatmers, c’est un traître!.., le gros marsouin s’est enrichi, il tient à la vie, à la bombance et à ses millions; eh bien, il faut lui apprendre à vivre, et lui faire savoir que, si l’un de nous va à l’échafaud par sa faute, il épousera la veuve on secondes noces.
— Flatmers, Flatmers!... reprit le vieux Tribel, quel est celui de nous qui s’est présenté devant notre ancien
comme étant dans le besoin à qui il n’ait pas donné quelque billet de mille francs?...
— Eh 1 quand je les ai mangés, je me moque bien de ses billets 1...
— C’est mal, Flatmers, et tu es un coquin sans reconnaissance!... Mais je veux bien qu’il nous ait dénoncés!... moi, je vous répondrai que vous êtes des imbéciles et que c’est la faute du capitaine, car il a fraternisé avec lui sur le chemin : on l’a compromis ; et, comme il a été déjà poursuivi, il n’aura pu échapper qu’en nous dénonçant.
— Eh bien, puisqu’on le poursuit, dit le maître maçon en faisant signe de la main pour demander silence, il faut le forcer à se rembarquer avec nous et à recommencer la course. Allons nous mettre, jour de Dieu ! au service des insurgés d’Amérique; nous ferons un métier de braves gens, et nous ne serons plus des caroteurs de grandes routes. Quelle vie que de crever des chevaux à demander la bourse à des voyageurs sans le sou!... Risques pour risques, allons piller les possessions espagnoles en vrais marins!... Nous nous battrons en même temps pour la liberté, et nous deviendrons quelque chose; l’ancien sera amiral, et nous capitaines, lieutenants, officiers au service des républiques!...
' Ce discours fut suivi d’un hourra général que le gendarme fut seul à ne pas partager.
— Qu’aves-vous donc?... lui demanda Tribel.
— Ce que j’ai, reprit-il, je sais que ceci est le meilleur parti, mais il a bien des difficultés : d’abord, l’ancien le voudra-t-il ? Écoutez : vous savez si jamais chef a, pendant dix ans, plus travaillé que lui : il n’a pas eu un moment de repos, et je gage mon sabre qu’il est resté garçon tout ce temps-là!... Il était toujours occupé de nos affaires, à l’affût des bâtiments marchands, des vais-
ARGOW LE PIRATE S 7
seaux de guerre, plaçant, vendant les marchandises, si bien que nous n’avions que la peine de manger notre argent. Or, vous apprendrez que notre ancien est amoureux d’une jeune et jolie fille, et vous savez que ce qu’il a aux pieds il ne l’a pas dans la tête, que ce qu’il dans la tête il ne l’a pas aux pieds : partant, je crois qu’un homme qui s’est fait une aussi jolie coquille que Durantul, et qui, après tant de fatigues et de privations, vient à avoir de l’amoür pour une jeune poulette, aura de la peine à se mettre en campagne...
Un cri général, mais élancé à voix basse, fut le résultat de cette harangue.
— Tuons-lal...
— La tuer!... reprit Tribel, êtes-vous fous? prenez-la, cachez-la, dites qu’elle est morte, et forcez notre ancien à se rembarquer ; mais pourquoi voulez-vous tuer une enfant quand il n’y a rien à gagner à sa mort?...
— Approuvé ! ... dit le maître maçon.
A ce moment les deux sentinelles revinrent en faisant signe de se taire, et le gendarme, allant voir quelles personnes s’approchaient, reconnut Annette et s’écria : — La voilà!...
On la regarda attentivement, et lorsqu’elle fut passée, Navardin, le capitaine, prit, de concert avec ses gens, les mesures nécessaires à l’enlèvement d’Annette.
Pendant que la pauvre Annette, qui ne se connaissait pas un seul ennemi dans le inonde, était ainsi l’objet d’une conspiration formidable, elle marchait en silence dans la campagne, et Charles se trouvait assez embarrassé pour entamer la conversation par laquelle il voulait éclaircir ses doutes. — Ma cousine, dit-il enfin après un long silence, j’espère avoir bientôt une place.
— J’en serai enchantée pour vous, répondit Annette avec un air tout à la fois plein de froideur et de bienveil-
lance; soyez certain que je prendrai toujours un bien grand intérêt à tout ce qui pourra vous arriver d’heureux...
— Comme vous me dites cela, ma cousine! on croirait qu’en sollicitant cette place, si je l’obtiens, je n’aurai travaillé que pour moi seul et que vous n’ètes pour rien dans cette affaire.
Charles, comme on voit, mettait sa cousine dans l’obligation de s’expliquer.
— J’y suis pour beaucoup, Charles, puisque je n’aurai
plus d’inquiétudes sur votre sort et que vous serez honorablement placé. »
— Je n’ai jamais eu d’inquiétudes pour mon sort, ma cousine, puisque vous devez être un jour ma femme...
— Ah ! dit-elle vivement, Charles, je ne crois pas vous avoir fait la promesse de vous accepter pour mari ; mais, l’eussé-je promis, vous ne devriez plus y compter : ces sortes de contrats sont subordonnés à des conditions que je n’ai pas besoin de vous expliquer; vous avez assez d’esprit, et, je l’espère, assez de délicatesse, pour me comprendre. Or, vous-même vous m’avez dégagée de la promesse tacite que quinze ans d'amitié avaient sanctionnée, et j’ai juré de n’être jamais à vous.
Annette avait parlé avec tant de chaleur, que Charles en était réduit à faire des gestes de dénégation ; enfin il répondit avec une amertume ironique : — Lorsqu’on a l’intention de manquer à ses serments et de briser un lien que deux cœurs ont formé, on ne manque jamais de prétextes pour justifier sa conduite, et, comme le dit un vieux proverbe, lorsqu’on devient moins religieux on cherche des taches à la robe des saints : cependant, Annette, il vous serait difficile d’entrer dans le moindre détail et de trouver une base à une pareille accusation.
-— Suis-je, s’écria Annette avec la dignité de l’inno-
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cence, suis-je d’un caractère léger, et me connaissez-vous l’habitude de chercher des prétextes?
— Mais enfin, ma cousine, en quoi ai-je manqué à mes serments? et à l’aide de quelle fiction me prouverez-vous que je ne vous aime plus et que j’ai cessé de vous marquer la tendresse, le respect, la fraternité dont je vous ai entourée dès notre enfance?
— • Charles', si vous voulez me voir rougir pour la première fois de ma vie des paroles qui sortiront de ma bouche, je vais vous le prouver, ou, si vous m’entendez et que vous ayez encore quelque peu de respect pour moi, vous m’en dispenserez en rentrant en vous-même.
Charles Servigné, d’après cette phrase, commença à croire que sa cousine avait pu apprendre quelque chose de son intrigue avec Pauline ; alors il comprit rapidement que, s’il en était ainsi, le cœur de sa cousine lui serait à jamais fermé. Il continua donc en ces termfes, mais poussé par l’esprit de vengeance et de dépit auquel son âme s’ouvrait si facilement : — Ma cousine, je commence à entrevoir la lumière que vous voulez mettre sous le boisseau ; ce n’est pas tant à cause de moi qu’à cause de vous que vous prenez le rôle d’accusatrice : vous craignez que je no vous reproche le véritable motif de ce changement : je le devine, vous ne m’aimez plus!...
— Oui, Charles, je ne vous aime plus, interrompitelle avec une noble franchise; oui, j’ai cessé de vous aimer dans le sens que vous donnez à ce mot, mais je vous aimerai toujours comme un frère 1... Charles, on ne brise pas en un instant des liens que tant d’années ont rendus chers, on n’oublie jamais un frère! Toute ma vie je me souviendrai du plaisir que j’avais à vous aller chercher à Sainte-Barbe, à vous amener à la maison, à vous dire tout ce que j’avais dans le cœur, à recevoir toutes les sensations du vôtre, et quand vous ne seriez
puis rien pour moi, que j’aurais à me plaindre de vous mille fois plus encore, il me serait impossible de ne pas vtfus tendre la main et de vous voir sans plaisir : fussiezvous criminel, je traverserais des pays entiers pour vous sauver ; mais faire route à travers une mer aussi orageuse que la vie sans pouvoir compter sur la constance de celui qui nous accompagne, oh! la femme est un être trop faible! mon cœur est plein d’amour, mais Dieu l’aura dès à présent tout entier si sa créature n’est plus digne de moi.
— Dieu, reprit Charles sans être touché du langage sublime d’Annette, Dieu m’a tout l’air d’être pour vous à Durantal.
— Charles, répliqua Annette en rougissant et d’une yoix tremblante, j’ignore ce que vous voulez dire.
— Si vous l’ignoriez, vous ne rougiriez pas, reprit-il, et vous aüriez pu me dire sans détour que l’étranger qui est venu probablement tous les soirs au salut est pour quelque chose dans le changement de vos sentiments à mon égard.
— Si vous étiez venu plus souvent au salut, vous sauriez, répondit Annette, qu’il n’est pas venu tous les soirs.
— C’est dommage ! répliqua Charles avec ironie; mais comment expliquerez-vous l’heureux hasard qui l’a fait s’asseoir à côté de vous et ne pas vous quitter des yeux pendant tout le salut?..,
— Il me semble, reprit-elle avec dignité, que je ne vous dois aucun autre compte des motifs de notre séparation.
— Aussi vous gardez-vous bien d’aborder cette question-là.
— Charles, dit-elle, il faut en finir : apprenez donc que je sais combien cette actrice vous est chère; j’aurais
préféré pour vous une tout autre femme ; elle peut faire votre bonheur comme une autre, mieux qu’une autre même, à ce qu’il paraît... A ce mot les larmes gagnèrent Annette.
— O ma cousine ! avez-vous pu croire... reprit Charles avec assurance.
— Charles, dit-elle en le fixant, épargnez-vous un mensonge... vous pourriez m’abuser facilement par un seul mot, et je vous aurais cru sur un seul regard si je n’avais pas des preuves convaincantes. Il a fallu, Chérie», dit-elle avec bonté, tout le trouble inséparable d’un* amour aussi violent que le vôtre pour que vous vous soyez oublié devant moi comme vous l’avez fait : ne vous ai-je pas vu?... Tenez, Charles, continua-t-elle en rougissant, je m’arrête; vous devez comprendre que je sais tout. Vous n’êtes plus, dit-elle, qu’un cousin que j’aimerai toujours d’une tendresse de sœur en plaignant vos écarts; mais,- pour être votre femme, cessez de croire à cette union; vous ne m’aimez pas... Si vous m’aviez aimée, vous ne m’auriez pas tenu le langage que j’ai entendu. y
— Ainsi, ma cousine, répondit Charles en prenant un air dégagé, vous ne me laissez même pas d’espoir : pour une jeune fille qui se pique de quelque dévotion, ce n’est guère imiter la clémence céleste, qui, au moins, donne quelque chose au repentir..
— Votre discours ne l’annonce guère.
— Ma cousine, continua Charles, je puis vous jurer que je ne suis point indigne de vous, que je n’ai jamais cessé un instant de vous porter l’amour le plus tendre, et que je donnerais mille fois ma vie pour vous.
— Ah ! cessez, cessez, Charles ! ces paroles n’ont aucun prix pour moi du moment qu’elles ont pu être adressées à d’autres et que je le sais.
— Eh bien, ma cousine, rien ne peut m'empêcher de croire qu’une âme comme la vôtre n’ait plus aucune indulgence pour celui qu’elle a aimé (ici Annette fit un signe de tète négatif), sans qu’il y ait une autre cause ; jurez-moi donc que vous n’aimez pas le propriétaire de Durantal, l’étranger de la voiture.
. — Comment, dit Annette, voulez-vous que j’éprouve un sentiment aussi vif pour un homme que j’ai à peine aperçu ?
. A ce moment ils entendirent le bruit d’un équipage ; ils • se retournèrent et aperçurent une calèche qui venait si rapidement, qu’ils n’eurent que le temps de se ranger. Us y jetèrent les yeux ensemble. Annette rougit, et son cœur battit en reconnaissant l’étranger.
Charles Servigné observa qu’un regard fut échangé entre l’inconnu et sa cousine, et, mettant sa main sur le cœur d’Annette avant qu’elle pût l’en empêcher : — Annette, dit-il avec gravité, votre cœur, vos yeux et votre rougeur me donnent une terrible réponse !...
— Mon cousin, reprit-elle en lui prenant froidement la main et en le repoussant, à votre âge et au mien ces sortes d’épreuves manquent do convenance.
— 11 a, dit-on, dix ou douze millions I reprit Charles avec un ton perçant d’ironie.
— Voilà, dit Annette, une insulte qui ne devait pas m’atteindre et qui pourtant me blesse ; je ne croyais pas que Charles Servigné dût me faire sous-entendre un jour que je m’attacherais à quelqu’un par intérêt. Cette dernière phrase me fait voir que vous ne m’avez jamais comprise ; et si, me connaissant, vous l’aviez proférée, c’est une telle injure, qu’elle suffirait à m’éloigner de vous : au surplus, je vous pardonne tout, et, je vous le répète, rien n’altérera mon amitié... -
C’était peut-être la première fois de sa vio qu’ Annette
parlail aussi longtemps : d’après son caractère méditatif, tout chez elle se passait dans Pâme, et elle restait presque toujours, silencieuse et réservée. Cette scène était de sa vie la seute où elle se trouvât obligée d’entrer dans un pareil débat : aussi la jeune fille était-elle animée et soutenue par cet esprit d’innocence et de pureté angélique qui donnent tant de courage et de fierté. Après cette dernière explication, elle parut comme débarrassée d’un poids énorme.
Charles gardait un profond silence : en ce moment une rage sourde remplissait toute son âme, et un levain terrible de regret, de haine, de jalousie, de vengeance, fermentait dans son coeur. Il connaissait assez sa cousine pour savoir qu’elle était à jamais perdue pour lui, et, comme il l’aimait véritablement, comme elle • absorbait tout ce qu’il pouvait éprouver d’affection véritable, on peut imaginer à quelle cruelle anxiété il était en proie.
Le chemin se fit en silence de son côté, car Annette affecta une tranquillité d’esprit qui redoublait encore l’angoisse de son cousin; elle parut plus affectueuse que jamais, et montra dans sa conversation et dans ses manières plus de liberté qu’auparavant.
Revenu au logis, Charles versa toute sa rage dans le cœur de sa sœur, qui, loin de calmer sa haine, l’anima encore davantage, et sur la description que Charles lui fit du propriétaire de Durantal, Adélaïde s’écria : — Eh ! c’est lui qui nous a suivies le premier jour que nous avons été au salut., et Annette a pris chaudement son parti quand je me suis avisé de le trouver laid.
Depuis quelques jours l’aversion d’Adélaïde pour Annette s’était augmentée sans que l’on put assigner de cause certaine à cette répugnance : soit qu’Annette eût témoigné de l’éloignement pour les opinions acerbes de
sa cousine, qui avait beaucoup d’aigreur dans le caractère, soit qu’Adélaïde sentît qu’Annette lui était supérieure, soit encore qu’elle fût mécontente de voir Annette renoncer à épouser son frère, on ne pouvait plus douter de son éloignement pour sa cousine.
Annette s’en aperçut bientôt ; mais, douce et humble comme elle l'était, elle pallia tout, et ces germes de dissidence ne parurent point aux yeux des deux mères.