VII
Le jour fixé pour l’union de mademoiselle Adélaïde Servigné avec M. Célestin Bouvier approchait, et tous les préparatifs de celte solennité conjugale se faisaient sans qu’il en coûtât beauconp, car la boutique de madame Servigné avait fourni tout le trousseau de la mariée, et les deux cousines y travaillaient sans relâche.
Un matin, elles étaient toutes les deux au comptoir lorsqu’un homme d’une figure peu avenante entra, et, sous le prétexte d’acheter diverses marchandises, resta beaucoup plus de temps qu’il n’était nécessaire, causant avec M. Bouvier et s’informant de la famille, de l’époque du mariage, quelle était la mariée, etc., etc. Annette, qui se tenait toujours cachée derrière les marchandises étalées et baissait la tète le plus qu’elle pouvait, ce qui, par parenthèse, redoublait l'aversion d’Adélaïde, qui attribuait à l’orgueil ce qui n’était qu’un effet de la timidité d’Annette, et qui lui demandait mille petits services dont elle aurait fort bien pu se passer, Annette, aux questions multipliées de l’étranger, l’examina, et, au mo-
ment où il allait se retirer, elle remarqua qu’il portait à son cou un cordon de montre de femme qui ne lui était pas inconnu : ce fut quand il sortit quelle se rappela que ce cordon en cheveux était celui de la montre de Pauline. Elie soupçonna l’acheteur d’ôtre un des brigands do la forêt: les brigands la firent penser à l’étranger et à tout ce qui s’en était suivi : son apparition singulière dans l’église, le présage que lui avait fourni son livre de prières, et surtout la pierre sépulcrale sur laquelle sa chaise s’était trouvée placée. Enfin Annette, par-dessus tout, remarquait que son voyage avait été rempli d’événements presque tous malheureux : l’étranger avait manifeste do l’aversion pour son cousin ; de son côlé, elle en avait ressenti pour M. Bouvier; elle comme lui avaient eu le même geste de répugnance ; sa cousine ne lui plaisait pas ; sa tante épousait la haine d’Adélaïde ; enfin elle était dans une gène singulière en habitant cette maison. Celte rêverie, à laquelle Annette était souvent en proie, portait un singulier caractère de souffrance au milieu de laquelle le souvenir et l’image de l’étranger venaient se mêler sans y apporter beaucoup de charmes.
Le soir, Charles reçut une lettre pendant le souper et parut en proie à une joie qu’il dissimulait avec peine : au dessert, il annonça que, par le crédit du duc de N..., il venait d’être nommé à la place de procureur du roi près le .tribunal de première instance de Valence, et qu’on allait, au moment où la personne lui écrivait, en expédier la lettre de nomination, etc.
— Ah ! grand Dieu, mon cher fils ! s’écria la mère Seryigné, te voilà dans les honneurs! Diable 1 mais tu vas tenir un rang!... Sais-tu que j’ai des papiers qui prouvent qu’avant la Révolution nous étions nobles, et que mon grand-père allait aux Étals do Languedoc? Tu poux t’appeler de Servigné, mon enfant 1 et nous quitterons le
commerce pour ne pas te faire honte... ou nous le ferons en gros.
— O mon frère, reprit Adélaïde en profitant d’une respiration de sa mère, que je suis aise!... laisse-moi donc t’embrasser !
— Mon neveu, dit madame Gérard, recevez mes compliments; vous voilà un pied dans l’étrier, continuez et faites fortune : on ne vous souhaitera jamais autant do bien que moi...
M. Bouvier enchérit encore sur les félicitations, et finit en disant :
— Eh bien, cousine Annette, vous êtes la seule qui ne disiez rien !
— Ma fille, reprit madame Gérard, n’a rien à dire, puisque Charles est son prétendu.
— Ce sont deux noces à faire, répliqua Adélaïde.
— Qu’en dites-vous, ma chère cousine? demanda Charles.
A ce moment tout le mende regardait Annette, qui, par son silence et la froideur de son maintien, avait attiré l’attention.
— • Elle se repent, disait tout bas Adélaïde à son frère.
— Mon cousin, répondit Annette d’une voix émue, vous savez ce que je vous ai dit à ce sujet : rien ne peut changer ma résolution.
— Vous ôtes folle, cousine, reprit Charles en regardant tout le monde et faisant un geste qui annonçait qu’il allait expliquer ce que ces paroles avaient de mystérieux. Annette est fâchée contre moi et me boude parce que j’ai fait la connaissance de L..., la maîtresse du duc de N..., quand elle est venue ici sous le nom de Pauline et qu’elle a voyagé avec nous. Je pardonne volontiers à ma chère cousine en faveur de son inexpérience du monde et des intrigues nécessaires pour arriver : il faut ne pas
connaître la société pour se fâcher d’une aventure aussi heureuse pour moi dans ses résultats, et. je vous demande à tous si je n’aurais pas passé pour un sot de ne pas profiler d’une circonstance pareille?
— Et tu as bien fait ! s’écrièrent ensemble madame Servigné, sa fille et son prétendu.
Madame Gérard gardait le silence.
— Charles, répondit Annette, cette dernière explication me confirme dans ma résolution. Je vous plains d’être arrivé par de tels moyens; je souhaite qu’ils vous réussissent et que vous obteniez les plus hautes places, vous avez assez de mérite pour les occuper; mais vous perdez beaucoup dans mon esprit et même trop, pour m'avoir jamais comme compagne dans la vie. N’accusez que vous-même de ce refus public, car vous ne deviez pas le provoquer d’après ce que je vous avais dit il y a peu de jours. Je serai éternellement votre ahiie, je disputerai à tout le monde ce titre, et je ne crois pas qu’on puisse vous aimer d’amitié autant que moi ; mais voilà tout ce que je puis vous offrir. Nous avons été assez frères pour que cette explication de famille n’ait rien d'offensant ; mais si quelque chose vous y blesse, je vous en demande mille fois pardon. Au surplus, le peu de fortune de mes parents me rendait un parti peu sortable pour vous aussitôt que vous auriez obtenu une place dans l’ordre judiciaire, et celle que vous occupez est tellefnent élevée, que je ne doute pas que vous ne trouviez dans votre union un autre moyen de faire fortune. Si je vous tiens ce langage peu séant dans la bouche d’une jeune personne, en ce qu’il a de la fermeté et une assurance beaucoup trop grande, c’est que la bonté que mon bienaimé père et ma tendre mère ont pour moi m’ont fait croire que jamais ils ne disposeraient de moi contre mon gré.
Annette avait parlé avec tant de modestie, une telle douceur de manières et de voix, que ses paroles eurent un charme profond dont personne, excepté sa mère, ne fut touché; enfin son discours avait eu, de plus, l’importance qu’acquièrent les discours des personnes silencieuses; aussi Charles, ne s’attendant pas, d’après le caractère modeste d’Annette, à ce qu’elle le refusât aussi ouvertement, répliqua avec aigreur : — Ma cousine est amoureuse du propriétaire de Durantal, et il n’est donc pas étonnant...
— Charles, dit Annette avec le calme imposant de l’innocence, ne commencez pas votre ministère par une calomnie.
Servigné resta comme atterré sous le regard d’Annette.
On sent çpmbien une scène pareille dut augmenter le froid qui régnait entre chacun ; aussi le soir, lorsque madame Gérard se coucha, sa fille eut'avec elle une grande conversation dans laquelle il fut convenu entre Annette et sa mère qu’elles partiraient aussitôt que le mariage serait terminé.
La noce devait se faire dans le local du restaurateur qui se trouvait dehors la ville et sous le berceau de tilleuls où l’on avait prononcé le nom d’Annette. Madame Servigné aurait bien voulu célébrer la fête autre part, surtout depuis qu’elle savait que son fils était nommé procureur du roi ; mais sa maison n’offrait aucun moyen d’éviter cet inconvénient, et les maisons de ses amis étaient tout aussi petites et rétrécies que la sienne. L’orgueil naissant de madame de Servigné s’en tira en prétendant que la noce se ferait à la cavipagne.
Enfin ce jour arriva, et les détails d’une telle solennité sont tellement connus, que l’on ne trouvera pas extraordinaire que nous en fassions grâce au lecteur : qu’il lui
suffise de savoir que l’on ne fit aucune faute d’orthographe dans les actes de mariage, que le prêtre n'oublia pas de demander le consentement aux époux, que la mariée avait une robe blanche, que le marié paraissait content, qu’il y eut assez de monde à l’église, qu’il y en eut plus encore au dîner, et nous arriverons alors à ce qui va intéresser beaucoup plus.
Sur les sept heures du soir, tous les invités se réunirent pour danser sous les tilleuls. Ces lilleuls étaient disposés en rond, de manière que leurs feuillages formaient un dôme de verdure et une salle où l’on dansait mille fois mieux que dans toute autre ; car, où la joie peut-elle mieux s’épancher qu’en plein air?... Aussi dansèrent-ils avec cette franche gaieté du Midi, avec cet entraînement qu’on n’éprouve que sous le ciel méridional. L’orchestre ne valait pas grand’chose, le galoubet allait faux, les ménétriers, s’ils avaient eu des airs notés, n’eussent guère distingué un sol d’avec un mi, mais l’on sautait de côté et d’autre comme si c’eût été la dernière fois que l’on dût danser sur la terre.
11 y avait un monde, un monde fou, comme on dit quelquefois; et la joie du Midi est bruyante 1... Bien des gens ne conçoivent pas comment l’on peut s’amuser sans crier, et les gens de cette noce étaient tous de cet avis.
Madame Servigné et beaucoup de personnes de la famille remarquèrent dans la foule quelques figures brunes et revêches, joyeuses comme les autres, mais un peu plus enluminées, et s’étonnèrent de ne pas les reconnaître ; plus d’une fois madame Servigné alla demander à son fils et à son gendre : — - Connaissez-vous cet hommelà?... Et à ces questions Charles répondait : — Ah! dans une noce, les amis de nos amis sont nos amis... Et l’on ne sautait que de plus belle.
Annette se tenait toujours auprès de sa mère, évitant de danser le plus qu’elle pouvait ; car cette grossière expression de joie, ce tumulte, ne convenaient guère à son âme chaste, pure et contemplative, amie du calme et de la paix, comme de la recherche et de l’élégance. La nuit arrivant, l’on suspendit à chaque tilleul des quinquets pour pouvoir continuer le bal. A l’instant où l’obscurité devint assez forte pour que l’on eût besoin de ces lumières, les gens étrangers à la noce vinrent insensiblement se grouper autour d’Annette.
L’un d’eux, très-bien vêtu, l’invita à danser.
La contredanse finissait par un tour de valse. Annette fit observer à son cavalier qu’elle ne valsait jamais; alors ce dernier lui dit très-poliment qu’à chaque tour de valse ils se retireraient en dehors du cercle pour laisser valser les autres, et qu’après ils reprendraient leur place pour figurer. Annette ne trouva rien d’extraordinaire à cette proposition. Pendant la première figure, son partner ût un signe à un autre homme assez âgé et très-bien vêtu, et sur ce signe il fut rejoint par lui. Annette trembla involontairement en le reconnaissant pour l’homme qui portait la montre volée à l’actrice : elle fut d’autant plus troublée de cette circonstance, que, par l’effet d’un hasard probablement combiné par son danseur, elle se trouvait loin de sa mère et placée du côté de la route où les voitures do ceux qui étaient invités à la noce étaient stationnées.
L’inquiétude d’Annette n’avait rien de fixe, elle était vague et ne pouvait porter sur rien, car elle ne se connaissait aucun ennemi ; elle était environnée de plus de deux cent cinquante personnes, et rien ne pouvait lui faire redouter un malheur ; cependant il y a de ces pressentiments qui en imposent et qu’une jeune personne du ca-
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ractère d’Annette était plus portée qu’aucune autre à écouter.
Sa frayeur fut plus forte et ses craintes devinrent sérieuses lorsqu’elle s’aperçut, en examinant son danseur, qu’il tournait les yeux sur la route, et qu’une des voilures, attelée de deux chevaux, s’approchait de l’endroit où elle dansait.
Une idée vague que l’étranger voulait peut-être l’enlever se glissa dans son âme; enfin,, depuis que son partner dansait avec elle, elle entendait un bruit d’acier dont elle ne pouvait se rendre compte : elle crut d’abord qu’il venait de l’argent qui sonnait peut-être dans sa poche; mais, à force de l’examiner, elle crut, par les formes des instruments qui paraissaient dans la poche de côté de son habit, que c’étaiejit des pistolets. Annette, profitant alors d’un balancé, y porta la main comme par mégarde et en acquit la preuve. Annette, effrayée, mais sans le faire paraître, dit à son partner qu’elle se sentait si fatiguée, que, ne pouvant pas continuer, elle le priait de la laisser rejoindre sa mère; son cavalier, avec politesse, y consentit, et lui faisant observer qu’ils ne pouvaient pas traverser la contredanse, il lui donna la main et se mit en devoir de la guider en dehors du cercle, vers la place qu’occupait madame Gérard. Annette ne savait pas si elle devait le suivre et hésitait, lorsqu’une dispute s’éleva de l’autre côté, des cris se firent entendre, et tout le monde se porta vers l’endroit où la querelle éclatait. A ce moment la pauvre Annette sentit qu’on lui mettait un mouchoir sur la bouche : elle eut beau se débattre, elle fut enlevée par deux hommes et portée vers la voilure sans qu’elle pût jeter un seul cri et sans que l’on s’aperçût do sa disparition; car l’obscurité, le tumulte, tout favorisa cet enlèvement.
Cependant la pauvre Annette se débattait avec tant de
courage pour no pas être mise dans la voiture, que les brigands, craignant de lui faire mal, lâchèrent le mouchoir, et Annette fit entendre des cris perçants qui attirèrent l’attention. Madame Gérard vint chercher sa fille et ne la trouva pas ; elle la demanda, et personne ne put lui dire où elle était ; madame Gérard se mit à crier de son côté:, la querelle finissait, et personne ne voyait Annette. Le silence s’établit, et la mère reconnut dans le lointain la voix de sa fille qui criait au secours ; mais bientôt les cris cessèrent et quoique des jeunes gens eussent couru dans la direction du lieu d’où la voix partait, ils ne virent rien. Cet événement fit suspendre le bal, et l’on doit juger du trouble et de la confusion que madame Gérard répandit dans l’assemblée par ses plaintes et par ses cris. L’indignation fut au comble : surle-champ quelques personnes montèrent à cheval, et sur l’avis que donna un domestique que les ravisseurs avaient pris le chemin de Durantal, ils s’élancèrent sur cette route pour la parcourir.
Lorsque Charles Servigné apprit cette circonstance, il en tira la conclusion qu’Annette était enlevée par l’étranger de la voiture ; il la communiqua à sa mère, qui le redit à sa fille, qui le dit à son mari, de manière que tout le monde fut bien persuadé qu’Annette Gérard aimait le riche Américain possesseur de Durantal, et que c’était ce dernier qui l’enlevait. Le nouveau procureur du roi fut secrètement joyeux de pouvoir commencer son ministère par uno affaire dans laquelle Annette se trouvait compromise, et où, en paraissant la venger, il vengeait son amour dédaigné et surtout le geste de mépris que l’étranger s’était permis dans la diligence. Ces pensées s’emparèrent malgré lui de son âme, et l’on peut dire qu’il y a peu d'hommes à l’esprit desquels elles ne se seraient pas présentées.
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Pendant que la noce interrompue était en proie au tumulte et à la confusion et que madame Gérard pleurait sa fille, Annette criait toujours ; emportée qu’elle était par cette voiture rapide, elle voyageait par des chemins de traverse et souvent ses guides parcouraient des champs ensemensés. Annette, voyant bien que ses cris étaient inutiles, se mit à pleurer sans écouter ce que lui disaient ses conducteurs. Ces derniers n’étaient plus les mêmes hommes qui l’avaient enlevée ; l’un s’était trouvé à cheval en postillon, et l’autre dans la voiture ; celui-là ne faisait aucune violence à Annette, et seulement l’empêchait de se jeter par la portière de la calèche. Enfin, sur le sommet d’une colline, Annette aperçut deux hommes qui se promenaient ; de loin elle agita son mouchoir en appelant au secours. Elle crut voir ces deux ombres se mouvoir et l’un des deux courir avec une force et une agilité étonnantes : l’éloignement ne lui permettait pas de croire que l’on pourrait atteindre la calèche, et elle perdit toute espérance quand la voiture, entrant dans une gorge de montagnes, s’arrêta devant un rocher creusé, au fond duquel brillait une lumière.
— Mademoiselle, lui dit son conducteur, ne craignez rien, il ne vous sera fait aucun mal, et, dans quelque temps, on vous ramènera à Valence et chez vous, sans que vous ayez à vous plaindre de nous.
Annette, sons répondre un seul mot, entra dans la caverne avec les deux hommes qui la gardaient. On la conduisit vers le fond, où elle distinguait avec peine un lit et quelques meubles: il faisait humide, et le silence qui régnait lui permit d'entendre retentir sur la route, audessus du rocher, les pas précipités d’un homme.
Elle était parvenue au lit, une lampe éclairait faiblement quelques chaises et une table, et cette lueur rougeâtre se perdait sur les parois, de telle sorte qu’à cin-
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quante pas on ne distinguait plus rien. Annette, effrayée, ne disait mot, lorsque tout à coup un homme fond sur les deux gardes et les terrasse avant qu’ils aient pu se reconnaître; il s’empare d’Annette, la prend dans ses bras, puis reprend sa course et franchit la caverne avec la même rapidité qu’il venait de mettre à la parcourir. Il sort, regagne le sommet du rocher, et court à travers la campapagne en emportant Annette tremblante.
Cette dernière, pour ne pas tomber, avait été obligée de passer ses bras autour du cou de son libérateur, et lorsqu’elle fut sur le rocher, la lueur de la lune lui permit de reconnaître l’étranger de la voiture à sa grosse tête frisée si remarquable. Annette alors ne savait plus si c’était un libérateur ou un ennemi : quoi qu’il en soit, elle ne cria plus et n’osa même pas se plaindre de la force avec laquelle ses deux jambes mignonnes étaient serrées: il paraissait mille fois plus fort et n’avoir rien à porter, tant il franchissait rapidement l’espace.
Après un gros quart d’heure, pendant lequel l’étranger ne ralentit en rien sa course, Annette vit de loin une masse énorme d’arbres et les murs d’un parc : elle y arriva bientôt, et l’Américain, la posant à terre avec précaution, tira une clef de sa .poche, ouvrit uno grille et dit à Annette : — Vous voici à l’abri des poursuites de vos ravisseurs.
D’après cette phrase, la tremblante Annette n’eut pas autant d’inquiétude, et elle suivit l’allée sombre et tortueuse qui se trouvait devant la grille que son libérateur venait d’ouvrir. Ils marchèrent en silence et éclairés par la douce lueur de la lune qui perçait le sombre dôme de feuillage. Annette ne savait que dire, et l’Américain n’osait même pas la regarder. Enfin, après une marche assez longue, Annette aperçut les tours d’un vieux château, et elle ne tarda pas à arriver.
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— Mademoiselle, dit l'étranger en cherchant à adoucir sa voix, je vous offrirais bien de vous reconduire à l’instant même où vous pourriez le désirer; mais la nuit est avancée, nous ne connaissons ni le nombre ni les intentions de vos ravisseurs, et je crois, sauf votre avis, qu’il serait plus prudent de rester à Durantai.
Annette, interdite, ne sut que répondre; elle regarda timidement l’étranger et baissa les yeux en apercevant celte grande, mâle et terrible ligure qui semblait déposer tout ce qu’elle annonçait de pouvoir et d’énergie à l’aspect d’Annette. La jeune fille en fut en quelque sorte flattée, et l’étranger, interprétant son silence, tira un sifflet, et, sifflant trois coups, fit venir deux domestiques auxquels il demanda de la lumière: il attendit avec Annette sur le perron jusqu’à ce qu’ils fussent revenus.
Les deux domestiques accoururent avec des bougies, et guidèrent Annette et ieur maître, à travers les appartements, dans un magnifique salon qu’ils éclairèrent aussitôt.
Annette fut surprise de la magnificence et du luxe qui régnaient dans la décoration dn salon où elle entra. La succession rapide’des événements dans lesquels elle venait de jouer un rôle si pénible ne lui avait pas laissé le loisir d’une réflexion bien profonde, et elle ne pouvait que se laisser aller à ce mouvement machinal des sens qui, dans les circonstances les plus importantes de la vie, amène souvent de singuliers résultats, tels que le silence quand il faudrait parler, et le langage de la folie quand il
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serait urgent de se taire, le rire au lieu de la gravité, et la gravité au lieu du rire.
Annette était assise sur un fauteuil de velours noir comme tout l’ameublement du salon. Une table de marqueterie très-riche la séparait de l’homme extraordinaire qui, depuis huit jours, passait et repassait dans ses rêves sans en être l’objet principal, comme dans la tragédie de Corneille dont la mort de Pompée est le sujet, ce grand homme plane sur la scène, où il ne parait point mort, et semble éclipser César triomphant.
L’étranger, le coude appuyé sur la table, ne disait mot et paraissait embarrassé. Annette, toujours tremblante, garda le silence ; mais, jetant un furtif regard sur son hôte et voyant sur sa figure les marques d’un combat in térieur, elle fut frappée une seconde fois de l’idée qu’elle était en quelque sorte à sa discrétion, et la terreur s’empara d’elle.
Quant à lui, il semblait en proie à une agitation si violente, que son caractère s’en démentait. Cette figure énergique et audacieuse prenait l’expression de la timidité, et bientôt des gouttes de sueur coulèrent sur son front, sans qu’aucune puissance humaine eût pu lui faire prononcer un seul mot : il se contentait do regarder à la dérobée la jeune fille qu’il venait de sauver, et ces regards trahissaient à la fois les sentiments tendres qu’elle lui inspirait et la sombre énergie de son âme.
Cette situation, précédée de tous les événements dont on vient de lire le détail, sans compter l’enlèvement extraordinaire et romanesque d'Annette, était grave pour tous deux, et il y avait quelque chose de solennel dans leur silence.
L’étranger se leva, sonna, et demanda, en la nommant, une demoiselle qui arriva bientôt, précédée de l’ami du maître de la maison : ce dernier, en entrant, jeta un re-
gard moqueur sur Annette et sur son ami. Alors l’Américain, s’adressant à la jeune demoiselle, rompit le silence en lui disant de conduire Annette à son appartement, et de veiller à ce que ses moindres désirs fussent satisfaits. Annette se leva, balbutia quelques mots, et, saluant les deux amis, elle sa retira lentement. En fermant la porte du salon, elle entendit son libérateur s’écrier avec un accent de dépit : — Mille sabords 1 j’aimerais mieux être devant une batterie de trente-six que devant elle!... j’étais comme une cire qui fond au soleil, sans énergie, sans force.
Annette n’en entendit pas davantage, car elle continuait de marcher en suivant la femme de chambre qui la guidait à travers les appartements. La phrase qui venait de parvenir à son oreille suffisait pour lui révéler l’étendue de la passion de l’étranger pour elle, et l’expression brusque de ce sentiment lui fut plus agréable qu’il ne convenait peut-être à la douceur de son caractère et à la tournure tendre et rêveuse de ses idées. — Mademoiselle, lui dit sa femme de chambre en lui ouvrant une porte, vous voici dans l’appartement de Madame. — Que voulezvous dire ? répondit Annette en l’interrompant. — Mademoiselle, répliqua la jeune fille, c’est le nom de cet appartement. Avant que monsieur achetât ce château, cette chambre avait toujours été la chambre à coucher de la maîtresse de la maison ; et, comme monsieur n’est pas marié, cet appartement est resté inhabité.
Cette explication satisfit Annette, qui, fatiguée des événements de cette journée, s’endormit bientôt avec cette naïve confiance qui est l’apanage des belles âmes.
Cependant la conversation, qui s’était entamée quand Annette sortit, avait continué. Il importe à la suite de ce récit que nous ne la passions pas sous silence. — Oui, continua l’amant d’Annette, une honte invincible me fai-
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sait rougir et trembler; je ne croyais pas qu’une jeune fille de cet âge pût m’en imposer à ce point. — C’est que probablement tu l’aimes... lui répondit son ami, car tu n’as pas eu les mômes procédés avec cette petite Mélanie de Saint-André, dont ta vengeance a causé la mort. Franchement, il est difficile de reconnaître, le chef de la révolte à bord de la Daphnis dans l’homme qui tremble au. jourd’hui devant une jeune fille, surtout après avoir passé toute sa vie sans faire attention aux jolies princesses que nos camarades et moi-même avons festovées devant toi... Tu avais raison d’avoir honte I... Tandis que tu devrais ne songer qu’à de grandes choses, depuis une quinzaine te voilà occupé ici de niaiseries...
Ici l’inconnu, que le lecteur doit commencer à reconnaître, tourna la tète vers son ami et lui lança un regard foudroyant. — Je suis mon maître, lui dit-il, et souvienstoi que j’ai été celui de bien d’autres !...
— Morbleu ! tu es encore le mien, reprit le discoureur; mais j’ai des droits sur toi en ma qualité d’ami dévoué; on ne sépare pas l’arbre de l’écorce, et je dois le dire que lu es dans un mauvais chemin. Que diable feras-tu dans ce pays?... qu’v prétends-tu?... te convient-il de pourrir à Durantal auprès d’une fille qui ne sera jamais ta maîtresse et dont tu ne feras pas ta femme ?...
— Pourquoi pas?... reprit-il vivement, si elle m’aime, si elle est digne de moi; pourquoi ne vivrais-je pas ici tranquillement avec toi, ma femme, mes enfants?... mes enfants! répéta- t-il avec force. Conçois-tu, après une vie aussi agitée que la mienne, le bonheur de presser des marmots dans ces mêmes bras qui ont étouffé plus d’un ennemi, qui ont serré si souvent la mort?... Vernyct, nous sommes des scélérats! poursuivit-il en élevant la voix.
— Attends, dit Vernyct en se levant et après avoir jeté
un coup d'œil sur l’enfilade de pièces qui s’étendaient de chaque côté. Bon ! il n’y a personne ; continue...
— Nous sommes des monstres!... Le regard de cette jeune fille m’a fait voir cela mieux que je ne l’avais ja mais vu : or, quand deux capitaines forbans, pirates, corsaires et féroces comme nous l’avons été, se trouvent avoir atteint un port de salut, se voient au milieu de dix millions, considérés ou prêts à l’être, c’est folie de ne pas rester tranquilles, de ne pas se croiser les mains derrière le dos en contemplant le présent, sans regarder l’avenir, ni surtout le passé.
— Tu le veux, dit Vernyct , soit... Mais, mille cartouches! ne restons pas en France, où à chaque instant nous pouvons être reconnus. Argow est signalé et Vernyct aussi !
— Argow peut l’être! ce n’est pas mon nom...
— Maxendi l’est, aussi, reprit vivement Vernyct avec un sourire.
— Et je ne me nomme ni Argow ni Maxendi !...
— Qu’es-tu donc?... le diable?... l’anlechrist ?... quoi?...
— Je suis, reprit Argow, je suis un enfant de rAmou'’', qui ne m’a pas, comme tu peux le voir, créé à son image. Quels furent mes parents, je l’ignore ; mais ce que je sais, c’est que je suis de Durantal, et voilà pourquoi je veux resler en ce pays : Valence, comme tu le vois, est ma patrie.
— Ce sera désormais la mienne, dit Vernyct.
— Demain, continua Argow, demain je puis savoir quel est le nom sous lequel on m’a baptisé; car, en m’exposant sur la voie publique, on a eu soin do me mettre un petit écrit au cou, et le matelot qui m’a trouvé, ce pauvre Emmelinck, l'a toujours conservé. A Charles-Town, la veille d’être pendu, il m’apprit tout cela et me remit ce