‹ Argow le pirate Honoré de BalzacChapitre 11 sur 11 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Vernyct et ses quarante camarades n’ayant pas été atteints par la gendarmerie qui les poursuivait, se retirèrent dans les bois; mais l’autorité ne tarda pas à prendre les mesures les plus vigoureuses pour détruire cette horde de brigands. Un régiment d'infanterie et toute la gendarmerie de Valence furent commandés par un habile officier qui fut obligé de combattre Vernyct et sa bande comme une troupe régulière. Pour Vernyct, aussitôt qu'il eut connaissance de la guerre qui lui était déclarée, il se mit en campagne et parcourut le pays en se livrant à des excès qui le rendirent le fléau de cette contrée.

Il tombait à l’improviste sur les postes des troupes et

les détruisait ; il arrêtait sur les routes, même en plein jour, et se livrait à toutes les cruautés que lui dictaient et son désir de vengeance et son naturel sauvage que les événements avaient aigri. Cependant, d’après les diverses aventures rapportées et dont on tenait registre à Valence, on remarqua que le lieutenant et ses complices ne faisaient aucun mal aux paysan?, aux ouvriers, aux malheureux, et même que sa vengeance ne s’exerçait que sur ceux qui faisaient partie de la classe la plus élevée de la société : ainsi il était impitoyable pour les gens de justice, les administrateurs ou ceux qui tenaient à l’administration ; il était cruel pour les gendarmes et les moindres individus attachés à la police; souvent il ordonnait de laisser aller les soldats sains et saufs, et se contentait de retenir les officiers comme otages, quelquefois il donnait de l’argent à ceux qui en manquaient, et il payait tout ce qu’il prenait.

Dans les fréquentes rencontres qu’il eut avec les troupes, les officiers ne purent s’empêcher de lui rendre cette justice, qu’il était difficile de montrer plus de bravoure et d’audace que lui et ses gens. Sa résistance fut si longue et son adresse était telle, que l’on se vit obligé de lui faire des propositions qu’il n’accepta jamais.

Enfin, lorsqu’un de ses gens était blessé, qu’il devenait impossible de le transporter et qu’il était menacé de tomber au pouvoir de l’ennemi, il y avait ordre de l’achever; car Vernyct et ses gens craignaient par-dessus tout l’échafaud sur lequel Argow avait péri, et l’on a vu que l’impitoyable corsaire tenait à la stricte exécution de cette consigne. Lorsque le hasard voulait qu'un brigaud tombât entre les mains des assaillants, Vernyct annonçait aussitôt l’intention de mettre à mort tous les prisonniers, et alors l’on échangeait le brigand contre un certain nombre d'officiere.

Cette lutte dura pendant un certain temps ; mais, quelque habile que fût le lieutenant, il perdait souvent du monde, et il ne cherchait pas à recruter, quoique bien des mauvais sujets se fussent présentés à lui, de sorte qu’au bout de trois mois il se vit réduit à une douzaine d’hommes aussi adroits et aussi intrépides que lui.

Après la mort d’Annette et de son mari, Jeanneton s’était retirée à son auberge, et l’administration, instruite de la liaison qui existait entre le chef de 'Cette bande redoutable et la jolie hôtesse, n’avait point inquiété Jeanneton, et semblait fermer les yeux sur l’espèce de complicité de la jeune paysanne. Ce silence était assez facile à interpréter, et Vernyct avait assez de ruse pour savoir qu’on ne lui laissait Jeanneton que comme un piège auquel on prétendait le prendre.

Néanmoins le rusé lieutenant n’en vint pas moins chez Jeanneton : c’était chez elle qu’il prenait ses repas, soit le jour, soit la nuit, lorsqu’il se trouvait dans ses parages. L’amour actif de sa maîtresse, les déguisements qu’il savait prendre, sa célérité, sa bravoure le préservèrent pendant longtemps des dangers qu’il courait. Quelquefois l’on séduisit les espions qui rôdaient dans l’auberge ; souvent Vernyct se maintint parla force; mais le danger croissait, loin de diminuer.

Un soir, le lieutenant avait fait donner par ses douze hommes une alarme à tous les postes qui entouraient l’auberge, et ayant éloigné tous ses ennemis par cette ruse qui lui était familière, il arriva à l’auberge où Jeanneton l’attendait avec impatience, car il y avait environ huit jours qu’ils ne s’étaient vus, et il l’avait fait prévenir.

Jeanneton, avec la môme joie, le môme amour que le lecteur connaît, préparait-elle même le souper de Vernyct ; un feu brillant illuminait l’auberge, chacun de ses gens était aux aguets, et la jolie hôtesse tressaillît en entendant

les coups de feu et les cris qui emmenèrent assez loin les surveillants et les troupes. Il était neuf heures du soir, la table mise dans la grande salle de l'auberge attendait le maître de Jeanneton, et comme cette dernière fermait la trappe qui >e trouvait au milieu de la salle et dont nous avons donné la description, le cri rauque par lequel Yernyci s’annonçait ordinairement se fit entendre, elle laissa sur-le-champ cette trappe ouverte, et se jeta à bas de la table sur laquelle elle était montée et courut audevant du lieutenant.

Lui jetant les bras autour du cou, elle le couvrit de baisers, et l’emmena à cette table et devant ce foyer préparés pour lui avec tant de bonheur, et là elle redoubla ses caresses et ses questions.

— D’où viens-tu?... pourquoi as-tu été si longtemps absent! etc... Et, sans attendre les réponses, elle lui renouvelle encore un discours prouvant la nécesité de quitter un pays sur lequel il avait assez vengé la mort de son ami, lequel discours faisait toujours froncer les sourcils àa lieutenant. r

Cette fois il la regarda fixement et lui dit :

— Jeanneton, ne sais-tu pas que je cherche la mort? que la vie m’est odieuse sans l’ami qu’ils m’ont enlevé?

Jeanneton baissa les yeux, sa tête tomba sur son sein, et des larmes qu’elle chercha à cacher roulèrent sur ses joues.

— Jeanneton n’est donc rien pour toi? ... dit-elle à voix basse.

Vernyct alors la prit sur ses genoux, et sans lui répondre, embrassa les joues de Jeanneton partout où les pleurs avaient coulé.

— Est- ce qu’un moment pareil ne vaut pas toute une vie?... lui dit- il après un moment de silence.

Jeanneton l’embrassa et lui dit:

— J’oubliais quo du jour où je t’ai aimé j’ai perdu la raison... Je dois partager toutes tes pensées: ainsi tes sentiments sont les miens,..

Elle le regardait alors elle s’empressa de ledébarrasseî de son tromblon et de son sac, puis ellel’entraina à table; mais cette petite scène l’avait tellement émue que sa gaieté semblait éteinte.

En ce moment, un homme à cheval passa sur la grande route sans que personne y fit attention : c’était un gendarme qui, voyant à travers les barreaux une vive lumière, jeta un coup d’œil, et reconnaissant Yerrtyct, il s'empressa d’aller chercher du secours

Le lieutenant et Jeanneton finirent par oublier le moment d’attendrissement qui les avait si fort émus, et la joie reparut au milieu de leur festin. Jeanneton folâtrait et riait lorsque tout à coup un bruit de chevaux lui coupa la parole, elle regarda à travers les croisées, et ses brillantes couleurs l’abandonnèrent. Vernyct riait de son effroi, quand le domestique de l’auberge entra et leur dit à voix basse:

— Ils viennent!.,, ils sont làl...

Jeanneton, frappée, répéta :

— Ils viennent 1...

— Il y a des gendarmes!... et un bataillon entier de soldats 1 . ..

— Des soldats!.., répéta encore Jeanneton immobile.

En effet, le stratagème du lieutenant avait été réitéré

tant de fois, qu’à cettedernière il n’avait pas complètement réussi : les chefs des postes s’étaient contentés d’envoyer à la poursuite des brigands quelques soldats, en gardant la plus grande partie de leurs gens, que sur l’avis du gendarme ils venaient de mettre en marche sans faire de bruit.

— Jeanneton! s’écria Vernyct.,. Et l’infortunée, à ce son

ARGOVV LE PIRATE

de voix, retrouvant toute sa raison, accourut en le regardant avec cette soumission passive à laquelle il l’avait habituée. — Jeanneton, répéta le lieutenant, ôte la table, mets une échelle à la trappe, et sortez tous!...

Les domestiques et Jeanneton exécutèrent cet ordre avec une célérité incroyable, et, pendant qu’ils dressaient l’échelle, Yernyct prenait son arme terrible et examinait si les amorces, les charges, la poudre, étaient en état.

Jeanneton, lui jetant un douloureux regard, le vit se réfugier dans le grenier, et elle sortit de l’auberge au moment où le bataillon entrait. Elle fut saisie par un gendarme qui la conduisit de l’autre côté de la grande route et la remit entre les mains de quelques soldats. Elle frémit en voyant son auberge cernée par toutes les troupes, et la certitude qu’elle acquit de la mort de celui qu’elle aimait la rendit immobile, blanche et muette comme une statue de marbre : ses yeux étaient ûxes et attachés sur la partie du grenier où se trouvait Yernyct.

Ce dernier, réfugié au bord de la trappe, tenait son tromblon appuyé contre le plancher, cachait cette arme terrible sous un peu de paille, et son œil parcourait la salle avec curiosité.

Cette salle était pleine de soldats; lamaison de Jeanneton fut bientôt parcourue et fouillée dans les moindres recoins et quand on vint annoncer au chef que le lieutenant ne se trouvait pas, tous les yeux se portèrent sur l’échelle ; alors, quand on aperçut Yernyct, il s’éleva un cri terrible : — En avant I s’écria le capitaine, qui grimpa le premier sur l’échelle. Sur-le-champ toute la troupe se groupa au bas de l’échelle, et quand elle fut couverte de soldats, le lieutenant impassible lâcha la détente de son tromblon, et avant qu’un seul fusil de ses nombreux adversaires ne l’eût couché en joue, l’échelle et la salle furent balayées, chaque soldat était couché, mort ou

blessé, et ceux qui ne furent pas atteints se sauvèrent.

Yernyct avança la tête hors de la trappe; mais, voyant ce carnage, il essuya tranquillement son arme, la rechargea et se mit dans la même position.

Les autres officiers traitèrent les fugitifs de lâches, et une seconde fois un second détachement eut le même sort. Alors on tint conseil pour savoir quel parti prendre: Yernyct, assez fin pour ne pas ignorer que l’on ne reviendrait pas une troisième fois à l’assaut, débarrassa le plancher des morts qui l’encombraient, et, regardant par la fenêtre ses ennemis qui se consultaient, il hésita s’il ne se mêlerait pas parmi les morts en prenant l’habit de quelque soldat, lorsque tout à coup il vit qu’on lui ôtait tout moyen de salut, car on formait un cercle de troupes autour de la maison, et il vit allumer des torches.

En effet, on avait résolu d’incendier l’auberge et de l’entourer de manière à ce que Yernyct fût sur-le-champ fusillé s’il faisait mine de vouloir se sauver. Jeanneton criait comme une folle et injuriait les troupes et les gendarmes, en exaltant le courage et l’adresse de Yernyct.

Les troupes disposées autour de l’auberge présentèrent à l’œil un cercle de fusils braqués sur la maison, et quelques soldats jetèrent sur le toit et dans les salles des torches et des morceaux de bois allumés, tandis qu’à chaque décharge des fusils, les officiers, par. une habile manœuvre, faisaient resserrer le cercle.

Jeanneton cessa ses cris à l’aspect des flammes, qui ne tardèrent pas à s’élever de sa maison, qui, au bout d’une demi-heure, brûla tout entière. À chaque fois que les flammes de l’incendie tombaient, agitées par le vent ou par des poutres qui semblaient se remuer vers un seul point, le cercle de troupes fusillait cette maison, en dirigeant les balles surl’endroitoù la flamme semblait indiquer la présence du lieutenant.

A minuit les flammes n’avaient plus trouvé d’aliment, tout était consumé, et à la lueur des torches et de l’incendie, dont il s’échappait encore quelques légères flammes, les soldats étaient tous arrivés autour du peu do maçonnerie qui subsistait encore, et à chaque fois que quelque chose remuait, les soldats, toujours épouvantés parVernyct, tiraient précipitamment.

Ils venaient tous de décharger leurs fusils, de cette manière sur ces ruines fumantes, et chacun, certain de la destruction du lieutenant, s’était approché, lorsque tout à coup, du sein de cette cendre noire, s’élève avec la rapidité de l’éclair un fantôme noirci qui hurle, se jette sur le côté le plus faible du cercle, le rompt, tue quelques soldats à coups de massue, «st à la lueur des lumières, les soldats épouvantés reconnaissent le lieutenant à ses vêtements de cuir, à ses formes sèches et maigres ! La stupeur s’empare de tout le monde. Vernyct, les mains brûlées, les cheveux en cendres, s’élance vers Jeanneton, qui s’élance elle-même vers lui. A oe spectacle, tout le monde les fuit, s’écarte, et, pendant qu’ils se tiennent embrassés, une dernière fusillade les réunit dans une même mort.

Le lieutenant s’était réfugié dans la cave de l’auberge dont la voûte l’avait préservé de l’incendie; mais ne pouvant supporter plus longtemps le défaut d’air et la chaleur, il avait préféré une prompte mort que partagea Jeanneton. On les trouva étroitement unis dans leur dernier embrassement, et le père Gérard les fit secrètement ensevelir à- quelques pas d’Annette et d’Àrgow.

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