A B G 0 W LE 1* 1 E A T E
pas qu’on a mesurés dans la chambre de M, de Saint-André et ceux qui furent également mesurés dans le jardin, l’accusation a omis de dire qu’il s’en trouve d’étrangers, qu’on en a remarqqé d’autres, et ces pas bien distincts, pourquoi ne seraient-ils pas ceux du véritable assassin? Il s’y trouve des traces exactement semblables à celles des pas.du prévenu!... Messieurs, si l’accusation n’a plus que cette preuve, nous demandons qu’elle amène sur ce même banc des prévenus tous les hommes à qui cette ressemblance est commune. l^Iais ce qvj’on n’a pas remarqué et ce qui jette encore plus d’obscurité sur l’accusation, c’est que l’on ne yous a pas dit dans quel sens allaient ces pas !... s’ils venaient de la cheminée au lit, du lit à la cheminée, ou de la porte de la chambre au lit; si, dans le jardin, ils venaient de l’hôtel au mur de clôture du jardin ou du mur de clôture à l’hôtel. Ici je demanderai à 1 accusa-!’ tion : par qp pense-t-on que nous nous soyons introduits? Déterminez le terrain sur lequel nous devons nous défendre 1... Est-ce par la porte?... Le concierge nous aurait revus, reconnus!... Par le jardin?... Il faut le prouver... et, sur trente maisons qui font face au jardin, nul habitaut ne nous a vus!... Ensuite que de difficultés dans l’ exécution!, tandis que pous n’avions que tout au plus deux heures. Eh! cpmment, messieurs, l’auteur du crime ne serait point cet ipcQ.npu qp’upe marchande de fer a pu désigner faussement pour l’accusé à cause tje l'éloignement du réverbère, que l’attestation du maire vous dit être à treize pas dç la boutique, sur la gauche... Cet homme, une fois introduit, et qup l’on n ’3 pas vu sortir, n’a t-il pas pu se cacher dans l’hôtel après y ètO entré, et n’a-t-il pas calculé d'avance qu’il sortirait parla cheminée et par le jar- 4in au moyen de sa corde et de ses crampons ?
» Le fait est que M. de Durantal n’a pas paru à l’évéçïié, et que l’accusation est muette sur l’heure du crime.
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Nous, nous prouvons que cet assassinat a dé être commis au moins à minuit, car ies crampons n'ont été admîtes qu’à dix heures et demie, et, d’après les difficultés, il fallait au moins une heure et demie pour arriver à l'appartement de la victime... Or nous sommes partis à une heure, et nous avions dormi longtemps... Mais, messieurs, supposez le crime commis dans l’intervalle de dix heures et demie du soir à six heures du matin, rien ne l’empêche : ici l’accusation contre nous croule tout entière. Car, enfin, n’y avait-il que nous qui eussions intérêt à tuer M. de Saint-André? savez-vous ce qui existait entre lui et l’inconnu?
» Or, maintenant, quelle preuve avezrvous pour croire que c’est Jacques qui est monté par-dessus le mur, qui a franchi les étages de l’hôtel jusqu’au sommet, et cornment?... Le dernier crampon se trouve au second étage : comment aurait-il monté jusqu’au second avec ses mains?... n’est-ce pas impossible?... n’est-il pas plus naturel de penser que celui qui s’était introduit dans la chambre, sortant par la cheminée, a fiché ses crampons et y a attaché ses cordes, et qu’arrivé au second il s’est laissé couler jusqu’en bas au moyen de sa corde? Que d’obscurité ! que de ténèbres dans l’accusation I...
» Demain, contre un inconnu, avec des circonstances moins aggravantes, j’en ferai une aussi lucide.
» Que l’accusation retrouve l’inconnu 1... voilà le coupable 1... »
Ici un murmure d’approbation, même de la part de quelques jurés, accueillit ce plaidoyer, qui parut embarrasser M. de Ruysan, qui semblait accablé... Il examinait pendant ce temps l’épingle d’Argow et celle que l’inconnu avait apportée...
« Maintenant, continua Charles, cet inconnu d’hier, qui a demandé un sauf-conduit, ne serait-il pas ce coupa-
ble qui, pressé par ses remords, est venu ainsi donner une preuve en faveur de l’innocent?... »
Ici Argow dit à voix basse : — Grand Dieu ! quelle puissance vous avez donnée à la parole de l’homme 1... Et il jeta un profond soupir.
« Que reste-t-il, continua Charles avec une énergie et une véhémence croissantes, que reste-t-il à l’accusation?... Une épingle !... non, je me trompe, deux!... S’il était permis de plaisanter dans un sujet aussi grave, je voudrais vous égayer, messieurs, sur une accusation qui, prouvée, entraînerait la mort, et qui s’appuie sur deux épingles cassées comme sur deux béquilles... Ainsi donc, tant que l’on ne prouvera pas que l’épingle de Jacques est celle qui a donné la mort, tant que l’on ne prouvera pas que la seconde est empoisonnée, vos épingles ne pourront pas nous atteindre.
» Nous, ne dissimulons pas que l’accusation aurait été plus grave sur le chef des pirateries ; mais si nous avons été condamnés en Amérique, nous ne le serions jamais en Europe, car devant des juges européens le corps du délit manquerait. »
Ici Charles se livra avec une éloquence entraînante à la description des nombreux bienfaits par lesquels Jacques avait cherché à* se faire pardonner ses erreurs. Il s’éleva à tout ce que l’art oratoire a de plus passionné et de plus persuasif, et il récapitula si bien tout ce que son plaidoyer avait de logique et de bonnes raisons, que, lorsqu’il fut terminé, une salve d’applaudissements se fit entendre, et sur la place on cria unanimement : « Il est sauvé ! »
M, de Durantal avait écouté Charles comme s’il eût parlé pour un autre que lui, et, lorsque M. de Ruysan se leva, il se tourna vers ce dernier avec une complète indifférence.
« Messieurs, répliqua M. de Ruysan, j’avoue que l'accusation a été attaquée avec habileté... »
A ces paroles, un murmure de joie s’éleva dans l’assemblée.
« Je conviens que, pour la soutenir sur la chef de l’assassinat de M. le marquis de Saint-André, il faut de nouvelles preuves; mais j’en ai une... une palpable...
» L’épingle de M. de Durantal et celle qui nous a été remise hier, non pas, comme le prétend l’avocat, par le vrai coupable, le fut par un ami de l’accusé, et ceci tient à un raisonnement très-juste et si naturel , que c’est le premier qui soit tombé sous le sens de l’avocat dans la défense. Mais voici ce que je remarque, c’est que l’épingle ou l’arête de poisson qui nous a été donnée hier est teinte de la même substance que celle qui couvre l’arête de Jacques ; mais l’arête de Jacques, à l’endroit où elle est fracturée, n’est plus teinte à l’endroit de la fracture, puisque le poison daris lequel elle a été trempée n’a enduit que la surface, et celle qui nous a été adressée est recouverte do substance vénéneuse à l’endroit même où celle de Jacques n’en a point... »
Ici les jurés demandèrent unanimement à observer cette différence. Pendant qu’ils examinaient les deux pièces de conviction, M. de Ruysan requit le président de mander deux chimistes et deux naturalistes, et de soumettre les épingles à leur analyse. L’audience fut donc suspendue.
Pendant cette suspension, M. de Ruysan reçut deux lettres, et ces deux lettres excitèrent en lui une vive émotion. L’audience fut reprise à sa requête., et il déclara qu’une lettre anonyme venait do le menacer de la mort s’il persistait à vouloir faire condamner Argow. Il déposa la lettre parmi les pièces du procès en déclarant que rien ne pourrait l’empêcher de faire son devoir.
-** Ges deux lettres, dit Charles, peuvent plutôt nuire que servir à l’accusé, car, à la place de M. le procureur du roi, j’agirais comme lui.
« L’autre lettre, s’écria M. de Ruysan, est la plus importante, car # M. le procureur-général m’annonce que l’inconnu, dont la défense s’est tant occupée, celui qui a pénétré dans l’hôtel de M. l’évéque d’À...y, a été retrouvée. ' '
» En effet, messieurs, la présence de cet inconnu a été, pour le ministère public, l’objet de longues recherches dès l’origine des poursuites comme pendant le cours de l’instruction, et nous ignorons entièrement la nature des dépositions que fera ce nouveau témoin; elles peuvent être favorables ou défavorables, mais cette circonstance nous force à demander que la cour s’ajourne à demain pour entendre cette nouvelle déposition. »
On obtempéra à cette demande, et l’issue du procès fut encore reculée d’un jour. Le lendemain, même foule et même impatience. Les deux chimistes s’accordèrent à déclarer que la substance qui recouvrait l’épingle d’Argow leur était inconnue, tandis que celle qui enduisait la seconde était une substance connue et facile à composer. Les deux naturalistes reconnurent également que l’arête qui produisait l’épingle d’Argow provenait d’un poisson qui leur était inconnu, mais que l’autre provenait du saumon, et qu’on l’avait même taillée et arrangée.
Enfin parut le témoin si important dans le procès, l’inconnu sur lequel Charles avait rejeté tout le crime. Il fut contemplé avec une vive curiosité par toute l’assemblée, et l’on vit un Auvergnat, petit, gros et tel que l’avaient dépeint le concierge et le valet de chambre.
On confronta l’Auvergnat avec ces deux témoins; ils déclarèrent que c’était bien lui qui s’était introduit dans l’hôtel de l’évêché.
ÀRUO\C L ti P i H A T E ièi
L’Auvergriat déclara se nommer Jeah Grâtinaîfq être d’Ativcrgné ét demeurer à T..., dans les montagnes dii Cantal.
— Avez- vous été à A... y? demanda le président. — Oh! bien... répondit-il. — Combien y êtes-vous resté de temps? — Six mois. — Qu’étiez-vous venu faire? — Gagner ma vie. — Pourquoi vous êtes-vous en allé si tôt?
— Parce que j’avais fait fortune. — Comment cela?
Un gros monsieur m’a donné douze mille francs et m’d fait reconduire dans une belle voiture à mon pays pour avoir porté un paquet à l’évêché. . . — Rien que cela ! — Je devais, en outre, examiner l’intérieur de la maison, et lui indiquer où était située la chambre qu’il me désigna.
Une profonde terreur régna dans l’assemblée... Charles parut abattu. — Reconnaîtriez-vous l’homme qui vous à donné les douze mille francs? — Oui. — Est-ce l’accusé?
— Non.
Cette réponse fut accueillie par un murmure d'étonnement. — Connaissez-vous l’accusé? — Oh! ben!.*.. — Comment le connaissez- vous? — C’est lui qui m’a promis les douze mille francs, c’est ldi qui m’à fait épouser Jeannette, c’est mon bienfaiteur... c’est à lui que j'âi donné les renseignements, et c’est lui qui m’a donné le paquet à porter à l’évêché. — Accusé Jacques, demanda le président, reconnaissez-vous cet homme pour l’avoir rencontré à A... y? — Oui !...
Alors M. de Ruysan prit la parole et soutint l’accusation avec une subtilité et une éloquence dignes d’un ministère plus humain.
Charles répliqua, mais son plaidoyer ne roulâ pltis que sur des raisonnements spécieux. Il ne pouvait pdüs invoquer les faits en faveur de la défense, et son peu d’espoir perçait dans tous ses gestes et dans toutes seÉ paroles.
Le président résuma les débats avec talent, et posa la question, qui n’était nullement embrouillée. Les jurés entrèrent dans la chambre des délibérations et y restèrent pendant quatre heures et demie.
Au moment où ils rentrèrent dans la salle, il y eut un mouvement de terreur et d’attention dans l’assemblée, et le chef du jury énonça, avec les formes imposantes qui sont prescrites par la loi, le verdict de condamnation à la peine capitale.
Argow se leva, et, s’adressant aux jurés : — Messieurs, leur dit-il, s’il reste à l’un de vous quelque incertitude qui trouble le repos de sa conscience, qu’il se rassure ; je déclare que je suis coupable... Puissé-je, en expiant mes crimes sur la terre, attirer sur moi la miséricorde céleste!...
Le criminel inspira par ces paroles une pitié qui se glissa dans tous les cœurs, et sur la place, lorsque la condamnation fut connue, il y eut une longue rumeur qui prouvait l’intérêt qu’il avait inspiré.
La salle était vide. Jacques dans la prison, et Charles, désolé, la mort dans l’âme, se rendit auprès d’Annette, pour la préparer à cette fatale nouvelle, qui faisait l'objet des conversations de toute la ville de Valence.
Annette était assise dans le salon de madame Servigné la mère, elle était sur un fauteuil, et, pâle, égarée, elle regardait Charles, dont la pâleur et l’agitation lui révélaient l’horreur de la nouvelle qu’il apportait. M. et madame Gérard, mornes, abattus, changés à ne pas les re-
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connaître, étaient debout, près de madame Servigné, d’Adélaïde et de madame Bouvier. Tous rangés en cercle autour de Charles, ils attendaient avec une anxiété sans égale. — Faut-il parler? dit Charles avec effort. — Je suis chrétienne 1... répondit Annette. — Il est condamné à mort!...
Madame Gérard et Adélaïde tombèrent évanouies... madame Servigné recula épouvantée ; mais Annette se leva : ce mouvement, produit par une horrible convulsion, fit tomber son peigne, ses cheveux se déroulèrent et flottèrent épars sur ses épaules ; elle n’y fit nulle attention. — Charlesl... viens!... s’écria-t-elle, sortons !... il me faut de l’air... j’étouffe!... sortons!... En parlant ainsi, ses yeux s’animèrent et brillèrent d’une expression d’énergie sauvage. Elle saisit son cousin, l’entraîna sans pouvoir lui dire un seul mot et descendit rapidement avec lui dans la rue.
Quand eile y fut arrivée, elle s’écria : — Ah ! je respire!... En ce moment, l’horloge du palais sonna minuit. — Que voulez-vous faire? demanda Charles. — Ce que je veux!... s’écria-t-elle avec une énergie croissante, je veux une seule chose, le sauver!... c’est mon éternelle pensée!... c’est ma vie! Ou l’amour n’est qu’un mot, ou je le sauverai !... J’ai en ce moment une terrible puissance!... viens, et tu vas voir comme je soulèverai tout un peuple. On l’aime, mille bras veulent lo délivrer, il ne faut qu’une voix pour les rassembler, qu’une volonté pour les faire agir, il faut une âme à cette foule 1... je serai sa volonté, son âme, sa vie!... Éveillez-vous!... au secours!... — Taisez-vous, ma cousine; vous allez vous perdre ! — Eh ! que m’importe de me perdre s’il est perdu pour nous!... Avenir, fortune et la vie, je veux tout sacrifier, je veux le sauver!... Holà! braves gens, venez ici! venez m’aider!... — Silence!... lui dit un
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homme enveloppé d’un grand manteau ét dont le Chapeau à larges bords était rabattu sur le visage... silence! si la parole avait pu le sauver, il devrait la vie à votre cousin. — G’est Vernyctl... s’écria-t-elle, il est sauvé!... — Vous tairez-vous!... dit Vernyct; ne prononcez pas uri mot, et venez avec moi! J’allais vous chercher, car il n’y a que vous qui puissiez le déterminer à nous suivre : enveloppez-vous de ce manteau, et venez!... — Marchons!.;, dit-elle, marchons!..;
Ils marchèrent en silence; mais, au détour d’une rue, ils furent arrêtés, et on leur demanda à voix basse : Qui vive ? — Daphnis et l’Ancien! répondit Vernyct; puis, allant vers les trois personnes qui gardaient le passage, il leur demanda: Où est Jeaitneton ? ... — Nulle part, répondirent-ils...
Alors Vernyct passa sans difficulté
Nous allons décrire le plus succinctement qu’il sera possible la prison de Valence et sa position. Celte prison était un ancien presbytère qui, pendant la Révolution, avait reçu cette nouvelle destination. Ce presbytère était situé sur une petite place carrée où aboutissaient deux rues : l’une mettait à Eturantal, et l’autre à la route de Paris.
La place était formée par des maisons presque toutes bâties en bois, et les deux rues dont nous venons de parler étaient opposées l’une à l’autre en parallèle, de manière qu’elles longeaient les murs de la prison, qui alors se trouvait séparée par trois côtés de toute espèce d’hahitation, car sa façade donnait sur la place, et de chaque côté étaient les rues.
La porte de la prison était bardée de fèr, et chaque croisée, chaque issue, sur la place comme sur lçs rues adjacentes, étaient enjolivées de gros barreaux de fer et de tréillages en fil de fer qui ne laissaient aucun espoir de
salut; enfin, il y avait toujours à cette prison un poste très-considérable de soldats de la ligne, outre les gendarmes de service. Ce poste était situé à côté de la porte même, et la salle du corps-de-garde communiquait avec le rez-de-chaussée du presbytère. Il y avait toujours une sentinelle en faction à la porte de la prison, mais sa guérite était du côté gauche, parce que le poste étant à droite, avait sa sentinelle particulière, ce qui faisait deux hommes de garde pour la porte seule de la prison, sans compter les autres sentinelles.
L’administration, en raison du grand intérêt que le peuple avait manifesté pour Jacques de Durantal, et surtout à cause des lettres menaçantes que leâ magistrats avaient reçues, avait ordonné, dès le commencement dû procès, de doubler la garde et de faire parcourir la ville à de fréquentes patrouilles.
Vernyct, que la délivrance d’Argow intéressait autant par l’affection qu’il portait à son capitaine que par les dangers et les difficultés de tout genre qu’elle présentait, avait résolu de venger son ami tout en le délivrant, et, dans sa haine contre la ville où les hommes l’avaient si justement condamné, il prit des mesures telles, qu’il fallait de grands secours à la prison pour empêcher cette délivrance.
En ce moment le terrible lieutenant, tenant Annette sous le bras, parcourait avec activité tous ses postés, car l’instant fatal approchait. Il avait donné pour signal le son de la cloche quand elle sonnerait une heure du matin.
11 avait réussi à rassembler, pendant tout le temps que le procès et son instruction durèrent, une trentaine de ses anciens corsaires; c’était tout ce qui en restait r il avait été à Vans-la-Pavée, à Paris, pour y recueillir tous les renseignements qui servirent si bien Charles dans sa première défense, et ensuite pour convoquer une réunion
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générale de ses anciens marins. Ceux que l’on a vus, au commencement de cette narration, arrêter la diligence, n'y manquèrent pas, et avec les trois nègres dévoués Vernyct réunit trente-sept hommes, qui tous, les nègres exceptés, avaient coopéré aux pirateries d’Argow. Vernvct les avait animés, et sa harangue eût fait pâlir celle de Catilina; tous prêtèrent le serment d’obéir à Vernvct comme jadis ils avaient obéi au capitaine : le but était la délivrance de l’Ancien (nom qu’ils ne cessaient, comme on l’a vu, de donner à Argow) ; que si l’on y parvenait, ceux qui resteraient en vie seraient transportés aux Bermudes, qu’on leur compterait une somme fixe, et qu’ils iraient ensuite où bon leur semblerait ; que, s’ils ne délivraient pas leur Ancien, ils le vengeraient en désolant le pays jusqu’à l’extinction complète de leur bande.
Maintenant la suite va faire voir comment Vernyct s’y était pris pour délivrer son ami.
Il arriva sur la place avec Annette, qui, en proie à une horreur que rien ne peut rendre, ne réfléchissait plus et n’avait plus qu’une seule pensée, la délivrance de l’être qu’elle adorait.
— Qu’avez- vous là? dit-elle à Vernyct en sentant sur le dos de ce dernier une foule d’instruments. — C’est une hache, mon tromblon et ma giberne... — Dieu! que va-t-il donc arriver?... — Je ne sais pas encore comment cela se passera, mais nous sommes en guerre depuis que l’arrêt a été rendu! — Le sauverez-vous? — Oui, ou nous périrons! — Tous? demanda-t-elle. — Oui! — Tant mieux !... reprit-elle avec le regard et les gestes de la folie; mais, Vernyct, écoutez... si l’on échoue, promettez-moi de me tuer!... car si je survivais... je ne me tuerais pas, moi !...
Un grand silence et une profonde obscurité régnaient en ce moment, et l’on n’entendait dans la place que les
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pas des deux sentinelles de la prison. Une heure sonna...
Vernyct tressaillit, et Annette lui demanda ce qu’il avait.
— Nous allons commencer à ce moment une vie d'enfer !
Annette jeta un cri en disant : — Ahl je ne pourrai jamais voir de telles scènes 1... — Voulez-vous le sauver?... — Ouil... dit-elle. — Eh tien! fermez les yeux sur tout ce que vous allez voir!... la mort pourra vous atteindre; mais Jeanneton y est bien, elle, avec moi!...
— Mo voilà !... cria doucement une petite voix de femme.
— Silence!... lui répondit Vernyct, et prends Annette avec toi, rends-toi dans la maison qui est au coin de la rue de Paris, et restes-y avec madame jusqu'à ce que Milo vienne vous chercher.
L’intrépide lieutenant resta seul, et à ce moment i..te ombre gigantesque, projetée par la lumière de la lune, qu’un nuage laissa paraître un moment, se dessina sur le pavé.
— Un... dit Vernyct. Qui vive ?
Un homme parut et répondit à voix basse :
— L’Ancien!
Après un grand quart d’heure, trente-sept hommes avaient comparu ainsi, lentement et mystérieusement, devant Vernyct; ils semblaient marcher sur du velours, car ils ne firent aucun bruit, et ils se rangèrent le long des maisons qui de l’autre côté de la place formaient le parallèle de la façade de la prison. Il les passa en revue pour s’assurer qu’ils y étaient bien tous.
Il se dirigea ensuite vers la rue qui menait à Duranlal, et là demanda à une troupe également rangée contre les maisons si Jacob était venu... A ces mots, un homme de la taille et de la corpulence d’Argow se présenta, il était
habillé absolument de môme, et à quelques pas il deve* nait presque impossible de ne pas s’y tromper.
— Enveloppe-toi de ton manteau pour n’étre pas reconnu, lui dit-il, et prends garde de te faire tuer, au risque de passer pour un lâche...
Enlin il s’assura par lui-mème de l’arrivée d’une des voitures d’Argow, et il ordonna d’v atteler six chevaux qui se trouvaient dans une maison qu’il avait louée sous un nom emprunté. Il revint sur la place, et retournant à la maison dans laquelle Jeanneton avait peine à contenir Annette, s'assura que trois chevaux sellés et bridés étaient prêts, ainsi que plusieurs déguisements.
L’horloge annonça en ce moment une heure et demie, et les nuages étaient tellement noirs et rassemblés qu’on ne pouvait rien distinguer à deux pas. Alors, à un signal donné par Vernyct, une boutique fut ouverte, un homme parut avec une torche, et les trente-sept brigands s’élancèrent sur le corps-de-garde et sur la prison avec la rapidité de l’éclair, trente-sept fagots furent lancés contre la porte, et l’homme à la torche y mit le feu.
A cette brusque et vigoureuse attaque, les sentinelles, sans crier qui vive ? tirèrent ensemble et au hasard sur cette masse en criant :
— Aux armes I
Le poste entier sortit, mais il fut enveloppé et combattu par les assaillants.
La tlamme, attisée par l’homme à la torche, s’éleva dans le bûcher préparé, et bientôt le feu prit à la porte de la prison.
Aux cris poussés par les soldats et par les brigands, tous les habitants de la place furent éveillés, et apercevant des flammes ils descendirent , sans seulement se vêtir, en criant :
f— Au feul... ftu feul.,.
Apppw L K PIBATP S71
pn ce moment, de tous les côtés arrivèrent des habitants, parmi lesquels était un bon nombre de paysans des environs de Durantal : Yernyct avait fait répandre parmi eux le bruit qu’on allait délivrer leur bienfaiteur.
JLa troupe des brigands combattait avec une détermination digne d’une meilleure cause. Au milieu d’elle était Yernyct, qui les dirigeait et les encourageait, quand tout à coup, sur un geste qu’il lit, ils se rangèrent en demicercle, et Vernyct dirigea sur le poste la décharge de plusieurs tromblons; tous les soldats furent tués, blessés ou mis en fuite. Alors le lieutenant, s’avançant vers la porte qui brûlait, commença de l’ébranler à grands coups de hache, ses hommes en firent autant, elle céda bientôt sous leurs coups. Ils entrèrent péle-mèle par la porte principale, par celle de communication entre la prison et Ip corps de garde, et furent suivis de la multitude. La maison d’où l’homme à la torche était sorti brûlait, le-' habitants des maisons voisines déménageaient : ce^o place, qui un instant avant était muette, tranquille, sombre et vide, offrait en ce moment l’image d’une ville prise d'assaut.
La foule s’y précipitait pas les trois issues que nous avons décrites. Le tocsin sonnait, op entendait au loin hattrp |a générale, et cet affreux tumulte était augmenté par les cris horribles, que poussaient les prisonniers, qui sentaient la fumée. remplir la prison, et par les incendiés, qui sauvaient leurs effets en léchant de se faire jour à travers la foule. A la lueur effravantp de l’incendie, on apercevait les flammes dans la prison, et une épaisse fumée s’élevait du faite de ce palais du crime : il semblait que ce fut un volcan près de lancer une lave terrible et lumineuse.
On entendait un combat qui devait être sanglant dans l’intérieur do la ; prison : les détonations d’armes feu,
les cris surpassaient ceux de la place, et l’on voyait par la porte et par les fenêtres des poutres enflammées tomber, des prisonniers se sauver en désordre, les uns nus, les autres à demi vêtus ; les pompiers arrivaient avec leurs pompes; le tumulte et la confusion, les cris et l'horreur étaient au Gomble, et tous ces attentats affreux se commettaient par des hommes plus affreux encore, et au profit d’un seul homme auquel la société devait donner la mort et qui la méritait mille fois.
Au moment où l’attaque de la prison commença, Argow était à genoux dans sa prison et priait avec ferveur.
Les cris, la fumée, le tumulte, le tirèrent de sa méditation, et quand il se releva frappé par le bruit de la mousqueterie, il entendit de grands coups de hache que l’on donnait dans sa porte, et vit paraître Milo, Vernyct et plusieurs hommes ensanglantés, brûlés, et dont les figures annonçaient la chaleur d’une action dangereuse.
— Sauvez-vous !... vous êtes libre !...
Argow resta muet et immobile.
— Jacques, suis-moi 1 lui dit Vernyct.
— Non ! s’écria avec indignation le criminel, vous avez sans doute emporté d’assaut la prison, vous avez...
— Ah! le voilà qui déraisonne!... s’écria Vernyct en l’interrompant; allons, tais-toi !... Et toi, Milo, va chercher d’autres arguments. Vous, dit-il à ses brigands, gardez-le et ne l’écoutez pas 1
En ce moment, des détachements de gendarmerie à cheval et des troupes de ligne arrivaient en hâte par les rues adjacentes et cherchaient à se faire jour à travers la multitude pour s’établir sur la place. A force de pousser, de battre et de fouler aux pieds cette multitude immense, la force armée avait fini par s’établir sur la place, et essayait de se mettre en ligne, toute confondue qu’elle était avec le peuple. Alors la foule, poussée par sa propre
force vers te prison, se replia fout à coup et brusquement sur elle-même, et un détachement des brigands, jetant en signe de joie un terrible hourra , criait à la délivrance et portait en triomphe le criminel... La foule, rangée en demi-cercle devant la prison, les vit passer ; ce chœur, armé jusqu’aux dents et composé d'hommes aux vêtements brûlés ou en désordre, éclairés par les lueurs de l’incendie, conduisit le sosie d’Argow vers la voiture que le peuple apercevait et dont les six chevaux hennissaient. A cette vue et au cri général : — Il est sauvé ! il est sauvé!.., répété par des milliers de voix, l’escadron de gendarmerie à cheval, stimulé par le chef, fendit vigoureusement la foule ; mais au moment où il arrivait près de la voiture, elle partit au grand galop vers Durantal, et l’on vit l’escadron la poursuivre à toutes brides. Les brigands qui venaient de porter Argow à sa voiture se mêlèrent à la foule; mais tous, selon les instructions de leur chef, coudoyèrent, foulèrent cette masse, et vinrent devant la prison se former en bataille.
Milo avait été chercher Annette et Jeanneton, il les fit passer par les débris dùm mur du jardin de la prison que l’on avait abattu, et il les amena, à travers l’incendie, jusqu’à Argow, qui refusait obstinément 'de partir.
Plus on attendait, et plus la force armée, que sur les avis réitérés on ne cessait d’envoyer, mettait de régularité dans ses mouvements et de patience à s’ouvrir un chemin dans la foule que l’on faisait écouler. Le danger devenait pressant, et si Vernyct n’avait pas compté sur de grands délais, il avait pris des précautions en cas de malheur : aussi, en ce moment, tous les brigands se tenaient sous le porche enfiâminé de la prison et s’apprêtaient à soutenir un siège s’il le fallait et à s’enfuir par les derrières aussitôt que le sauve-qui-peut I aurait été prononcé, car ils avaient un autre rendez-vous général après l’expédition-
ARGOW LE PITATE
Ceux qui seraient blessés devaient être mis à mort par les vivants, et nul ne devait se laisser capturer.
Ce fut en ce moment critique qu’Annette et Jeanneton traversèrent les corridors enflammés et arrivèrent, conduites par Milo, dans la cellule où le criminel haranguait avec son ancienne énergie ses anciens corsaires, et tâchait de les faire rentrer dans le devoir et de les soumettre aux lois. Cet homme, condamné à mort, prêchant au milieu d’un incendie et s’obstinant à périr, offrait un tableau singulier.
— Tu ne veux pas te sauver 1... s’écria Annette en se précipitant sur lui.
— Est-ce toi, mon Annette, qui m’encourages à sauver ma vie par de nouveaux crimes ? ceux-ci ont été commis sans mon aveu, je n’en cueillerai point volontairement le fruit. Je suis condamné à mort I... je mourrai.
— Eh bien, soitl dit Annette, mais il est des morts glorieuses que l’on peut aller chercher quand on est condamné. Sauve toi, je te suivrai partout; nous irons chercher une mort utile ou glorieuse, je ne t’en détournerai pas; mais, au nom du ciel, pas ici!... pas sur cet horrible échafaud.
— J’ai donc entendu encore ta douce voix! lui dit-il en se penchant vers elle et en la baisant au front.
Mais elle se dégagea brusquement de ses bras.
— Écoute-la donc cette voix que tu aimais jadis, s’écria-t-elle, et vis pour léguer à ton fils un héritage de gloire, au lieu de l’opprobre de l’échafaud !... Viens!... viensl... suis-moi!... Qu’il vive!... qu’il vivel.*. s’écriat-elle avec enthousiasme ; et voyant l’incendie s’accroître, la fumée épaissir, elle sentit couler en elle un sang plus mâle et plus ardent. Elle regarda Argow, le saisit, et, le soulevant, elle l’emporta à travers les décombres et les poutres roulantes, en fléchissant parfois ; elle fut
AhGOW LE PIRATE *'T8 S '
suivie de Jeanneton et de Yernyct, et bientôt d’Argow lui-même, qui se sentit vaincu par tant d’amour et de dévouement.
A ce moment on entendit une horrible détonation, et le bruit des tambours annonça que les soldats avaient remporté la victoire. Yernyct courut à travers les flammes,' * il rallia les brigands épouvantés, il les réunit, et, ayant lancé une dernière décharge sur la troupe, il s’écria d’une voix tonnante : — Sauve qui peut !...
A cet horrible cri répété, ils s’élancèrent tous dans le jardin, et abandonnèrent aux vainqueurs la prison, que l’incendie gagnait déjà. En longeant les murs de la prison, dans une rue étroite et qui était restée déserte, ils rencontrèrent un homme assis sur des décombres, qui, couvert de sang et de fumée, souleva la tête en les entendant approcher. Il 6t d’abord un mouvement pour se lever, mais, ayant reconnu son capitaine et son lieutenant, il se rassit, et, portant la main à son bonnet par une vieille habitude militaire, il sourit convulsivement à Vernyct, qui, le regardant des pieds à la tête d’un air moqueur, lui demanda pourquoi il ne se hâtait pas de fuir.
— J’attends un camarade, répondit le brigand en jetant sur Yernyct un regard effaré. Puis s’efforçant encore de sourire et de détourner l’attention du terrible lieutenant : L’affaire a été chaude, dit-il, et nous nous en sommes passablement tirés ; mais vous-même, mon officier, . pourquoi ne vous hâtez-vous pas davantage? voilà le capitaine qui vous a devancé, vous allez le perdre de vue.
— Oh I- dit tranquillement Vernyct, je sais où le retrouver... Et en parlant ainsi il prenait un des pistolets passés dans sa ceinture. Quand il l’eut chargé et armé r.
— • Stephen, mon vieil ami, dit-il au brigand, dont les yeux étaient à moitié sortis de leurs orbites, tu connais
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la consigne, épargne-moi la peine de t’enveyer on iu sais bien I
— Mon lieutenant, s’écria Stephen d’une voix entrecoupée, je ne suis pas blessé grièvement, une balle ra’a effleuré le bras, et voilà tout ; bast ! une égratignure, un - rien ; le vieux Stephen en a vu bien d’autres !
.rr- Une égratignure ! dit Yernyct en riant. Et prenant * une des jambes du brigand, il la souleva et la fit ployer plusieurs fois en sens inverse du jeu de l’articulation.
— Mon pauvne Stephen, je youdrais avoir le temps de t’emporter d’ici, mais le capitaine s’impatiente, il faut que j’aille le rejoindre. Adieu, nous causerons une autre fois, ajouta-t-il en riant sourdement.
(ttp Mon lieutenant, attendez; je...
ne put acheyer; Yernyct l’ajusta froidement et le renversa mort à ses pieds; puis, entendant marcher à quelques pas, il franchit d’un bond les décombres et se mit à fuir dans la direction de la route de Paris. Il rejoignit bientôt Annette, Jeanaeton, Milo et Argow, qui s'étalent déguisés, et, montés sur de bons chevaux, ils se sauvèrent à toute bride sur la route de Paris, qu’ils abandonnèrent au premier chemin de traverse qui se présenta. Vernypt avait de l’or sur lui . Laissons-les fuir.
Oa finit A Valence par faire un . cordon de troupes autour de la prison» qu'on laissa brûler; on dissipa la foule avec une peine infime, eu éteignit le feu des maisons, et trois jqurs après on chercha et l’on ensevelit les morts que l’on put retrouver dans les décembres. On ayait arrêté une fqule de personnes, l’ordre était rétabli, non sans peine, et diverses relations couraient par toute la contrée sur l'événement de cette nuit terrible, ha moins exagérée portait Je nombre des brigands à trois centstfarmi Je? personnes arrêtées, en n’en reconnut aucune qui Sà t suspecte. Oo n’avait pas encore 4e nouvelles de la
voiture que les gendarmes poursuivaient, et la police de Valence agissait avec la plus grande activité dans tout le département pour parvenir à rétrouver le Criminel el les auteurs de l’horrible attentat dont on vient de lire les détails. Mais la multitude des témoins enfanta une multitude de versions, et l’autorité, occupée des nombreux incidents que cette affaire présenta* sè perdit dans le dédale des mesures à prend' e. On trouva, le quatrièmejour, le corps du concierge et ceux de tous les employés de la prison. On reconnut sur la place les corps de huit soldats, de vingt personnes de la ville, et dans la prison neuf corps de personnes inconnues, que l’on présuma devoir être ceux des complices de Vérnyct, attendu qu’ils étaient tous hommes et qu’auprès des corps il y avait des armes. Voilà tous les renseignements que l’on eut et d’après lesquels on commença les poursuites. Nous laisserons cette affaire, et, dans le chapitre suivant, nous marcherons avec les fugitifs.
Annette était en croupe sur le cheval d’Àrghw, Jeanneton sur celui de Vernyct, et le fidèle Milo galopait en avant pour lever les obstacles qui pouvaient s’opposer à leur fuite. Mais n’ayant éprouvé aucune difficulté à sortir de Valence, une fdis qu’ils eurent atteint la grande route de Paris, ils lâchèrent la bride aux excellents chevaux que Vernyct s’était procurés, et en quatre heures ils mirent une quinzaine de lieues entre eux et Valence, et se trouvèrent dans la campagne, à l’abri de toute poursuite, jusqu’au jour où les événements de Valence devaient être
officiellement transmis par l’autorité aux moindres fonctionnaires.
Ils avaient eu soin d’éviter tous les villages et toutes les habitations; mais dès que le jour parut ils furent forcés de chercher un asile, car le cheval de Milo était mort de fatigue, et cet avertissement leur prouva que les leurs ne tarderaient pas à les abandonner.
Alors Yernyct indiqua un village retiré dans les terres, et ils s’y rendirent. Annette n’avait pas cessé, pendant toute cette route si fatigante pour elle., de tenir son mari embrassé, et lorsque les circonstances le permettaient, elle le couvrait de baisers, et quand ses discours annonçaient qu’il désapprouvait cette fuite, elle lui rappelait, par de douces et tendres paroles, qu’elle portait dans son sein un enfant qu’il ne fallait pas abandonner. Cette Annette qu’on a vue si religieuse, si rigide, faisait céder maintenant la religion tout entière à son amour, et quand celui qui jadis ne connaissait môme pas l’image du Christ lui disait qu’ils transgressaient toutes les lois divines et humaines, cette vierge pure répondait : — Si nous réussissons, c'est que Dieu le veut !... paroles qui, de tout temps, ont été l'argument des vainqueurs.
Us entrèrent tous dans une misérable cabane dont l’extérieur annonçait une auberge, et là Yernyct tint conseil avec Jeanneton et Milo, car Annette et Jacques étaient incapables de penser aux choses de ce monde : ils ne voyaient qu’eux, et encore le temps leur paraissait-il trop court. En ce moment ils oublièrent tout, car les habitants de la maison étaient absents, tandis qu’Argow cherchait à placer Annette sur une couche, qu’il avait chargée de tous les vêtements dont il pouvait se passer : de son côté, Annette tâchait de lui persuader qu’elle était bien et qu’elle né souffrait pas. • >
Pendant qu’ils étaient ainsi presque heureux au sein du
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malheur, Yernyct, Mile et Jeanneton se consultaient sur le seuil de cette cabane.
— Nous avons encore deux jours et deux naitsau moins, disait Vernyct, avant que l’on se mette réellement à notre poursuite ; mais alors tout sera contre nous... Que faire pour regagner Valence? Durantal est la route qui nous mènera à nos relais pour aller à A...m, où j’ai ordonné que nos deux vaisseaux nous attendissent, car on devait savoir qu’ils étaient à Fréjus, et j’ai sagement changé leur position. — Nous ne pouvons plus aller à cheval, dit Milo ; monsieur, vous et moi irons bien à pied, mais ces deux dames... — C’est vrai, répondit Vernyct : eh bien 1 nous les abandonnerons... — Nous séparer de vous s’écria Jeanneton, j’aimerais mieux marcher toute ma vie, sans me reposer une minute! Ahl vous ne nous connaissez pas!... — Madame 1 criait-elle (et Annette accourut), madame ! ils veulent nous laisser ici et s’en aller sans nous!... est-ce que vous ne vous sentez pas la force d’aller jusqu’au bout du monde à pied?... — Je n’irais pas seule, répondit Annette, mais avec lui! — Mais, dit Vernyct en admirant l’enthousiasme de ces deux êtres charmants, qui se tenaient par la main et regardaient le ciel, vous avez des souliers de satin et des bas de soie... — Quand nous les aurons usés, reprit Annette, nous prendrons des souliers de paysan. — Chère Annette ! dit Argow en serrant sa femme dans ses bras.
L’ingénieuse sollicitude du nègre lui avait déjà fait trouver le pain noir des habitants de la cabane, et il faisait cuire les poulets qu’il avait attrapés et arrangés. Pendant qu’il apprêtait le repas, Vernyct dit à Argow : — Nous avons trente-cinq lieues à faire avant de regagner l’endroit où mes hommes seront rassemblés, et, pour être sûrs que nous pouvons nous rendre au mouillage où sont nos vaisseaux il faut que nous y soyions dans deux jours :
or, comme nous devons passer par les campagnes dé Valence et de Durantal, car le rendez-vous est à une lieue de l’auberge de Jeanneton, dans la forêt, il est nécessaire de faire, pendant la nuit et par les routes de traverse, ce trajet périlleux. Une fois chez Jeanneton, nous -sommes sauvés, car les relais sont préparés. — Vemyct, lui dit Argovv, le ciel m’est témoin que tout ce que tu fais est contre ma volonté... — Ah i dit Vernyct, voilà encore du radotage 1... Oh! mon pauvre capitaine, comme on t’a encapuciné!...
Milo vint leur dire que le repas était prêt. Quand les propriétaires de la cabane entrèrent et virent le nègre qui leur demanda ce qu’ils voulaient, ils furent saisis de frayeur ; ce fut Jeanneton qui leur persuada de manger de leurs poulets avec eux, et qui les rassura en leur parlant patois. Le repas fini, Yernyct les surprit encore bien davantage en leur laissant deux pièces d’or et en leur recommandant le secret. Vernyct était de tous celui dont le costume devait donner le plus de soupçons : Il avait sur sa tète un madras à moitié brûlé, son manteau l’était aussi de tous côtés ; il portait une ceinture large et rouge qui contenaitdes pistolets ; son tromblon, qu’il nommait sa fdle, était passé en bandoulière avec un sac plein de bailles et de charges de poudre, et ses bottes teintes de sang, de boue et de poussière, son pantalon rempli de taches, ses gros gants brûlés, tout annonçait et indiquait l’auteur de l’incendie de Valence. Aussi Milo gagna-t-il avec peine de pouvoir mettre en ordre les vêtements du lieutenant, et lorsqu’on se mit en route le bon nègre ne craignit plus de voir leur petite caravane arrêtée au premier village à cause de l’équipage du chef. Le tromblon, le sac, tout fut soigneusement caché sous le manteau, et le madras fut légué au premier fossé que l’on rencontra.
Milo resta constamment en arrière ; Vernyct et Jeanne-
ton, se tenant par la main, formaient l’avant-garde, et au milieu, à cent pas de distance et de Milo et de Vernyct, Annette et Argow marchèrent ensemble. — Ah I disaitelle, je l’aime bien mieux errant et vagabond que sous les verrous de cette horrible prison!...
Us marchèrent tout le jour avec un courage inouï, et, malgré mainte et mainte alarme, iis réussirent à refaire, à pied et sans être aperçus tout le chemin qu’ils avaient parcouru à cheval pendant la nuit. Ils arrivèrent, sur le soir, aux environs de Valence, mais du côté de Paris. Annette et Jeanneton étaient si fatiguées, qu’Argow portait sa femme, et le nègre Jeanneton. Les souliers de satin étaîènt déchirés, les pieds des deux femmes étaient ensanglantés, et cependant elles ne proféraient pas une seule plainte; lorsque Vernyct où Argow les regardaient, elles trouvaient encore assez de force pour sourire, et les douces mains d’Annette caressaient, comme par instinct, les cheveux d’ Argow, c,ar elle était si horriblement fatiguée que c’était tout au plussi ses yeux pouvaient se soulever pour veiller au salut des fugitifs.
Alors la nuit était venue, et Vernyct, en s’orientant, reconnut qu’ils approchaient d’un bois épais; ne voulant pas se hasarder à entrer soit dans une auberge, soit dans un village, ils se jetèrent dans le bois. Ils y avancèrent avec précaution; Vernyct tenait sa fille toute chargée à la main, et allait en avant.
— Nous sommes là dans une belle salle pour passer la nuitl... dit Jeanneton. — .Chut!.,, s’écria de loin Vernyct; au diable les femmes! elles parlent toujours.
Ce chut les fit rester en suspens, ils s’arrêtèrent, et dans le silence de la nuit, ils écoutèrent leurs cœurs battre avec violence. J’ai une effroyable peur !... dit Annette à voix basse. — Soyons résignés!... lui répondit Argow. — Je ta fatigue?... — Non...
Alors ils entendirent une voix rauque qui leur cria un qui vive ? suivi d’un horrible jurement. — Daphnis et l’ Ancien/ répondit Yernyct, s’apprêtant à combattre. — Où est Jeanneton? ... demanda joyeusement l’inconnu. — Partout et nulle part! répondit Vernyct, et sur-le-champ il dit à la petite troupe d’avancer.
Alors ils virent briller une lumière, et en un instant ils se trouvèrent dans une espèce de grotte au milieu de laquelle ils aperçurent un homme qui faisait griller un mouton tout entier... Yernyct reconnut un de ses trentesept acolytes, et ce brigand, après avoir témoigné la plus vive joie en voyant son Ancien et sa compagnie, raconta comment il avait été poursuivi tous les jours par les gendarmes, et comment il avait trouvé cet asile, comptant le lendemain regagner, au péril de sa vie, le poste indiqué par le lieutenant.
Les événements de la nuit et du jour qui venaient de s'écouler avaient fatigué à tel point les compagnons de Vernyct, la course à cheval et la fatigue morale, enfin tout ce qui avait agité Vernyct, que, après avoir partagé le repas du fugitif, ils succombèrent tous au sommeil. Quant à Yernyct, il se mil à boire avec ses compagnons qu’il égaya fort en leur racontant les adieux du brave Stephen. Vers le milieu de la nuit, l’influence du vin plus que celle de la fatigue les plongea dans un profond sommeil.
Le matin, on tint conseil, et, grâces aux connaissances topographiques de l’un des compagnons d’infortune que Vernyct avait rencontrés, on connut parfaitement bien les chemins que l’on devait parcourir pour éviter Valence et Durantal, et arriver néanmoins à la forêt. qui se trouvait non loin de la demeure de Jeanneton.
Le brigand leur promit de toujours aller un demi-quart de lieue en avant et de tirer un coup de carabine au moindre danger. — Si je rencontre les gendarmes, ajouta-t-il,
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n’ayez pas la moindre inquiétude sur mon compte, je ne cours aucun risque, car j’ai l’habitude de me sauver de leurs griffes.
La caravane se remit donc en marche ; mais cette journée fut tout entière employée à faire des détours, des contre-marches, des courses rapides et tout à coup ralenties. Annette et Jeanneton avaient enveloppé leurs pieds mignons de linge, et s’étaient fait des sandales avec les débris d’un chapeau de feutre ; alors elles purent marcher, mais lentement, et dans les grandes occasions Argovv et le nègre les portaient.
Ils approchèrent de Valence, où on ne les cherchait certes pas : cependant ils ne tournèrent la ville qu’avec la plus grande difficulté ; les chemins creux, les hauteurs, furent soigneusement suivis, et quand il fallait traverser une plaine, Annette et Jeanneton étaient employées comme à l’armée les éclaireurs.
Enfin la nuit vint, et ils n’avaient encore' rien mangé depuis le matin, mais ils avaient réussi à aller en deçà de Valence, vers Durantal, et il ne leur restait plus que quinze lieues à faire pour gagner l’auberge de Jeanneton, où se trouvait le premier des relais préparés par Vernyct pour gagner le mouillage et s’embarquer.
A ce moment ils se trouvaient à cent pas d’un village distant de deux lieues de Valence et do trois lieues de Durantal. Le matelot se replia sur la caravane, et revint dire qu’il Venait de voir une auberge séparée d’environ six cents pas du village : elle était située sur la grande route de manière qu’en cas de surprise on pouvait, en trois bonds, se réfugier dans un endroit inaccessible qui lui était connu pour lui avoir déjà servi do retraite ainsi qu’à ses camarades. Il s’engagea à introduire sans danger la petite troupe, et sur cette assurance l’on se dirigea vers l’auberge. * . 1
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Le matelot entra seul, et demanda trois chambres et un souper pour huit personnes. Ayant vu l’aubergiste seul avec sa femme, il ressortit, fit entrer Annette, Jeanneton, Yerncyt et Argow, en masse, dans une salle basse contiguë à celle où se tenaient ordinairement les voyageurs. Quant à Milo, il lui dit de s’introduire par les fenêtres, parce qu’il était trop connu comme domestique de madame de Durantal.
En voyant passer ces cinq personnes dans un' pareil équipage, la terreur s’empara de l’hôte et de sa femme, et pendant que Vernyct et Milo, qui était monté par la croisée, arrangeaient la table, on entendit la conversation suivante:
— As- tu vu comme ils étaient armés?
— Oui; mais que penses-tu de ces gens-là?
— Hum !... ils n’ont pas bonne mine..* ce sont peutêtre les brûleurs de la prison...
Alors le matelot entra subitement et leur dit :
— Comment 1 vous n’avez encore rien mis à iabroche ?... voulez-vous bien faire rôtir tout ce que vous avez 1... Tenez, leur dit-il en leur montrant vingt pièces d’or que Vernyct lui avait remises, voilà ce que vous gagnerez ce soir si vous voulez observer deux choses : discrétion et silence... Cinq cents francs ou votre maison brûlée... choisissez...
— Oh!... c’est tout choisi!... dit la femme; quand il viendra quelqu’un nous tousserons, et mon homme, pour ne pas nous déceler, car je vois qui vous êtes...
— Silence 1... s’écria le corsaire.
— On vous servira par l’autre porte. .. Tenez, monsieur, voici la clef de la porte du jardin.
— C’est bon, dit le corsaire; allez vite en besogne...
Le souper ne tarda pas à être servi, et toutes les armes
étaient préparées en cas d’attaque. Le souper terminé,
tout le monde était trop fatigué pour se mettre en route ; alors on résolut de coucher dans l’auberge. On dressa pour Vernyct et Argow une échelle appuyée contre la croisée de leur chambre : enfin le-corsaire et Milo veillèrent toute la nuit en faisant sentinelle.
Il n’y eut encore aucun événement, et ils passèrent dans l’auberge même une partie de la matinée : mais, sur le midi, pendant qu’ils s’apprêtaient à quitter l’auberge et au moment où ils étaient tous réunis dans la chambre haute qui donnait sur l’escalier, ils entendirent entrer beaucoup de personnes, et l’aubergiste et sa femme tousser avec une violence et une complaisance très-significatives. La terreur les fit rester muets et sans force; ils prêtèrent l’oreille et entendirent la conversation suivante; — Eh bien, la mère, vous êtes donc enrhumée ce matin? — Ohl mon Dieu, oui, monsieur le brigadier: mais vous vous portez bien, à ce que je crois? — Parble.i, non, car depuis trois jours nous faisons un métier que jamais je ne pensais faire étant gendarme!... et voilà sept hommes quisont sur les dents comme moi 1... Vous savez ce qui s’est passé? — Oui, qui est-ce qui ne le saurait pas!... (Ici le matelot dit à Voix basse à Vernyct ; Ils ne sont que sept !) On m’a dit qu’il y avait au moins trente bourgeois de Valence de tués, une maison de brûlée, sans compter la prison. — Bah ! dit le gendarme en riant, elles étaient assurées!... Donnez-nous du vin... — Que venez-vous donc faire par ici? leur demanda-t-elle en lui versant à boire. Vous ne sayez donc pas, leur dit le brigadier en mettant son sabre entre ses jambes, cet enragé... Vernyct, qu’ils l’appellent, c’est un lion cet homme-dà !... c’est lui qui a délivré son ami, M. de Durantal... N’avait-il pas fait courir après-une voiture vide?... on ne l’a attrapé qu’à trente lieues de Valence, et l’on n’a trouvé qu’un bourgeois de Valence qui ressemblait à M, de Durantal.
— C’est, par ma foi, drôle! s’éciia l’hôtesse. — Oui, mais ce qui n’est pas drôle, c’est que nous avons crevé nos. chevaux et que nous sommes revenus à pied. — Ah 1 c’est vous qui avez couru ? — Oui, moi et bien d’autres ; mais nous ne sommes revenus que sept, parce que l’on a laissé les camarades en surveillance .sur toute la route.
— Oh! dit l’hôtesse, ils ne peuvent pas vous échapper.
— Hum! dit le gendarme, ce sont de fiers hommes 1... —Qu’y a-t-il de nouveau à Valence ?
L’hôtesse leur versait du vin à chaque instant, et le corsaire, croyant qu’elle voulait les griser, fit signe à Vernyct de rester tranquille, Annette se mourait de peur et parlait à Argow pour le contenir, car il voulait se livrer plutôt que d’occasionner de nouveaux malheurs.
— Il y a, reprit le brigadier, que 1 on a découvert que c’est Vernyct, l’ami de Jacques, qui avait mis tout en mouvement. On a arrêté bien du monde, et l’on fait des poursuites : on instruit une affaire dans laquelle tout le monde est compromis : les gens les plus inconnus ont eu peur, mais des témoins ont déclaré que madame de Durantal, son mari, son nègre, s’étaient enfuis par la route de Paris, et l’on est sur leurs tracés... on les a vus je ne sais où, et il y a ordre de visiter toutes les auberges. — Dieu merci, ils ne sont pas dans la mienne, dit l’hôtesse, car je ne crois pas qu’il leur prenne envie de retourner à Durantal.
— C’est égal, il faut visiter tout... A boire! On a mis tout le pays en état de siège... Croyez-vous qu’on laissera des brigands rôtir la prison, le concierge, brûler la moustache à tout un poste, en risquant d’incendier une ville, délivrer un condamné sans qu’on les extermine tous?... Vous n’avez personne en bas?...
Le brigadier se leva et visita la chambre où l’on avait dîné la veille.
— Diable! vous avez eu du monde? — Oh! ils sont partis. — Quels étaient ces gens-là? — Des marchands... — Restez, vous autres!... dit le brigadier en montant l’escalier. L’hôtesse pâlit, tout en espérant qu’ils se seraient sauvés. Le brigadier parvint à la chambre où étaient rangés le corsaire, Vernyct et le nègre, et en ouvrant la porte il les aperçut qui tous trois tenaient leurs armes braquées En les voyant il dit : — t)h! oh! chut, ami... c’est Golburnl... Allons, s’écria-t-il à haute voix, la mère, il n’y a personne!...
Yernyct et Milo se regardaient avec le plus profond étonnement quand le corsaire leur dit: — C’est un des nôtres qui de tout temps a été gendarme...
Au bout de dix minutes, le brigadier remonta et leur dit : — Allez par N***, il n’y a encore personne, je crois ; mais prenez bien des précautions, car nous sommas semés comme des cailloux, et dans chaque village il y a des postes de la ligne.
Depuis longtemps le brigadier était suspect, et il y avait toujours dans les hommes qu’on lui donnait à conduire un surveillant auquel son grade était promis si l’on pouvait le convaincre de perfidie et de trahison. Ce surveillant en voyant Golburn retourner à l’auberge et laisser ses sept hommes sur le chemin , conçut des soupçons et revint avec précaution dans l’auberge r il y entra, et, montant l’escalier, il se montra brusquement avec son monde.
— Perdus ! perdus!. . . s’écria le corsaire en voyant les chapeaux bordés et Golburn se ranger du côté des gendarmes en leur disant : — Vous voyez. que je ne me doutais pas en vain que cette sorcière d’hôtesse nous cachait quelque chose... En avant!
Un combat très-vif s’engagea entre les gendarmes et les trois défenseurs d’Argow ; mais après trois décharges
de mousqueterie, les gendarmes abandonnèrent la place en laissant trois morts: le brave mate'ot avait une blessure si grave, qu’il pria- le nègre, de l'achever, aQn de ne pas tomber au pouvoir de l’ennemi. .
Vernyct et le nègre avaient reçu deux balles, mais elles avaient porté dans les chairs; et, après s’ètTe pansés, ils rejoignirent en hâte Argow, Annette et Jeauneton, qu’ils trouvèrent dans l’endroit indiqué par le matelot.
— Cette dernière affaire est la plus malheureuse ! s’écria Vernyct, car ils vont être désormais sur nos traces; et, à moins d’une grande célérité, il sera difficile de leur échapper. Nous n’avons pas à balancer, il faut nous mettre en marche, car nous avons une nuit de repos, nous ne sommes plus qu’à dix lieues, et, à la nuit, nous prendrons le chemin à vol d’oiseau.
Ce discours ranima l’espoir dans le cçeur d’Annette, qui heureusement ne réfléchissait pas encore, tant elle était absorbée par son amour et par les dangers qu’ellp ne craignait que pour Jacques. Si une voix lui avait crié : — Annette, compagne des hommes les plus criminels que la terre ait portés, les veille dans leur sommeil!... elle eût demandé la mort a grands cris; en ce moment, elle en était fière, elle regardait Argow avec orgueil... Tous ses pressentiments n’étaient-ils pas accomplis?... Non, il y avait une horrible image de l'advenir qui n’était pas réalisée.
Enfin ils se remirent en marche, et, après avoir passé deux nuits et un jour comme ils avaient passé les deux précédentes, c’est-à-dire eu proie à des transes perpé-
tuelles et à des terreurs si cruelles, qu’Argow commençait à trouver la mort plus douce qu’une telle vie, ils arrivèrent enfin au rendez-vous donné par Yernyct à sa troupe.
C’était dans l’endroit le plus épais d’une forêt. Des rochers et des cavernes faisaient de ce lieu une forteresse où cent hommes pouvaient tenir en échec plus de dix mille hommes de troupes réglées. Arrivé au chêne désigné, Yernyct dit à Annette, à Jeannette et à Argow de s’asseoir en toute tranquilité, et qu’il espérait que désormais ils parviendraient au bord de la mer sans difficulté. Alors par trois fois il jeta un cri rauque et bizarre, et à l’instant on entendit du bruit dans les arbres, dans les rochers, et il sembla que tous les hommes qui parurent fussent sortis de dessous terre ou tombés du ciel.
— Combien êtes-vous? demanda Yernyct, sans les
voir encore. . '
— Yingt-neufl répondit une voix.
— Nous sommes trahis, je crois, dit Vernyct à voix basse, car je ne connais pas cette voix-là !...
— Qui es-tu? demanda-t-il.
— Flatmersl...
— Bravo 1 s’écria Vernyct... Amis, apportez des lu r mières, que l’on veille à six cents pas à la ronde, et que l’on appporte des lits de mousse ! Servez-nous un bon repas, et nous réglerons nos comptes.
A ces mots, un hourra s’éleva dans l’antique forêt, et bientôt on apporta des flambeaux : ces figures terribles et toutes marquéesau front de l’énergie et du courage le plus féroce effrayèrent Annette, qui se pencha sur le sein d’Argow.
— Ce sont eux qui l’ont délivré 1..'. lui dit Vernyct. Cette phrase la fit regarder avec moins d’horreur ces brigands, qui souriaient en voyant au sein de la nuit, au
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milieu des rochérs et dü silence de la forêt, deux têtes aussi pures et aussi célestes que celles d’Annette et dé Jeanneton. Jamais deux femmes n’éprouvèrent plus de marques de respect et de dévouement. Ces hommes grossiers, devant les femmes de leurs chefs, devinrent soumis et dévoués. Elles n’avaient quf’à jeter un regard, il éiait interprété, et on courait au-devànt do leurs moindres désirs.
On leur fit une tenté de verdnre, et tous donnèrent leurs habits pour préserver les dent fertihies de l’humidité. Argow et sa femme entrèrent sous cet abri champêtre, autour duquel on plaça des sentinélles pour voilier à la sûreté des fugitifs.
Yernyct eut le sien 5 puis, le repas fini, le silence régna dans la forêt, comme si elle n’eût contenu aucun être vivant. -
Vernyct leur distribua les sommes convenues, et quand ses instructions furent reçues par tous ses hommes, celui qui avait eu te commandement ên son absence lui procura une grande surprise.
— Capitaine, dit-il, il n’y a plus rien à èhércKer, l’Ancien et tous nous sommes sauvés h— Gomriient? demanda Vernyçt.
Alors le vieut î ribel le mena dans «ne avenue du bois, et là lui montra un de ces grands chariots qui servaient aux rouliers. Cette Charrette était chargée de faux ballots, etc., si bien imités* que Verhyef regardant avec étonnement le corsaire, lui demanda ce que cela signifiait. Ce dernier fit Un geste d’épatiles en répondant : — Eh I mon lieutenant, êtes-vous fou de vouloir aller en poste gagner avec vos relais la côte et nos vaisseaux ? vous seriez pris mille fois pour une. Tenez !... A ces mots il leva la masse de ballots qui semblait être derrière la voiture, et 11 fit voir à Verayct que sous cette masse de
A RGOW LE PIRATE
tonneaux ét dé billots, dont le poids semblait faire plier la voiture, ils avaient pratiqué très-ingéniéusement une petite salle dans laquelle on avait artistement ménagé la place de deux personnes. Ils y avaient mis dés vivrez, et l’air venait par-dessous la voiture.
— Vo-ÿez-vous, mon lieutenant, l’un de nous mènera cela grand train, et on changera de chevaux ; cela vaudra mieux qu’une voiture que les gendarmes peuvent visiteb: car on peut frapper là-dessus; je leur défie de s'imaginer qu’il y ait du monde là-dedans. L’Ancien et sü femme voyageront ainsi, tandis que vous et votre Jeannetôn vous les rejoindrez comme vous pourrez.
— Et qui de vous a fait cela? — C’est un de vos nègres qui est adroit comme un singé ; il a tout arrangé avec une telle dextérité, que nous étions tous à l’admirer... et tenez, voilà la lettre de voiture.
De ce moment, Vernyct ne douta plus du succès de l'entreprise, et il dormit avec une sécurité parfaite.
Le lendemain matin, il envoya Jeannetôn à son auberge, car G’était chez elle qu’était établi le premier relais. Tout en promettant d’aller la rejoindre aussitôt qu’Argow serait passé, il lui enjoignit la plus grande prudence, et l’ayant conduite jusque sur la grande route, il la plaça à cheval en lui donnant un baiser d’espoir, et la suivit des yeux...
Qand il l’eut perdue de vue, il revint vers Argow e(t Annette, et leur montra avec la plus vive allégresse l’heareuse invention du nègre*
Annette serra la main de ce serviteur zélé et qpmira ce stratagème impénétrable.
— Allons, ne perdons pas dé temps, s'écria Vemyct, mettez-vous dans eette cachette, ét voyagea pour arriver à bon port
— Vous êtes un ange tutélaire! lui dit Annette les larmes aux yeux.
— Non ! c’est un démon qu’il faut dire!...
A ces mots, il donna une poignée de main à Argow, qu’il embrassa contre son ordinaire, en lui disant :
— Adieu!... en voilà pour jusqu’au moment du départ!... Je suis fâché de te quitter, mais qu’importe! je veillerai sur la charrette ; elle emporte mon plus cher trésor.
r — Pourvu qu’il n’arrive rien de fâcheux !... dit Annette.
Argow était passif au milieu de tous ces dangers ; il embrassa Yernyct à son tour, et lui dit :
— La bonne réunion pour les amis, c’est dans le ciel! tâche que nous soyons ensemble! Adieu.
Jacques et Annette furent enfermés dans leur cabane protectrice. On y attela quatre chevaux, et un brigand, vêtu en roulier, conduisit les fugitifs vers la grande route.
Vernyct, en les voyant sortir de la forêt, dit à ses hommes :
— Je ne m’en défends pas, je pleure en levoyantpartir! Voilà depuis longtemps le seul péril que nous ne courrions pas ensemble !...
— Il se sauvera! fut le cri général.
Le lieutenant distribua encore une fois et de l’argent et ses instructions; convint d’un rendez-vous en cas d’un nouveau malheur, puis, se déguisant en paysan et cachant ses armes dans une hotte couverte de fruits, il se dirigea à travers les bois vers l’auberge de Jeanneton,
Pour la première fois de sa vie, Vernyct, soit parce que sa sensiblité avait été fortement excitée, soit par un pressentiment qu’on n’est pas maître de rejeter, était en proie à une terreur, une impatience, une mélancolie que son chant ne pouvait pas dissiper. Il courait à toutes
ARG0W LE MRATE
jambes pour arriver plus vite à l’auberge de Jeanneton, et s’arrêtait soudain à cause du bruit de ses armes qui sonnaient dans la hotte. Il aurait voulu avoir accompagné Jeanneton, ou du moins être sur la route...
Il marchait rapidement, mais comme il suivait un chemin détourné, il était physiquement impossible qu’il arrivât avant la charrette.
Après avoir déployé tant de courage, tant de force, et fait de si grands efforts pour sauver un ami, il eût été doublement déplorable pour Vernyct de perdre le fruit de tant de dévouement et de voir Argow enlevé au moment où le succès couronnait une œuvre dont la réussite avait entraîné tant de crimes.
Vernyct, secouant toutes ses terreurs, se mit à marcher d’un pas ferme et soutenu en chantant la. chanson des pirates, et bientôt il aperçut de loin l’auberge de Jeanneton. Il approcha, mais en arrivant il n’entendit aucun bruit dans la cour; tout paraissait morne' et inhabité. Ace moment, il ne fut pas maître d’un mouvement de terreur. En entrant dans la cour, il siffla l’air par lequel il avertissait Jeanneton de son arrivée, et ne vit personne accourir..,, il s’élança brusquement dans la salle, le même silence régnait au dedans ; la cuisine de Jeanneton était vide... Se dirigeant alors vers la salle des voyageurs, il parvint au-dessous de la trappe que nous avons décrite plus haut, et trouva Jeanneton évanouie.
Pour cette fois, si la peur et ses vertiges sifflèrent aux oreilles du terrible lieutenant, ils ne furent que les avant-coureurs de la plus horrible colère qui l’eût jamais agité. Il tomba sur un banc devant le corps de Jeanneton, et resta pâle et muet comme elle.
Tout à coup il détourna ses yeux, et aperçut par . la croisée la fatale charrette!... il ne sortit pas... tout lui
a?* ARG0W J-E PIRATE
(lisait que son ami et Annette avaient été découverts et enlevésl.,.
Il se leva, prit Jeanneton, la mit sur ses épaules, qu’il avait débarrassées de la hotte, et dans son désespoir il s’en alla à pas lents, armé de son tromblon en bandoulière et de ses pistolets à la ceinture, vêtu cependant en paysan; mais en sortant par la porte de l’auberge qui donnait sur la grande route, il heurta le corps du fidèle roulier, qu’il vit percé de balles.
L’air fit rouvrir les yeux à Jeanneton, elle jeta un cri faible et plaintif: ses mains, qui étaient pendantes, vinrent avec peine se retenir à la chevelure de Vernyct, et elle s'écria : — Que dira-t-il !...
Le lieutenant rentra, et, posant Jeanneton sur une ehaise, il se mit devant elle à genoux, puis avec de l’eau, du vinaigre, il essaya de la faire revenir tout à fait ; ses yeux errèrent quelque temps sans idées, enfin elle vit Vernyct, le reconnut, et, se cachant le visage, elle jeta un grand cri.
— Qu’est-il arrivé? dit-il, Jeanneton, raconte-le moi, pour savoir s’il y a encore moyen d’y porter remède.
Jeanneton remua la tète deux fois d’une manière négative, puis, relevant Vernyct, elle le fit asseoir, pencha sa tète sur son sein et pleura. . ‘
— Hélas î dit-elle en entremêlant son discours de larmes et de sanglots, quand je suis arrivée j’ai trouvé mon auberge pleine de gendarmes déguisés en bourgeois, ils paraissaient être des voyageurs, et Marie me dit que depuis mon absence la maison avait toujours bien été : elle ajouta qu’il y avait un poste de gendarmerie à vingt pas de notre maison, fieci me donna du soupçon sur les voyageurs, et quand je fus habillée en costume d’auber^ gis te, je vips leur demander pourquoi ils pestaient à boire, eu lieu de continuer leur route. Ils me répondirent que
A Kq.q» HîftATE tr»
cela ne me regarfiafi pas. Alors, en les examinant, je m’aperçus que celaient des gendarmes; cela me fittrem^ bler, et je songeai que si la police avait su que ton promier relais était ici, elle avait dû naturellement s’emparer de mon auberge et y tenir garnison... Alors je dis à Georges d’aller au-devant de la voiture que je lui dépeignis, et d’avertir le conducteur de ne pas s’arrêter chez moi... Comme Georges sortait, un des gendarmes déguisés lui barra le passage en lui disant impérativement : — On pe sort pas d’ici ! vous êtes en surveillance!... Et i) lui montra un papier.
La voilure arriva... Us ne se doutèrent de rien ; mais quand ils virent que l’homme dételait et allait mettre ses chevaux à l’écurie, ils l’accompagnèrent, lui firent mille questions, lui demandèrent ses papiers, et l’homme leur répondit imperturbablement en leur montrant des papiers dont ils parurent satisfaits. Alors, pour être plus sûr de son affaire, le roulier crut devoir temporiser, et ilyint à table en faisant comme s’il avait coutume d’arrêter ici. Tout allait bien... mais au bout d’une heure, quand il voulut repartir, il prit les chevaux du relais... ils étaient différents des siens, les gendarmes l’avaient remarqué, ils eurent des soupçons... ils ont fait venir le poste voisin, ils ont entouré la voiture.,, ils l’.ont prise!... L’homme a défendu M. de Duraifial si bravement qu’il leur a tué cinq hommes, ils ont alors tous tiré sur lui!... il est là mort... Us ont emmené Argow lié sur yne cfiarrette de paysan, et madame est sur yn matelas que je lui ai donné... Pauvre petite femme, elle fyit peyr! elle l’embrasse !... elle le console! .. . luj est comme un syiut ! quoi ! cela a fait pitié aux gendarmes!... Celte payvre AnaeJUe est là, comme si j’étais ave.c toi; elle ne prepd garde à rien, elle ny voit que son mari... elle luj donne les plus doux noms, et je suis sure qu’elle traversera tout Valence
sans seulement s’en apercevoir. On aura beau être aux fenêtres et la regarder, elle ne verra que lui ! Est-ce du malheur 1
Yernyct blasphéma horriblement et s’écria :
— Yite, à cheval! à cheval!... courons, nous les rattraperons sur la grande route, et nous l’enlèverons... Non, c’est impossible... je suis seuil Oh! je le vengerai de manière à faire trembler tout le paysl oui, je n’ai plus qu’à le venger!... et à mourir!... O mon pauvre capitaine!... un si brave homme!... qui sautait à l’abordage calme comme une fille qui s’avance pour ouvrir le bal... mourir comme un voleur!...
Il termina cette oraison funèbre comme il l’avait commencée, par un effroyable juron, et il dit à Jeanneton :
— Reste à ton auberge, j’y viendrai presque tous les jours à cinq heures du soir... tu me verras toujours... et je veux mourir à tes côtés!
— Est-ce que nous pouvons mourir autrement ? répondit Jeanneton.
Après l’avoir embrassée, Yernyct reprit ses habillements véritables, s’arma et s’élança vers le chemin qui conduisait à la forêt.
En ce moment, Argow et Annette arrivaient en face de leur château de Durantal : là, Annette, jetant les yeux sur leur misérable équipage, arrêta le chef de l’escorte et lui dit :
— Monsieur, par pitié, ne nous laissez pas entrer à Valence sur cette horrible voiture! M. de Durantal n’a jamais eu la volonté de vous échapper, et je crois que sa délivrance est impossible... Permettez que l’on aille chercher une voiture au château...
L’officier était le même qui se trouvait dans la diligence lors du premier voyage d’Annette à Valence, il condescendit à cette prière, et Annette eut la faible satisfaction
de voir son mari dans sa voiture. Ils arrivèrent promptement à Valence. Chaque tour de roue était pour Annette une douleur, et, sans le contact de l’être auquel elle avait donné toute sa vie, elle serait morte cent fois; mais la patience, la résignation et les discours tendres que lui adressait Jacques la maintenaient dans un état que l’on peut imaginer, mais qu’il est impossible de décrire. Elle ne pensait pas, son amour seul la guidait... tout avait disparu devant le malheur d’un époux adoré... et où la société voyait un criminel, elle voyait le plus sublime des hommes. Elle lui avait pardonné, M. de Montivers l’avait absous, elle ordonnait par ses regards à tout homme de l’imiter.
Ils arrivèrent quelques heures avant la nuit à Valence : la ville était calmée, grâces aux soins de l’autorité ; mais quand on apprit qu’on ramenait M. de Durantal, une foule immense suivit et escorta la voiture. M. de Durantal fut incarcéré, et sur-le-champ l’autorité déploya la force la plus imposante autour de la prison.
Ce fut là que se passa la scène la plus touchante et la plus attendrissante dont les murs d’une prison aient jamais été témoins. On voulut séparer Annette d’Argow, elle ne céda qu’à la force, et on l’entraîna mourante chez madame Servigné.
— Quelle barbarie! s’écria Charles en voyant sa cousine, ils vous séparent d’un homme qu’ils mènent demain au supplice, car les délais de l’appel sont expirés I...
Grand Dieu I cria Annette, mon cousin, faites que je le voie!... que je vive le reste de ma vie !... Elle tomba sans connaissance sur le lit de madame Gérard, que ces événements avaient conduite au bord du tombeau.
Charles alla plaider cette cause de l’humanité devant
AKCiOV .LE Çi&ATF
les autorités, et. il obtint qu’Aunette resterait dans la prison de son mari jusqu’au matin-
Adélaïde, Charles, M. Gérard, la conduisirent à la prison et lui apprirent que M. de Montivers était arrivé à Valence... Elle leva les yeux aux dpi et y jeta un regard de douleur.
— - Mon Dieu! dit-elle, voici longtemps que j 0 vous abandonne! mais quel calice amer !... Mes amis, prévenez M. de Moptivers qu’il sera agréable- à Jacques de l’avoir près de lui jusqu’à son dernier moment...
— Courage! lui cjit M. Gérard.
— Oh ! répondit-elle, j’eq, aurai tant qu’il vivra !...
La porte de la prison se referma.
Annette frémit en yoyant l’appareil de puissance déployé pour garder cet homme qui n’avait jamais songé à la fuite. Les cours, les corridors mômes étaient garnis de soldats et de gardiens. Ce fut en arrivant à son cachot que cette terrible idée, dont elle n’avait jamais vu la conséquence face à face : — Demain il mourra!... lui apparut dans toute son horreur.
Quand on lui ouvrit la porte, Argow ne vit en elle que l’ombre d'Annette; il en fut douloureusement frappé.
Annette voulut parler, mais elle ne put proférer que ce seul mot :
— Demain!...
— Demain, reprit-il, ô ma chère âme! demain nous serons séparés pour un peu de temps!... Vis avec cette pensée que la mort est plus légère que le remords ! . .. Va,
ARGOW le PI&ATE î»9
l’enfer s’est réjoui quand il a vu que je m’efforçais d’écfiapper au supplice!... Il m a tenté jusqu au dernier moment, et,, quand les complices de mes crimes m’ont délivré, l’odeur de la poudre, les cris, 1 incendie, m attiraient, m’appelaient... Un instant j ai vécu de ma vie passée; mais je t’ai revue, auge du ciel! et maintenant la terre est pour moi trop étroite... L amour que tu m inspires est exempt de toute faiblesse, et je ne sais si cest toi qui me fais aimer la vertu, ou si c’est la vertu que j’aime en toi... Reste donc en exil, ange tutélaire! reste pour achever l’expiation de mes fautes... la tâche nest pas accomplie... rends mon fils vertueux... .guide mon fils.,, et ne lui parle jamais de son père...
Une lampe accordée par faveur éclairait le cachot et répandait une lueur funèbre. C’était la dernière nuit du condamné, et quoique toute créature vivante s’écarte du meurtrier, Argow avait sur son cœur une femme qui couvrait ses mains de larmes et de baisers.
Tout à coup Annette effrayée jeta un cri perçant ; en vain son mari la pressa-t-il de lui dire ce qui avait occasionné ce çri, elle se garda bien de lui dire la vision horrible qu’elle venait d’avoir : elle avait revu malgré elle cette ligne rouge sur le cou d’Argow, cette ligne fine comme la lame d’un couteau!
— Annette, lui dit Argow avec calme, écoutel Oublie, je t’en supplie, le cruel moment qui s apprête !... Songe ' que j’ai vu tant de fois la mort que je ne la crains pas... Sois digne de toi... grande, énergique!... et songe que je te fais ma dernière prière... Accorde-moi ce que je \ais te demander... Quand je serai mort, ensevelis-moi toimême à la nuit, et que Verpycl fasse élever un modeste monument qui dise combien je fus criminel, mais combien aussi je fus repentant... Annette! Annette!.,.
Elle pleurait, son courage l’abandonnait...
— Tu mourras donc?... disait-elle. Et pendant quelques instants ce fut tout son discours. Elle se jeta à ses genoux, et dit avec ferveur; — Dieu! père des hommes! tu le sauveras au moinsl tu l’accueilleras dans ton sein!.. Ah ! que nous y soyons réunis à jamais!...
En ce moment, un rayon de lune entra par les barreaux et vint illuminer Argow et Annette qui étaient à genoux : Annette regarda son époux, et le vit si brillamment éclairé, si resplendissant, qu’elle se leva et dit :
— Ah! voilà cet époux glorieux que me réservait l’avenir!... les cieux l’appellent, et c’est moi qui l’y ai conduite... Son dernier baiser m’a donné la mort! dit Annette en fermant la porte de la prison: je ne le verrai donc plus !...
Égarée, elle courait dans toutes les rues de Valence sans pouvoir trouver son chemin. La fraîcheur du matin la faisait frissonner sans qu’elle s’en aperçût. Elle vit au loin des hommes qui travaillaient sur une place à la lueur de quelques falots. — Je leur demanderai mon chemin, dit-elle en s’avançant vers eux avec un frisson glacial; et, les yeux hagards, elle se pencha vers l’un d’eux en .lui disant :
— Mon ami, quelle heure est-il?...
— Cinq heures.
— Pouvez-vous m’indiquer mon chemin?
— Volontiers... où allez-vous?
— Pourquoi donc ces bois, ces charpentes?
— Elle est folle 1... dirent en chœur les trois hommes à voix basse.
— Vous ne voyez donc pas que c’est la guillotine que j’ai élevée?... et que ce matin...
Elle n’entendit pas l’horrible mot, car l’infortunée jeta un cri et tomba.
A ces marques de douleur, on reconnut madame de
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Durantal; elle était là, à deux pas de l’hôtel de Charles; deux hommes la conduisirent à la porte, l’assirent sur la borne, sonnèrent et se retirèrent en disant : — Pauvre femme !
L’autorité avait jugé à propos d’indiquer l’exécution pour le matin, afîn de ne pas laisser le temps aux amis du condamné de réunir des forces et de commettre une seconde fois des attentats aussi grands que ceux dont Yalence avait été témoin la nuit du jugement. Néanmoins, malgré toutes les précautions prises pour exécuter M. de Durantal devant le moins de monde possible, la nouvelle de son arrestation et celle de son supplice matinal semblèrent voler. L’on prévit, par l’espèce d’instinct qui anime les masses, que cette sanglante tragédie du peuple aurait lieu le lendemain : on vit passer, on entendit construire l’échafaud, et de toutes parts le peuple accourut.
La place était vaste, l’échafaud se trouvait au milieu, et il était gardé par un escadron tout entier de gendarmerie. Cette place ne semblait pas assez large pour contenir les flots du peuple qui s’y pressait. On ne voyait du haut des fenêtres, qu’une mer agitée que formaient les têtes noires des hommes et les têtes garnies de bonnets d'une multitude de femmes. On était pressé comme pour une fête publique.
Les fenêtres étaient toutes ouvertes et garnies de spectateurs comme pour un tournoi. Si elles n’étaient pas pavoisées, il y avait, pour la commodité des gens qui regardaient, des coussins, des tapis... les fenêtres avaient même deux ou trois rangées de têtes.
Les uns riaient, les autres criaient, s’appelaient, il y avait un brouhaha comme au théâtre avant que la pièce ne commence : peu s’en fallait que quelques voix ne se plaignissent des retards. Cependant on doit dire que gé*
moralement le condamné excitait le plus grand intérêt, ét lorsqu’on parlait de madame de Durantal, pas une âme ne restait froide à son malheur. On se racontait la ma-* nière dont Jacques avait été pris, et quelques-uns eSpri-* maient le regret de ne pas avoir appris qu’il se fût enfui. Aussitôt qu’il paraissait quelque chose dans la rue par laquelle le tombereau devait passer, un murmure confus comme les sentiments qui le causaient s’élevait dans la place.
~ Le voilà!... le voilàl... le voilà!... Ces paroles fi** rent dans toutes les bouches, et cette voix collective fut comme le dernier mugissement d’une tempête qui cesse tout à coup. Les têtes se tournèrent vers un seul point, et un affreux silence régna sur tous les points occupés par la foule.
Il ne fut troublé que par le conducteur de la charrette qui fouettait son cheval et par le roulement des roues si*p le pavé ; cette fatale charrette avait paru, et, pour l’honneur de l’humanité, toutes les âmes s’étaient réunies dans une même pensée de commisération. Argow était dans le tombereau avec M. de Montivers, et pour ceux qui ne connaissaient pas le criminel personnellement, et sans le costume du vénérable prêtre, on eût pris M. de Montivers pour le condamné. Jacques de Durantal était à ses côtés et soutenait le bon prêtre qui pleurait.
— Allons, mon vénérable aoii, vous qui m’avez réconcilié avec le ciel, du courage 1... Noire séparation ft’â rien de cruel, si les espérances de l’homme ne sont pas vaines: je vais être heureux et je quitte une enveloppe grossière pour ne plus garder .. vous savez!... cette belle robe d’innocence... Oh! votre sermon... il est toujours là dans mon cœur.
En disant ces mots, Jacques regardait le ciel avec une expression angélique. Le char marchait entre deux haies
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silencieuses. En fermant les yeux, Jacques eût pu croire qtie la place était déserte.
Le malheur voulait que l’habitation de madame Servigné ne fût pas loin de cette place, comme on l’a vu, de manière que les cris de : « Le voilà! v. le voilà!... » suivis de ce silence, parvinrent à l’oreille d’Annette.
— Ah! ils l’ont tué!... un seul coup!... s’écria-t-elle; et cette ligne rouge, la voilà...
Il fallut toute la force de Charles et de M. Gérard pour la contenir; elle les saisissait et poussait des cris inarticulés comme un être privé de raison.
— Ma fille!... ma fille!... disait madame Gérard d’une voix affaiblie... ma fille!...
— Ma fille!... répéta Annette, je n’ai plus de mère, de père ! tous mes parents sont dans la place, maintenant, sur ce tréteau I
Pendant un temps que nulle des personnes qui tenaient Annette ne f>uft déterminer, on n’entendit que des plaintes incohérentes... des pleurs.;. des sanglots..;
Cependant le char était arrivé à l’échafaud ; Argow y monta, leva les youx au ciel, dit à M. de Montivers :
— Je vous recommande Annette... Adieu.
Lâ foule allait s’écouler en silence lorsqu’une scène effrayante eut lieu avec la rapidité de l’éclair.
A la chute du jour tout avait disparu, et le calme régnait seulement sur la place; car dans toute la ville on S’entretenait des derniers moments du condamné et des lourdes menacés de vengeance qui circulaient dans le public et dont les autorités recevaient à chaque instant l’insulte.
Toutes les mesures nécessaires furent prises afin que le dévouement insensé des complices d’Argow n’eût. aucune suite fâcheuse; mais les gens qui savaient ce qu ar
vait déjà fait Vernyct et qui jugeaient son caractère aigri par les événements, n’étaient pas sans de vives inquiétude. On conseilla à M. de Rabon, le chef du jury, et à M. de Ruysan, le procureur du roi, de se tenir sur leurs gardes ; mais ces derniers, soit courage civil, soit confiance dans les mesures de l’administration, restèrent dans la plus grande sécurité, protégés qu’ils étaient par leur conscience.
Quatre heures après l’exécution, Annette vivait encore, mais l’on a vu dans quel horrible état elle se trouvait. La chambre où gisait sa mère présentait un spectacle affreux. Tout à coup, au milieu de son délire, Annette s’assit devant le lit de sa mère, suspendit ses larmes et ses cris, et tout le monde, rangé en cercle autour d’elle, attendit avec impatience ce qu’elle semblait avoir à dire.
— U m’a dit de l’ensevelir!...
— Charles 1 c’est vous qui l’avez conduit là, sur la place 1 II vous a pardonné cette nuit, en m’embrassant, il me l’a dit d’une voix touchante 1... Il est mort, la terre est satisfaite. Eh bien ! moi, Charles, je t’inflige pour peine d’aller redemander son corps... je dois lui obéir... il faut que nous l’ensevelissions... à Duranlal, dans l’ile des peupliers!... Ya, Charles, tu me rendras un peu de calme.
Charles obéit en silence. Annette resta au chevet du lit de sa mère. Madame Gérard tourna lentement vers ■elle des yeux déjà sans vie, sans expression, et, regardant sa fille, elle lui dit d’une voix sépulcrale :
AROOW LB PIRAf K
aoa
— Qu’éêt déŸenùe mon Annette, heureuse, insôudlante ! espoir de ma vieillesse, ô ma fille!... il faut l’œil d’üne mère pour te reconnaître.
— Ma mère!..; mon fardeau est plus lotffd (pie vôtre!... vous n’atez encore rien perdu!...
— Et l’honneur?... s’écria la mourante en Se mettant sur son séant.
Annette baissa la tête et dit à voix bdssé :
— Je me trouve honorée de lui avoir consacré ma vie!... c’était une âme née pour être grande et généreuse; elle le fut trop tard!
Madame Gérard prit les mains d’Annette, les porta sur son cœur, et lui dit :
— Ma fille, tu ne m’as jamais apporté que bonheur et consolation; Dieu nous frappe, il a ses raisons : sois à jamais bénie, car tü fus Une fille tendre et une épouse grande et noble.
Elle retomba sur son oreiller en serrant la main d’Annette. M. Gérard s’approcha d’elle, et, devinant ses craintes, madame Gérard lui dit :
— Je vais très-bien, mon (jéràrdî... mais mi faible sourire erra sur ses lèvres décolorées.
Au bout de deux heures passées dans l'angoissé et dans le silence, Charles parut et dit à Annette :
— Le corps de mon cousin est en route pour Durantal; quand vous voudrez, Annette, nous nous y rendrons.
— Sur-le-champ ! dit-elle. Elle embrassa son père en versant Un torrent de larmes, et déposa un baiser sur le front de sa mère. Madame Servigné resta seule auprès de madame Gérard.
M. Gérard, Annette, Charles, M. et madame Ôouvier, montèrent en voiture et partirent, à la chute du jour, pour Durantal,
— Hier, à cette heure, il vivait!... dit Annette.
Pendant tout le chemin, les trois cousins remarquèrent une effrayante altération dans les traits d’Annette, qui, n’étant plus soutenue par la présence de l’être qu’elle chérissait, avait perdu toute son énergie. Alors toutes les douleurs et les fatigues de cette semaine de désolation, qui se trouvaient comme suspendues, fondirent sur elle, et elle ressentit tous les maux physiques et intellectuels qu’elle devait éprouver; on l’entendit se plaindre comme si elle était seule: elle étouffait; elle voulut soulever la glace de la voilure, et n'en eut pas la force.
Charles versait des larmes amères en contemplant ce noble visage jadis si pur, si frais, si gracieux : toutes les veines du visage étaient marquées, les cheveux d’Annette étaient devenus durant cette journée blancs comme la neige : elle ne s’en apercevait pas ; son souffle s’échappait avec peine d’entre ses lèvres bleuies ; ses yeux, où toute sa vie semblait s’être réfugiée, étaient levés vers les étoiles, mais ils étaient secs et brûlants... Charles lui prit la main et la trouva glacée, alors il serra celle de M. Gérard, et le vieillard lui répondit par un regard découragé qui le remplit de terreur.
A moitié chemin, Annette se mit à chanter d’une voix pure et recueillie, comme si elle eût été parfaitement tranquille et heureuse. Ils se turent et l’écoutèrent en silence : son chant était grave, mais d’une mélodie extraordinaire ; elle ne chantait rien qui fût connu, sa musique paraissait venir d’une improvisation. L’attendrissement les gagna tous, et ils admirèrent, au milieu du calme de la nuit et des champs, cette vierge, ce cygne, qui semblait dire adieu à la terre; elle avait les yeux constamment fixés sur une étoile, et la lumière des cieux, donnant sur son visage, y jetait d'avance l’auréole des saints.
En mettant pied à terre et en revoyant Durantal, An-
ARUOW LE PIRATE
nette pleura... elle prit le bras de Charles et marcha avec assez de peine dans l’avenue; elle ne se plaignait pas de la faiblesse de ses jambes, mais de la dureté du sol. Charles craignit alors que sa cousine n’eût pas longtemps à vivre. Elle arriva dans son parc, sur lequel elle jeta un dernier coup d’œil. Elle regarda de sang-froid l'ile des peupliers, où elle vit briller de la lumière; mais, avant de s’y rendre, elle voulut monter dans son appartement, et là elle embrassa avec un plaisir amer tout ce que son mari avait coutume de toucher. Elle revit la chambre nuptiale et déposa un baiser sur la couche. La chambre était restée exactement dans l’état où elle la laissa le jour de l’arrestation, de son mari. Elle distribua à tous ceux qui avaient servi à Durantal de l’argent, et lorsque le secrétaire fut vide, elle y découvrit sur des papiers quelques cheveux d’Argow qu’elle donna à son cousin en y joignant une boucle des siens. Puis, ayant parcouru les galeries, elle redescendit avec précipitation et sans retourner la tête; elle s’élança dans le parc, suivie de tous les domestiques, de Charles, de M. Gérard et d’Adélaïde.
On se mit en marche vers l’ile des peupliers : les deux nègres portaient le corps de leur maître, et Annette jetait par instants un regard plein de douceur sur les formes que le linge laissait apercevoir. Elle tendait les mains comme pour toucher encore le seul être qu’elle eût aimé d’amour.
— Oh ! elle est morte 1 se dit Charles.
Ce convoi silencieux passa à travers les riantes allées et les prairies de Durantal, la lune environnait le cortège de sa lumière pure, et l’on n’entendait que le bruit des pas et celui des feuilles.
Arrivés à l’ile des peupliers, l’on déposa le corps de M. de Durantal à terre; Annette s’agenouilla et récita les prières de l’église. Quand cela fut fini, elle se retourna et
dit: — Tous ceux qui t’ont connu, mon ami, sont là!..» Je me trompe, ton plu» fidèle frère n’y est pas!
— Il y est!..» cria une voix sourde, et l’on vit une grande ombre s’avancer lentement. Mais, pendant que vous le pleurez, il songe à venger l’amitié!...
— Vernyct, dit-elle en l’amenant vers le corps gisant de son ami, la mort de tout ce qui a vie ne lui ôtera pas cette fatale ligne rouge. Renonce, sur sa tombe, à faire le mal, et deviens vertueux!
— Nonl... Et le fërocê lieutenant, levant ses mains vers le ciel, ajouta: — J’ai ma religion à moi... il sera vengé!...
A ce moment, les deux nègres, ayant descendu leur maître dans la fosse, avaient jeté une pelletée de terre; le bruit fit retourner Annette, qui voulait prier de sa douce voix l’ami de Jacques... En ne voyant plus de vestiges de cet être qu’elle avait chéri, elle jeta un cri, et tomba si précipitamment dans la fosse, que les deux nègres jetèrent sur elle «ne autre pelletée dé terre; on se précipita pour la relever, mais elle était morte I... ses cheveux s’étaient écartés autour de sa tête, et leur blancheur, rendue brillante par le reflet de la lune, lui donnait l’aspect d’une sainte que l’on retirait de sa tombe.», il n’y avait aucun espoir.
On n’osa point la séparer de celui qu’elle tenait embrassé par un dernier effort...
Yernyct s’avança et dit: — On m’a tué deux amis!... je veux deux victimes!... Et des larmes interrompirent le reste de son discorurs»
il s’approcha de Charles, tira un portefeuille de son sein, et lui dit : — Voilà le reste de toute la fortune de Durantal ; je n’en ai que faire, car j’ai pris tout ce qu’il fallait pouf Jeanneton èt pour récompenser mes amis ! ... je n’ai plus besoin du fieo... Votre repentir est vrai:
soyez donc le dépositaire de ces quatre millions, et faites-en ce que bon vou» semblera... Adieu !... Vous entendrez parler de moi, car je vais semer l’horreur dans tout le pays, mais quelque temps après on ne parlera plus du tout de Vernyct.
Il s’élança dans le taillis, mais on le vit promptement revenir, et, prenant Charles par la main, il la secoua fortement en lui disant d’une voix émue : — Je te recommande Jeannetonl Ne crois pas, qyoiqu’elie se soit donnée à moi, qu’elle soit une créature indigne d’être aimée... Pour un honnête homme, c’est une autre Annette, s’il est permis de donner ce nom à une créature vivante... Adieu!...
On ne le revit plus.
Malgré toutes les précautions que l’on prit pour annon* cer à madame Gérard la mort d’Annette, elle ne survécut pas longtemps à cette fille ehérie ; elle languit encore quelque temps, et finit par expirer dans les bras de son cher Gérard,
Ce ne sont pas ceux qui meurent qu'il faut plaindre 1.. Cette parole touchante est vraie, etM . Gérard le prouva. Par toute la douleur que le pauvre homme éprouva pour se séparer de ce bureau qu’il avait dirigé pendant trente ans, on peut juger de celle qui l’envahit tout entier à la mort de sa femme. Il quittait un être avec lequel il avait cheminé presque toute sa vie. Jamais l’idée d’une infidélité ne lui était venue en tête, et il avait toujours pensé tout haut avec elle. Il pouvait revoir son bureau, mais revoit-on un être perdu pour toujours I... Il allait dans Valence sans but, sans idées (il n’en eut jamais beaucoup) ; mais, pour le pauvre homme, être sans guide et ne plus retrouver au logis le même visage qui lui adressait toujours le même sourire 1... Il faisait pitié, même à ceux qui ne le connaissaient pas. Cette douleur passive.
qUi dure longtemps, et qui, ne se dévoilant en rien dans les actions, reste au fond du cœur et répand sur tous les actes de la vie une teinte d’indifférence, est tout aussi touchante que celle qui brise comme l’orage.
It se retira à Durantal et y lit du bien sans éclat : il allait chaque jour arroser les fleurs qu’il avait plantées lui— même sur la tombe de ses amis. Enfin, il se rendait tous les jours sur celle d’Annette, par la pluie, le vent, le soleil, l’hiver, l’été, et l’affreuse catastrophe qui avait mis fin à son bonheur tranquille lui semblait toujours arrivée de la veille.
Le lecteur peut se retracer le sous-chef dont nous avons fait le portrait dans le premier chapitre de cet ouvrage, et il le verra de môme, à la douleur près, car sa petite et habituelle grimace de bienveillance fut remplacée par le masque éternel de la plainte et de la mélancolie. Il ne vécut pas, il ^végéta dans un cercle de bienfaisance et de douleur. Madame Servigné, sa belle-sœur, remplaça sa femme auprès de lui.
Adélaïde et son mari prospérèrent. Charles passa en Amérique, et l’on n’a plus eu de ses nouvelles. Cependant un jour la gazette de Colombie annonça la mort d’un jeune Français qui s’était dévoué pour une mission dangereuse. Adélaïde, en apprenant cette particularité, ne douta pas que ce Français ne fût son frère. Maintenant il ne nous reste plus à parler que de Yernvct et de Jeanneton.
Un grand mois s’était écoulé depuis l’exécution de M. de Durantal, et l’on n’avait cessé do parler de cet événement. Si parfois quelqu’un, dans les cercles de la société, venait à y penser, c’était pour dire :
— Eh bien, ces menaces qui ont tant effrayé les magistrats et les niais tardent bien à se réaliser! et cet homme qui a dirigé l’attaque de la prison, que devient-il?
— On n’en sait rien, répondait-on ; il paraît môme que malgré tous ses soins, la police en a perdu la trace.
— Il est loin... disait un autre; quand on a hérité de la fortune de M. de Durantal, on a bien plus envie d’en jouir que de venir brûler les bicoques de Valence.
— Ma foi! à la place de M. de Ruysan, je demanderais mon changement... Cet intendant de M. de Durantal a annoncé par ses actes un grand caractère...
Cependant, au bout d’un mois, la curiosité s’était amortie : le procès sur l’évasion de M. de Durantal n’avait pas eu lieu, parce que l’on n’avait pas réussi à retrouver les vrais coupables, et rien n’indiquait à la police de Valence que Vernyct eût des intentions hostiles. On finit même à cette époque par se relâcher de la sévérité des mesures adoptées pour protéger ceux que l’ami du criminel avait en quelque sorte désignés, et l’on s’endormit sur cette haine sourde.
Le nouveau préfet de Valence donnait un bal, et tout ce qu’il y avait do distingué dans la ville y assistait : M. de Ruysan et M. de Rabon y étaient, et s’en allèrent vers les onze heures... A minuit, au milieu d’une contredanse, on entendit des cris affreux, des hurlements, et l’horrible bruit d’une multitude de trompettes qui par leurs sons semblaient convoquer toute la ville... On se porta en foule aux fenêtres, et l’on aperçut une vive lumière qui venait de la place sur laquelle avait eu lieu l’exécution d’Àrgow.
Sur-le-champ tout le monde s’y transporta dans la plus vive inquiétude, et en sortant l’on vit la multitude accourir dans le désordre de gens qui s’éveillent. Quel affreux spectacle se montra aux regards des spectateurs indignés!...
Quarante à cinquante cavaliers armés, masqués et couverts de grands manteaux noirs, parcouraient la place en
suivant M. 4© Rabon et M. de Ruysan, que deux hommes traînaient impitoyablement. Chaque cavalier avait une torche, et, tenant les guides 4© leurs chevaux entre leurs dents, leur sabre d'une main et leur torche de l’autre, ils parcouraient la place avec des hurlements effroyables et en décrivant un cerde. Ce que l’on raconte des cannibales dansant autour de leurs victimes, ou plus encore l’horrible joie des égorgeyra de la Saint-Barthéiemy ou des féroces septembriseurs, rien ne pourrait donner l’idée de cet épouvantable concert donné par la vengeance. Si tout le peuple accouru voulait /aire un mouvement pour arracher les deux victimes, soudain les cavaliers se portaient vers l’endroit où les spectateurs faisaient mine de se révolter, et ils montraient sur-le-champ une forêt de carabines.
— Aux armes! aux armes!... criait-on de toutes
parts Les uns couraient aux casernes, les autres aux
postes voisins, et pour la seconde fois Valence était, au milieu de la nuit, en proie à la même épouvante et à la même terreur qui l'agitèrent la nuit de l’évasion de Jacques. Dans le lointain l’on entendit le bruit des chevaux de la gendarmerie qui accourait au grand galop et celui des tambours de La troupe de ligne qui venait au pas redoublé.
Alors le grand fantôme noir qui traînait M. de Ruysan s’arrêta, descendit de cheval, et le nègre qui tenait M. de Rabon en fit autant. Il y eut un cri d’horreur parmi la foule; mais les cavaliers ne firent qu’un mouvement, et cet horrible mouvement arrêta le zèle des habitants.
On voyait avec surprise des femmes en robes de bal .et toute l’assemblée du préfet mêlées aux habitants. Toutes les fenêtres étaient ouvertes, et chacun, une lumière à la main, regardait immobile cette affreuse scène qu’éclairait la lueur des torches.
Sur un échafaud improvisé au moyen de deux charrettes recouvertes des planches dont on les avait chargées pour les introduire dans la ville, M. de Ruysan et M. de Rabon se tenaient agenouillés et les mains liées; les deux nègres, armés chacun d’une hache, étaient debout auprès d’eux, et Vernyct présidait à l’exécution de son infernale vengeance. *
Les deux tètes tombèrent en même temps.
— A la même place! cria le lieutenant.
A ce moment la foule se précipita, la gendarmerie et les troupes arrivèrent, mais le lieutenant et Milo étaient remontés à cheval ; les cavaliers fondirent sur la gendarmerie, tirèrent, presque à bout portant, leurs carabines, dissipèrent l’escadron, et disparurent avec une telle vélocité qu’il fut impossible de les poursuivre < .
Valence resta plongée dans la consternation la plus profonde, et l’autorité résolut de détruire ces brigands à quelque prix que ce fût.