Ariel esclave
Il est à mes yeux mon premier livre de poèmes. Il est vrai que j'en ai publié deux déjà (1905 et 1907) pour prendre contact avec les jeunes littérateurs. Je rejette ces fragments d'un feu qui manquait trop d'air, et auquel il m'arrivera toutefois d'emprunter çà et là quelques étincelles. Le matin de ma vie fut si nocturne et si souterrain qu'à l'approche du soir seulement, je puis entrevoir la naissance d'une aurore.
Un Chatterton : c'est par ce nom que parfois l'auteur de ces vers a été défini. Mais il est plutôt le contraire d'un Chatterton ; car ce qu'il cherche, même
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dans les raisons de désespérer, c'est une force stimulatrice pour l'élan et la ferveur, et, quand il invoque la foudre, c'est pour lui demander, non la mort, mais la galvanisation. Si l'espérance lui était permise d'être quelqu'un, il voudrait qu'on reconnût en lui un poète qui a mis de la volupté jusque dans le De Profunâis.
Avant tout, ce recueil est un chant, et pourquoi ne serait-il pas que cela ? Mais à qui lui demanderait un enseignement humain, il a quelque chose à dire. Il dit : Si vous êtes asservi aux besognes inférieures, et s'il y a en vous un Ariel enfermé, c'est-à-dire un sens ardent de beauté, de création, de vie et d'harmonie, il a le droit impérieux de vivre, et, s'il n'est pour vous qu'un don de souffrance, vous avez pourtant le devoir de le nourrir en vous, de le défendre contre toutes les laideurs ambiantes, contre tous les étranglements et tous les esclavages, contre les Ubu d'en haut et les Caliban d'en bas, contre le médiocratisme d'une société qui ne connaît que la vertu de l'argent, et qui broie entre ses lourdes mâchoires l'être pensant et fier, pauvre et solitaire.
Ce recueil veut dire encore : Il ne faut jamais consentir à déchoir, et il faut lutter inlassablement pour conquérir la Liberté, sans qui la vie n'est qu'un outrage. Il faudrait lutter, même si Ton n'avait plus
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d'espérance, car la lutte inutile est du moins une noblesse. Le rêve isole, et l'isolement conduit à la douleur, mais aussi au divin. Il faut rêver^ mais faire de son rêve un inspirateur de royauté intime et un allumeur d'énergie. Il faut tout comprendre et tout sentir. . . et cependant...
Et cependant, supporter toutes les abstinences, plutôt que de descendre dans la platitude et dans l'ornière, où l'âme d'Ariel se flétrirait, se glacerait, se perdrait.
Alors? Alors, galvaniser le songe au point de le transformer en vie réelle, pour que cette virginité soit une grande fécondité, et pour qu'en naisse l'enfant de l'Esprit, l'ineffable, l'œuvre écrite ou parlée, gravée dans l'art ou projetée dans l'action, l'œuvre triste, mais ardemment voluptueuse.
La tristesse d'Ariel, la tristesse de ceux qui savent se créer une jeunesse intérieure, la tristesse de ceux qui ont pour devise : A^^ jamais abdiquer ! — cette tristesse-là est pleine d'une sève immense, qui contient tous les germes lyriques de la joie. Et puisqu'elle est mêlée à la ferveur, n'est-elle pas déjà de la joie profonde, captive, mais vivante comme les semailles sous la terre ?
Et maintenant, parlerons-nous littérature? Non, pas
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de tréteaux déclama leurs 1 Pas de manifestes ! La vérité tient en ces neuf mots : La tradition à la base, la liberté au sommet. Mais pas d'école exclusiviste ! Ne devons-nous pas à toutes celles qu'illustra le génie? Les classiques nous ont apporté le goût, la clarté, la mesure; les romantiques, la révélation du lyrisme; les symbolistes, Talchimie subtile, la transmutation intime du subconscient en poésie. Et tout cela forme en nous un art complexe, qui ne peut trouver sa flamme et son harmonie que dans une communion d'amour avec la nature.
Pour mieux nous prendre et pour mieux se mêler à nous et, comme l'air et l'électricité, pénétrer en nous, cet art emprunte volontiers ia figure changeante et multiple de la vision, de la métaphore, du symbole; mais quand il fait cela, c'est pour être plus évocateur, c'est-à-dire plus lumineusement vrai, et, malgré la séduction des parures artificielles, il leur préfère le toucher nu du cœur. Aussi, je n'ai pas craint parfois d'accueillir des expressions ou des images pâlies et usées, et j'aurais été content qu'elles le fussent davantage, afin de pouvoir, à force de chaleur et de sincérité, leur rendre dans mon sein la vie et la jeunesse.
Et je n'ai pas accepté de symboles qui n'eussent di-
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rectement leur source au centre de mon sentiment et de ma sensation, c'est-à-dire de ma vie même.
Mais à quoi bon ces détails, si la poésie, c'est la grâce qu'un mystère donne ou refuse, et qui n'est la propriété d'aucune formule ni d'aucun procédé ?
Décembre 19 lo
Ariel, je ne suis pas toi, mon Ariel.
Mais je connais la solitude
Où tu ne voyais plus les âmes ni le ciel,
Tellement te courbait contre le sol la servitude.
Ariel, je ne suis pas toi.
Tu es trop clair, trop beau pour ma pauvre nature.
Et pourtant, je te sens en moi ;
Car en moi j'ai ton aile et ta fierté qui me torturent
Et qui, dans le mystère intérieur, me transfigurent.
J'ai ton aile enfermée et captive, qui bat mon sein A la place du cœur, à coups pressés et violents, Ou doux comme mon rêve et lents. J'ai ton aile qui bat la sourde clameur d'un tocsin.
Toi, fils de l'air, de la chaleur, de la lumière, Moi, né pour vivre de tendresse et de pensée.
psous fûmes prisonniers, au cœur des glaces de la terre,
Comme le cygne blanc que chanta Mallarmé.
Et nous n'étions plus là que deux ardeurs blessées,
Et tu fus le captif de Caliban et de sa mère,
La hideuse mégère.
Moi l'esclave des Calibans et des Ubus.
Et tourmentés et déchirés, mais non vaincus.
Nous luttâmes dans la prison aux froides serres,
Sous la brute méchante et les inconscients bourreaux,
Jusqu'au jour où, pour quelque temps, nous délivrèrent
Nos efforts et la bonne main de Prospero.
Et c'est pourquoi, bien qu'indigne, je suis ton frère.
Et maintenant encor. môme sous Prospero, Ton aile se débat, douce et pourtant sauvage, Et, dans son horreur de la cage.
Elle veut s'échapper et s'enfuir dans la liberté. Dans la lumière, et dans l'idée et la fierté, Et vers la Lvre aérienne et ses orages...
Et tandis que, baissé, mon front rêve, pensif et sage. Un battement, en moi, parfois se dresse avec fureur.
Je n'ai de toi que ton aile, mais c'est mon cœur.