L'AMOUR MORT
C'est une volupté, peut-être la meilleure,
Si la plus triste est la plus douce,
De s'en aller la nuit, quand on ne sait plus l'heure,
Dans le printemps, parmi les caresses qui poussent
De la terre en éveil et dans les arbres chantent,
Et, dans les infinis, en étoiles fermentent.
C'est une volupté, peut-être la meilleure,
De t'en aller dans la sommeillante lumière
Qui semble un paradis tombant pâle en poussière,
Et de tirer de ton sein chaud, sous les lueurs,
L'enfant qui tout le jour, dans la trompeuse attente,
ARIEL SE PARLE
Est demeuré caché, blotti contre ton cœur,
L'Amour, mort de n'avoir jamais vécu la vie.
D'avoir en lui couvé la sève et la chaleur,
Et les vendanges glorieuses et meurtries,
Et de n'avoir, ainsi que la vierge Ophélie,
Etreint de tout cela qu'un rêve aux sombres fleurs.
Et de n'être pour toi maintenant qu'un remords
Immobile, sur qui ton souffle ardent soupire,
Tandis que dans tes bras tu baises ton trésor.
Sans bruit, et que tes yeux, fixés sur l'Amour mort,
Voient, blancheur dans ton ombre encore, son sourire,
Et solitaire, il envahit tout l'horizon,
Ce sourire.
Il est dans la clarté qui descend sur mon front.
Il est dans les vapeurs qui montent du gazon,
Et qui se mêlent si doucement aux rayons
Que l'on dirait dans l'air paisible une liqueur
Faite pour enivrer un cœur.
Et Tespace, avec tous ses lointains, ses essors
De calme et de beauté lunaire et d'ombre lasse,
Et son âme de vents et d'étoiles, l'espace
Est tout entier le sourire de l'Amour mort.
Cher Amour mort !
11 chante, ton sourire, il chante ;
Car le silence clair-obscur où sont volantes
Les cendres d'anciennes urnes,
Le silence, battu par mon sang vibrant que tu hantes.
Fait, je le sens, courir dans la nuit scintillante,
Un impalpable archet sur les rayons nocturnes...
Ce grand silence qui ressemble à ta pâleur, Ce grand silence et cette brise. Amour, Et la musique de ton sourire, et ce jour Dans cette nuit, et ces lueurs qu'effleure L'archet de vie... écoule, écoute ! ces lueurs Sont tes fibres de chair, palpitantes toujours. Et tout ce clair de ciel est un jet de ton cœur. Et ce clair d'un monde est l'Amour.
Tu vivrais donc ? Et cependant ne t'ai-je pas Vu mourir, te glacer lentement dans mes bras? Mais ton sourire est répandu dans la nature ; Et pour l'avoir baisé si longtemps dans mes bras, Pour m'en être imprégné dans la tendre torture, Dans tout je le retrouve à présent, ton sourire. Dans l'air et la lumière et tout ce que respire D'infini l'humaine, oh ! si bornée aventure. Je suis moi-même un peu de Ion sourire, Amour.
ARIEL SE PARLE
Pourtant, n'es-tu pas mort de la trop longue attente, Quand l'espérance et le désespoir tour à tour T'eurent meurtri, brisé sous leurs mains épuisantes ? Et ne suis-je pas mort aussi de ta mort lente? Ne suis-je pas mort et vivant?
Je suis ce mort et ce vivant
Qui pour renaître boit le sang de ses blessures
Et, chaque fois, y puise une flamme plus pure ;
Car c'est toujours de la poussière et du néant,
C'est toujours de la douleur qu'ivre
Un nouveau printemps sort ;
Et ceux-là ne savent pas vivre
Qui n'ont jamais subi la mort.
Mais rien ne meurt. Tout n'est que sommeil et réveil. Nous pourrions, sous la tour nocturne d'Elseneur, Ranimer Ophélie en son grand lit de pleurs, Où son rêve encor cherche un froid bouquet de fleurs.
Amour, puisque la mort elle-même est vivante, Réveille- toi sous mes baisers qui te tourmentent!
Cueillons les roses, les plus chaudes de soleil.
Du soleil qui dans moi, qui dans toi toujours veille,
AIUEL ESCLAVE
Cueillons les roses de ton cœur,
Amour, et semons-les cette nuit sur les eaux,
Tes roses blanches, mes roses rouges, dans l'eau
Semons-les en guirlandes fraîches, en faisceaux.
Et couvrons en chantant, couvrons tout son tombeau
Tout le lac sans fond d'Elseneur,
Amour, sous les Edens de roses de nos cœurs.
Puis en priant, penchons-nous sur le flot muet ! Et nous verrons, vers ces douces choses qu'il porte, Une petite main, pour en faire un bouquet. Mystérieusement se lever de l'eau morte.
Amour, puisque la mort elle-même est vivante. Réveille-toi sous mes baisers qui te tourmentent!
A RI EL SE PARLE ^5