LE CHANT DES CYGNES MORTS
0 Beauté ! que de fois je t'ai de loin suivie, Que de fois I et pourtant je ne sais pas ton nom. Je le flatte inconnu, je l'appelle ma vie. Et je l'évoque ainsi qu'un mystère profond.
Il m'est si cher quand, vierge et m'effleurant peut-être Dans l'ombre où tu parlas, frais il fuit mon baiser. Que j'ai l'envie et j'ai la peur de le connaître, Et c'est comme un trésor que l'on craint de briser.
Car l'air serait trop rude à son intime grâce, Et toi seule pourrait me le dire, à voix basse. Sans que le charme en fût tout à coup profané,
I/OMBRE DES COUPLES 65
Ce nom qui m'est si familier et que j'ignore.
Et que mon rêve écoute en cet hymne où s'éplorent
De beaux cygnes blancs, morts la nuit où je suis né.
Le chant des cygnes morts s'insuffla dans mon âme
Quand je naquis. Il y palpite à tout moment ;
Et je l'entends frémir comme un épithalame
Dont la voix s'est perdue et qui se cherche vainement.
Seul je l'entends. Je suis sa tombe, qui le garde
Impuissant à voler vers l'aube et ses vents d'or.
Et si la Beauté passe et parfois me regarde,
Rien ne lui dit qu'en moi, j'ai pour elle encore un tr«*sor.
Pour l'emporter, cet hymne, aux échos où l'on dure,
Nul mot n'est assez dieu, nulle brise assez pure.
Quels baisers inconnus lui prêteraient leur aile un soir ?
Mais les cygnes sont morts, la blancheur est partie, Laissant un chant muet dans un refuge noir, Une dormante extase en mon être intime engloutie.
Et c'est comme un abîme en qui la foi succombe, Quand le poète a bien compris que de ses chants, Qu'un fol espoir voyait s'élever sur sa tombe, Le seul divin, le seul, le seul est l'enterré vivant.
Celui qui n'est qu'un long adieu dans un mystère, Et qui n'a pas de voix et n'aura point de nom, Car il est trop TEsprit sous l'humble chair de terre Et s'évanouirait au lourd et froid toucher des sons.
11 est trop la fluide, indicible nature.
Et tandis qu'il est toi, te grise et te torture,
C'est comme si la Vie et la Mort, au cœur de ton cœur.
S'accouplaient, et. dans ton silence pâle closes,
Dans un enlacement solitaire et rêveur,
S'aimaient, se confondaient, même frisson et même chose
l'ombre des couples 67