LES DEUX PRINTEMPS
Celui de l'autre année et celui d'à présent. Sous le soleil de mai, se sont rencontrés sur la route. L'un était blond, couvert de fleurs que les vents goûtent. L'autre, nu comme Job, avait déjà des cbeveux blancs.
Et le plus jeune, alors : « Frère, vois ma couronne! Elle ceint tout mon corps, et la lumière y resplendit. Je suis riche : veux-tu cette fleur ? Je la donne. » Mais l'autre répondit :
û Enfant, garde ta fleur et tes couronnes éphémères I Garde-les bien 1 Tu n'en auras pas trop pour toi. Mes mains furent toujours aussi vides que la misère • Mais le riche, c'est moi.
l'ombre des couples Gî
(( Quand je suis né, l'iiiver qui régnait étrcignit ma vie. 11 ne s'en alla point. Il me mordait tout bas. Les oiseaux se taisaient devant ma jeunesse meurtrie. Les fleurs ne poussaient pas.
(( Le froid, la mort soufflaient sur ma face pâlid.
Un opaque brouillard effaçait mon chemin.
Et lentement, amère et mauvaise comme une lie,
L'ombre qui m'entourait pénétra, plongea dans mon sein.
« Au loin, il faisait doux. Au loin, des hommes et des femmes Passaient enlacés, beaux comme un mirage où rit le jour. Et frémissant, muet, tout seul avec mon âme, J'errais, moi né pour l'aube, et lajoie, et les chants d'amour.
(( Et j'étais comme un grand cauchemar dans un piège.
Et j'aurais voulu fuir, éclater et je restais là.
Glacé dans le poignant et mortel sortilège.
Et mes cheveux prenaient la couleur des linceuls de neige
« Mais pourtant, c'est alors que le prodige commença.
<( Les sèves qui dormaient, rêvaient, gémissaient dans mes veinî
Se mirent à souffrir cruellement, et fermentèrent,
Et sous ma chair et dans mon triste sang poussèjrcnt
En roses, en verveines,
Comme un miracle obscur qui monte sous la terre.
(( Et des rameaux féconds étendirent en moi leurs trames. Et tout mon cœur ne fut qu'un nid Où des oiseaux chantaient et couvaient leur épithalame. Bien que ce cœur fût enclos dans la nuit.
(( Et maintenant je vais, j'écoute, enfermé dans moi-même.
Et j'ignore mon ûge et méprise la mort,
Car ce qui vit sous cette chair souffrante et blême
Est trop ardent, trop fier pour dépendre du sort.
u J'ai vaincu le destin, j*ai vaincu les forces impures. Ma flore échappe au monde, elle échappe à la faux du Temps. Et je suis le triomphe, étrange et doux, de la nature. Et je suis seul, hélas ! car je suis seul le vrai Printemps.
« Nul être extérieur ne peut se douter de ces choses. Tous ces infirmes, qui ne voient qu'avec leurs yeux. Me croient un pauvre hère abandonné des cieux. Ils ne voient pas en moi les épines pleines de roses.
l'ombre des couples 63
Où le miracle saigne, et sourit et repose.
Et j'en suis déchiré, mais c'est la torture d'un dieu.
« Garde bien, mon enfant, ta robe de fleurs féminines,
Que flétrira la première main qui lutine !
J'ai mes viriles fleurs, sombres reines de miel,
Que dans ce corps chétif rongent des abeilles divines.
Sans cesse renaissant sous les dards et sous les épines.
Un jour, hors de mon sein, leurs corolles, leurs étamines.
S'envoleront au vent lyrique jusqu'au ciel.
Avec mes chœurs d'oiseaux, qui chanteront sur les collines
Que voici le Printemps, le Printemps éternel. »
6^ AHIEL ESCLAVE