‹ Ariel esclaveChapitre 74 sur 82 · L'ÉTRANGÈRE · texte numérisé non relu

L'ÉTRANGÈRE

Je ne veux pas être celui

Qui jette, sans compter, tous ses souvenirs au passant.

Je ne veux pas être celui

Qui, décrochant son cœur, tout entier le répand

Parmi les feux du jour et les vents de la nuit.

Mon cœur ne tomberait qu'en des lumières fausses

Et qui le frapperaient comme une injure.

Et mes chers souvenirs, qu'il garde en ma poitrine obscure.

Mes enterrés vivants, sitôt qu'ils auraient fui leur fosse.

Seraient soudain comme des morts dans la nature.

l58 ARIEL ESCLAVE

Mes souvenirs, si vifs en moi qui suis leur tombe, Seraient comme des morts dès qu'ils en sortiraient. Car, ô vulgaire vie, ô vulgaire ! ils ne trouveraient, Mes souvenirs et mes amours ne trouveraient En toi qu'une étrangère, et même tes colombes. En les frôlant d'un coup d'aile, les briseraient...

Si fiers, si délicats, oh ! si craintifs de cette vie, Si fragiles à caresser,

Qu'ils ne pourraient toucher même une oreille amie Sans s'y blesser !

Il faut fermer la porte intérieure,

Il faut tenir sous clef ton enfance avec ses lueurs,

Avec ses chauds bourdonnements d'essaims lointains.

Avec les cendres de ton père et de ta mère,

Et les illusions, et tout ce qui fut éphémère.

Et qui fleurit encore au soleil caché dans ton sein.

Tes morts, ils sont, toujours vivante, ta jeunesse. Pour ne pas ébranler leur cendre,

Ne parle d'eux qu'à toi, si bas que l'on ne puisse entendre. Toi seul tu peux, mais bas, parler encore à ta jeunesse.

Ne lance pas ta cendre à l'Etrangère,

A son souffle qui vole en paroles légères

Sans cesse !

Tes souvenirs, tes morts y perdraient leur secrète vie,

Et toi, cherchant en vain leur âme enfuie,

Tu perdrais avec eux ta dernière jeunesse.

Il est des arbres empreints de ciel, Qui ne donnent leurs beaux fruits de miel Que tard, très tard au fond des automnes. Il est des aubes qu'on ne peut voir Que dans les ombres calmes du soir, Quand la dernière abeille bourdonne.

Il est d'étoiles rayonnements

Qui ne sortent du cœur qu'au moment

Où sous les pleurs que répand en feuilles

L'automne à travers le crépuscule,

Sa jeunesse profonde recule

Au cœur de lui-môme et s'y recueille.

Oh 1 dans ce cœur du cœur retranchée, Tu n'en seras jamais arrachée, Chère jeunesse dont la lumière Monte du cœur aux yeux en rayons Qu'elle mêle aux palpitations Des étoiles aux flammes de pierre.

Flammes de pierre, ô flammes de l'ombre, Graves et douces d'être si sombres, Tristes et calmes d'être de pierre Comme les tombes que l'on révère, Comme l'Éternité dont les nombres S'évoquent en ces myriadaires, Lointaines et célestes lumières !

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