‹ Ariel esclaveChapitre 77 sur 82 · LE CHANT NUPTIAL D'OPHÉLIE · texte numérisé non relu

LE CHANT NUPTIAL D'OPHÉLIE

Lorsque tu fus tombée en le fleuve suprême, Le flot, qui palpitait, d'abord ne te submergea pas. Caressant, il te prit comme un amant qui t'aime Et lèye doucement ta blanche robe entre ses bras.

Et tu flottais parmi la soie épanouie,

Avec des fleurs dessus, les baisers de la mort dessous.

Et tu chantais le dernier chant de ta folie,

Si triste, mais hélas ! si nuptial qu'il nous rend fous —

Et qu'à jamais enfin les voluptés magiques Pleureront l'heure où l'épithalame tragique Descendit s'endormir en ton bouquet, au fond de l'eau,

L'heure unique où s'ouvrait, ainsi qu'une corolle, Toute la vierge au vent qui, berçant son tombeau. Garde un son de sa voix, mais vague a perdu les paroles.

Pauvre enfant qui portas la couronne du printemps rose A la mort en chantant, croyant la porter à l'amour, Ne frémis pas sous l'onde où tamisés plongent, reposent Les rayons ondoyants du jour !

Ne frémis pas, mélodieuse sensitive.

Si vers ton blanc sommeil un poète incliné Penche son front sur l'eau de ta tombe pensive ! 0 vierge, ce rêveur, c'est lui ton chant infortuné.

C'est lui ton dernier chant, où la mort et la vie Se mêlèrent dans ton sourire et dans tes pleurs Et, se fondant en sons ravissants dans ta mélodie, Glissèrent avec toi, sous le grand ruisseau des douleurs. Dans les évanouissements baignés de fleurs.

C'est lui, l'hymne de mort et l'épithalame de vie, Ton chant surgi poète et baigné de tes fleurs.

Tout son corps est ton chant, ton chant qui vibre dans ses moël

Et qui bat dans son cœur, et qui scintille dans ses sens,

Et qui s'est fait son rythme et son âme et, mouvant.

De verbe s'est fait chair, et reste un cri vers les étoiles,

Un feu qui brûle à ses lèvres en soupirant.

Comme un esprit trop pur, un tourment qui râle enivrant.

Amant qui te respire en des parfums de fleurs blessées, C'est lui, ton chant...

Cest lui, ton chant perdu, craintive Fiancée,

Lui ton chant nuptial où pleuraient des baisers,

Lui qui te cherche sur les vagues balancées

Et se cherche lui-même en ta couronne dispersée.

En tes glaïeuls, tes romarins et tes pensées.

En les reflets des eaux où ta mort lente s'est bercée

A ce suprême chant dont les sanglots sont des baisers.

Les sons, les eaux, les fleurs conservent un peu de ta grâce. Ton sourire est dans leur nuance fraîche et lasse. Dans leur nuance la plus fluide, la plus fugace, La plus vierge, et qui fuit, belle, insaisissable, et s'efface.

Mais une aurore va se lever dans le soir.

AU COEUR DU CŒUR

Et moi qui suis ton chant, moi le poète de l'espoir, 11 me semble qu'après le jour fané qui passe, Je vais, fuyant enfin sa lumière terne et qui glace, M'élancer et t'étreindre en ma grande aurore du soir.

LE BOUQUET >UPTIAL

Et la Vie est entrée, avec sa robe de soleil,

A descendu dans l'ombre , in time et douce , où mon cœur veille ,

A frappé d'un bouquet, comme d'un baiser, à la porte.

Une voix basse a dit : Va-t'en, va-t'en si tu es morte ! —

Alors, elle a crié : Je suis la Vie! —

Et tout bas, la voix dit encore :

— As-tu là, dans ta main, le bouquet perdu d'Ophélie?

— J'ai dans mes mains les nouvelles fleurs de l'aurore. Et j'ai l'aurore elle-même dans mes cheveux.

Et l'ivresse d'amour au double vase de mon sein Qui vers ta bouche tend son gonflement délicieux. Et dans ma robe de soleil j'ai des essaims

D'éclairs et de frissons qui, divins et légers. Semblent l'effusion de ma chair en baisers. Je suis la Vie et ses baisers. —

Et tout bas, la voix dit :

— Mais as-tu le bouquet nuptial d'Ophélie?

— Le bouquet d'Ophélie est mort au fond noir de l'eau morte.

Alors, la voix enclose au-dedans du cœur, la voix dit :

— Va-t'en donc I Va-t'en donc I Car c'est toi qui seule es la morte,

Car dans ta robe il est des rayons et des flammes,

Mais non ce que j'attends : une âme.

J'attends la vierge qui, sans frapper, sous la porte

Glissera son sourire, et son âme, et mon âme

Relevée et mêlée à la sienne, mon âme.

Et dans un pâle éclat, subtil et nuancé,

Le bouquet nuptial qui seul peut fiancer

Une rose nouvelle au rêve en fleurs de mon passé,

Au rêve en fleurs tombé sous l'eau morte au reflet glacé.

Toi, puisque tu n'as pas mon âme, Et puisque tu n'as pas le bouquet perdu d'Ophélie, Qui serait du sourire, et de l'amour et de la vie, Va, tu n'es pas la Vie !

Va-t'en avec ta robe de soleil !

Va-t'en de l'ombre intirr^e et douce où le cœur ve.Ue !

J'attends la vierge au bouquet nuancé

Qui seul peut désormais unir et ûancer

La Rose fraîche éclose au Rêve en fleurs de mon passe.

AU COEUR DU CŒUR

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