‹ Ariel esclaveChapitre 82 sur 82 · DANS LE PARADIS PERDU · texte numérisé non relu

DANS LE PARADIS PERDU

Comment donc suis-je entré dans ce paradis triste et rose,

Plein de parfums et de sèves au vent,

Et plein de jeune grâce et de lueurs mi-closes,

Et plein d'oiseaux blessés, qui très doux chantent en mourant?

De longues et perçantes flèches

Sont dans leurs petits cœurs, d'où parmi le coucher du jour Tombent, tièdes rubis, dans les feuilles vertes et fraîches, Lentement, des gouttes d'amour.

Leur voix semble, dans l'air, l'ardent adieu du soleil, songe Là-bas saisi par l'horizon, Et qui dans le sommeil nocturne déjà plonge, Mais baigne encor le soir, ma chair et mon âme, où s'allonge L'ombre qui, pour dormir, descend des arbres au gazon.

Et dans cette ombre où sont des frissons d'or, moi-même Je m'étends sous un arbre où les oiseaux chantent toujours, Chantent,enexpirantdanslesoir,ccdouxcliant que j'aime, Qui, rose et pâle, en moi s'éparpille en notes d'amour.

Il tombe et coule en moi, lentement, des gouttes d'amour.

Ces oiseaux que jamais les hommes n'avaient entendus

Et qui chantent encor

Quand le soleil depuis longtemps n'est plus,

Ces oiseaux sans doute sont morts.

Morts dans les feuilles, dans la nuit

Où court le souftlc d'un invisible au-delà,

Morts ainsi que l'espoir, qui blessé, saignant, s'est enfui

Quand tout mon être l'appela.

Les oiseaux et l'espoir, morts, invisibles dans la nuit, Chantent, hélas! un doux et si funèbre alléluia!...

Moi qui fus mort comme eux , mort d'un cœur sans espoir et lourd Pourtant je chante aussi, parmi ce paradis perdu. Des chants qui battent des ailes et crient l'amour. Des chants de volupté qu'on n'avait jamais entendus.

En moi, même la mort se dissout en rêves d'amour.

Les espoirs morts, les oiseaux morts, les anges morts, Chantent l'alleluia...

(( Heureux ceux-là qui sont tendres et forts.

Et qui respirent le bouquet d'Ophélia

Au paradis perdu d'extase et d'amour, et de mort !

« Alléluia !... Heureux les altérés de poésie,

Qui marchent dans le sable ardent,

Et dont la soif de vie,

Hélas ! n'a rien trouvé que la citerne du Néant !

« Heureux ceux qui sont purs, qui brisés dans leur espérance Sont tombés de douleur, comme les Christs eux-mêmes tombent Et dont le cœur encor, pour de sublimes renaissances. Bat dans la tombe !

(( Les seuls vivants sont ceux qu'on cloua sur les croix, Et qui succombent puis ressuscitent dans les cercueils. Et, pleins d'un paradis auquel ils ne croient pas. Le nourrissent pourtant de leur sang et de leur orgueil.

«Les seuls vivants sont ceux qui de leurs cendres se redressent

Et savent marier le Néant et l'Ivresse.

Les seuls vivants sont ceux dont le rêve aux tristes rayons

Garde les paradis, ainsi qu'une promesse,

Les grands paradis morts, où les cœurs que le monde blesse.

Crucifiés, tués, dès ce bas monde renaîtront. »

Les oiseaux morts, les anges morts et mon cœur mort Chantent l'alleluia...

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