L'AVEUGLE DES PARADIS
Ophélie, ô ma vierge Ophélie,
Dans ton bouquet de mort il était une rose,
Une rose au milieu des soucis,
La rose blanche des paradis
Perdus au fond de ta douce folie.
Et seule de tes fleurs, vivante et fraîche en tes mains closes, Tu la gardes toujours, sous l'eau bleue au nocturne lit.
Oh ! viens la donner au poète
Qui d'elle encore est digne, au poète brûlant et sage !
Et si tu n'oses pas quand le jour est sur le rivage, Viens comme un souffle clans l'ombre qui s'inquiète ! Au poète d'amour, pensif, brûlant et sage,
Viens quand ses cils trop lourds se sont étendus sur ses yeux.
Comme un voile où s'éteint, mais rêve la clarté des cieux !
Si la mort a pris ton visage,
Qu'il te cache, ce voile où sans voir t'adorent mes yeux !
Si la mort a pris ton visage,
Pique à mes yeux la rose, afin qu'ils ne se rouvrent plus!
Puis, mets-la sur mon cœur, la fleur des paradis perdus !
Plonge ses dents d'épine en ce cœr.r fier, brûlant et sage !
Et je m'éveillerai, je chanterai sur le riva-^e.
Je sentirai mon sang baigner la fleur sainte et sauvage,
J'irai, ne voyant plus qu'avec mon cœur, ne voyant plus
Rien que les paradis enivrants — et perdus.
AU CCEUR DU COEUR l83