Aristide Bruant
A l’extrême sommet de la butte Montmartre, sur la grille verte qui donne accès dans sa charmille et derrière laquelle aboie une meute de «Quat’ pattes », une plaque émaillée, avec, au-dessous du nom d’Aristide Bruant, ces deux mots peints en noir : Chansonnier Populaire .
C’est le seul titre que Bruant ait jamais ambitionné; il l’a conquis. Il est bien par excellence le « Chansonnier populaire ».
Issu du peuple, c’est le peuple qu’il a toujours exclusivement chanté, et le peuple, en
reconnaissance, « a fait fête à ce gamin qu’il sentait si près de son cœur ! »
Aujourd’hui, ce sont les refrains de Bruant qu’on acclame au concert, qu’on chante dans les faubourgs.
Sa figure, popularisée par la gravure et l’affiche, est célèbre et restera légendaire. On dit maintenant le type Bruant, et des artistes se sont fait une spécialité de son imitation.
Au cours d’une excursion que je fis un jour avec Bruant dans les bas-fonds parisiens, et comme nous entrions dans un bouge où jamais auparavant il n’avait mis les pieds, sorte de goguette où « chacun disait la sienne », nous nous arrêtâmes surpris. C’étaient ses chansons qui' faisaient tout le fond du répertoire de ces amateurs en guenilles.
Dès notre entrée, il fut reconnu. On l’acclama et, pendant deux heures, il tint sous le charme son auditoire. Il était chez lui... A sa sortie, on voulut le porter en triomphe...
— Je ne donnerais pas ma soirée pour beaucoup d’argent, me dit Bruant en sortant, plus ému qu’il ne voulait le paraître.
Et l’an passé, au mois de juin, le soir de ses débuts aux Ambassadeurs, lorsqu’après le quadruple rappel d’une assistance enthousiaste et électrisée par son chant de guerre : Serre{ vos rangs ! il songea à regagner son cabaret, quel orgueil ne dut-il pas éprouver lorsqu’il
trouva, massée à sa sortie, une foule de dépenaillés que les agents avaient peine à contenir et qui l’emportèrent littéralement jusqu’à sa voiture, aux cris de: Vive Bruant!
C’était leur chansonnier qu’ils acclamaient, ou plutôt leur avocat, qui venait de plaider
victorieusement devant les repus la cause des affamés.
La caractéristique du succès particulier de Bruant, c’est qu’il a su à la fois devenir l’idole des misérables et se faire admettre par les autres, les gens de la haute et les fins-de-siècle, comme il les appelle. Il a pour lui les oppresseurs et les opprimés.
Son succès est complet. D’où vient cette apparente contradiction? C’est que Bruant est
par-dessus tout un artiste humain... Tour à tour gais ou tristes, ses héros vivent et souffrent, et le vers célèbre
Homo sum et nihil humani a me alienum puto
reçoit ici son application. Je trome, du reste, dans une critique littéraire de l'œuvre de Bruant, par M. Pierre Valdagne, cette très" exacte appréciation :
« Le procédé de Bruant est simple. Il prend « ses personnages dans les plus infects cloa- « ques; ce sont des filles, des souteneurs, ou « des assassins; leur mentalité est nulle;
« comme de simples J)rutes, ils étalent leurs « \ices aux carrefours d’un Paris redoutable « que nous ignore ns pour la plupart. Et après « nous les avoir montrés dans le fonctionne- « ment de leurs crapuleuses industries, il les « frappe brusquement d’une douleur humaine « et les fait exhaler, dans leur langue, une « longue plainte pitoyable. Il y a là un con- « traste saisissant; nous sommes par Bruant « soudainement invités à nous pencher sur des « misères morales dont le « décor » repous- « sant nous eût empêché de comprendre, sans « lui, l’existence possible; il nous émeut sur « ces êtres équivoques et nous contraint, non « sans puissance, à nous apercevoir qu’il y a « peut-être, et malgré nos répugnances, une « certaine solidarité entre ces gens-là et nous ».
Mais Aristide Bruant n’est pas parvenu du premier coup à cette maîtrise qui le met hors de pair.
Il a travaillé, il a lutté, il a conquis lentement, vaillamment, un à un, ses galons d’officier dans l’armée des lettres, et peut-être est-ce à la difficulté de ses débuts quî l’ont forcé de vivre au milieu du peuple que nous devons le complet développement de son talent, arrivé à son apogée.
Les étapes lui furent dures et la route inclémente. Il a pâti et sa souffrance propre lui a appris à compatir à la souffrance d’autrui.
De là le grand souffïe de pitié qui traverse son œuvre.
Cette pitié à fait sa popularité.
Le peuple aime qui l’aime !
■ « Un chien, deux chiens, trois chiens, des
« bottes ! a écrit il y a longtemps déjà Georx4« ges Courteline, l’auteur de Boubouroche. Un « pantalon de velours à côtes que complète un
« gilet à revers et une veste de chasse à bou- « tons de métal ! Un cache-nez rouge au mois « de mai, une chemise rouge en tout temps ! « Sous un vaste chapeau à la va-te-faire-lan- « laire, la tête, belle et douce, d’un chouan « résolu. Le passant inquiet, s’arrête et inter- « roge :
« — Bon Dieu ! qu’est-ce que c’est encore « que celui-là ? Celui-là c’est Montmartre, « Montmartre tout entier qui prend le frais « devant sa porte, c’est Aristide Bruant, l’au- « teur de Saint-Lazare, né à Courtenay (Loiret), « le 6 mai 1851. »
Mais les temps ont changé et si Bruant à conservé son légendaire et immuable costume, il n’est plus à Paris de passant pour demander qui il est.
Si le hasard a fait naître Bruant à Courtenay, Paris le revendique comme sien à juste titre. C’est à Paris, où il est venu tout jeune, qu’il s’est trouvé pour la première fois aux prises avec la vie inclémente, qu’il a appris à en connaître les misères, c’est à Paris que vraisemblablement il finira ses jours.
Issu d’une famille de bourgeois aisés, il est mis au lycée de Sens et commence ses études qu’interrompent en troisième des revers de fortune.
A dix-neuf ans, en 1870, il fait partie d’une compagnie franche, les gars de Çourtenay ,
composée de soixante-dix lurons enthousiastes et commandés par un vieux sergent. Armés de fusils à piston, de pistolets d’arçon hors d’usage, ils forment l’héroïque projet d’arrêter l’envahisseur sous les murs de Courtenay et en effet, ils mettent un beau soir en déroute les
quatre uhlans d’avant-garde qui posent les premiers le pied sur le territoire de la commune.
Mais, dès le lendemain, des masses profondes surgissent de toutes parts à l’horizon et, du fond des bois où le jeune héros s’est abrité avec ses compagnons, Bruant assiste avec effarement au défilé de l’armée de Frédéric-Charles, un défilé qui dure sans interruption trois jours et trois nuits.
Cette équipée n’eut d’autre résultat que de compliquer les choses. Le maire de Courtenay faillit être fusillé, mais le futur chansonnier garda de ce spectacle une impression profonde, un sentiment de colère dont on retrouve plus tard l’écho dans ses chansons de marche, la Noire , par exemple :
Frères, jurons sur ses appas Que Bismarck n’y touchera pas.
Pour elle, à l’ombre du drapeau,
Nous nous ferons crever la peau !
Voilà pourquoi nous la chantons !
Vive la Noire et ses tétons !
Au lendemain de l’année terrible, Bruant vient à Paris. Il faut vivre. Il entre à la Compagnie du Nord. Là, il se lie avec quelques collègues ambitieux comme lui et qui resteront ses camarades, car Bruant est un ami sûr, dévoué, qu’on aime toujours quand on a appris à le connaître.
C’est à eux qu’il confie ses projets d’avenir. Car il a des projets. Sa vocation commence à poindre, il aime le théâtre, il a une voix forte, bien timbrée, il a de l’allure, de la gueule. 11 voudrait être artiste 1
Et seul, sans maître, il occupe ses instants de loisir à apprendre la musique, à s’essayer dans quelques compositions.
Vivant au milieu dupeuple, il avait en germe
ce talent d’observation qui devait plus tard se développer si merveilleusement. Une sympathie naturelle l’attirait vers les humbles, les mécontents, lesopprimés qui souffraient comme lui. Il résolut de se faire le chantre des misérables et tout le temps que lui laissaient ses
heures de bureau, il le passait avec eux, s’assimilant leur langage, étudiant leurs mœurs, puis, rentré chez lui, le soir, il s’essayait à analyser ses impressions, à les rendre en conservant aux traits qui l’avaient frappé leur caractère pittoresque.
Il comprenait déjà quelle originalité se dégage de la langue primesautière de la rue et quelle œuvre de pitié peut sortir de la notation exacte des mille petits faits de la vie populaire, même sous la forme ironique et légère,
quoique brutale, qui caractérise sa manière.
Mais il comprit aussi que si cette tentative purement artistique lui gagnerait l’estime des lettrés, elle ne lui assurerait point des moyens d’existence. Et c’est ainsi que, sans renoncer à célébrer les bons voyous, auxquels il a voué une affection qui ne s’est jamais démentie, il fut amené à composer, avec l’approbation de dame Censure, une série parallèle de chansons, dont la plupart comptèrent parmi les plus grands succès de ces dernières années : Le boulevard des étudiants , Henri IV a découché , La femme , La braise, C'est pas vrai , etc., etc.
Enfin, un beau jour, non content d’en écrire les paroles et la musique, il rêve d’en devenir le créateur et il plante-là le chemin de fer.
Un directeur roublard l’engage au concert de l’Epoque. C’est fini, le voilà Artistelet ilinaugure sur la scène un genre qui a eu depuis de nombreux imitateurs.
Et tout de suite le succès vient à lui. Sa verve gouailleuse, son geste crâne, son regard franc, sa voix mâle plaisent au public.
Il connaît l’ivresse des bravos; la gloire des rappels... Autant que les barytons solennels et les comiques grimes, il enchaîne les coeurs à son char... Sa réputation grandit, on l’engage à la Scala, c’est le triomphe !
En même temps sa vanité d’auteur est chatouillée agréablement, mais à juste titre.
Bruant sait trouver Pair qu’on retient, qu’on fredonne en sortant et dont on reste obsédé, Pair qui s’applique au texte, tellement qu’on ne saurait dire si les paroles ont été faites pour la musique ou la musique pour les parotes.
De là, la vogue immense qui l’accueillit et qui rendit ses débuts à la fois si brillants et si difficiles, car il eut à lutter contre la jalousie et la mauvaise foi des vieux cabots, que gênait sa jeune gloire.
N’importe, dès qu’il paraissait en scène, une tempête d’acclamations le saluait ; le peuple avait reconnu l’un des siens ! Quant à lui, gagnant à présent en une soirée ce qu’il gagnait autrefois en une semaine, il avait conquis sa liberté. Au reste, il attachait peu de prix.
Un moment vint cependant où il se sentit écœuré, dégoûté de la vie de coulisses. Il avait acquis une notoriété suffisante; les célèbres, parmi les plus célèbres (j’ai nommé Paulus), lui demandaient des chansons; il lâcha les planches et on ne l’entendit plus que dans les cénacles, notamment à l’ancien Chat Noir, où il lança A la Villette , ce pur joyau, La Marche des dos et toute la série de ses chansons de quartiers.
Sa voie définitive est dès lors trouvée, et il commence à se composer un répertoire spécial de chansons et de monologues pris sur le vif dont le peuple fait toujours les frais.
Puis, le Chat Noir émigrant rue Victor- Massé, il assume bravement et tout seul sa succession au boulevard Rochechouart, et désormais le Mirliton devient le rendez-vous joyeux de tous ceux qui aiment à trouver au moins une intention artistique dans ce qu’on leur sert.
Le Cabaretier
Et voilà Bruant patron du Mirliton, ce cabaret inouï où la plus exquise grossièreté remplace la fatigante urbanité !
La porte en est fermée tout le jour.
A dix heures du soir, elle est ouverte et les consommateurs affluent.
Tout Paris a passé là, entre ces quatre murs enfumés garnis de portraits, de tableaux réalistes, illustrant pour la plupart une œuvre du chansonnier, — à noter spécialement une toile superbe de Steinlen et un fusain de Lautrec, — et tout Paris y repassera.
Au milieu du tohu-bohu des entrées et des sorties, Bruant circule, très à l’aise, tutoyant l’un, éclaboussant l’autre d’une épithète gaillarde, saluant à leur entrée les femmes d’un refrain impertinent, que lout le monde reprend en chœur, respectueux seulement pour l’armée française en l’honneur "de laquelle il prescrit un ban traditionnel.
On boit de la bière, l’unique boisson permise aux consommateurs, de la «bière et de la mauvaise », proclame Bruant qui trinque avec ses clients, ceux-là surtout qu’il a le plus malmenés.
Et c’est une joie, une gaieté débordante, sans cesse entretenue par le Maître dont la verve gauloise ne tarit jamais et qui ne se répète pas.
Il chante son répertoire, alternant avec le fidèle Alexandre et, de dix heures du soir à deux heures du matin, le cabaret ne désemplit pas.
Bruant a créé des vendredis où affluent les gens du monde, heureux de coudoyer des artistes.
Pas un étranger de marque qui ne tienne à visiter le Mirliton. L’an passé, les grands-ducs y ont passé toute une soirée.
Le rêve de Bruant est réalisé, que dis-je, il
est aujourd’hui dépassé, puisqu’en même temps qu’il a gagné ses galons dans l’armée littéraire, le petit employé de la Compagnie du Nord est en train de faire fortune.
L’Œuvre
Salué comme un confrère par les plus hautes personnalités du journalisme, discuté par la grande critique comme les auteurs les plus en vogue, le cabaretier du boulevard Rochechouart a écrit un livre qui restera : livre d’une gaieté amère et d’une philosophie bien noire sous son apparence frivole et dans sa forme brutale : Dans la Rue .
L’épigraphe donne la note juste :
T’es dans la rue, va, t’es chez toi!
C’est le lamento du misérable qui ne sait où il couchera le soir, le chant de victoire du marlou, la plainte de la marmite, et pour qui
sait penser, c’est surtout un long cri de colère contre l’injustice suprême qui condamne les uns à avoir faim tous les jours quand, à côté, les braiseux de naissance peuvent vivre sans être forcés de truquer.
Ces gonc’s-là, c’en a t’ i’ d’ la chance,
Ça mange et ça boit quand ça veut.
Je ne sais personne pour avoir compris mieux que Bruant et exprimé comme lui dans leur véritable argot, l’argot de 1893, l’inconscience de ces parias de la société, qui, mon Dieu ! ne sont pas plus mauvais que le commun des mortels, — et combien plus intéressants ! — mais restent voués, de par leur origine et leur éducation, à une existence qu’il est de bon ton dans le monde de qualifier d’inavouable 1
« Aristide Bruant, écrit mon confrère Edmond « Lepelletier, est un chansonnier à part. Il est « r Orphée des antres malsiins où grouillent « des monstres; il descend dans les enfers de « Paris et, tour à tour, il incline sa lyre popu- « laire devant le lit martyrisé de la fille « d'amour, le grabat du grelotteux, la fosse « commune de Saint-Ouen ; Saint-Lazare, mai- . « son dolente, la Roquette, la place rouge,
« l’attirent. Il a dans ses vers faubouriens des « accents d’artiste pour peindre les misères,
« les détresses, les déchéances du mâle et de
« la femelle, gibier de bagne ou troupeau de « lupanar. Il a sans doute souvent les pieds « dans le ruisseau, mais il tend le front vers « les étoiles. »
Dans tous les ca% c’est Bruant qui, le premier, a mis le doigt sur la j,laie sociale.
C’est un philosophe profond en même temps qu’un observateur implacable. Indépendamment de ces pièces socialistes, humaines, qui forment la partie sérieuse de l’œuvre du chansonnier, son premier volume contient des chansons et des monologues où les peti s vices, les petits travers, les petites passions du peuple sont étalés crûment et gaiement. Je citerai notamment Amoureux , Gréviste , Lézard.
Et toujours, qu’il nons donne fioid drns le
dos avec A Montrouge, qu'il nous émeuve avec sa Fantaisie triste ou que l’ironie de sa Bonne année nous fasse sourire, Bruant reste l’esclave du mot exact, l’amoureux de la vérité que ne peut déconcerter aucune énormité.
Une conscience d’artiste servie par un admirable tempérament.
Nul ne pourra jimais mieux que lui comprendre le peuple, découvrir ses vertus, saisir ses vices, approfondir son inconscience.
Bruant dans ses chansons, d’une forme brutale mais si précise, en arrive à se substituer à ses héros. 11 s’assimile leur langage à ce point qu’en même temps qu’elle subsistera comme une haute manifestation artistique, son œuvre restera aussi comme une étude complète et définitive de l’argot moderne.
11 y a un an, l’auteur de Dans la Rue , a été nommé membre de la Société des gens de lettres. Son admission fit quelque bruit.
J’ai été l’un des parrains du chansonnier et un peu l’instigateur de sa candidature. Je demande la permission d’en rappeler les circonstances, qui sont curieuses.
A un dîner de la Société, un convive récita un jour une pièce de Bruant : A Montmertre , qui obtint le plus vif succès et comme on lui demandait si cette pièce était de lui :
— Malheureusement non ! repartit ce convive qui n’était autre que l’académicien Fran-
çois Coppée, elle est d’un grand artiste qui s’appelle Aristide Bruant !
Ce propos m’ayant été rapporté, j’engageai vivement Bruant à se présenter à la Société et à prier son ad nirateur Coppée de lui servir de premier parrain.
L’aimable académicien accepta avec le plus grand empressement et voici en quels termes il présenta le chansonnier :
« C’est avec plaisir que je présente à mes « chers confrères du Comité des gens de lettres « le bon chansonnier Aristide Bruant et que je « lui sers de parrain.
« Je fais grand cas de l’auteur de : Dans la « Rue et je le tiens pour un descendant, en « ligne directe et légitime, de notre Villon.
« Rien de livresque , rien d'artificiel dans « ses vers, d’un jet si naturel, d’un accent si «■ populaire.
« En sortant de la Chambre des horreurs de « son livre, on emporte cette pensée, triste « et consolante à la fois, que le vice et le crime - « connaissent la souffrance et que les monstres « sont à plaindre.
« Ce poète, sincère jusqu’au cynisme, mais « non sans tendresse, cherche ses inspira- « tions dans le ruisseau ; mais il y voit aussi « briller un reflet d’étoile, la douce pitié. »
François Coppée.
Inutile d’ajouter que le chansonnier fat immédiatement admis et toute la presse fut unanime à louer l’éclec:isme delà Société.
« La Société des gens de lettres, écrivait à « ce propos Edmond Lepelletier, déjà nommé, « ne peut que s honorer de compter parmi « ses membres un chansonnier — t ès reproduit « et par conséquent utile à la ruche écrivante « — qui est l’un des plus vigoureux explora- « teurs des dessous de Paris et des caves de la « conscience humaine, un poète réaliste, abu- « sant peut-être un peu du verbe argotique, « mais qui a des lueurs saisissantes et des « éclairs tragiques, éclairant la vie dans ses « gouffres douloureux, l’Homme dans ses « prostrations ridicules ou sinistres, funèbres « ou joyeuses. Aristide Bruant, artiste et non « photographe, est Lun des peintres les plus « vrais et les plus coloristes de la rue, un « maître du paysage urbain, émule de Callot et « frère de Goya. »
Le Château des Saules.
Une vieille maison au coin de la rue Cortot et de la rue des Saules, tout en haut de la Butte, une maison historique qu’ont habité, il y a quelques siècles, Ignace de Loyola et les premiers jésuites. Elle est encore fort bien conservée avec sa porte massive, roulant sur des gonds énormes et éclairée par un judas.
C’est là qu’habite Bruant. Il couche dans le chœur de la chapelle des pères jésuites et tait sa toilette dans la sacristie.
Derrière la maison et sur la pente nord de la Butte, un vaste clos, terminé par une merveilleuse charmille qui conduit à une salle à manger d’été, construite en planches et tapissée d’affiches multicolores. Des plantes grimpantes recouvrent le tout et forment un dôme naturel
qui font de cette installation un séjour embaumé et toujours frais, même dans les plus chaudes journées de l’été.
Non loin de là, les communs, la cuisine, l'office, la chambre de François, à la fois jardinier, valet de chambre et sommelier ; plus loin le chenil, le poulailler, le pigeonnier et le toit du cochon...
Pas de bruit que le chant du coq ou l’aboiement des chiens, s’il survient un visiteur On se croirait à dix lieues de Paris. Bruant rêve de s’agrandir encore, de louer, puis d’acquérir
tout l'ancien jardin des Pères qui touche au Château par son extrémité.
Nous verrons, je vous le prédis, Bruant grand propriétaire.
En attendant il adore son coin qu’il ne voudrait jamais quitter.
Il se lève tard, fait un tour de jardin en sabots et veste du matin, suivi de ses chiens, puis déjep*/e. Le couvert est toujours mis pour les camarades qui ne reculent pas devant une ascension matinale: n’ai-je pas dit déjà que Bruant est le plus affable et le plus dévoué des amis?
Puis Bruant passe selon la saison dans son cabinet ou dans sa salle à manger d’été, s’assied devant son piano ou devant sa table et se met à l’œuvre.
— Il n’y a que dans ce décor, dit-il, au milieu de ce grand calme, que l’inspiration me vient.
Disons un mot de son procédé de travail. Bruant n’invente rien, mais si une idée, un mot, fait surgir en lui un sujet de chanson, il y pense longuement ; il coupe mentalement ses couplets, puis il écrit.
Parfois la chanson vient d’un seul jet; le plus souvent il l’écrit dix fois avant de se déclarer satisfait et de la fixer dans une forme définitive. S’il doit employer un mot d’argot, il s’enquiert, s’assure qu’il est encore dans la
circulation, qu'il n’a pas été remplacé par un plus neuf. Il a le souci de l’exactitude poussé au suprême degré ; il veut être actuel, précis. Rien n’égale sa joie de découvrir le premier un vocable nouveau et d’en user. De là, cette intensité d'expression, si frappante dans la moindre de ses œuvres.
A six heures, Bruant dîne très légèrement; il fait son «lézard » jusqu’à neuf. Alors il s’habille, endosse à regret sa veste de velours à côtes, chausse ses bottes, jette son grand manteau sur ses épaules, se. coiffe de son vaste chapeau et descend au cabaret d’où il remonte à deux heures du matin.
Telle est sa vie habituelle, sauf les jours où le soin de son journal l’oblige à rompre la régularité de son existence.
Le Mirliton
Car Bruant est encore directeur de journal ! Le Mirliton , organe de la « Boîte », dont la collection vaudra cher dans dix ans, « paraissait à l’origine très irrégulièrement, une dizaine de fois par an. »
Mais, avec le succès, le public est venu et il a fallu songer à contenter cette nouvelle clientèle.
De mensuel, le Mirliton est devenu bi-mensuel, puis enfin hebdomadaire avec un format double.
Extrait du “MIRLITON” (i"> série)
Nouvelle Année
Dessin de STEINLEN.
— T'as étrenné? Ben quoi! C’est-y pas le jour?
Aujourd’hui, le Mirliton, dont M. Fabrice Lémon, l’aimable secrétaire général des Ambassadeurs et de l’Alcazar, est le rédacteur en chef, est devenu le Moniteur officiel des concerts de Paris, de la province et de l’étranger. Il a des correspondants dans toutes les grandes villes. C’est une feuille d’informations qui rend le plusgranJ service aux artistes.
En première page, paroles et musique d’une chanson de Bruant ou d’un auteur en vogue, avec un dessin de Steinlen, le collaborateur ordinaire du chansonnier, l’illustrateur de Dans la Rue.
On connaît, indépendamment de cette collaboration, l’admirable série que Steinlen a donnée au GU Blas illustré, et, auparavant, au Chat Noir et dans de nombreux journaux.
Je ne pense pas qu’aucun artiste ait pu se pénétrer jamais du texte d’un auteur autant que Steinlen l’a fait à propos des œuvres de Bruant. Je ne crois pas désobliger ce dernier en disant que je ne sais ce que je dois le plus admirer du texte même ou de la façon dont Steinlen l’a interprété.
C’est Steinlen, naturellement, qui fera les dessins du second recueil que prépare Bruant. Je prédis à tous les deux un succès égal et, à ce propos, qu’il me soit permis, sinon de manifester un regret, au moins d’émettre un avis.
Le Mirliton, dans ses derniers numéros, publie
Extrait du “MIRLITON” (ire série)
Dans la Rue
Dessin de STEINLEN.
— Plus d’marmite ! Plus d’bouillon !
des chansons de Bruant première manière. Pourquoi ne pas utiliser les merveilleux dessins que Steinlen leur consacre en publiant un volume d^ : Chansons de Concert ?
Nous aurions ainsi, en trois séries, l’œuvre complète du poète et du dessinateur.
Son ambi'.ion s’est accrue avec le succès, et il lève de recueillir ailleurs qu’à Paris de nouvelles moissons de bravos, maintenant que la renommée a déjà porté son nom aux quatre coins de la France.
Depuis sa triomphante campagne de l’an passé aux Ambassadeurs, son répertoire fait fureur.
Le cabaret de Bruant a sa scène dans toutes
les revues; on l’a vu au troisième acte d’un drame à l’Ambigu.
Son |f 3e de Ligne est devenu la marche militaire du régiment où Bruant a servi.
Yvette Guilbert n’a jamais plus de succès que lorsqu’elle détaille les chansons du poète populaire.
Mévisto a été acclamé à la Scala dans les scènes arrangées pour lui ou il disait tour à tour avec son talent si âpre ces trois pièces formant l’épopée du voyou au régiment : — Les petits joyeux , A ux bat-d'Af , et A Biribi.
Chaque concert a maintenant son Bruant.
Félicia Mallet a porté dans tous les salons de Paris le répertoire du chansonnier.
J’ai moi-même conférencé en compagnie de Bruant à la salle des Capucines.
Dernièrement encore, à Orléans, à Marseille à Lyon, puis à Bruxelles, Bruant pouvait se convaincre que la gloire l’y avait précédé.
C’est donc pour lui la consécration définitive, car, de tous côtés, affluent des demandes de directeurs et d’imprésarios.
On veut entendre un poète !
C’est d’un bon présage et j’applaudis d'avance aux succès futurs de Bruant dont le plus beau titre de gloire sera peut-être un jour d’avoir déshabitué le grand public des scies ineptes dont on le sature pour lui faire goûter un peu de littérature !
Oscar Méténier