PAR
Oscar Méténier
Méténier est un petit homme Actif, ardent et convaincu, Frétillant et pétillant comme S’il avait du feu sous le cul.
Il fut d’abord au séminaire Et pendant cinq ans, bien comptés, Il fut apprenti commissaire,
Pour finir ses humanités.
Et pendant cinq ans, par la ville Qui flotte et qui ne sombre pas, Il courut constater les mille Et mille accidents, les trépas
Violents : crimes, suicides;
Voir des gens noyés ou pendus, Percés, troués, béants, rigides, Brûlés, ratatinés, tordus.
A la Chapelle, à la Roquette Et dans tous les coins d’icigo, Avec des macs à rouflaquette, Il apprit à parler l’argot.
Pas l’argot du pègre à la mie, Ni l’argot chiqué des tatas...
Non... mais l’argot d’académie]:
Largonji... chauffé sur le tas.
Et quand il sut jacter nature, L’entraver comme un marloupin, Il fit de la littérature;
Et l’on entendit Montépin
Et Collas et d'autres rengaines Hurler, crier, sur tous les tons,
Et gueuler comme des baleines...
... Et ce que nous nous en foutons !...
Car il en pleut... car il en coule Des volumes et des succès,
Et La Chair et Dame la Boule ...
Même il eut son petit procès.
Quelquefois il fait du théâtre Et ces quelquefois-là, son but Est de rendre Alexis folâtre, Ou de faire rire Dubut.
Il est artiste, journaliste,
Romancier puis conférencier,
Puis encore autre chose en liste,
Puis encore autre chose en cier.
On peut le blaguer, le combattre,
Il s’en moque... il pense, aujourd’hui, Qu’il a du talent comme quatre Et moi je pense comme lui.
Car Oscar est un petit homme Actif, ardent et convaincu, Frétillant et pétillant comme S’il avait du feu sous le cul.
L’Ami
De tous les écrivains de l’heure actuelle, celui avec lequel je me suis trouvé le plus d’affinité est assurément Oscar Méténier.
Même esprit d’observation portant sur les mêmes sujets, même connaissance profonde des mœurs populaires, même pitié pour les humbles, les déclassés et les déshérités.
Livrant le même combat, nous devions fa-
talement nous rencontrer; du reste, Oscar Méténier a déjà raconté les joyeux détails de notre première entrevue.
Je lui laisse la parole :
« Il y a quelques années, je me trouvais attablé, une nuit, au fond « du Sénat » , l’arrière-salle du Château-Rouge, le bouge fameux, trop connu aujourd’hui de la rue Galande. A cette époque, le refuge du père Trollier n’était point encore catalogué parmi les curiosités parisiennes qu’il est de bon goût de visiter entre une heure et deux heures du matin. C’était un cercle très fermé, dont seuls quelques rares invités avaient le droit de franchir impunément le seuil.
« Gamahut y faisait encore des poids et Jouineau, un poète que la Centrale nous a ravi, y disait ses vers.
« Je corrigeais à ce moment les épreuves de mon premier livre la Chair , et j’étais venu là pour demander à Jouineau une de ses chansons que je me proposais d’introduire dans une étude d’argot intitulée En Famille. »
«Très flatté, Jouineau se mit à ma disposition et me chanta tout son répertoire : une parodie de Carmen , Bras-de-Fer , la Tourterelle , etc.
« Comme rien de tout cela ne me satisfaisait :
— Attendez, me dit-il, je vais vous en pousser une dont vous serez content... C’est une de mes dernières.
Aile avait pus ses dix-huit ans,
AU’ ’tait pus jeune d’puis longtemp Mais a faisait encor’ la place A Montpernasse.
« Et sur-le-champ il entonna :
En la voyant on savait pas Si c’était d’Ja viande ou du gras Qui ballottait su’ sa surface,
A Montpernasse.
Aile avait quéqu’s cheveux graisseux, Perdus dan’ un filet crasseux Qu’avait vieilli su* sa tignasse,
A Montpernasse.
Aile avait eun* robe d’reps noir, L’matin ça y servait d’peignoir, La nuit ça y servait d’iimace,
A Montpernasse.
A travaillait sans aucun goût ;
Des fois a faisait rien du tout, Pendant qu’ j’étais dans la mélasse, A Montpernasse.
En vieillissant a gobait Evin,
Et quand j’ia croyais au turbin, L’soir a s’enfilait d’là vinasse,
A Montpernasse.
Pour boire~a m’trichait su’ l’gâteau, C’est pour ça qu’ j’y cardais te peau. Et que j’yai crevé la paillasse,
A Montpernasse,
Depuis que jTai pus, j\ne fais vieux, Et pendant qu’a m’attend aux cieux, .Prends quéqu’s servie’ à Camescasse,
A Montpernasse.
« Très frappé par l’odyssée de la pauvre fille «d qui son dos cardait la peau », j’en fis mon compliment sincère à Jouineau; pourtant un doute s’éleva dans mon esprit, je trouvais cette cruelle ballade si supérieure à tout le reste ! Je demandai :
— Elle est bien de vous, n’est-ce pas?
— Oh! Monsieur! fit le poète indigné de mon soupçon.
— Vous me permettez de l’imprimer?
— Comment donc! seulement... ne mettez pas mon nom... Vous savez... je vis tranquille maintenant, je ne tiendrais pas à ce qu’on sut!..,
« Je connaissais mon Jouineau par cœur; j’attribuai cette discrétion si rare chez un poète à un intérêt d’ordre privé dans lequel l’Art n’avait rien à voir et je me conformai à son désir.
« Le lendemain, j’envoyais à mon éditeur la chanson, que son auteur m’avait crayonnée sur un coin de table entre deux verres de mêlécassis, et je l’annotais avec ce simple renvoi au bas de la page : authentique.
« A cette époque, je ne c nnaissais Bruant que pour l’avoir vu une fois ou deux chez Salis, et pour l’avoir entendu chanter ses œuvres première manière au concert de la Scala. Je savais qu’il était l’auteur de ces deux petits chefsd’œuvre : A la Villette et A Saint-Lazare , mais, je l’avoue à ma honte, c’était tout.
« Ma confusion fut grande, lorsque, plusieurs mois après l’apparition de mon livre, un hasard me fit tomber entre les mains un numéro du Mirliton qui contenait A Montper nasse .
« Bruant n’avait pas réclamé. J'étais fondé à croire qu’il n’avait pas lu la Chair. J’eus le toit de ne pas prendre les devants.
« L’an passé, au cours d’une soirée passée à Montmartre, en compagnie de Laurent Tailhade, l’exquis poète, et comme nous sortions d’une vague brasserie:
— Entrons chez Bruant, me proposa mon compagnon, nous n’y boirons peut-être pas de très bonne bière, mais nous y trouverons des amis.
— Chez Bruant ? Je n’y suis jamais allé et je vous avouerai que j’ai commis à son préjudice un plagiat involontaire... Ainsi donc, je ne tiendrais pas...
— Raison de plus ! Il faut connaître Bruant, ne serait-ce que pour lui expliquer que votre bonne foi a été sui prise. Il est garçon d’esprit et vous me remercierez de vous avoir conduit chez lui... Vous verrez!
« Un instant après, il me présentait au cabaretier du Mirliton .
— Ah ! c’est toi Méténier, me dit Bruant en me serrant la main, ça me fait plaisir de te voir, parce que je te gobe... T'es le seul à Paris
avec moi qui sache en entraver sérieusement... et du vrai ! J’viens de faire paraître mon bouquin, je vas t’en donner un exemplaire... avec une dédicace.
« Et il me remit un volume à la première page duquel il avait malicieusement écrit :
A Oscar Méténier l’auteur d’ « A Montpernasse »
Cordialement.
A. Bruant.
« Ce fut sa seule vengeance.
« Tel fut le prélude d’une amitié solide pour l’homme que j’ai appris à connaître depuis et qui n’a d’égale que mon admiration pour l’artiste. »
N otes Biographiques
— Oscar Méténier est né le 17 janvier 18^9, à Sancoins (Cher). Il fit ses études chez les Pères jésuites, puis s’engagea, à dix-huit ans, au 13e régiment d’artillerie.
Son congé terminé, il devint secrétaire de commissaire de police à Paris et c’est dans cette situation qu’il fut à même, pendant six années, de réunir pour ses études littéraires des matériaux précieux.
Il donna sa démission en 1889, devint un collaborateur assidu au Gil Blas , au Journal , etc., et
se fit remarquer par l’audace des thèses soutenues dans ses romans et dans ses pièces. Voici la liste de ses différentes œuvres :