‹ Aristide Froissard (volume 2)Chapitre 14 sur 14 · X. II · texte numérisé non relu

X. II

écoutez la fin de cette histoire.

Nous sortîmes tous les deux du Mont-de- Piété, dont on se disposait à fermer les portes, car il était nuit, et nous nous retrouvâmes dans la rue, désormais notre appartement , sans savoir où aller. On m'avait chassé de mon galetas, n'ayant pas pu en payer le loyer; en sorte que je n'avais plus que le ciel sous le ciel. Du reste la nuit était superbe; une lune magnifique.

Je me dirigeai vers les bords du Tage.

Fleuve du Tage 1

Murmura soudainement en s'accompagnant sur la guitare, l'éternel chanteur de romances, lui qui semblait, il n'y avait

qu'un instant, avoir pris le parti de ne plus chanter.

Je n'avais guère envie de chanter Fleuve du Tage! en ce moment ; je pensais

plutôt que ce Ileuve qui roulait autrefois de l'or allait me rouler dans ses profondeurs, si mon sort ne changeait pas siirle-champ et je tie Voyais pas trop comméht il changerait. Après avoir pour ainsi dire reconnu Tendroit où j'allais me noyer, je vois Phénix qui accourt vers moi avec des aboiements, des sauts et des frétillements de queue . Je le suis et le voilà qui recommence à suivre un sillon de roues exactement comme le jour où il m'obligea à descendre jusqu'au fleuve. Cette fois le sillon me ramenait en ville. Phénix marche toujours devant moi et moi de le suivre. Bientôt nous sommes loin du fleuve ; je me noierai demain matin, pensai-je, l'eau sera moins froide; allons! une demi-heure après j'étais dans le cœur de la ville, dans le quartier des Palais. Mille détours toujours fidèlement suivis

par le chien , m'amenèrent enfin devant la porte d'un magnifique hôtel. Là Phénix cessa de courir pour flairer entre cette porte et le sol, étroit passage par lequel il essaya vainement de se glisser. A moins d'avoir une intelligence inférieure à celle de mon chien, je ne pouvais douter que dans cet hôtel venait de rentrer une personne dont le souvenir avait pris place dans la mémoire de Phénix. Cette circonstance me fit oublier et mes projetsde suicide et mon dénuement et ma détresse. Je pensai, je refléchis, ce qui m'était permis par le silence de la nuit et au milieu d'une rue déserte. Je vis se perdre sous la porte le double tracé des roues, d'où je conclus sans peine que la voiture avait reçu au bord du fleuve la personne conduite à cet hôtel. Cette personne était revenue tard de la campagne; elle avait

une campagne de l'autre côté du Tage....

Est-ce qu'il passe encore quelqu'un près de la maison ? dit Froissart en s'interrompant ; voilà Phénix qui fait encore mine d'aboyer.

Cet hôtel, continua Froissart, s'isolait par deux de ces côtés des hôtels voisins. Un immense jardin entouré de murs en étendait les proportions agrandies encore par l'effet de la nuit. Dans la situation d'esprit où j'étais, ce n'est pas l'audace qui me manquait. Je mesure d'un coup d'œil la hauteur de ce mur et en deux élans je l'assiège. Me voilà sur le mur; je me glisse, je tombe sans bruit sur une terre gazonnée ; je me relève et vais devant moi, guidé à travers lés arbres et les bosquets par une lumière qui brillait derrière les rideaux d'une croisée de l'hôte. J'avance toujours, j'arrive enfin

sous cette croisée un peu plus haute que je ne l'avais imaginé de loin. A cet endroit de mon audacieuse équipée, je m'oriente. Mes calculs me prouvent que je suis exactement derrière l'hôtel où m'a conduit Phénix, à l'extrémité de l'axe, sous les appartements qu'occupent d'ordinaire les maîtres afin de ne pas être inquiétés par les bruits de la rue.

Je m'assieds un instant au pied des arbres plantés sous ces croisées; il était environ deux heures. A peine assis j'entends tousser légèrement, puis deux rideaux glisser, puis le frôlement de la soie qui se

froisse. Je relève la tète, une figure était au-dessus de moi ; je la reconnais.

C'étaic elle. Je prononça un nom, un cri y répond. C'est vous! c'est moi! Des arbres, vous al-je déjà dit, s élevaient en rideau devant cette rangée de croisées.

Je m'élance sur l'un de ces arbres, je grimpe et quand je suis au niveau de la croisée ouverte, j'imprime un léger balancement aux branches qui , d'ondulations en ondulations plus fortes m'y portent sans efforts et sans bruit. Une main effrayée saisit ma main, et avec son aide je saute légèrement dans un appartement... Mes amis nous fûmes bien heureux, il vous souvient, le jour où Tusurier Malastre nous prêta quatre mille francs ; je fus cent mille fois, un million de fois plus heureux, quand je me trouvai dans cette chambre au milieu de la nuit, de cette nuit où je voulais me tuer, quand je me trouvai aux pieds d'Adeîine, à qui je baisai les mains, les genoux, à qui je disais des paroles étouffées, folles, joyeuses désespérées. Je lui demandai mon pardon, je ne voulus pas entendre le sien :

nous nous purifiâmes tous deux dans nos larmes. Quelle nuit ! quelle nuit ! elle me raconta tout, elle m'avoua tout. Nous nous confessâmes nos faiblesses, nos fautes. Elle m'avait toujours aimé, du moins elle n'avait jamais pu me haïr ; et plus elle avait connu les ennuis de la richesse, les étoufifements de l'étiquette, le joug de la grandeur ; plus elle s'était prise à se souvenir avec regret de son pauvre Froissart , si décousu mais si facile, si paresseux mais si naturel, si mauvais sujet mais si bon enfant ! si faible mais si tolérant 1 si vif mais si prompt ù venir lécher la main qu'il avait mordue !

Que vous dirai-je encore ? ne nous étant pas aimés autrefois parceque nous ne nous étions pas connus, nous nous aimâmes bien alors parce que nous avions connu les autres. Je ne Tavah pas tuée,

il fallait bien que je l'adorasse. Cette nuit fut belle , elle fut suprême ! Jusqu'au jour, assis à ses pieds, j'écoutai l'histoire, je ne dirai pas de sa faute, mais de la mienne. Que de tortures elle avait endurées cette pauvre Adeline, sous les diamants et la soie dont un amour de grand seigneur l'avait étouffée! Encore quelques mois d'un pareil supplice et elle en serait morte ! Son sang s'était calciné au feu d'une contrainte de toutes les heures; sa raison avait perdu sa vivacité dans l'éternelle lutte de sa volonté avec celle d'un despote, armé d'une impitoyable étiquette. Mais je lui apportai la palme de sa trop longue épreuve. En me voyant, elle crut voir un libérateur, un ange î J'étais pour elle la patrie, l'air, le ciel, la lumière du pays qu elle avait quitté, qu'elle n'espérait plus revoir. Enfin elle

fut heureuse, elle pleura !

Je ne la quittai qu'au jour après être convenus que nous nous retrouverions le lendemain et les jours suivants au même endroit.

Il y avait deux mois que je la voyais, tantôt en prenant un déguisement, tantôt en me glissant chez elle par le mur du jardin, lorsque notre imprudence fît découvrir au duc de Villa-Réal, qu'Adeline entretenait une correspondance. Vous savez, mes amis, la suite de cette histoire; Adeline et moi nous vous l'avons racontée. Tandis que le*duc de Vil!a-Réal se battait avec un jeune gentilhomme espagnol, transformé en rival par sa frénésie, Adeline, son père, sa mère et moi, nous quittions secrètement l'hôtel du duc, Lisbonne, le Portugal, et nous nous embarquions pour le Havre sur un navire anglais.

A peine arrivé à Paris, j'apprends la mort de mon père. Mon père, il va sans dire, m'avait deshérité ; mais il m'avait trop deshérité. Ayant donné tous ses biens à des communautés religieuses, sans me léguer un seul centime, il s'endormit tranquillement dans le sein delà religion. Mais sa vengeance pour être allée trop loin, avait dépassé le but. Sur la demande d*un de mes oncles, le testament fut cassé, et les tribunaux établissant un partage plus légal, m'accordèrent vingt mille francs de rente, et j'en jouis, ou plutôt nous en jouissons, depuis la mort de mon vertueux père. N'est-ce pas un assez beau revenu pour que nous puissions vivre tous les sept jusqu'à la fin du monde, ici dans l'Elysée Froissart?

— Je voudrais pourtant bien savoir ce qu'est devenu ce pauvre ducdeVilîa-Réal?

A-t-il été tué dans son duel ?

— Mon ami ! interrompit Adeline.

— T^u as raison... ma chérie; vite un sourire sur*ces pleurs et je me tais.

— Il est onze heures, madame de Neuvilette.

— C'est-à-dire, monsieur le marquis, qu'il faut aller nous coucher.

Allons en place ! la main aux dames ! cria la dernière guitare en se mettant au piano comme c'était d'usage à l'Elysée Froissart chaque soir avant d'aller se coucher.

Lacervoise avait déjà offert la main à Adeline ; Froissart, à madame de Neuvilette, tandis que Beaugency agitait un tambour de basque et que le vieux marquis nouait à ses doigts une paire de castagnettes.

. La contredanse commença .

Jamais le bonheur n'eut un caractère si vrai. Ce n'était pas cet affreux bonheur qu'on éprouve à bondir dans un salon qu'on n'a jamais vu et où l'on ne rentrera jamais; ce n'était pas le stupide bonheur de tenir dans sa main en dansant la main sans magnétisme d'un être pour lequel on n'a ni amour, ni amitié, c'était le bonheur vrai, sérieux, sain, et qu'on sait devoir durer toute la vie.

C'était admirable, c'était ravissant de voir Aristide Froissart passer des bras de sa belle-mère à ceux de sa femme et se croiser avec Lacer voise qui dansait comme un faune.

Parfois Froissart s'écartait un peu de la pureté académique dans ses balancements et ses en avant-deux; mais il suffisait que madame de Neuvilette lui dit avec un cerlain accent : Aristide ! pour

qu'il devînt à Tinstant même aussi décent qu'une pensionnaire .

Un galop général autour de la table termina la soirée , charmante soirée qui se renouvelle encore, car tous nos personnages sont vivants , Dieu merci, en 1843, et heureux autant qu'on peut l'être dans ce monde.

Et le duc de Villa-Réal?

Ce qu'il devint fournira le sujet d'un autre livre destiné à paraître plus tard.

fin;

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