scène muette assez longue, car Froissart
s'étant tû avant la fin de sa phrase , on
n'entendit plus pendant quelques minutes
que le vague frémissement des cordes de
la guitare sous les doigts distraits de celui
qui en jouait malgré lui.
ïu 23
De Villa-Réal attendait la tête plongée dans ses deux mains, les coudes sur ses genoux, que Froissart qui semblait le torturer à plaisir par des épisodes sans fin, reprit le cours d'un récit dont le dernier mot serait peut-être le coup de lumière et de tonnerre dont il voulait être éclairé et frappé. Mais quel incident suspendait le cours de ce récit ?
— Ob ! si Villa-Réal avait vu en ce moment l'expression de deux visages, il ne se lût pas demandé pourquoi le silence se prolongeait.
— - Très périlleuses, continua Froissart, vous allez vous en convaincre.
Au bout de quinze jours de promenade dans Lisbonne, je me trouvai un beau soir dans mon galetas sans avoir ni déjeûné, ni dîné, ni soupe. Je devrais dire, nous nous trouvâmes, car Phénix parta-
geait en tout les caprices de mon sort, courant quand je courais à travers les jardins publics, les rues et la campagne,debout dès que j'étais levé, mangeant quand je mangeais, ce qui nous arrivait à tous les deux un peu moins de jour en jour.
Enfinle jour se présenta où, après avoir fait ensemble nos cinq ou six lieues habituelles de marche, nous nous trouvâmes»
ainsi que je viens de le dire, barrasses, à jeun et sans un sou. Vous devinez que ces courses n'avaient pas d'autre but que de découvrir ce que j'étais venu chercher de si loin à Lisbonne et que je ne pouvais raisonnablement découvrir que par le hasard d'une rencontre dans la rue. Quel espoir! mais tous les espoirs se ressemblent. Voilà pourquoi nous étions toujours dehors.
— Elle qui, précisément ne sortait ja-
mais alors et qui, peut-être n'était pas encore sortie une seule fois encore depuis son arrivée à Lisbonne, dit une voix moins jeune, moins pétulante que celles qui avaient pris part jusque là à la conversation.
Si cette voix est celle de madame de Neuvilette, pensa de Villa-Réal, je n'ai plus rien à savoir... j'en aurai la certitude... Mais je les nie toutes... non!
Adeline n'est pas ici... non celle qui fut duchesse de Villa-Réal n'est pas ici...
Non, celle qui m'aima n'est pas ici.... Non ! oh! non! Je dis que non.
— Mendier, poursuivit Froissart, me paraissait dur ; d'ailleurs à Lisbonne on ne donne qu'aux moines, aux capucins et généralement à ceux qui n'ont besoin de rien.
La nuit vint, et Phénix et moi nous nous couehàmeôàjeun.
Le soleil brilla de nouveau et nous nous regardâmes avec une certaine tendresse mêlée de désespoir.
A midi je n'avaii plus qu'à choisir, entre tendre inutilement la main ou mettre en gage des objets auxquelsje tenais presqu'autantqu'àla vie, que jamais le malheur ne m'avait lorcé jusqu'alors de tirer de leur écrln, une bague , une paire de boucles d'oreilles,quelques bracelets etun collier, choses de peu de valeur, tout ce qui me restait d'elle.
Sans Phénix dont je voyais les forces diminuer et le regard s'éteindre d'heure en heure, je n'aurais jamais eu le courage de me défaire de ces souvenirs d'un passé que j'aimais maintenant jusques dans les souffrances qu'il m'avait causées.
Que c'est triste, que c'est poignant !
c'est la mort avec une longue agonie de porter au Mont-de-piélé, déposer devant un employé, froid comme largent, la bague mystérieuse, le* collier attaché autrefois au cou d'une personne adorée.
Sévère comme le destin , et comme le destin ayant devant lui une balance, l'employé pèse dans un plateauce que vous estimez au dessus d'un monde et il vous dit : vingt francs! ah î c'est affreux, encore une fois, c'est la mort. Tous les gages d'amour,j'y ai pensé dans cesquarts d'heure do détresse, devraient être en cuivre, en plomb, en acier, n'avoir aucune valeur intrinsèque pour que jamais la faim , même la faimi ne s'en fit une ressource.
— J'eus vingt-cinq francsponrles boucles d'oreilles; elles en valaient deux cents par la matière eit parle travail,
mais j'étais étranger. Acause de moîmon or perdait beaucoup de carats. Enfin avec ces vingt-cinq francs nous payâmes une partie de nos dettes et nous vécûmes quelques jours Phénix et moi. Mais nous ne découvrions rien de ce que nous cherchions à Lisbonne : Un jour seulement Phénix s'obstina à suivre le sillon laissé dans la boue par les roues d'une voiture. 11 flairait, il aboyait dans le sens de cette ligne, il se dirigeait sur elle, il y revenait, il ne voulait pas la quitter. Je ne sais jusqu'où m'aurait conduit la fantaisie de Phénix si à son grand regret la cause n'en eût disparu tout à coup. Ce sillon qu'il m'avait forcé de suivre avec lui conduisait au Tage, s'arrêtait juste à l'endroit où les personnes qui étaient dans la voiture avaient dû s'embarquer pour traverser le fleuve. Phénix n'étant plus guidé par !a
pîste,revint à moi, Toreille basse.
Je fus bientôt obligé de faire de l'argent avec les bracelets et la bague comme j'en avais fait avec les boucles d'oreilles, et d'arriver enfin au collier.
Mais, je ne pus me résoudre à me priver en une seule fois de cet objet que j'avais vu si souvent à ton cou, ma chère amie.
De Villa-Réal laissa tomber un de ses bras le long de son corps ^ la main frappa la pierre, l'angle de l'escalier sur lequel il subissait son martyre. Il ne sentit rien.
— A qui parle-t-il, mon Dieu ! à qui s'adresse-t-il en ce moment?
— Ce pauvre Phénix, poursuivit Froissart, avait remarqué que chaque fois que nous sortions du Mont-de-piété, j'entrais dans une espèce de restaurant, soit pour déjeuner, soit pour diner avec le prix des
objets mis en gage. Comme nous n'avions recours au Mon t-de- piété qu'à la dernière extrémité, il arrivait aussi que nous n'allions manger à ce restaurant qu'après un ou deux jours déjeune. La faim, le bonheur de l'apaiser avec quelque plénitude, avaient laissé une empreinte si profonde dans le cerveau du pauvre Phénix, qu'il allait involontairement du côté de ce restaurant, quand nous nous étions trop longtemps promenés dans Lisbonne. J'avais bien de la "peine à le ramener vers un autre point. Les mauvais jours surtout il se portait avec furie, vers le quartier prédestiné.
Il vous est facile de prévoir, continua Froissart, que le moment arriva où je fus forcé de porter au Mont-de-piété le troisième et dernier fragment du collier. Il arriva. Je touchai trente francs sur ce
morceau d'or brisé, Mais, croyez-moi, je résistai longtemps, tant que je pus, avant de m'en dépouiller : Phénix avait vécu deux jours d'un hareng, moi de quelques oranges, avant de céder à cette nécessité désolante.
Avecquellesalisfaction,avecquelIejoie!
avecquel bonheur mon compagnon et moi nous entrâmes dans le restaurant placé près.du Mont-de-piété, d'oii nous sortions avec trente francs. Phénix faillit y pénétrer enbrisantun carreau .Comment n'aurait-il pas compris que j'avais de Targent, et que nous allions luxueusement en dépenser une partie dans le lieu ordinaire de nos festins, lui qui, vingt ou trente fois en deux mois, m'avait suivi au Mont de Piété et au restaurant. Il ne connaissait plus que ces deux endroits a Lisbonne.
Nous nous régala mes comme on ne se
régale pas au Café-de-Paris. Pour moi, tout me semblait truffes et champignons, et l'on sait pourtant si la cuisine portugaise est mauvaise.
Dernier beau jour, et toutefois si chèrement acheté ! nous nous éveillâmes la semaine suivante dans la fatale position que nous connaissions déjà, mais plus terrible, plus décisive que jamais, car je n'avais plus rien à vendre ni à engager. Avec quelle anxiété je voyais passer les heures moins pour moi que pour mon pauvre Phénix, dont je cherchais à amuser la faim par toutes sortes d'adresses et surtout à la satisfaire en le poussant dans les cuisines que je voyais ouvertes ; mais on le chawSsaitde toutes paris à coups de balais et avec des seaux d'eau .
Le matin de notre troisième jour de jeûne, je cherche Phénix autour de moi.
Plus de Phénix, Phénix m'a quitté : Estil allé mourir loin de moi, afin de ne pas ni attrister du spectacle de sa mort? Sa disparition me rendit fou. Je cours partout, je cherche, j'appelle, je vais dans tous les endroits où nous avions l'habitude de nous rendre, je n'aperçois pas Phénix. Je vais ailleurs, ailleurs il n'y est pas. 11 n'est plus qu'un endroit dans Lisbonne, me dis-je, oii j'allais quelquefois avec Phénix, c'est le restaurant voisin du Mont-de-piété. Mais c'est bien loin. Allons-y pour n'avoir rien à nous reprocher. J'y cours. Phénix y était connu. Je m'informe, personne ne l'a vu, personne ! Un mendiant, pourtant, qui d'habitude demandait la charité sur les degrés du restaurant, médit : Votre chien?... mais je l'ai vu. Vous l'avez vu? et aujourd'hui? Oui, aujourd'hui. Y a-t-il longtemps? Une de-
mi-heure environ. Et tenez! je crois qu'il est entré dans la grande maison. Mais c'est le Mont-de-Piété. Oui, il me semble ravoir vu passer sous la porte, et je l'ai remarqué parce qu'il a franchi les huit marches d'un seul bond.
Je parcourais déjà les salles du MontdePiété, cherchant de tous côtés autour de moi, appelant Phénix, l'appelant encore; mais point de réponse. Je parviens enfin à la salle des bijoux, celle où je n'étais que trop allé ; j'approche du bureau de l'employé avec lequel j'avais eu ordinairement afFaire, que vois-je au miUeu d'une foule de gens qui ne revenaient pas de leur surprise? Phénix, oui, Phénix luimême, les deux pattes appuyées sur le bord du bureau de l'employé, et attendant dans l'attitude où il m'avait vu si souvent, qu'on lui donnât de l'argent ; depuis
une demi-heure il gardait cette position. Le pauvre animal m'avait vu si souvent me présenter à ce bureau et y toucher de l'argent, qu'il y était venu tout seul.
J'embrassai Phénix, je le serrai contre moi, comme un ami, comme un frère.
Je pleurai, tout le monde pleurait d'attendrissement autour de moi. Tenez !
voilà que vous pleurez tous, s'écria Froissart, et moi aussi 1
— Si j'avais encore mes trois cent mille francs, dit Beaugency , je ferais construire à Phénix un chenil de marbre orné de glaces.
— J'avais dit que je le moulerais , s'écria Lacervoise, ce n'est pas assez : je le coulerai en bronze, je le poserai sur un socle de marbre. Quatre bas reliefs; quatre symboles. D'abord un chien au milieu d'une population nombreuse; cette
population reste indifférente, au malheur d'un homme, le chien sauve son maître; le chien c'est l'Humanité. Toi, Aristide , tu es la Société, je tâcherai que tu y ressembles; tu auras la force de la jeunesse et la tristesse d'un vieillard empreintes sur ton visage. Tu comprends ! vous comprenez? Puis-je pousser au relief, à la brutalité, et voilà î et gratis ! tu ne paieras que les frais de maçonnerie.
— Oui, gratis comme le tombeau de son père pour lequel tu ne lui as pris que douze mille francs, je crois.
— Beaugency ! c'est de la personnalité !
— Je crois bien, je ne veux pas faire autre chose.
— Alors c'est une insulte.
— Non , c'est un total : douze mille francs.
— Jamais, dit Froissart, notre ami Lacervoise ne m'a demandé douze mille francs pour faire gratis le tombeau de mon père, c'est moi qui lui ai offert cette somme comme un dédommagement
— Où est-il ce tombeau? demanda Beaugency.
— Dans ma tête ! répondit fièrement
Lacervoise.
— Cela fait grand bien au père de Froissart, et les douze mille francs sont dans ta poche....
— Allons, Messieurs! disaient d'autres voix, un peu de silence! depuis dix minutes. Monsieur chante sur la guitare le beau trait du Phénix.
— Ah ! monsieur chante , demanda Beaugency....
— J'ai fini, répliqua, piquée, la dernière guitare
— Je t'en prie, recommence, lui dit Beaugency.
— Je ne recommence jamais.
— En voilà un autre qui se fâche. Je me mets à dos tous les beaux arts.
— C'est à dire qu'ils te tournent le dos, dit tout bas le sculpteur blessé.
C'est Elle ! s'e'cria Froissart , qui l'emporte sur vous tous, en reconnaissance, je suis fâché de le dire. Au lieu de tant s'occuper de monuments que vous ne ferez jamais, mes chers amis, elle s'est emparée de Phénix. Bien 1 très bien, ma chère amie , caresse-le , attache-le avec ton mouchoir à ta jolie main; car tout ce que Phénix et moi avons souffert, c'est pour toi, charmante. Parce que nous étions venus te chercher dans cet enfer de Lisbonne, parce que nous ne voulions pas quitter Lisbonne sans t' avoir vue... mais