‹ Aristide Froissard (volume 2)Chapitre 2 sur 14 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

HIPPOI.YTE SOUVERAIN, £3>ITEUa.>

DE I A IIIBLIOTHKQI'E DE ROMANS INOL'VEAUT , Par MM.de Balzac, Soulié, Paul de Kock, Bro/y Luc/tel, Ginlnn, Masson, La/iite, etc.

Rue des Beaux-Arts, 5.

CABilHETMLÊCTURET^-l

litrairie ancienne t\ moderne

E.DESBOIS&fllS

,RueHuquene;0-B.ORD£A13X.

CJUa(n0^nt^nt h^gx%iiU\KjC€,

Tout se passa comme dans un conte de Perrault; avec cette différence pourtant que la fée protectrice n'était pas tout à fait invisible. Des domestiques officieux lisaient dans les yeux d'Adelioe H 1

ses désirs et s'empressaient de les prévenir. Ils semblaient n'avoir jamais eu d'autre maîtresse qu'elle. Elle restait dans ses appartements avec son père et sa mère encore plus enchantés qu'elle de Tinimaginable courtoisie de leur sauveur, de leur dieu, M. de Villa -Real. Madame de Neuvilette surtout n'avait pas d'expressions assez riches, assez variées, pour caractériser sa chaleureuse reconnaissance. On ne l'appelait plus, il est vrai, de ces 4 minutifs abhorrés, créés par Froissart, mais pompeusement et à chaque instant, mad me la marquise.

Toutes les deux heures un domestique était chargé de lui demander si elle voulait prendre un bouillon, goûler à un fruit en attendant le repas.

Au dîner, le chasseur venait leur dire

en ouvrant les deux battants de la porte qu'ils étaient servis. M. de Villa -Real accourait alors au devant d'eux jusqu'à la première pièce de l'appartement, et prenant Adeline sous un bras, madame de Neuvileîte de l'autre, il les conduisait à leur place. Et que- calme! quelle dignité! pendant le repas. Comme le duc évitait avec soin de leur parler de l'accident qui les réunissait si bizarrement chez lui. C'était un sujet trop délicat, trop frais encore, quoique au fond ni Adeline ni son père et sa mère ne pussent sincère;ment regretter d'avoir lui cet indigne Froissarl et la mansarde dont il avait fait une tabagie, un antre, un enfer. C'était de la part du duc un scrupule poussé à l'excès. Mais cet excès même prouvait sa délicatesse. Sans doute un peu de gêne résultait de cette position sur laquelle de

part et d'autre on avait peur de s'expliquer, ce qui lui donnait le caractère d'un rêve. Mais ii n'est pas de gêne qui ne finisse par être tolérable, et il n'en est pas d'ailleurs d'égale au supplice d'attendre sans feu jusqu'à minuit un homme exalté par le vin, répondant par des injures à des prières, et enfin aux observations par des cou^jb do cravache.

Quoi ! Adeline chez M. de Villa-Réal 1 Et où serait-elle allée ? J'oublie, il lui restait la rue et la police correctionnelle où elle avait le droit d appeler son mari et de ieiaire condamaer à la reprendre pour lui donner aes coups de cravache.

Le lendemain du jour qu' Adeline s'était réfugiée chez M. de Villa-Réal, M. de Villa-Réal lui faisait donation de l'hôtel, en sorte qu' Adeline n'était pas chez le duc, mais que le duc était chez elle. Quoi! le duc chez elle !

Ce sera l'objet d'un chapitre.

^X0jift >i? m%0Xtti%0n»

Voyant avec douleur combien la santé

i'Adeline avait été altérée par les affreux traitements de Frois art, le duc lui proposa d'aller passer la belle saison à Lisbonne. L'air si doux, si salutaire du Portugal la rétablirait. MadamedeNeuviiette ne fut pas la dernière à être de cet avis, qui fut aussitôt partagé par le marquis. Comment Adeline eût-elle résisté? Sa mère et son père l'engageaient à céder aux offres de M. de Villa-Réal ; elle-même n'avait presque pas la force de les combattre, tant elle s'habituait déjà à la volonté aifecluBuse de celui qui les faisait. Il se mêlait un respect si soutenu à toutes ses instances, même les plus ardentes, que, quoi qu'il exigeai, elle croyait moins se soumettre aux prières de l'amant qu'aux conseils duo ami. Elle avait si doucement fait le premier pas et si volontairement, bien que le hasard n'y fût

pas étranger, qu'elle n'osait plus r(3CU- 1er sur aucun point. C'eût été s'accuser (l'être allée trop avant. Que de femmes se perdent ainsi pour ne vouloir pas s'avouer qu'elles sont déjà égarées! Elle ne dit ni oui ni non, mais elle laissa s'achever les immenses préparatifs de voyage qui se faisaient concurremment avec le déménagement nocturne de Froissart. Le commissaire de police, instruit de la scène qui avait eu lieu chez Froissart, au grand scandale des voisins, l'avait fait citer, et c'est pour éviter de paraître chez ce magistrat qu'il avait jugé à propos de s'évader comme un locata re qui n'a pas de quoi payer son terme.

iMii^nxîi(\yxt hoUl <fitf Ittt «trait aipiçitixitnvk.

Deux paires de bottes ; une à ses pieds, l'autre dans sa poche.

Un Homère sans traduction.

Une vue de Clichy.

Vingt pipes.

Un traité de blason annoté par lui.

Le portrait des quatre gardes du commerce qui l'avaient arrêté.

Le portrait de sa femme peint par lui , un véritable chef-d'œuvre de coloris.

Une caricature de sa belle-mère.

Un autographe de son portier.

Phénix, son chien, le suivit.

i9illJt^»ml^ Tbjg iîlgntfïUtU n'est y as: asse* »gn£iég*

La victoire est belle, se disait madame de Neuvilette , mais elle n'est pas aussi complète que je la veux et comme elle est due à une femme outragée dans sa dignité, dans celle de sa fille et de son mari. Froissart est perdu, sans doute; je prétends qu'il le soit sans retour, sans espoir; qu'il n'ait plus le droit de nous considérer comme ses parents , puisque le malheur a fait que nous nous soyions alliés à lui: enfin je ne serai contente que lorsque la loi se sera mise de moitié dans notre vengeance pour la consolider. Il me faut une séparation de corps et de biens prononcée par les tribunaux. Il y aura du scandale , c'est possible , mais quel scandale se compare

— iA ^

au moindre de ceux dont nous avons subi l'alTront sous cet homme odieux?

Le choix de madame de Neuvilelte ne méiitait (|ue des éloges : l'avocat auquel elle s'adressa pouvait ôîre considéré comme le type de ces Démosthènes en vogue qui jettent delà boue au visage des adversaires de leurs clients pour laver leurs clients, sauf à reprendre le lendemain cette même boue où ils Tout jelëe pour la lancer à pleines mains sur d'autres visages. C*est avec le plus consciencieux aplomb du monde qu'ils disent impunément devant quinze cents auditeurs :

« Oui, Messieurs, le susnommé que voilà, « notre partie adverse , ose se présenter

« devant la justice, tandis qu'il n'est pas c impossible qu'il ait tué son vieux père, «( empoisonné sa vertueuse mère et cher- « ché à étoufler son innocente filie. Je « rentre maintenant dans le cœur de « Taffaire, etc, etc.. »

ïoutcélèbre cependant qu'étaitTavocat visité par madame de Neuvilelte.il refusa de se charger du procès en séparation.

— Comment, eut beau s'écrier madame deNeuviletie, un monstre nous aura avilis, transformés en banquiers de jeux de hasard, M. le marquis de NeuvileUe et moi; relégués sous l'ardoise d'une mansarde, il nous aura rendus témoins de ses orgies ; enfin il nous aura battus ei nous n'aurons pas le droit de plaider contre lui en séparation !

— Lorsqu'il se conduisait ainsi envers vous , répondait l'avocat , vous pouviez

porterde justes plaintes et espérer de faire prononcer une dissolution conjugale en faveur de votre fille ; mais aujourd'hui. . . .

— Mais aujourd'hui, qu'y a-tilde changé? demandait madame de Neuvilette.

— Puisque vous m'obligez à le dire, répondit encore l'avocat, madame votre fille serait mal venue de demander aux tribunaux une séparation lorsqu'elle a quitté son mari pour vivre à sa guise avec un étranger

— Un duc qui l'adore, monsieur !

— Soit ! madame, mais enfin pour vivre

avec quelqu'un qui n'est pas absolument

son mari. Du moment où elle a accepté

cette association d'existence , elle a mis

aux yeux de la loi les plus grands torts de son côté...,

— Les plus grands torts de son côté ! . . .

— Oui, madame, et c'est M. Froissart

seul qui serait reçu à provoquer une séparation s'il la jugeait nécessaiipe à ses intérêts. Quant à madame votre fille , je vous le répète, elle n'a plus aucun prétexte légal pour la faire prononcer.

— Nous sommes donc à sa merci ? S'il lui plaît de venir un beau jour prendre sa femme par la main et de la conduire où il lui plaira....

— Il le peut, madame.

— Mais c'est épouvantable! quelle loi! Cependant, monsieur, il faut que ma fille rompe avec cet homme là ; et elle rompra, je vous l'assure.

— S'il y consent, rien n'est plus facile.. •

— S'il y consent... ah!

— Oui, s'il y consenti

— Il y consentira, vous le verrez, je m'y engage. 11 y consentira, monsieur.

Monsieur Froissart ,

« Comme le peu de bon sens qui vous « reste a dû vous revenir avec le sang « froid, car les tigres les plus tigres ne c( sont pas toujours furieux , je présume c que l'idée qui m'est venue vous est ve- « nue aussi. Noug avons, vous et moi, « Monsieur Froissart , assez reconnu par (( l'expérience que nous ne nous conve- « nions guère. C'est un point, le seul c point assurément sur lequel nous au- « rons jamais été d'accord. De cette vé- <r rilé banale pour nous je suis arrivée à «r l'idée au sujet de laquelle je vous écris c et au sujet de laquelle je vous invite à « me répondre.

c Cette idée , monsieur Froissart , je € vous la présente comme une proposi- « tionafin d'abréger le temps, cette letc tre et voire réponse. Consentez-vous « à faire ratifier par la loi votre séparav( tion d'avec votre femme , séparation « qui existe déjà par le fait, séparation « renrîue facile par l'énergique antspa- € iliie que nous professons, sans nous en « cacher , nous pour vous , vous pour « nous? Ne croyez pas, M. Froissart, que « je mette le plus léger point d'honneur « à avoir l'initiative dans celte détermi- « nation. Attribuez nous-la, si cela vous « confient, et demandez-nous lasépara- « tion comme si vous en aviez eu l'idée « vous tout le premier, peu nous importe. <r II importe seulement à votre femme <r d'être aussi séparée de vousque les usa- « gesetleslois le permettent. Qu'il ne lui

(( reste du souvenir d'avoir vécu avec

« vous que votre nom, votre triste et dé-

^< plorable nom qu'elle est condamnée à

« porter toute votre vie. Vous m'avez

« entendue et comprise, monsieur Frois-

« sart; répondez-moi. Tout de suite,

« c'est encore trop tard.

« Marquise de Néuvilette. )•

Madame de Neuvilette sentait d'autant plus la nécessité de faire prononcer une séparation entre Froissart et Adeline , que celle-ci tout heureuse qu'elle fût de ne plus étouffer sous le poids du joug marital , n'osait pas encore cependant se lancer dans le champ de liberté ouvert devant elle. Sa joie paraissait comme effrayée el son bonheur était de ceux qui tournent toujours la tête avec défiance.

Elle ne paraissait dans aucun lieu public, dans aucun salon, soit seule, soit rien qu'avec le duc. La grande clarté du jour lui semblait même un témoin importun. A sa nouvelle existence il fallait comme au doute et à la faute le coin sombre de Tappartement. Il était à craindre pour elle, si cette timidité se prolongeait, et madame de INeuvilette le savait bien, qu'elle n'eût pas tout le bonheur dont il fallait écraser Froissart et récompenser le duc de Villa-Réal. Tandis qu'une fois déliée par la loi de son contrat de servitude , Adeline devenue l'égaie d'une fille émancipée ou d'une veuve , n'avait plus de compte à rendre à l'opinion publique, à titre de femme mariée. G était beaucoup de gagné , au fond c est tout , pensait , madame deNeuviieUe et ce tout elle allait infailliblement l'obtenir par la réponse II. 2

deFroissart qui répondit en ces termes à sa très respectable beîle-mère.

« Chère belle-maman ,

« Vous avez eu raison de compter sur « mon bon sens naturel, quoique vous « m'en ayez octroyé une part fort petite, « pour me faire convenir sans peine qu'il « s'est élevé dernièrement entre vous et « moi des discussions peu propres à enci tretenir la paix domestique. Je les re- « grette autant que vous qui , pour tout f au monde, j'en suis convaincu, n'auriez « pas voulu qu'elles eussent eu lieu. »

Il appelle discussions des cris à ramasser les voisins sous les croisées. Il est ravissant le Froissart I Mais continuons :

i( Vous saurez qu'il n'a pas toujours dé-

« pendu de moi que Ibarmonie ne fût pas « troublée dans la maison. Vous n'aviez « à lutter, de votre côté, que contre mon « caractère , et moi j'avais à ménager le « vôtre , un peu difficile , convenez-en , « chère belle-maman ; celui de votre fille, « parfois esclave du vôtre, convenez-en « encore , et celui de M. de Neuvil- (( lette , dont le tort est de n'être rien du « tout. »

Tout cela est fort possible , monsieur Froissart, grommela madame de Neuvilette; mais arrivons à ma proposition.

« Avec un peu d'indulgence de votre « part, tout, à Taide du temps, se serait « mis en équilibre. De mon côté, j'étais « sûr que vous ne pouviez manquer de « devenir meilleure, et que votre fille atit fait fini par comprendre que l'homme

« riche dont elle avait , quoique pauvre , « conquis l'estime et Tamour, avait quel- « que droit à sa patience quand, à son « tour, il était devenu momentanément « pauvre et un peu oublieux de ses de- « voirs, comme nous le devenons tous « quand la fortune nous oublie. »

Ah ! ça, est-ce aue le Froissart se moquerait de moi dans cette réponse qu'il pourrait faire d'un mot : '< Je consens à « une séparation de corps et de biens I ^ Peut-être ce mot se cache-t-il plus loin ; poursuivons.

« Qu'ai lez- vous devenir livrés à vous- « mêmes, chère beile-maman? Un mé- « nage sans chef, c'est une armée sans « général , un vaisseau sans capitaine ; « mieux vaut encore un mauvais général « et un capitaine un peu dur que rien du

c< tout. Je ne dis pas cela absolument pour

<r moi, mais aussi pour vous et pour votre

<ï fille. Que va-t-elle faire? Il faut pour-

<r tant qu'elle vive!... »

C'est de l'ironie, dit, en frappant du pied , madame de Neuvillette , ou je n'y comprends plus rien. Le tyran domestique feint de s'occuper de nous après nous avoir maltraitées... insultées... Le rouge m'en vient au visage.

« Je vous ai manqué quelquefois de « respect, mon Dieu! avouons-le ; mais « avouez aussi, chère belle maman , que « je n'ai pas cessé de partager avec vous « tous les désagréments d'une position <ï passagèrement dérangée. Quand vous « étiez dans la mansarde, j'y étais, etlors- « que vous avez eu froid, je ne me chauf-

« fais pas chez une maîtresse au coin « d'i!n bon leu. «

Il ne répondra pas! Non î il ne répondra pas, dit, en froissant la lettre, la mère d'Adeline.

« Je pourrais accepter votre proposition c si... *

Enfin il arrive à cette proposition.

« Je pourrais accepter votre proposi- « tion si j'étais sur que la coière ne vous « a pas poussée, vous, madame deNeu- « vilette et Adeline , à recourir à une dé- « termination dont vous n'avez pas cal- « culé la portée. »

C'est ce qui vous trompe, généreux Froissart ; mais voyons.

« fs'on , vous n'en avez pas calculé la

c portée. Où sont vos ressources? Qu'eile « est votre industrie? Vous ne possédez « rien , et vous êtes, tous les trois ensem- € ble, incapables de gagner îa dixième « partie de l'argent indispensable à votre « existence. »

Je le crois bien ; comme si M. de Neuvilette était né pour être frotteur ou moi ravaudeuse. Mais que d'attentions infinies il a pour nous! que de prévoyance! Encore quelques lignes, et je saurai ce que cache ce langage.

^ Dans ce cas je serais mille lois plus t tigre que vous me faites si , ne pesant « pas les exagérations de la colère , je « consentais à me séparer de votre fille , « de celle qui porte mon nom , de celle, « après tout, que j'ai pu rendre malheu- « reuse, lrè.s malheureuse, mais a

c laquelle, moi, je n'ai rien à reprocher, « si ce n'est quelques légers torts. Eile « me déteste , elle m'exècre, je le sais; « elle a raison de supposer que je ne € l'aime plus , mais de là à se jeter mu- « tuellement au visage le mépris public « d'une séparation, il y a une distance qui € n'a pas été franchie. Donc... »

Donc , répéta d'un accent désespéré madame de Neuvilette, qui termina la lettre de Froissart.

<v Donc , lut-elle , je refuse mon adhé- « sion à la séparation que vous deman- « dez, uniquement dans votre intérêt «r et pour l'honneur d'Adeline.

« Votre dévoué gendre , « Aristide Froissart. »

C'est-à-dire qu'il feint de se croire dans la position d'un homme dont la femme attend encore de lui Texistence et la protection, car il est impossible qu'il ignore... Ah! vous vous jouez ainsi de moi, monsieur Froissart ! La comédie n'aura qu'un acte. Je vais vous faire savoir ce que vous savez.

Monsieur Froissart,

<r Puisque vous tenez à connaître les « raisons qui nous mettent à l'abri du « besoin en nous privant de votre appui, « je vous apprendrai qu'un jeune gentil- <r homme dont vous avez dû entendre a parler, M. le duc de VUla-Réal , s'est « constitué notre protecteur. Pour peu « que vous l'eussiez oublié, je me plairais « à vous rappeler le souvenir de M. de

« Villa-Réal. Il fut le locataire de votre « père pendant quelques années. Il a été « le vôtre depuis votre mariage. Votre « mémoire est-elle encore rebelle ? Voici <r de quoi la raviver : M. de Villa -Real, ce « protecteur dont je vous ai parlé , a c acheté successivement, et pour vous «r tirer de certaines mauvaises alTaires, « votre hôtel (je poitrrais dire notre hô- <r tel) du faubourg Saint-Honoré ; M .de « Villa-Réal vous sauva des suites igno- « minieuses d'un procès en police cor- <r rectionnelle, le jour où la police des- « cendit à votre hôlel changé en tripot ; < M. de Villa-Réal est celui chez lequel « vous nous avez poussés à coups de cra- <r vache ; celui chez lequel nous sommes <r depuis ce mémorabie moment ; et si ff vous voulez que je tous en apprenne « davantage: M.deVilla Real... mais non,

« vous en savez assez. J'ai pu être un ins- < tant votre compère, mais je ne veux « pas êlre votre dupe. Donc, pour me « servir de votre expression, vous n'avez « aucun motif lire de votre bon cœur <r pour vous opposer à la séparation lé- « gale que je vous demande au nom de ma € fille, qui n'a, vous le voyez bien, au- « cun besoin de vous pour la protéger. j> « Ainsi, M. Froissart, pleinement ras- ^ sure sur notre sort et celui d' Adeline, ff vous voudrez bien me dire dans votre « réponse, que vous acceptez de faire « en commun avec nous, toutes les dé- « marches voulues par la loi, afînd'ame- « ner une séparation autant désirée par « par nous que vous. »

<r Marquise de Neuvilette. »

Il l'a voulu! se dit madame de Neuvi-

— 3ti —

lette, après avoir expédié sa lettre, il l'a voulu ! que le poids de l'aveu retombe sur lui, sur lui seul Quelle effronterie ! quelle audace! me forcer à prendre son doigt et à le mettre sur la plaie qu'il a faite lui-même à son honneur. Cet homme est pleind'odieuses fantaisies. Enfin, il n'a plus de prétexte maintenant pour ne pas m' envoyer un consentement qu'il tenait à me donner, mais qu'il voulait qu'on lui arrachât avec un fer rouge, ne fût-ce que pour voir si, à ce jeu, on ne se brûlerait pas la main. L'essentiel est que ma fille soit heureuse; je m'inquiète peu des moyens à prendre pour atteindre ce but. Elle va rétre. M. Froissart, vous saurez pertinemment et de toutes les manières, comment elle l'aura été.

Après deux jours d'attente, elle eut celte réponse d'Aristide Froissart :

« Chère madame de Neuvilette,

« Vous n'aviez pas besoin de tant mulc tiplier les appels à ma mémoire, pour c< meren^^rs présents les actes de généro- <r site de M. le duc de Viîla-Réal envers « nous. Je les connaissais et n en avais <r nullement perdu le souvenir. Si une ( -: f^ée peut adoucir le regret de n'avoir c< plus mon hôtel du faubourg Saint-Ho- «r noré, c'est de savoir qu'il est passé dans « les mains d'un homme aussi noble, « aussi délicat que ce jeune gentilhomme « portugais. J'ignorais une seule circons- « tance de ses rapports avec nous, et j'a- « voue qu'elle me force à l'estimer d'ace vantage. Je ne savais pas que ce fût « chez lui que vous vous étiez retirés^ c vous, votre fille et M. de Neuvilette, « après la pénible scène de ces jours der-

€ niers. Il s'est conduit comme un homme € d'honneur, en vous recevant chez lui, c en vous plaçant sous sa sauve-garde ; « je voudrais l*en remercier de toute mon c âme. »

Décidément, se dit madame de Neuvilette qui s'arrêta à cet endroit de la lettre de Froissart, il pousse l'ironie jusqu'à l'atrocité ou la simplicité jusqu'à la niaiserie. COânment! il n'aurait pas compris!... oh î non ! ce n'est pas possible. Mais allons jusqu'au bout.

« Mais je ne sens pas bien les consé- € quences que vous tirez de ces mouve- € ments d'une exquise bienveillance.

« Quel rapport» permettez-moi de vous <r le demander, ma chère madame de t Neuvilette, y a-t-il entre les bontés de

« M. de Villa-Réal et les nécessités nom- <r breuses, infinies, incessamment renou- « velées, auxquelles vous allez vous (rouir ver soumises ? Ces bontés ont eu leur « cours ; que le souvenir n'en meure pas, c je l'admets, mais qu'il suffise pour faire « face aux dépenses de toutes sortes « qu'entraîne chaque jour de la vie, voilà <r ce qui me paraît beaucoup plus poéti- « que que sensé. Tel est, du moins, mon « avis, etjepars de ce raisonnement pour

< vous marquer de nouveau la surprise <r où vous me jetez en me déclarant « votre projet de vivre par vos propres « moyens. Ces moyens quels sont-ils?

« Vous ne me les dites pas. Comment

< alors voulez vous que je vous aban- « donne, par une séparation inintelligi- « ble pour moi, à toutes les rigueurs de f la misère? Cela ne saurait être. D'ail-

« leurs, songez-y, chère madame de Neuc vilette, quel tribunal devant lequel nous

mi

« comparaîtrions, consentirait à cette séc paration, connaissant votre position c< sociale^ telle que je la connais, telle c( que je viens de la dire ? Aucun n'aurait « le pouvoir de la prononcer.

« Pourquoi me dites- vous que vous avez « pu être un instant mon compère, mais <r que vous ne voulez pas être ma dupe? « Compère dans quoi? Dupe de quoi?

u Je ne crois pas avoir été jamais d'intel- <r ligence avec vous pour mener à bonnes « fins quoi que ce soit, et je me demande € de quelle façon je vous rends ma dupe, <r en m'opposant à ioute rupture absolue « avec votre famille dont je n'allends ni « bienfaits, ni successions?

<c En vous refusant, jusqu'à nouveaux

« motifs de revenir sur ma déterminac tion, ce consentement à une séparation « dont vous n'avez pas compté tous les € dangers, je suis, chère madame de « Neuvilette,

« Votre dévoué gendre,

c Aristide Froissart. »

f^ C'est après s'être livrée à toute une pantomime de gestes, de mouvements nerveux, de crispations frénétiques dont souffrait beaucoup le papier qui en était la cause, que madame de Neuvilette, s'écria : Faquin l faquin ! tu ne comprends que trop, je le vois maintenant! Mais tu veux encore mieux comprendre pour te décider à souscrire à cette séparation.

Soit : eh! bien ! comprends :

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