‹ Aristide Froissard (volume 2)Chapitre 3 sur 14 · SI · texte numérisé non relu

SI

<r Monsieur Froissart ,

« Je vous croyais un esprit plus facile « et moins lent à saisir le véritable sens « des choses qu'on ne peut pas dire « crûment comme une injure ou plutôt « envoyer à la (ace comme une décharge « de pistolet. Vous refusez, dites -vous, « d'accepter une séparation parce que « TOUS craignez que nous ne puissions « nous suffire sans vous, sans votre assis- € tance. Mais je me flattais de vous avoir a convaincu, M. Froissari, de rinulililé « de votre sollicitude, en vous montrant ff M.de Villa-Uéal, commel'angegardien <( descendu près de nous pour remplacer « le démon dont nous étions délivrés.

€ Apparemment je n'ai pas surUsarament « mi de quelle manière sa protecîioa « s'exerçait en l'absence de la vôtre, le

« liom qui était dû à cçtte protection, et

< enfin, ce qui n'est pas toujours facile « de dire, le titre de noire protecteur.

<( M. Froissart, puisque vous vouiez la « phrase technique , celle qui \oile le <r moins possible l'idée; vous allez être « satisfait.

« M. de Villa-Réal aimait depuis long- « temps votre femme; M. de Villa-Réal

< a vu s'accroître son amour pour votre « femme, en proportion des cruels traite- « menls qu'elle souffrait ; vous compre- « liez qu il a dû finir par l'adorer. Ja- €c mais Adeline n'aurait eu connaissance « de cette passion, si vous n'eussiez forcé « par vos rigueurs , ma malheureuse « enfant à se plaiiulre; il est toujours « dangereux de réduire une femme à se

« plaindre; si vous ne l'eussiez pas pous- « sée ensuite jusqu'aux pieds de ce jeune « homme pour exciter sa générosité en (f votre faveur, pour le prier, rappelez- « vous exactement le passé, d'acheter « votre hôtel (je devrais dire notre hôtel), « afln de remplir vos coffres vidés par le « jeu et les orgies, aûn, rappelez- vous « un passé encore plus récent, de vous « tirer de la prison âe Clichy où vous c( étiez, sans lui, peut-être pour cinq ans. c< Vous l'aviez jetée à ses pieds, dis-je, « en la poussant chez lui comme une « solliciteuse, comme une mendiante, € VOUS l'avez, en dernier lieu, jetée dans « ses bras en la chassant de chez vous à « coups de cravache. Telles sont les « causes de la nouvelle position d'Ade- « line, votre femme.

« Il me reste à vous dire les résultats

c de cette position afin de vous guérir de « tout scrupule au sujet de la séparation « que je vous demande pour elle et pour (( moi.

« Adeline est aujourd'hui immensé- « ment riche : d'abord l'hôtel où nous « sommes lui appartient en toute propriéc té , et cet hôtel, meublé comme aux « anciens jours de notre élévation , ne € laisse rien à désirer à ses fantaisies. Une (c large domesticité nous entoure et mon- « tre encore plus de zèle que nous n'a- « vous de besoins. Chaque heure du « jour, c'est une nouveile galanterie de « celui qui nous vaut ce bonheur que « vous avez provoqué. Il s'épuise en at- « tentions charmantes ; il craint toujours « de n'en pas faire assez.

« Au lieu de ces nuits scandaleuses

«r dont vous vous piaisiezà nous gratifier, « nous avons des soirées remplies par des « conversations affectueuses, entretenues « por des projefs dont la réalisation dé- « pendd'Adeline.Unereinen'eslni mieux « devinée ni plutôt obéie.

« Ses goûts de jeune femme, si dure- € raenl contrariés par vous, sont servis « avec une largesse à laquelle on ne « peut repiocher que le tort d'une ex- « cessive prodigalité. Mais en est-il pour (( un homme aussi riche que le duc de « Villa-Réal?

« La porte de l'hôtel qui ne s'ouvrait « autrefois qu'à d'importuns créanciers, u ne s'ouvre h présent qu'aux riches équi- « pages dans lesquels les amis de M. de « Villa viennent le visiter. Et les amis de « M. le duc n'ont rien de commun avec

« les vôtres. Tous sont gens de qualité, « appartenant plus ou moins à la diplo- « matie étrangère. M. de Neuvilette et «' moi croyons parfois voir revivre les a: beaux temps du dernier règne à tant <ï de belles manières et de nobles façons « de s'exprimer.

« Je crois en avoir assez dit cette fois, « M. Froissart, pour vous rassurer sur « notresort présent et à venir; et pour <i vous mettre dans l'impossibilité de re- « tenir l'acceptation que j'attends de « vous. Votre refus de souscrire à une « séparation n'a plus de prétexte plausi- « ble; il nep^t prendre sa source que « dans un entêtement fort peu compati- « ble avec la délicatesse, je ne dis pas <r d'un homme d'honneur , on en aurait « déjà trop dit à celui-là, mais d'ua

« homme d'une susceptibilité ordinaire, c J'attends votre dernière réponse pour c savoir si je vous ai encore placé trop «r haut , M. Froissart.

€ Marquise de Neuvilette. »

Si madame de Neuvilette, ordinairement si peu patiente, ne disait pas à Froissart, dont la résistance prenait un caractère du plus haut comique, qu'on se passerait de son consentement dans le cas où il persisterait à le refuser , c'est qu'elle se souvenait du conseil de son avocat. Sachant fort bien que tant que Froissart ne demanderait pas lui-même la séparation, la requête serait repoussée par les tribunaux , elle ne le menaçait pas de se priver de son agrément. Au contraire , tout ce qu'elle voulait maintenant^ c'était de blesser, d'exaspérer

Froissart au point de lui faire solliciter lui-même cette séparation si désirée. Et voilà pourquoi elle lui écrivait sur le ton étrange qu'on a vu ; voilà pourquoi la colère, Taigreur, se mêlant àsesintentionsderupturemanilestemententravées, elle était descendue jusqu'à lui tracer le tableau du bonheur de sa fille devenue la maîtresse du duc de Villa-Réal. Elle se laissa entraîner à faire cette peinture si hardie par suite de l'obstinalion implacable de Froissart à fermer son oreille et son intelligence, à tout ce qui ne serait pas un aveu net et cyniquement formulé. Enfin , cet aveu était fait : quel parti allait-il prendre? Voici ce qu'il répondit à sa belie-mère.

« Chère Madame de Neuviietie , <r Si je vous ai bien comprise. ..

Dieu merci ! il m'a comprise.

c< M. le duc de Villa-Réal serait, à « vous er croire, Tamant de ma femme. « Je conviens que les apparences sont <f pour vous. Les soins infinis qu'il a pour <( elle, ces riches présents qu'un homme « comme lui pouvaitseul faire, ce bonheur « dont il l'entoure, me paraissent des të- « moignages incontestables de son affec- « tion. Mais ne nous hâtons pas, je vous « y erjgage, à conclure pour cela qu'il « esl l amanl d'AJeline.

Ah ! c'est trop fort, c'est trop fort î

« M. de Villa-Réal est étranger; nos « usages s'apprennent; peut-être ne ies « connaît-il pas dans louîe leurdélica- <r lesse.ll confcnd, et il le faitsans crime, « la bonté avec la générosité, la généro- <r site avec le dévouement. Les nuances <r si tranchées chez nous, qui séparent « ces divers sentiments, sont à peine per- « ceptibles parmi les nations méridio- « naies. Joignez à cela Textrême jeu- Œ nesse et l'extrême opulence de M. de « Villa-Réal, et vous donnerez à sa con- « duite une interprétation nouvelle. »

Je renonce à le convaincre, s'écria madame de Neuvilelte ; on ne poussa jamais plus loin la confiance.... Mais c'est qu'il se moque encore d<^ moi, s'interrompitelle, oui', je suis jouée, il m'a jouée. Il saurait donc que la séparation dépend

uniquement de sa volonté, et son projet aurait été de me faire attendre jusqu'ici son consentement pour taquiner mes espérances, et de me le refuser après avoir pris plaisir à me laisser croire à chaque instant qu'il allait me l'envoyer. Moi jouée à ce point par Froissart !

Madame de Neuvilette reprit sa lecture.

« Et quand je consentirais, chère ma- « dame de Neuvilette, h voir dans M. de « Villa-Réal, un jeune homme dont la gé- <r nérositë n'est pas aussi désintéressée « qu'elle m'avaii semblé d'abord ; quand « je m'efforcerais, afin de ne pas donner « un démenti à votre opinion, de le croire n: disposé à devenir l'amant de ma « femme, je ne le considérerais pas en-

<r core comme tel, par respect pour Ade- « line. Elle n'est pas la maîtresse de tous « ceux qui se pcrmellent de l'aimer; «r elle, pas plus que mille autres l'emmes <r qui se sont trouvées, qui se trouvent <c tous les jours dans sa position.

« Je n'approuve pas qu'elle ait codé € aux offres beaucoup trop affectueuses « d'^ M. de Villa-Kéai. Recevoir en don c un magnifique hôiel, accepter un pa- <r reil cadeau, accompagné de tout ce qui « lui donne un sens, des chevaux, des « meubles, des domesliques, de l'argent c( pour acheter, pour renouveier, pouren- « tretenir tout ce luxe, oui, c'est se com- « promettre dans l'opinion, oui, c'est un « ton, mais ce tort ne prend pas à mes a: yeux les proporiioiis que vous lui avez <î prêtées. On dira, vous pourrez dire,

« vous, madame de Neuvilette, Adeline « est la maîtresse de M. Villa-Réal, moi « je dirais toujours non, elle ne l'est pas. « Ce n'est pas sur de pareilles preuves « qu'on juge une femme, qu'on la conc damne. Quoi de plus naturel! une jeune « femme indignée, au désespoir pour un « motif plus frivole , mon Dieu ! que cou- «r pable, perd la tête, roule rescalier, « tombe chez un homme riche dont elle « est connue. Cet homme la reçoit, qui <r n'eût agi ainsi? Cet homme l'accueille, <r la garde jusqu'à ce que sa situation « soit éclaircie, meilleure, où est encore « le surnaturel en cela? En la gardant <r près de lui, il cherche a la distraire, à « adoucir ses ennuis ; mais y a-t-il d'au- « 1res manières de se conduire? Il lui « donne un hôtel, celui qu'ils habitent; « mais voilà bien qui démontre soa

ff intention de ne pas vouloir qu'on le « suppose l'amant d'Adeline. Il est chez « elle; elle n*esi pas chez lui.

<r D'ailleurs, chère madame de Neuc vilette, si parce qu'une femme est chez a M. de Viila-Réal, si, parce qu'elle se « sert des chevaux et des domestiques « du duc, elle est sa maîtresse, vous « seriez aussi la maîtresse du duc de c Vdla-Réal; et je mettrais ma main au « feu que cela n'est pas.

<r Je ne consens donc point sur les fai-

« blés raisons de votre lettre a me sépa-

<r rer judiciairement d'Adeline; je serais

« un misérable, un fou, qui pis est, un

a méchant homme , si j'y consentais.

<r Souiller sa réputation sur d'aussi dé-

« plorables preuves! Du resle, les tribu-

« naux ne mécouteraienl pas.

« Je suis fâché de vous causer la con- « trariété de ce refus. Mais si vous tenez « tant à la séparation, que ne la soUi- « ciiez-vous tout simplement contre moi « au nom de votre fille pour cause de <r mauvais traitements exercés sur elle ? c< qu'avez-vous besoin de mon adhésion?

« Je ne démentirai rien de ce que vous c( avancerez, quoique ma vivacité seule c( ait été coupable? La séparation sera « prononcée ; mais n'af tendez rien de « plus de moi, rien de plus.

« Votre atïeclionné gendre, :

« Aristide Fkoissart. )>

Pendant dix jours madame de Neuvilette resla étourdie sous le coup de massue que lui avait porté Froissart par cette lettre, chef-d'œuvre d'hypocrisie, mais cette fois du moins, d'hypocrisie qu'on

n'apportait aucun soin à déguiser. Plus il employait de rafmements pour repousser les soupçons que s'était fatiguée à lui inspirer contre sa femme, madame de Neuvilette , plus il découvrait sa propre conviction, et enfin lorsqu'il engageait celle-ci à plaider en séparation sans attendre son assentiment, il indiquait assez qu'il ne voulait pas de cette séparation et qu'il savait , aussi fort sur son code que l'avocat de sa belle mère, qu'à lui seul appartenait l'initiative de la requête, depuis la cohabitation de sa femme avec le duc de Villa-Réal.

Au bout de dix jours de méditation et d'autant de nuits sans sommeil, madame de Neuvilette poussa un cri de joie et dans l'inexprimable contraction de visage qui accusa sa satisfaction intérieure, elle

l^ssa toflober ses lunettes. A force de creuser sou esprit, elle avait amené la s^i^rçe, riiée qu'elle appelait de toutes le^^ aspirations de son désir. Si Froissart ç^e se rendait pas après ce plan de batSJih^ ç'^st qu'il avait en lui le génie de toutes les résistances ; il échapperait désormais à toutes les agressions. Il fallait renoncer pour jamais à le contraindre par liçlresse à une séparation .

Ce plan exigeait d'adroites préparations, et il fallait pour en amener la réussite tromper également les deux partis, c'est-à-dire, Froissart d'un côté et Adeline de l'autre, puis les amis de celui-ci et les nouveaux affidés de celle-là . Ainsi que Malet, madame de Neuvilette fut Tunique chef de celte conspiration.

Elle eut d'abord avec M. de Viila-Réal,

la conversation suivante qui peut être considérée comme le premier acte de la conspiration tramée contre Froissart.

— Mon cher duc, lui dil-elle , nous partirons bientôt [lour Lisbonne, ré^ étiezvous encore hier à ma Oile.

— Oui, madame la marquise, bientôt, dès que les robes et les divers objets de mode que madame votre (ille a commandés seront prêts.

— On dit que Lisbonne est une fort belle ville.

— Auprès de Paris, il est difficile. . .

— Ne soyez pas si modeste ! Je suis sûre que vous préférez Lisbonne à Paris.

— Oh! madame.

— N'est-ce pas que c'est votre avis?

— En ce cas je me permettrais de D'être pas de mon avis. Non , madame, Lisbonne n'est pas comparable à Paris.

Que sont ses monuments à côlé de ceux de Paris? Ses établissements publics, auprès des vôtres? Qu'opposer à vos théâtres, à vos musées , à vos écoles , à vos boulevards, à vos quais? Je conviens que le Tage est plus majestueux que la Seine.

— Vous voyez que la supériorité vou3 reste, M. le duc.

— La supériorité sur ce point, madame, sur ce seul point, et véritablement nous n'aurions j^as raison de trop nous en enorgueillir, car nous la devons à la nature, non à notre industrie.

Le Ta^e est donc admirable?

— C'est le mot . madame. Il mérite surtout cette qualification avant d'entrer dans la ville , lorsqu'il s'étale large et clair dans la campagne, entre deux rives bordées de maisons de campagne, de châteaux, d'ermitages, de couvents.

— - Les environs de Lisbonne sont donc remarquables. M. le duc?

— Rien ne les égale au monde. J*ai vu l'Italie, l'Espagne, les bords du Rhin...

— Avez-vous vu Saint-Germain-en- Laye?

Le duc sourit.

— Ma question vous étonne.

— Un peu, je l'avouerai.

— Je la reproduirai une seconde fois :

connaissez - vous Saint - Germain- en - Lave?

— Non, madame, mais auriez-vousla pensée de le comparer aux campagnes de Lisbonne!

— Mais oui, M. le duc, et l'orgueil de croire que vous n'avez rien dans vos environs de Lisbonne, fort beaux, je ne le nie pas, qui puisse entrer en parallèle avec la terrasse de Saint-Germain- en- Laye.

— J'ai un regret, madame la marquise, c'est de n'avoir jamais été à Saint-Germain-en-Laye.

— Comment, vous n'y avez jamais été?

mais vous ne pouvez quitter Paris sans avoir vu Saint-Germain. Je tiens a ce que vous jugiez vous-même si j'ai raison de croire que le paysage , la perspective , le

panorama de 1 1 campagne y sont là d'une étendue et d'une richesse au-dessus de tout ce que la nature et Tart ont jamais offert aux yeux dans aucun pays du monde.

— Vous m'inspirez une singulière envie devoir Saint-Germain; c'est un défi jeté h mon beau fleuve, à nos riantes^ campagnes portugaises. Si je savais que madame votre fll'e eût le moindre désir d'y aller...

— Adeline adore Saint-Germain-etttaye.

— Vraiment î

— Je vous l'assure. Que de fois ne sommes-nous pas allées goûter ensemble sur la pelouse, auprès de la terrasse !

— Pourquoi n'irions-nous pas dîner aujourd'hui?

— Aujourd'hui, non, monsieur le duc, le temps n'est pas sûr.

— Demain?

— Demain non plus ; c'est dimanche , et le peuple de Paris y afflue ; il faut voir Saint- Germain en pleine solitude.

— Voulez-vous que ce soit lundi ?

— Lundi... mais oui, lundi. A lundi ! Je veux, monsieur le duc, que nous dînions au pavillon d'Henri IV; un délicieux resraurant, bâti à l'extrémité de la terrasse, d'où l'on découvre quinze ou vingt lieues d'horizon et où l'on dîne bien aussi.

— Vous chargez-vous , madame , de décider madame votre fille ?

— Je n'aurai pas beaucoup de peine à cela. Adeline a besoin d'un peu d'exercice ; l'air de la campagne la ranimera. , .

— Alors, madame , comptez sur moi lundi.

— Encore un mot sur ce sujet, w. de

Yilla-Réal c'est un défi que je vous

ai jeté, m'avez- vous dit, en soutenant que la Seine était plus belle à Saint-Germain que le Tage sur aucun de ses bords?

— Et j'ai accepté ce défi, madame.

— Je le sais ; mais quels seront les juges?

— Ceux qui connaissent les deux fleuves.

— Invitez donc quelques-uns de vos amis, de vos compatriotes à venir avec nous. Je m'en rapporterai à eux.

— Rien n'est pins facile, madame.

— Et c'est indispensable, monsieur le duc,

— Je Tais leur écrire en rentrant. Ce sera charmant !

— Mais c'est une partie...

— Une partie de bonheur pour Adeîine, monsieur le duc.

— Vous ne pouviez rien me dire, madame, qui me fît plus désirer d'être à lundi. i

Jusqu'ici, pensa madame de Neuvilette, dont la première combinaison n'avait pas offert la moindre entrave, j'ai lieu de bien augurer de mon projet. Maintenant frappons le second coup, abordons les grandes difficultés. C'est à Froissart que je m'adresse. Il est fin, très-fin sous son enveloppe insoucieuse; une maladresse avec lui n'est jamais sans effet; mais comment devinerait-il? comment irat-il?...

Madame de Neuvilelte attendit la nuit pour se rendre chez un écrivain public; elle se glissa dans son échoppe à ras de terre , et s'asseyant près de lui, elle lui dit :

— Mon Dieu! que je suis fâchée, monsieur, de vous déranger si tard ; il va être nuit...

— Trop heureux, madame, répondit récrivain public, d'être resté jusqu'à celle heure; mes petits services pourraient-ils vous être utiles?

— Je suis encore très-cloignée de chez moi, et il faut pourtant que j'écrive à une personne ..

— A un ministre ? j ai du papier de ce nom... Au roi...

— Non, monsieur, à un jeune homme.

*— Voici du papier glacé , poulet pre-

mière qualité. Je comprends, je devine et je sais me taire, madame, dit le vieux plumilif, en regardant avec discrétion madame de Neuvilette, je sais me taire. Il ajouta mentalement : Elle aime la jeunesse ! Ça doit te coûter, vieille Pompadour!

— Très-bien, monsieur, mais c'est vous qui allez écrire.

— Volontiers, madame.

— Encore du mystère! murmura l'écrivain.

— Je ne suis plus très -jeune....

— Elle en convient du moins.

— Je ne suis plus très-jeune, et quand le jour baisse, il m'est impossible de tracer deux mots sans lunettes.

— C'est peut-être une femme respec-

table, une mère qui écrit à son fils... Cela s'est vu. A vos ordres, madame.

— Ecrivez.

— J'attends.

« Mon cher Aristide,

— Un beau nom, madame... Mon cher Aristide...

« Ne cherche pas à deviner la main qui <f t'écrit; ne t'ôte pas, cruel envers toi- <r mème,^le plaisir de la surprise. Patiente « jusqu'à lundi. Lundi un excellent dîner, <r une femme que tu as adorée autrefois « et la terrasse de St.-Germain-en-Laye, <r pavillon d'Henri IV , t'attendront à six <f heures. Si lu y manques, c'est que tu « n'as plus ni mémoire, tii cœur, ni ap- <f petit.

« A toi. »

Chaque mot de ce billet dicté par une femme de soixante ans, avait jeté l'écrivain public dans des abîmes de stupéfaction , quoiqu'il fût habitué à des confidences fort bizarres. Après tout, dit-il en lui-même, Aristide est peut-être de l'âge de celle qui lui écrit. Contre son habitude il se permit tout haut cette réOexion.

— Ce billet va réchauffer le cœur du vieillard.

Après avoir agité d'une bouffée de rire le toupet de l'écrivain public, madame de Neuvilette répondit :

— Le vieillard n'a pas trente ans; mais écrivez l'adresse : A Monsieur Aristide Froissart. Voilà pour vous.

Et la marquise laissa en sortant une pièce de cinq francs sur la table de l'homme qui lui avait prêté son ministère,

mais à l'esprit duquel elle n'avait rien emprunté,

— Parcourez toutes les tabagies du Palais-Roval, dit-elle ensuite à un commissionnaire , et demandez M. Aristide Froissart : vous le trouverez. Ces huit francs sont pour vous. S'il s'informe de quelle part, vous répondrez : d'une jeune femme blonde qui descendait de voiture.

— Y a-t-il une réponse?

— Aucune.

Le commissionnaire courait déjà vers le Palais-Royal.

En côtoyant les rues voisines des boulevanls, madame de Neuvilette s'éleva jusqu'à la place du Caire, et pénétra dans le passage qui commençait à s'écîairer des lueurs du gaz. Elle choisit parmi

celles de moindre apparence, la boutique d'un lithographe, et y entra :

— Monsieur , dit-elle , voudriez-vous disposer une de vos presses pour lithographier sur-le-champ la circulaire dont je yais vous écrire le contenu?

— Volontiers, madame, répondit le maître de l'établissement. Pendant que vous prendrez la peine d'écrire, je préparerai une pierre. Si madame veut s'asseoir près de cette table, elle y trouvera tout ce qu'il lui faut. Voilà du papier, des plumes, de l'encre.

Madame de Neuvilette rédigea alors cette circulaire.

a Mon cher ami,

« La renommée a du t'apprendre que « je m'étais mis à la porte de chez moi,

« fatigué de vivre avec trois Neuvilette, « la mère Neuvilette, le père Neuvilette « et la iille Neuvilette, épouse Froissart. « La nouvelle n'aurait pas grand prix « pour toi, si je n'ajoutais qu'afin de ne « jamais oublier celte mémorable action, « j'ai arrêté de t'inviter à un grand dîner <r que je donne à l'amant de ma femme, « lundi, à Saint Germain-en-Laye, pac( Villon d'Henri IV. Tu seras en bonne « compagnie. J'ai tâché de réunir tous « mes amis, qui sont aussi les tiens. C'est c( à cinq heures qu'on débouchera la prec< mière bouteille; il m'est impossible de c< fixer l'heure à laquelle on débouchera « la dernière. A lundi donc, à Saint-Ger- « main-en-Laye , pavillon d'Henri IV, « cinq heures précises.

« Aristide Froissart. »

— Copiez ceci sur la pierre, dit ensuite II. 5

madame de Neuvileite au lithographe , et faites-m'en tirer vingt exemplaires.

Le lithographe qui aurait copié un billet de faire part où l'on aurait annoncé sa propre mort, écrivit de sa belle main sur la pierre, en moins de dix minutes, la circulaire de madame Neuvilette. Quand les vingt exemplaires furent tirés , celle-ci les plia en forme de lettres et pria un commis d'écrire les diverses adresses (ju'elle dicta. Les exemplaires furent envoyés à Beaugency, au sculpteur Lacervôisë, à la dernière guitare, et à un certain nombre d'amis de Froissart, bien connus, trop connus de madame de Neuvilette qui avait pu les apprécier lorsqu'ils venaient passer leurs journées dans les mansardes de l'hôtel du faubourg Saint-Honoré.

Après avoir jeté ces vingt lettres à la poste, madame de Neuvilette monta dans un fiacre pour regagner son hôtel, se demandant avec la sérénité d'esprit d'un géomètre. Voyons , n'ai-je rien oublié , n'ai-je rien lait de trop, rien qui puisse compromettre le succès? Non ! je ne vois rien. Non!

On aura sans doute remarqué qu'elle avait avancé d'une heure sur la circulaire lithographiée le moment du dîner, indiqué pour cinq heures sur la lettre écrite à Froissart. Madame de Neuvilette n'avait pas commis d'erreur; elle en commettait peu en général. On saura pourquoi elle avait employé ces deux indications de temps.

Enfin elle arriva triomphante à son hôtel du faubourg St.-Honoré.

— Mais c'était donc un démon incarné, cette marquise de Neuvilelle?

— Mon Dieu ! non ; c'était une bellemère.

CTjp f\ue ^fienGèxgnt les antt0 ^e l^toxm&xi tn xgfgpunt ggiU ifixffuXatxg hiett iaxU :p0HX étaxxngx.

J'ai toujours dit qu'Aristide avait la fibre artiste.

J'aurais dû deviner ce qu'il y avait dans cette circulaire.

OÙ diable ferons-nous de la musique maintenant?

Pas un ne dit : Froissart est devenu fou ; aucun ne pensa à refuser de se rendre à son invitation.

jC0ntmis!SÏ0mxKÏxe lux y^rnit la Utite ««»nvmtïc he ntajbsttnt bi? UleuifiUtte.

Cette pensée fut celle qui viendrait à tout homme de son âge ; il se dit : c'est quelque revenez-y d'une ancienne maîtresse qui m'aura vu en rêve; c'est sans doute :

Rosine ,

Ou bien Joséphine , Ou bien Virginie , Ou bien Zoé, Ou bien Adélaïde.

Ce sera celle que ce sera. Du reste , qu eile soit la bien venue; je n'eusjaraais plus besoin de m'étourdir. racceple, oui , j'accepte, et de grand cœur. Lundi, je me trouverai à six heures à St-Germainen-Laye; pavillon d'Henri ly. Vive Henri IV!!

Enfin, le jour sur lequel Madame de N euvilette avait fondé tant d'espérances se leva , et il n était pas encore deux heures que la verte marquise s'agitait en tout sens, ordonnant aux cochers d'atteler, aux domestiques de prendre les devants , priant M. de Villa-Réal et Adeline de hâter leurs toilettes , gourmandant le vieux marquis qui n'en finissait pas à se raser.

Quant à eîie, elle commençait à se sentir assaillie par les appréhensions , les craintes de toutes sortes , compagnes ordinaires de toute grande pensée sur le point de passer de la théorie à la réalisation , du cabinet à la scène. Par moments il lui venait de sinistres doutes sur la marche qu'elle avait imprimée aux incident^ de son drame. Que de fils avaient pu se rompre dans l'ombre pendant la journée précédente ! Si Froissart avait fait confidence à Tun de ses amis du rendez-vous mystérieux qu'on lui avait assigné à St-Germain, si cet ami, à son tour, lui avait parlé de la circulaire , pour en rire , pour s'en amuser avec lui? Tout était perdu. Il devenait alors évident que les deux invitations partaient d'une même main, et que le tout était un piège où il fallait se garder de tomber. Le succès de l'affaire

dépendait donc d'un hasard. Ce hasard était que Froissart et ses amis ne se fussent pas rencontrés la veille. On comprend toute la gravité des craintes auxquelles était en proie Madame de Neuvilelte au moment de partir pour Sî-Germain-en- Laye.

Au coup de trois heures , les voitures partirent et Madame de Neuviiette ne se sentit pas encore soulagée.

On arriva à quatre heures et demie.

Pendant la demi-heure qui restait encore avant le dîner, rien n'empêchait que madame de Neuviiette et le duc de Villa-Réal allassent s'assurer, suivis de leurs arbitres, si la ieirass ' de Sanî Gcraia n eta.l OU non supérieure en beauté aux points de vue de Lisbonne, mais ils n'y songèrent sérieusement ni Tun ni Tautre. Le duc ne

s'occupait que d'Adeline, le plus doux des paysages à ses yeux, et madame de Neuvilette ne pensait plus qu'à Finstant su* préme de sa suprême conjuration.

L'aiguille marquait à peine cinq heures moins un quart, qu'elle exprima le désir de se mettre à table afin, dit-elle, d'avoir plus de temps à donner ensuite à la promenade sur la terrasse. Puisque nous n'attendons plus personne, ajouta-t elle, qu'on serve le dîner.

La famille de Neuviiette, M. de Villa- Réal et ses amis se trouvaient tous réunis en ce moment dans le gracieux pavillon qui surplombe la Seine et assis autour d'une table dont tous les couverts n'étaient pas occupés, circonstance que personne ne remarqua.

A la droite delà marquise, placée au

milieu, étaient le marquis de Neuvilette, à sa gauche, sa fille et le duc de Villa- Réal; les autres invités, comme ce n'était pas un dîner d'étiquette, s'étaient indifféremment assis à la file, encadrant sauf les vides déjà indiqués, la grande table du pavillon.

N'ayant pas à leur disposition les rapides équipages du duc de Villa-Réal, les amisdeFroissartjLacervoise, Beaugency, la dernière guitare et tous les autres, avaient pris pour se rendre à Saint-Germain-en-Laye, les voitures de la rue de Rivoli, Hirondelles, Sylphides, Aériennes, etc. et les malheureux se trouvaient parfaitement excusables de ne pas voyager avec la vil esse de l'éclair.

Pourtant ils arrivèrent à cinq heures un quart ; ils se présentent au pavillon , ils

prononcent le nom d'Aristide Froissart.

Prévenu par madame de Neuviletle, un garçon du restaurant leur répond, montez, messieurs; à droite et à gauche, le grand salon !

— Rien que cela, dit Lacervoise, le grand salon.

— Pourquoi pas le Louvre? ajouta Beaugency.

— L'Escuria! î

— L'Alhambra !

Et en franchissant l'escalier qui mène au grand salon, ils criaient, de plus en plus animés par le bonheur de se grouper autour de Texceilent dîner promis.

— Ohé Froissart I

— Vivent Froissart et son auguste Champagne ?

— Où est Froissart?

— Rendez-nous Froissart !

— Froissart ou la mort !

Us mettent le pied sur le seuil du grand salon et leurs voix s'arrêtent, tous sont muets, immobiles. Quinze ou vingt personnes très-graves, presque solennelles sont debout, elles se sont levées aux cris qu'elles ont entendu pousser dans l'escalier.

Des deux côtes on se regarde sans pouvoir encore se demander le motif de ce double élonnement. Au bout du snlon le groupe confus, gêné, pétrifié, tendant un pied pour entrer, reculant l'autre pour sortir, et à quatre pas de distance la société du duc de Villa-Réal se demandant des yeux si parmi elle quelqu'un connaissait les membres de cette invasion. Ce qui prolongeait l'embarras, c'est qu'ils n'étaient pas

tous complètement inconnus les uns aux autres; ainsi le duc croynitse souvenir des visages de Lacervoise et de Beaugency , et ceux-ci ne mettaient pas en doute qu'ils avaient devant leurs yeux le duc de Villa- Real, Adeîine, son père et sa mère.

Lacervoise allait formuler l'excuse évasive d'usage : pardon, nous nous sommes tro:T>nés de salon, lorsque madame de Neuvilette, fit deux gestes; par l'un elle inviîa la société première occupante à se rasseoir, par l'autre, elle engagea les nouveaux venus à prendre place autour delà table.

Les invités de M. de Villa-Réal, acceptant l'incident en gens bien élevés, cessèrent leur étonnement dès que madame de Neuvilette eut couvert de sa responsabilité la présence, quoique un peu imprévue, des nouveaux convives. Quant à

ceux-ci, ils cachèrent leur émotion dans leur appétit, comme l'oiseau met la peur sous son aile. Ils mangèrent leur surprise et noyèrent leur timidité dans beaucoup de vin. L'absence de Froissart les occupa moins à mesure qu'ils s'occupèrent de leurs personnes. Adeline, seule, était livrée à une perplexité toujours croissante depuis l'arrivée des amis de son mari, ombre et reflet de lui-môme. Comment se trouvaient-ils à la même table qu'elle? par quel motif, par quel hasard? ce n'est pas le hasard, réfléchissait-elle. Elle s'appercevait bien qu'eux aussi étaient étonnés, mais cela voulait-il dire qu'aucune main ne les avait mis, elle et eux, face à face? non, oh non! se disait-elle encore. J'ai lieu de craindre que ce hasard ne soit avec nous et je saurai bientôt si ce hasard ne s'appelle pas madame la marquise de Neuvilelte.

Ayant pêche une espèce de sang-froid au fond des bouteilles vidées à flots sur leurs épaules par le garçon du pavillon, les amis de Froissart purent enfin se communiquer Fétat de leur âme. Comme ils étaient rangés les uns près des autres à table, ils se livrèrent sans obstacle à ces colloques à raz de nappe.

— Je n'y comprends rien.

— Ni moi non plus.

— Ni moi.

— Il nous écrit de venir à Saint-Germain-en-Laye.

— Pavillon d'Henri IV.

— Nous y sommes.

— Et il n'y est pas !

— Il nous annonce que nous dinerons avec l'amant de sa femme.

— Voilà sa femme.

— Voilà sa belle mère.

— Et son beau-père.

— Et Famant de sa femme.

— Mais lui n'y est pas.

— Il nous a donc joués ?

— Mais non !

— Mais si !

— Mais non, puisque, excepté lui, tout le monde s'y trouve.

— Mais pourquoi ne s'y trouve-t-il pas, lui ?

— C'est qu'il va venir.

— Peut-être.

— Voilà une demi-heure que nous sommes ici .

— C'est beaucoup, quand il aurait dû pous devancer au moins d'une heure.

— A cause?

— Comment, lu le demandes? n'est-ce pas lui qui invite?

-— Peut-être encore.

— Tu en doutes? alors explique nous pourquoi nous sommes ici.

— Ma foi! je m'y perds.

— On s'y perdrait à moins.

Vous ne versez pas à ces messieurs, dit aux garçons Madame de Neuvilette, qui s'aperçut de Tembarras de ses victimes, mais qui ne jugea pas à propos de les eu tirer. Versez donc à boire !

Les amis de Froissart reprirent.

— Que dites-vous aussi de l'exquise politesse de madame de Neuvilette ?

— Elle qui ne nous adressait jamais la

parole chez son gendre.

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