GRAND COLLÈGE NOBILIAIRE DE FRANCE
Sous la direction
DU
Membre de plusieurs ordres militaires, civils et religieux, Rue de Grenelle.
Le prospectus est distribué gratis à l'hôtel du grand collège noùiliairede France»
La question des meubles causa quelque embarras j mais le chevalier de Sainte-Croix parvint à les lever en disant au concierge qu'il aimait mieux vivre entre quatre murs et dormir sur la
terre que d'acheter des meubles modernes. Encore quelques jours et son mobilier archéologique serait déposé à sa porte par le roulage. Il fit de Tart avec le concierge qui se borna à lui demander naïvement si ses chevaux aussi étaient du XV' siècle.
Quoi qu'il en soit, la cloche était fondue : le chevalier était installé , non pas dans ses meubles mais sans ses meubles.
Son premier soin fut de clouer à chaque porte des plaques de cuivre taillées en griffons , dans le ventre desquels on lisait : Salle d'attente , Salon de réception , Salle du conseil, Piè ce des nobles, Cabinet de M, le chevalier de Sainte^Croix , Con^ seil. Caisse, Cette dernière pièce était fausse ; derrière était le mur : toiit moellons.
Quelques jours après cette magnifique inauguration, le riche locataire rentra chez lui suivi d'un homme discrètement vêtu de noir , suivi à son tour d'un commissionnaire portant une table et des liasses de vieux papiers enfumés. Ces papiers étaient la bibliothèque , les archives et le trésor de la maison, et cet homme , qui n'était autre que son ami, la dernière guitare , représentait un domestique, un commis, un introducteur et un garde-des-sceaux ; il n'en était pas plus gras.
Il est temps de dire ce que promettait le prospectus, auquel renvoyaient les an-» nonces dont il a été parlé.
Voici les parties les moins obscures de ce prospectus ;
€ Un collège nobiliaire a été fondé à
<î Paris, dans le but d'offrir un foyer « de communication, un centre de réU' « nion à toutes les personnes titrées du € royaume.
« Elles y trouveront des éclaircisssec ments qu'elles chercheraient vainece ment ailleurs sur leurs familles, leurs € races, leurs anciens privilèges, leurs « titres, leurs devises, etc.
« Un billard est attaché à Tétablisse- € ment.
c A Faide des pièces précieuses qui sec ront communiquées aux membres de € cette association, ils pourront repren- « dre dans le monde le rang auquel ils € ont droit par leur naissance.
« On reçoit tous les journaux dans « rétablissement.
« Quelque universel que paraisse le
€ mépris des générations nouvelles pour € les distinctions nobiliaires , il n'est pas « moins vrai que beaucoup de familles « ne s'allient qu'à des personnes revê* « tues d'un titre ou honorées d'un nom (( ancien.
« Chaque membre n'est imposé que « pour la somme de quatre-vingts francs c par an, payables d'avance.
€ Les personnes non titrées ne sont € pas appelées à faire partie dudit cer- € de.
c Pour connaître plus amplement Tes- € prit et le but de la société, s'adresser « à M, le chevalier de Sainte-Croix, à son « hôtel, rue de Grenelle.
« (Affranchir), 2>
A ne voir que l'écorce de ce prospectus,
on n'y trouvait rien que de parfaite- II. 12
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ment semblable à tous les prospectus passés et futurs ; mais, sous ce prospectus visible, en était un autre moins innocent, et celui-là s'explique, par une des premières visites que reçut l'établissement.
— M. le chevalier de Sainte-Croix ?
— Dans son cabinet.
L'inconnu, qui avait la vue très basse, se dirigea à tâtons dans une pièce obscure.
— M. le chevalier de Sainte-Croix?
— Moi-même. Veuillez prendre la peine de vous asseoir.
Froissart recula: c'était son père qu'il avait devant lui.
— J'ai plus d'une raison de croire, monsieur le chevalier de Sainte-Croix, que j'appartiens aune race noble.
■— J'en suis convaincu, répondit Froissart en déguisant sa voix.
— Mes aïeux eurent le tort de négliger cette prétention.
— C'est très regrettable !
— Moi î je m'ensuis souvenu.
— Vous avez bien fait I
— Vous dire depuis quand je suis gentilhomme, c'est difficile.
— Vous vous perdei dans la nuit des temps.
— Comme vous dites. Mais je voudrais sortir de cette nuit.
— J'entends.
— Je voudrais être noble, plus authentiquement noble, pour me marier avec une vieille dame de qualité, et, aussi je ne vous le cache pas, afin de ne plus pas-
ser pour le père d'un fils que j'ai, un homme sans mœurs, sans respect, sans... Je voudrais enfin un nom, un titre et des armes.
— C'est beaucoup, dit Froissart.
— Je le sais.
— Comment vous nommez-vous ?
— Jean Cascaret Froissart.
— En vérité?
— Monsieur , je ne suis pas ici pour mentir.
— C'est que moi je suis ici pour cela. Quels noms vous avez ! D'abord il faut que vous renonciez à deux de vos noms, pour n'en conserver qu'un : celui de Cascaret.
— SoitI
— Oui ! mais il faut encore établir que
vous vous appelez aiiisi par corruption. Quel pays habitaient vos parents?
— Grenoble.
— Eh bien ! monsieur Cascaret, vous êtes d'origine bretonne. Vous vous appeliez autrefois Kaskarouët. Vous avez perdu deux ce en émigrant dans le Dauphiné.
— Vous croyez !
— J'en suis sûr ! Désormais signez hardiment Kaskarouët de Kaskarouët , et vous êtes noble comme les Kerkabou, les Kerkaramec et les Kerkangourou. Plus de Cascaret. Quel est le titre qu'affectionne monsieur Kaskarouët de Kaskarouët? Chevalier, c'est joli, c'est musqué. Puis , il ne faut pas effaroucher.
Baron, c'est inquiétant ; marquis, appelle
'attention; chevalier, cela va tout seul. Essayons! on annonce:
M. le chevalier Kaskarouët de Kaskarouët. Cela fait bien.
On vous écrit. Essayons :
u4 Monsieur
Monsieur le chevalier Kaskarouët de Kaskarouët^
Comme cela plaît à l'œil !
Vous mourez. Essayons :
€ Encore un vieux nom qui s'est éteint. « Hier est mort dans les bras de là reli- « gion le chevalier Kaskarouët deKaska- <r rouët. *
C*est superbe ! Ce nom et ce titre remplissent toutes les conditions : Vous voilà donc chevalier de Kaskarouët ! s'écria Aristide Froissart, en s'inclinant avec res-
pect devant son père qu'il venait d'anoblir.
— Sans doute, répondit celui-ci; mais où sont mes titres, mes preuves!
— Attendez ! jusqu'oii voulez-vous remonter?
— Jusqu'à saint Louis.
— Pas possible. Contentez- vous d'Henri IV.
-— Soit.
— C'est déjà raisonnable.
— Malaga! Malaga! c'est le nom de mon secrétaire , dit Froissart, qui avait donné ce nom à la dernière guitare. Il ajouta : c'est aussi un gentilhomme. Il descend du fameux Cid de ce nom.
— Je ne connaissais que le fameux vin de ce nom.
— Malagal une lettre d'Henri IV à un aïeul de Monsieur. Monsieur est un Kaskarouët.
— Oui, monsieur le chevalier.
— Courte et expressive. Le grand roi récrivit après la bataille de Dreux. Style du Béarnais. Entends-tu?
— Oui, Monseigneur.
— Va»
L2i dernière guitare sortit pour remplir les ordres de son maître.
— En attendant qu'Henri IV ait écrit sa lettre à M. votre aïeul, M. \e chevalier Kaskarouët de Kaskarouët veut-il que nous composions ses armes?
— Je les veux magnifiques.
— D'or plein. Les voulez-vous dor plein?
— Ce n'est pas assez varié. Je veux des lions.
— Ah! gourmand!
— J'en veux deux.
— C'est dangereux. Beaucoup de familles allemandes ont deux lions.
— Mettez en trois.
— Trois lions ! c'est monstrueux, trois lions I
— S'il y a de la place....
— Va pour trois lions. Composons donc : Vous portez d argent,
— Sur moi, voulez- vous dire ?
— Non, dans vos armes.
— Oui , je 'porte d* argent,
— Vous portez d'argent aux trois lions de gueule, superposés ^ îéopardés, griffes de même.
— Âh ! Monsieur, c'est bien beau !
— N'oublions pas la devise , grand Dieu !
— C'est ici le point difficile.
— La voilà trouvée l s'écria Froissart.
« // en est un quatrième, » Le quatrième lion c'est votre aïeul , c^est vous , ce sera un de vos descendants. Il y aura toujours eu des lions dans votre famille , c'est à supposer. Mais voici Malaga.
— Lisez , monsieur le chevalier , cette lettre écrite sur papier du temps et adressée à votre aïeul après la bataille de Dreux:
« A mon brave Kaskarouët de Kaska- <r rouët.
« Je te savois brave , mais je ne te sa- « vois pas plus brave que moy.
« C'est à Paris que je te veux em- <r brasser.
a Ton Roy
a Henry. >
Avec ceci, vous casserez le nez à tous les Rohan et à tous les Montmorency du monde. Malaga , rédige , scelle et jaunis.
— Oui, monsieur le chevalier.
Une seconde fois la dernière guitare alla se livrer aux fonctions d'archi-chanceiier.
— Notre affaire est complète , reprit Aristide Froissart. Nous avons changé votre nom , vous avez des titres , vous avez possédé une terre ; un Kaskarouët a été affectionné par Henri IV. Vous pouvez aller avec cela. Du diable ! Du diable \ si l'on vous prendra pour le père de votre fils.
— Maintenant, dit à son tour le chevalier de Kaskarouët, quedois-je à monsieur le chevalier de Sainte-Croix?
— Vingt mille francs.
— Vingt mille francs 1 s'écria le vieux Froissart, en laissant tomber ses lunettes.
— Pas un sou de moins, monsieur mon père.
— Quoi l . . . c'est vous ! . . .
— Moi-même , monsieur le chevalier Kaskarouët de Kaskarouët.
— C'est-là la profession que vous faites, infâme!
— C'est-là la conduite que vous tenez, monsieur mon père! Mais revenons aux vingt mille francs que vous me devez.
Vous me les donnerez ou je dirai que vos titres de noblesse sont faux. Je vous tiens, papa !
— Et moi, je dirai que vous les avez fabriqués. Je vous tiens aussi.
Le père et le fils se regardèrent avec un merveilleux élonnement ; puis ils se séparèrent : le fils en riant de la bonne scène de comédie qu'il venait de jouer à son père , celui-ci honteux et irrité d'en avoir été le héros.
Ilélas! c'est le seul profit que Froissart retira de sa trop spirituelle industrie. Au bout d'un mois le cercle nobiliaire était fermé. Froissart, qui n avait pas pu en payer le loyer, était en fuite. Il disparut ou se cacha pendant quelque temps.
^ne atftte trihusti^g tte ^towtixt^ ntats moins
Une troisième ou quatrième fois, Frois- 6art se trouva sur le pavé , ne sachant quel emploi donner à son esprit pour nourrir son corps , et non seulement le sien , mais encore celui de ses trois amis, car ils avaient encore moins de ressources que lui dans les positions difficiles. Un homme comme Froissart , qui ne possède foncièrement aucuae profession , est toujours plus sûr de se tirer d'embarras que celui qui s'obstine à faire des romances ou des statues ; — ce qui , on en conviendra, est moins que rien.
Ils se promenaient tous les quatre dans
le jardin da Palais-Royal, ce rendez-vous des désœuvrés de toutes les nations , depuis le souverain détrôné jusqu'au domestique sans place, lorsqu'un de leurs amis de collège , bien connu d'eux par ses allures industrielles , les aborda , et vint s'informer de ce qu'ils étaient devenus , de ce qu'ils faisaient , s'ils étaient heureux.
Il n'adressa pas cette question à Froissart , sachant , comme tout le monde , le grand désastre dans lequel avait péri sa fortune.
Quand il eut appris leur détresse , et bien ri avec eux du dernier métier de Froissart , il leur dit :
■— Mes amis, vous voyez en moi un homme de talent aussi déshérité que vous du côté des richesses, mais qui , au mo-
ment où il vous a rencontrés , cherchait quelques amis pour leur communiquer la joie d'un projet magnifique.
— Tous tes projets sont magnifiques , dit Lacervoise ; c'est là leur moindre défaut.
— Je vous y associe tous les quatre , si vous le voulez.
— Nous voulons tout.
— Justement je cherchais des associés.
— Diable t mais des associés sans mise de fonds... dit Froissart , car autrement...
— Vous m'apportez la plus belle des mises de fonds : le talent.
— Mais qui donc apporte l'argent? demandèrent les quatre amis.
— ïl n'en faut pas. Mais allons sous ces arbres ; si l'on m'entendait , on pourrait me voler mon idée. A Paris , il y a des gens pour faire l'idée, de même qu'il y en a pour faire la montre et le mouchoir.
Ils se placèrent à l'écart.
— Tu as spéculé sur Tamour-propre , reprit le nouveau venu , qu'on nommait Grandier, en s'adressant plus particulièrement à Froissart ; c'est un peu usé , soit dit entre nous. Moi , j'ai le projet de spéculer gur un sentiment plus productif quand on le presse. Ce sentiment , c'est la peur, et la peur ne s'use pas ; on a toujours peur: Me comprenez- vous?
— Pas encore.
— Vous allez me comprendre.